L'auteur met en présence Henry et Philippe, deux personnages que tout pourrait opposer, sur le mode du cœur et de la raison, et que, pourtant, quelque chose rapproche. D'emblée, la nouvelle installe une certaine ambiguïté dans les possibilités relationnelles qui peuvent s'ouvrir entre ces deux personnages.
Pourraient-ils être deux homosexuels qui s'ignorent et, pourtant, se rapprochent subrepticement au gré d'une conversation un peu folle? Cela, sachant ce qu'un tel lien sentimental peut avoir de problématique dans les années 1868, au cœur de l'université de Cambridge. Ah, franchir ainsi le Rubicon, le pont d'Arcole...
Il est cependant souligné par le parfum d'une fleur énigmatique que Henry porte sur lui. Cette fleur, Henry va la jeter à l'eau en fin de nouvelle, au milieu du pont. Ce geste fait écho à celui de son interlocuteur, qui a quant à lui jeté son bonnet carré d'étudiant dans les flots. Mais le geste est inégal: si Henry, attaché raisonnablement à ses études, jette une fleur finalement renouvelable, Philippe, quant à lui, jette à l'eau le symbole même des études et de la raison qui en est, ou du moins devrait en être indissociable.
C'est que Philippe, lui, est prêt à renoncer à toute raison pour faire le tour du monde et voir du pays avec un Henry qu'il ne connaît à peine, si ce n'est au travers d'un moment éthylique qui fait office de "five o'clock tea" chez les étudiants que l'auteur met en scène. Il semble que l'alcool rende tout possible! Il place en tout cas le personnage de Philippe dans le camp des audacieux, désireux de saisir un chimérique kairos.
Chimérique et bref: momentanément réunis, les deux personnages s'éloigneront. Au-delà de la brièveté de l'exaltation, le lecteur retient de la courte nouvelle de Maeldan Moreno la relation d'une expérience de vie tragique, où la proposition d'un voyage aventureux à travers le monde peut être vue comme la métaphore d'une vie assumée, malgré les préjugés peut-être, entre amants homosexuels.
"Le Pont" est une nouvelle au style simple et saisissant. On en apprécie le côté imagé, annoncé par la couverture signée d'Andrasnhor, fiancée de l'écrivain, tout en admettant que par sa brièveté même, ce texte donne envie d'en savoir davantage sur l'université de Cambridge telle que l'imagine l'écrivain Maeldan Moreno.
Maeldan Moreno, Le Pont, auto-édité, 2022.
Le site d'Andrasnhor, celui des réseaux de Maeldan Moreno.
