lundi 12 janvier 2026
Antisémitisme: une immersion pour un état des lieux
dimanche 11 janvier 2026
Dimanche poétique 725: Joël Calinon
samedi 10 janvier 2026
Claude Darbellay, la revanche d'une femme
"Déplis" oui, puisqu'il s'agit de déplier, de s'expliquer à soi-même un certain vécu, intime et terrible, à base de toute-puissance, dans un contexte familial complaisant. Car oui, ce que l'auteur met en scène, ce n'est pas seulement une adolescente victime d'abus sexuels: c'est aussi une famille complaisante face à un chanteur à la mode, âgé, volage et abusif.
Reflet d'une époque excessivement permissive au nom de la libération sexuelle, surtout dans certains milieux, façon Vanessa Springora et Gabriel Matzneff ou Flavie Flament et David Hamilton? On y pense au fil des pages de ce livre court et implacable. Et ce roman a la justesse de prendre un élément en compte: quand il s'agit d'abus sexuels, il arrive qu'il faille du temps pour en prendre toute la mesure lorsqu'on en est la victime. Pour se l'expliquer aussi, pour faire le "dépli" de sa vie.
"Déplis" est structuré en deux parties, la première étant constituée de la citation du journal du personnage principal: le lecteur suit celui-ci à la relecture du journal, puis lorsqu'il accomplit consciencieusement sa vengeance envers les personnes, des deux sexes, qui ont permis ces abus. Quitte à prendre le risque du spectaculaire esthétisant, l'auteur, dès lors, déploie un immense talent pour développer le caractère déterminé que peut prendre la revanche d'une femme meurtrie dans son adolescence.
L'auteur donne à son personnage féminin la voix forte d'une femme déterminée et impitoyable, teintée par moments d'un soupçon d'ironie. Avec un tel roman, narration de la prise de conscience d'une jeunesse volée et des conséquences que cela peut avoir pour la personne intéressée, l'auteur interroge entre les lignes: faut-il faire justice soi-même? L'épilogue de ce roman, succession de crimes parfaits qui apparaissent comme autant de catharsis, indique qu'il a fallu en passer par là pour que la narratrice sorte d'un cycle malsain et retrouve une vie saine en compagnie de sa fille.
Sa fille, et... un cycle? Oui: l'ultime pirouette d'écriture du livre permet au lecteur de voir "Déplis" comme un roman cyclique qui voudrait ne plus l'être, l'utile question de la fille à sa mère trouvant sa réponse dans l'entièreté du roman qui a précédé.
Claude Darbellay, Déplis, Gollion, InFolio, 2018.
Le site des éditions InFolio.
Lu par Cyril.
dimanche 4 janvier 2026
Dimanche poétique 724: Paul Verlaine
samedi 3 janvier 2026
Lac Noir... aussi noir qu'un polar!
Marie-Eve Meuwly – Force est de relever que la Suisse romande est devenue un terroir privilégié pour les romans policiers. Le développement de la collection "Vanil Noir", aux éditions Montsalvens, en est la démonstration. Et avec "Le lac des signes", premier roman bourré de talent signé Marie-Eve Meuwly, force est de considérer que ce terroir, porté en rouge, noir et blanc, est porteur.
Ce "Lac des signes" n'est rien d'autre, en effet, que le Lac Noir, situé dans les confins suisses alémaniques du canton de Fribourg. La romancière ne fait certes pas mention de la "Youtse" du Lac Noir, pièce chorale connue de tout un chacun dans la région. Mais elle réussit, avec brio, à créer autour de ce lac une ambiance toute personnelle, faite d'inquiétude nuancée et de légendes porteuses de malédiction. Cela, à commencer par l'idée que si ce lac est "noir", c'est parce qu'un géant s'y est lavé les pieds jadis. Pour conclure: créateur d'atmosphère, le Lac Noir constitue un personnage à part entière de "Le lac des signes".
Et voilà qu'on y trouve un cadavre, puis deux, et davantage encore! Sur les pistes d'un tueur en série vengeur et addict, Jane mène l'enquête, et l'auteure s'amuse à brouiller les pistes, jusqu'à rendre suspecte cette enquêtrice: on a trouvé son ADN sur les lieux où l'on a retrouvé tel ou tel défunt. Fille de policier, Jane se doute-t-elle qu'elle va devoir jouer un match très personnel avec le coupable? Pas au début. Mais l'intrigue, implacable, se tend au fil des femmes mortes qu'on découvre, poussant la jeune femme jusqu'aux confins de la folie. Pour donner encore plus de force à son intrigue, la romancière touche au plus intime: la vie de la famille de l'enquêtrice.
Mais la romancière n'oublie pas qu'il y a un petit monde autour de Jane. Amis ou ennemis? L'enquêtrice sait veiller sur elle-même, mais se trouve prise en étau entre diverses dépendances: Martin, ancien policier débarqué dans des circonstances troubles et logé dans un chalet à proximité des lieux où moisissent les cadavres, est-il un allié ou un adversaire? Que penser de Josh le journaliste fouille-merde? Et pourquoi tel collègue a-t-il si facilement monté les degrés de la hiérarchie? Construite en profondeur, l'intrigue va jusqu'à interroger la police elle-même, en tant qu'institution, dans son fonctionnement et ses relations humaines, pas toujours fluides.
Avec "Le lac des signes", l'écrivaine Marie-Eve Meuwly fait une belle entrée dans le monde du roman policier en offrant à son lectorat un livre à l'intrigue parfaitement construite, toute en crescendo de tensions, portée par des ambiances de saison froide saisies autour d'un lac célèbre dans le canton de Fribourg. Célèbre, oui, mais... connu, vraiment? En empruntant la forme du roman policier, "Le lac des signes" offre un regard actuel, résolument nouveau, sur un lieu touristique méconnu qui peut abriter autre chose que la mélopée d'un armailli à sa fiancée.
Marie-Eve Meuwly, Le lac des signes, Fribourg, Editions Montsalvens, 2025.
Le site de Marie-Eve Meuwly, celui des éditions Montsalvens.
Pour la "Youtse", quand même:
vendredi 2 janvier 2026
Damned, sans filtre et sous acide...
C'est donc une bande dessinée qui ouvre ce livre. Il suffit d'y jeter un œil pour relever qu'on aura affaire à du brut: le graphisme rappelle les contrastes énergiques de la gravure sur bois, pratiquée dans un mode expressionniste. Et comme d'habitude, c'est l'histoire d'un mec: chacune de ses copines meurt, et on découvre le (ou la) coupable à la fin.
Ce scénario, simpliste mais parfaitement ciselé dans le sens d'un graphisme brut de décoffrage, permet au dessinateur de développer une esthétique sous acide, cet acide dont les personnages sont friands. Gros plans voyeurs, dessins tout en courbes délibérément ambigus grâce à une focalisation astucieusement maîtrisée, représentation de corps entremêlés jusqu'à leur décomposition et à leur recomposition juteuse et malaisante sous forme de masses de chair hallucinées, évocatrices parfois même d'un Picasso à peine déconstruit: c'est ce qu'offre "Comme un rouge profond". Détail intéressant dans ce bad trip recréé: il n'y a guère de rouge dans la bande dessinée, qui est conçue en noir et blanc.
Le rouge est plutôt celui d'une certaine passion à l'italienne: "Les Suisses? Ils ont l'argent, certes. Nous, nous avons la beauté." Et c'est bien dans la passionnée Italie que se tient l'intrigue de "Sophie la Truie" de Riccardo Mo. L'auteur l'insère, un peu à l'ancienne, dans un appel au lecteur qui évoque la véracité de ce qui va être raconté, et le caractère mystérieux du manuscrit. Un manuscrit qui, le lecteur va le découvrir, sent le soufre...
Il y a en effet quelque chose de l'"Histoire d'O" de Pauline Réage dans ce texte, revisitée dans une manière à la fois moderne et rétro puisque le maître de jeu, Tullio, est un ancien combattant de l'armée italienne, du temps de la Seconde guerre mondiale. On l'a compris: l'histoire, courte, relate la relation sadomasochiste intense mais brève qui rapproche deux personnages, sans safeword ni préservatif, avec aussi quelque chose de pas forcément aimable dans le rôle endossé par un meneur vigoureux et peu partageux.
Dans cette relation qu'on peut trouver gênante à force d'excès, un élément indique cependant la possibilité d'une lecture par l'humour. L'utilisation d'une très italienne spatule à polenta comme outil pour frapper la soumise place en effet l'ensemble du récit dans une possibilité de lecture au deuxième degré, l'outrance même favorisant la prise de distance pour le lecteur. A moins d'admettre que la soumise ne soit bel et bien à croquer? Telle est la vanne qui permet d'apporter de l'air à une histoire BDSM peu respectueuse des codes en vigueur – qu'on retrouve, lus et vécus selon une ligne plus claire, dans l'excellent "Chemins de soumission" de Clarissa Rivière.
Outrancier, voyeur, sans filtre: on trouvera au tome 28 de la série "Damned" toutes sortes de défauts qui sont aussi ses qualités. Ce sont là autant d'impressions mêlées, parfois délicieusement coupables, que les lectrices et lecteurs avertis de romans tordus aiment à trouver dans ces petits livres. Et cette fois, en plus, il y avait l'image!
Dario Magenta, Comme un rouge profond, suivi de Riccardo Mo, Sophie la Truie, Lausanne, Nouvelles éditions Humus, 2025. Traductions de Umberco Eto et Aldo Deiponti.
Le site des Nouvelles éditions Humus (où il est possible de s'abonner).





