jeudi 7 octobre 2021

Et si...: quand la réalité bifurque

Collectif – "Bifurcation(s)": tel est le thème donné aux candidats du quatrième concours d'écriture du Prix de l'Ailleurs. Comme à l'accoutumée, il en est résulté un livre de haute tenue. Celui-ci donne à connaître les trois nouvelles lauréates, ainsi que huit textes remarqués par le jury.

Le thème de la bifurcation invite à se demander: "Et si...?", et permet le développement d'histoires qui ne s'inscrivent pas forcément dans le genre de la science-fiction, pourtant indissociable de la Maison d'Ailleurs, organisatrice de ce concours annuel. L'inspiration du recueil s'avère donc diverse, parfois même historique, vers le passé comme vers l'avenir.

Le jury a eu le nez creux en donnant son prix à "Dernier thé en Sibérie" de Florentin Certaldi. Certes, la perspective que cette nouvelle dessine est glaçante: ce n'est rien de moins que le remplacement de l'humain – est-il obsolète? – par l'intelligence artificielle humanoïde. Mais il y a énormément de tendresse dans son propos, qui montre un robot femme qui, en lisant les livres, apprend ce qu'est l'amour, avec son corollaire: le sentiment de l'absence. Cela, dans le cadre hostile de la ville russe de Norilsk.

On peut être un peu moins convaincu par "La Dame ne fait pas demi-tour" de Nicolas Alucq, deuxième sur le podium, qui tente d'imaginer ce que pourrait être le monde si la crise de 1929 avait signé la fin du libéralisme économique, soudain ringardisé. Le lecteur en retient un personnage de femme en décalage avec cet effondrement, et aussi un Milton Friedman reconverti dans le théâtre à Broadway. Un galop d'essai? Rien qu'à imaginer les implications incalculables, il y aurait là de quoi faire un roman dystopique impeccable.

Quant à la médaille de bronze du concours, elle est revenue à "Candidats minuscules" de Guillaume Rihs. Nous voilà en présence d'un conte de Noël inquiétant: l'écrivain s'y entend pour faire résonner la chaleur apparente des fêtes de fin d'année avec la possibilité, pour ainsi dire, de choisir ses enfants sur catalogue en fonction de critères dûment évalués. Si l'idée a de quoi glacer, l'auteur en rajoute une couche en mettant en scène une génération déjà née sur catalogue: tout se passe comme si faire son marché aux enfants était entré dans les mœurs de la société occidentale.

Les huit textes retenus pour compléter "Bifurcation(s)" ne déméritent pas, bien au contraire, et l'on imagine que les débats ont dû être vifs au sein du jury. Le lecteur appréciera ainsi le travail sur les voix qui préside à "Echanges épistellaires" de Tu Wüst, en particulier celle d'une jeune femme particulièrement vivace qui lance un appel à travers les étoiles. Cette vivacité d'écriture, on la retrouve dans "Allô Halo" d'Alice Bottarelli, qui revisite le motif de l'auréole comme motif de sainteté, selon les critères areligieux actuels du Bien: un végétarien aura par exemple une plus belle auréole qu'un carnivore parce qu'il fait moins souffrir les animaux. 

"Baby-on-chip" de Tristan Piguet interroge la question de la mise au monde d'enfants alors que certains la jugent polluante, en proposant l'idée d'une génération holographique – Kind, l'enfant numérique qu'élève un couple d'homosexuels hommes apparaît dès lors comme une sorte de tamagotchi futuriste, joujou vaguement ridicule mais parfaitement écologique. Signe des temps, les parents hésitent même à lui donner une identité de genre: il choisira plus tard... 

L'auteure Hélène Durussel ose l'uchronie dans "L'échappée du 20 juin", qui évoque, avec une sensibilité historique affirmée, ce qui serait advenu si la fuite de Louis XVI avait abouti à Lausanne au lieu d'être arrêtée à Varennes. "XIX" de Pierre Jean Ruffieux voyage également dans le passé, avec audace: il imagine ce qui pourrait se passer si le temps se mettait à reculer – et donne à voir ce qu'il en est à travers les yeux d'un homme on ne peut plus actuel, soudain plongé dans les méandres du voyage dans le temps. Il finira à l'asile, où les fous ne sont pas forcément ceux qu'on croit. 

Quant à "Au rire vous éveillerez", c'est une nouvelle qui imagine une société futuriste fort sérieuse, cérébrale et dépourvue de sentiments. Inhumaine, en somme, mais consciente qu'il lui manque quelque chose... Ce quelque chose, ce peuvent aussi être les lumières, comme dans l'éblouissant "Archipel de lumières" d'Elsa Couderc.

Enfin, "Djooli", nouvelle signée Joël Espi, aurait mérité une place sur le podium elle aussi: en imaginant les destinées multiples d'un homme aux airs de Rocky Balboa et aux tendances suicidaires, il joue à l'infini le jeu des bifurcations. Cette fille, Jessy, Janie, Jenny, Djooli, est-ce d'ailleurs vraiment toujours la même, émouvante toujours, rencontrée sur Tinder? Le flou est artistique, le jeu est réussi. Et les éditeurs ont eu la main heureuse en concluant leur recueil sur un texte aussi fort.

"Bifurcation(s)" est introduit par une préface qui fait office de lever de rideau somptueux, signée Guilaine Baud-Vittoz et Jean-François Thomas. Ce recueil est complété par une réflexion scientifique, statistique d'André Ourednik, ainsi que par une interview un brin déroutante de Sabrina Calvo, qui a signé naguère le roman "Délius, une chanson d'été". Cela ne doit pas détourner les lecteurs du meilleur de ce livre: ses onze nouvelles littéraires, qui poussent à leurs extrémités des thèmes actuels (réchauffement climatique, crise sanitaire, numérisation, etc.) et repoussent les murs de la science-fiction grâce à un thème qui s'y prête particulièrement et invite à explorer les réalités alternatives.

Collectif, Bifurcation(s), Vevey, Hélice Hélas, 2021.

Le site des éditions Hélice Hélas, celui du Prix de l'Ailleurs.

P.-S.: le prochain Prix de l'Ailleurs a pour thème "Obsolescence". Il est ouvert jusqu'au 31 janvier 2022. A vos plumes! Toutes les informations sont ici.

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