lundi 12 janvier 2026

Antisémitisme: une immersion pour un état des lieux

Nora Bussigny – Signé Nora Bussigny, "Les nouveaux antisémites" permet de mettre quelques mots, mais aussi des faits et des ressentis communs, sur un malaise qui pu voir le jour chez les uns ou les autres au lendemain des attentats du 7 octobre 2023. Y a-t-il eu une montée soudaine de l'antisémitisme, sous des formes éventuellement nouvelles, depuis? La journaliste a mené l'enquête et ce qu'il en ressort n'est guère rassurant. 

Le lecteur découvre au fil des pages ce qui ressort d'une enquête en immersion qui s'intéresse à tous les acteurs concernés: militants, groupes d'intérêts, associations, mais aussi victimes. Force est de relever en effet que l'essayiste n'oublie personne. Elle révèle ainsi les administrations scolaires soucieuses de ne pas faire de vagues, les manifestations qui excluent, les associations qui, éventuellement subventionnées, laissent passer des discours haineux à l'encontre d'Israël et, souvent par glissement, des Juifs. Et suggère, dès l'entrée de son propos, les incohérences patentes nées d'une vision intersectionnelle des choses, portée par une convergence des luttes fantasmée. 

L'autrice ne dédouane pas l'extrême-droite, évoquée en passant, bien au contraire. Cela dit, son propos se concentre sur l'observation d'activismes situés à la gauche de l'échiquier politique français, et sous les nouveaux atours que l'antisémitisme y prend. On la verra assister à des manifestations où les slogans égrenés n'ont rien d'aimable, participer à des ateliers où l'on apprend comment noyauter Wikipedia pour y introduire un biais pro-palestinien, et même, justement, décrire ce qu'elle appelle la "preuve par la Palestine", injonction à choisir son camp déterminante pour obtenir du soutien, en ligne ou sur le terrain. Jugés insuffisamment investis, certains influenceurs et vedettes en ont fait les frais...

Infiltrée, la journaliste l'est: sa méthode privilégiée est l'immersion. Elle se déguise, fait intervenir des alliés sûrs tels que sa tante qui maîtrise l'arabe, participe le plus discrètement possible à des événements auxquels tout un chacun n'a pas accès et pour lesquels il faut montrer patte blanche. Ce faisant, elle réactive la "légende" qu'elle s'est créée pour écrire un précédent ouvrage d'investigation, "Les nouveaux inquisiteurs". 

Mais elle ne s'arrête pas là: elle dialogue aussi avec des personnes juives victimes de discriminations ou d'agressions qui ne se sentent plus en sécurité en France, sur les campus pris en otage par un militantisme envahissant et clivant ou simplement en ville, et démasque associations et personnalités (un index en fin d'ouvrage en atteste). Pour assurer le contradictoire, elle ne manque pas d'aller interroger également les vecteurs d'une mouvance qui, sous couvert de soutien à la Palestine, paraît confondre antisémitisme et antisionisme. Souvent, c'est le silence qui lui répond; mais force est de relever l'honnêteté de cette démarche marquée par la recherche de l'équilibre et de la mise en résonance des voix antagonistes, indissociable d'une enquête journalistique sérieuse.

"Les nouveaux antisémitismes" évoque aussi de nombreuses autres formes d'exclusion, y compris de la part de groupes militants qui portent l'inclusion en bannière, à grands coups d'écriture inclusive si nécessaire. L'enquête s'avère complète et observe tous azimuts ce qui se passe sur un certain bord politique. Centrée sur la France, avec un excursus en Belgique, elle fait figure d'exemple: traités à fond, ses questionnements sont sans doute pertinents aussi dans d'autres pays.

Nora Bussigny, Les nouveaux antisémites, Paris, Albin Michel, 2025.

Le site des éditions Albin Michel.

dimanche 11 janvier 2026

Dimanche poétique 725: Joël Calinon

La déprime

L’Étoile s’est éteinte au front de l’espérance;
Elle qui flamboyait, pépite du futur,
Ardente au fond du cœur si terne vers l’azur,
Mourut avec la nuit, les maux et la souffrance.

Et dolent le cerveau révèle dans sa transe
La Déprime: l’esprit devient fantôme, impur,
Entraîne où l’horizon est un miroir obscur,
Tel un bateau perdu sur l’eau d’indifférence.

Il tourne sur des flots sans ancrages ni ports,
Allant avec lenteur en stériles efforts,
Mû par un vent glacé, misérable borée 

Soufflant sur le gréement infantile ou chenu
Un tumulte soudain. Qui n’a jamais connu
Au mât de sa raison la voile déchirée?

Joël Calinon. Source: Bonjour Poésie.

samedi 10 janvier 2026

Claude Darbellay, la revanche d'une femme

Claude Darbellay – Relire le journal intime de ses seize ans après vingt années de vie, comprendre l'horreur qui y est consignée et qu'on a vécue: tel est le destin de la jeune femme que l'écrivain suisse Claude Darbellay met en scène dans son roman "Déplis". 

"Déplis" oui, puisqu'il s'agit de déplier, de s'expliquer à soi-même un certain vécu, intime et terrible, à base de toute-puissance, dans un contexte familial complaisant. Car oui, ce que l'auteur met en scène, ce n'est pas seulement une adolescente victime d'abus sexuels: c'est aussi une famille complaisante face à un chanteur à la mode, âgé, volage et abusif.

Reflet d'une époque excessivement permissive au nom de la libération sexuelle, surtout dans certains milieux, façon Vanessa Springora et Gabriel Matzneff ou Flavie Flament et David Hamilton? On y pense au fil des pages de ce livre court et implacable. Et ce roman a la justesse de prendre un élément en compte: quand il s'agit d'abus sexuels, il arrive qu'il faille du temps pour en prendre toute la mesure lorsqu'on en est la victime. Pour se l'expliquer aussi, pour faire le "dépli" de sa vie.

"Déplis" est structuré en deux parties, la première étant constituée de la citation du journal du personnage principal: le lecteur suit celui-ci à la relecture du journal, puis lorsqu'il accomplit consciencieusement sa vengeance envers les personnes, des deux sexes, qui ont permis ces abus. Quitte à prendre le risque du spectaculaire esthétisant, l'auteur, dès lors, déploie un immense talent pour développer le caractère déterminé que peut prendre la revanche d'une femme meurtrie dans son adolescence.

L'auteur donne à son personnage féminin la voix forte d'une femme déterminée et impitoyable, teintée par moments d'un soupçon d'ironie. Avec un tel roman, narration de la prise de conscience d'une jeunesse volée et des conséquences que cela peut avoir pour la personne intéressée, l'auteur interroge entre les lignes: faut-il faire justice soi-même? L'épilogue de ce roman, succession de crimes parfaits qui apparaissent comme autant de catharsis, indique qu'il a fallu en passer par là pour que la narratrice sorte d'un cycle malsain et retrouve une vie saine en compagnie de sa fille. 

Sa fille, et... un cycle? Oui: l'ultime pirouette d'écriture du livre permet au lecteur de voir "Déplis" comme un roman cyclique qui voudrait ne plus l'être, l'utile question de la fille à sa mère trouvant sa réponse dans l'entièreté du roman qui a précédé.

Claude Darbellay, Déplis, Gollion, InFolio, 2018.

Le site des éditions InFolio.

Lu par Cyril.

dimanche 4 janvier 2026

Dimanche poétique 724: Paul Verlaine

Je devine, à travers un murmure

Je devine, à travers un murmure,
Le contour subtil des voix anciennes
Et dans les lueurs musiciennes,
Amour pâle, une aurore future!

Et mon âme et mon cœur en délires
Ne sont plus qu'une espèce d'œil double
Où tremblote à travers un jour trouble
L'ariette, hélas! de toutes lyres!

O mourir de cette mort seulette
Que s'en vont, cher amour qui t'épeures, –
Balançant jeunes et vieilles heures!
O mourir de cette escarpolette!

Paul Verlaine (1844-1896). Source: Bonjour Poésie.

samedi 3 janvier 2026

Lac Noir... aussi noir qu'un polar!

MEUWLY

Marie-Eve Meuwly – Force est de relever que la Suisse romande est devenue un terroir privilégié pour les romans policiers. Le développement de la collection "Vanil Noir", aux éditions Montsalvens, en est la démonstration. Et avec "Le lac des signes", premier roman bourré de talent signé Marie-Eve Meuwly, force est de considérer que ce terroir, porté en rouge, noir et blanc, est porteur. 

Ce "Lac des signes" n'est rien d'autre, en effet, que le Lac Noir, situé dans les confins suisses alémaniques du canton de Fribourg. La romancière ne fait certes pas mention de la "Youtse" du Lac Noir, pièce chorale connue de tout un chacun dans la région. Mais elle réussit, avec brio, à créer autour de ce lac une ambiance toute personnelle, faite d'inquiétude nuancée et de légendes porteuses de malédiction. Cela, à commencer par l'idée que si ce lac est "noir", c'est parce qu'un géant s'y est lavé les pieds jadis. Pour conclure: créateur d'atmosphère, le Lac Noir constitue un personnage à part entière de "Le lac des signes".

Et voilà qu'on y trouve un cadavre, puis deux, et davantage encore! Sur les pistes d'un tueur en série vengeur et addict, Jane mène l'enquête, et l'auteure s'amuse à brouiller les pistes, jusqu'à rendre suspecte cette enquêtrice: on a trouvé son ADN sur les lieux où l'on a retrouvé tel ou tel défunt. Fille de policier, Jane se doute-t-elle qu'elle va devoir jouer un match très personnel avec le coupable? Pas au début. Mais l'intrigue, implacable, se tend au fil des femmes mortes qu'on découvre, poussant la jeune femme jusqu'aux confins de la folie. Pour donner encore plus de force à son intrigue, la romancière touche au plus intime: la vie de la famille de l'enquêtrice.

Mais la romancière n'oublie pas qu'il y a un petit monde autour de Jane. Amis ou ennemis? L'enquêtrice sait veiller sur elle-même, mais se trouve prise en étau entre diverses dépendances: Martin, ancien policier débarqué dans des circonstances troubles et logé dans un chalet à proximité des lieux où moisissent les cadavres, est-il un allié ou un adversaire? Que penser de Josh le journaliste fouille-merde? Et pourquoi tel collègue a-t-il si facilement monté les degrés de la hiérarchie? Construite en profondeur, l'intrigue va jusqu'à interroger la police elle-même, en tant qu'institution, dans son fonctionnement et ses relations humaines, pas toujours fluides.

Avec "Le lac des signes", l'écrivaine Marie-Eve Meuwly fait une belle entrée dans le monde du roman policier en offrant à son lectorat un livre à l'intrigue parfaitement construite, toute en crescendo de tensions, portée par des ambiances de saison froide saisies autour d'un lac célèbre dans le canton de Fribourg. Célèbre, oui, mais... connu, vraiment? En empruntant la forme du roman policier, "Le lac des signes" offre un regard actuel, résolument nouveau, sur un lieu touristique méconnu qui peut abriter autre chose que la mélopée d'un armailli à sa fiancée.

Marie-Eve Meuwly, Le lac des signes, Fribourg, Editions Montsalvens, 2025.

Le site de Marie-Eve Meuwly, celui des éditions Montsalvens.

Pour la "Youtse", quand même: 


Lu pour le défi Un hiver polar.
 

vendredi 2 janvier 2026

Damned, sans filtre et sous acide...

Dario Magenta et Riccardo Mo – Joie! La collection Damned est de retour, avec ses ouvrages qui pastichent sans aucun filtre une certaine littérature populaire éditée sur papiers chiffons. Pour sa vingt-huitième livraison, les abonnés ont été gâtés: sur 75 pages, il y a une bande dessinée signée Dario Magenta et intitulée "Comme un rouge profond" et une nouvelle intitulée "Sophie la truie", par Riccardo Mo. Cet opus atypique a été verni en octobre dernier à Fribourg, et l'ambiance a dû être chaude...

C'est donc une bande dessinée qui ouvre ce livre. Il suffit d'y jeter un œil pour relever qu'on aura affaire à du brut: le graphisme rappelle les contrastes énergiques de la gravure sur bois, pratiquée dans un mode expressionniste. Et comme d'habitude, c'est l'histoire d'un mec: chacune de ses copines meurt, et on découvre le (ou la) coupable à la fin. 

Ce scénario, simpliste mais parfaitement ciselé dans le sens d'un graphisme brut de décoffrage, permet au dessinateur de développer une esthétique sous acide, cet acide dont les personnages sont friands. Gros plans voyeurs, dessins tout en courbes délibérément ambigus grâce à une focalisation astucieusement maîtrisée, représentation de corps entremêlés jusqu'à leur décomposition et à leur recomposition juteuse et malaisante sous forme de masses de chair hallucinées, évocatrices parfois même d'un Picasso à peine déconstruit: c'est ce qu'offre "Comme un rouge profond". Détail intéressant dans ce bad trip recréé: il n'y a guère de rouge dans la bande dessinée, qui est conçue en noir et blanc.

Le rouge est plutôt celui d'une certaine passion à l'italienne: "Les Suisses? Ils ont l'argent, certes. Nous, nous avons la beauté." Et c'est bien dans la passionnée Italie que se tient l'intrigue de "Sophie la Truie" de Riccardo Mo. L'auteur l'insère, un peu à l'ancienne, dans un appel au lecteur qui évoque la véracité de ce qui va être raconté, et le caractère mystérieux du manuscrit. Un manuscrit qui, le lecteur va le découvrir, sent le soufre...

Il y a en effet quelque chose de l'"Histoire d'O" de Pauline Réage dans ce texte, revisitée dans une manière à la fois moderne et rétro puisque le maître de jeu, Tullio, est un ancien combattant de l'armée italienne, du temps de la Seconde guerre mondiale. On l'a compris: l'histoire, courte, relate la relation sadomasochiste intense mais brève qui rapproche deux personnages, sans safeword ni préservatif, avec aussi quelque chose de pas forcément aimable dans le rôle endossé par un meneur vigoureux et peu partageux.

Dans cette relation qu'on peut trouver gênante à force d'excès, un élément indique cependant la possibilité d'une lecture par l'humour. L'utilisation d'une très italienne spatule à polenta comme outil pour frapper la soumise place en effet l'ensemble du récit dans une possibilité de lecture au deuxième degré, l'outrance même favorisant la prise de distance pour le lecteur. A moins d'admettre que la soumise ne soit bel et bien à croquer? Telle est la vanne qui permet d'apporter de l'air à une histoire BDSM peu respectueuse des codes en vigueur – qu'on retrouve, lus et vécus selon une ligne plus claire, dans l'excellent "Chemins de soumission" de Clarissa Rivière.

Outrancier, voyeur, sans filtre: on trouvera au tome 28 de la série "Damned" toutes sortes de défauts qui sont aussi ses qualités. Ce sont là autant d'impressions mêlées, parfois délicieusement coupables, que les lectrices et lecteurs avertis de romans tordus aiment à trouver dans ces petits livres. Et cette fois, en plus, il y avait l'image! 

Dario Magenta, Comme un rouge profond, suivi de Riccardo Mo, Sophie la Truie, Lausanne, Nouvelles éditions Humus, 2025. Traductions de Umberco Eto et Aldo Deiponti.

Le site des Nouvelles éditions Humus (où il est possible de s'abonner).


jeudi 1 janvier 2026

Bonne année 2026!

Peu importe que vous soyez coutumière ou coutumier de ce blog, que vous y passiez de temps à autre en ayant peut-être envie de lui devenir plus fidèle, ou même pas: en ce moment où l'an naît, je vous souhaite une excellente nouvelle année 2026! Qu'elle vous apporte plein de bonnes choses et de bonnes pensées, qu'elle procure du bonheur et de la sérénité à vous et aux êtres qui vous sont chers. Et surtout, qu'elle vous garde en bonne santé!

Source de l'image: Gifs2019.com