Emile Roche – Splendide redécouverte que celle-ci! Parent de l'écrivain et enseignant ligérien Emile Roche (1898-1975), Guy Foropon a retrouvé le manuscrit de son "Glodusse", écrit dans les années 1940 et 1950, et a œuvré pour qu'il trouve le chemin de l'édition et, partant, du grand public. Plusieurs décennies après son écriture, c'est chose faite: approchées, les éditions du Cherche Midi l'exhument, alors même que la cause semblait perdue du vivant du romancier.
Si Emile Roche, natif de Cuinzier, a fait plusieurs fois le tour du monde au fil d'une existence bien remplie qui comprend des années de lycée à Roanne, c'est au Beaujolais qu'il consacre "Glodusse". Une région qu'il saisit en 1919, alors qu'un enfant du pays, Claudius Grandvignon, dit Glodusse, y revient une fois la Première Guerre mondiale achevée. Il a quelque motif d'être fier: fils de combattant, Glodusse rentre avec d'honorables galons de sous-officier instructeur.
Mais se réinsérer dans la vie civile ne va pas être évident, pas plus que de vivre jusqu'en 1940, année où il sera abattu par erreur en marge de la bataille de France – tel est le propos du prélude, qui souligne que tout ce qui sera relaté est du passé, à considérer comme tel: avant tout, "Glodusse" est le roman d'un monde révolu, mort avec son personnage principal.
Le lecteur d'aujourd'hui ne manque pas d'être happé par le soin que l'écrivain apporte au style de son roman. On relève un immense travail sur le lexique, qui colle à chaque fois au propos relaté. Bien entendu, la vigne, en tant qu'activité agricole, est omniprésente dans la vie des personnages, tout comme dans les choix lexicaux de l'écrivain. Cela va jusqu'aux noms des personnages, qui confinent à l'aptonymie – souvent, mais juste assez pour que cela ne tourne pas au procédé. De manière plus circonstanciée, le jeu des champs lexicaux concourt à évoquer cette guerre qui, même terminée, projette son ombre partout dans la vie des gens.
Cette vie, l'écrivain la décrit au fil de chapitres qui sont autant de scènes du travail et des jours à la campagne. La cohérence de l'ensemble est cependant assurée par quelques constantes: des personnages sont récurrents, et il y a aussi, tout au long du roman, la question du mariage de Glodusse, qui aurait pu être évidente mais se heurte à de nombreux obstacles liés aux rivalités et mésententes familiales et personnelles. Des rivalités nées en partie de la guerre elle-même: si Glodusse est un fantassin, sa promise est issue d'une famille où il y a un artilleur, et les deux armes se regardent en chiens de faïence. Quant aux noms de famille du village, ils reviennent comme une ritournelle et sonnent vrai: Grandvignon, Tracole et la Tracolette, voire Bongrand, le médecin qui écrit du théâtre dans sa voiture, et dans lequel l'auteur a peut-être projeté un peu de lui-même.
Ces scènes villageoises peuvent cependant aussi prendre un tour malicieux, voire truculent: le lecteur connaîtra ainsi le personnage du Négus, qui se fait passer pour un sage éthiopien et a mis sa mort en scène, sacs de sable dans le cercueil inclus, pour toucher l'assurance avec la complicité de sa compagne, ou les vicissitudes juridiques liées à une servitude que Glodusse conteste, Code Napoléon à l'appui, pour enquiquiner celui qui en bénéficie pour accéder à des parcelles de vignoble qui lui appartiennent. C'est que Glodusse, rude comme un vieux cep de vigne, n'est pas toujours commode, et qu'on ne l'adore pas toujours: en l'espèce, le lecteur comprend assez vite qu'il va droit dans le mur.
"Glodusse" se révèle comme un magnifique roman régionaliste, dépeignant avec un réalisme saisissant, voire immersif, la vie telle qu'elle va dans un vignoble du Beaujolais, alors même que le concept de beaujolais nouveau n'existait pas (il apparaîtra en 1951 sous sa première forme). Les mots concourent pleinement à donner forme et saveur à cette réalité: ainsi, l'auteur de "Glodusse"fait tout à fait œuvre de poète. Pourquoi le manuscrit n'a-t-il pas été repéré en son temps? Le postfacier Guy Foropon indique que la famille d'Emile Roche n'avait pas les réseaux qu'il fallait. Peut-être aussi que la mode était ailleurs, et qu'alors que le Nouveau roman lançait ses feux, personne n'avait que faire d'un roman bien ancré dans son terroir, goûtu comme un morgon qui morgonne, à la fois âpre et riche, dont la toute première version est datée d'août 1944? L'oubli est en tout cas réparé aujourd'hui. Que le grand public s'en empare à présent: c'est ce que je souhaite à ce texte, à lire le verre à la main.
Et l'occasion sera toute prochaine: cette année, le beaujolais nouveau viendra faire coucou dans les bistrots le 19 novembre prochain. Santé!
Emile Roche, Glodusse, Paris, Le Cherche Midi, 2026.
Le site des éditions du Cherche Midi.
Lu pour le défi "2026 sera classique!".


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