vendredi 19 avril 2019

A la deuxième mi-temps de la vie, gagner le match quand même

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Hugues Serraf – "Deuxième mi-temps": on pourrait penser foot. Ce n'est pas faux, on peut deviner une envie de refaire le match au fil des pages. Mais il n'y a de loin pas que ça dans ce roman d'Hugues Serraf. Ce livre, c'est surtout la tranche de vie d'un quinquagénaire qui décide de changer de vie et de ville: de Parisien, il devient Marseillais. Et se fait écrivain à temps plein, vivant sur son capital de vie comme sur son capital financier. Et bien qu'il s'en défende, il est plus que probable que l'auteur a mis pas mal de lui-même dans cet ouvrage.


Foot ou pas foot? "Deuxième mi-temps" est son troisième roman (d'Hugues Serraf) mais ne parle surtout pas de foot", dit l'argumentaire. Voire, comme dirait Panurge: dans un livre qui oscille entre Paris et Marseille, impossible de ne pas parler du ballon rond, ne serait-ce que de façon allusive ou par images. D'un simple point de vue formel, "Deuxième mi-temps" se construit comme la fin d'un match de football, avec une première partie plutôt longue qui suggère les 45 minutes d'une seconde mi-temps, suivi des arrêts de jeu et des prolongations, proportionnés en conséquence. Et où il est question de football, bien sûr, à l'occasion d'un match classique entre l'OM et le PSG – dont une première mi-temps dramatique est racontée, ce qui offre au lecteur un match complet, entre stade et vraie vie.

Voilà pour le foot, passage obligé lorsqu'on parle de Paris et de Marseille. Mais que les réfractaires se rassurent: l'auteur n'en abuse pas. La deuxième mi-temps qui donne son titre au livre, en effet, c'est celle de la vie qu'on mène quand on a la cinquantaine. Et là, le regard s'avère nuancé. Il y a les premiers ennuis de santé et en particulier de virilité, la manière de se réinventer, peut-être, une vie sentimentale alors qu'on est divorcé (Tinder ou Viagra? Les deux?), les rencontres avec les femmes mûres qui recherchent à la fois la même chose et autre chose que les hommes (vieux couplet!) et, globalement, l'envie de lever le pied et de vivre comme on le veut plutôt qu'à la merci d'un patron. Le choix d'aller vivre à Marseille est emblématique: il représente l'envie de rester dans une grande ville, tout en se retirant de celle qui doit toujours être au top. En somme, de se réinventer sans se trahir.

"Deuxième mi-temps" assume dès lors le fait d'être en quelque sorte un guide touristique. L'auteur ne manque jamais de citer les rues ou les bistrots où son personnage erre ou se pose. Qu'il s'agisse d'un bar à whisky ou d'un restaurant populaire, voire d'un fitness (splendide scène de compétition entre deux cyclistes d'appartement qui se tirent la bourre sans s'être concertés: "J'ai gagné. P'tit con: 0, Papy: 1"), il réussit en quelques mots à en recréer l'ambiance, et même une clientèle composée d'une série de personnages secondaires. Il y a là des cagoles comme il se doit, mais aussi des mecs qui ont leurs galères de quinquagénaires et s'appellent Jérôme, Bob ou Kader. De plus ou moins bon cœur, on s'entraide ou on se débrouille, et ça va plus loin que de se payer un coup à boire parmi. Et si Marseille est omniprésente, avec ses lieux et ses mentalités, le narrateur n'oublie pas Paris, dont il décrit aussi ses bons endroits, entre autres du côté d'Oberkampf.

Réinventer sa vie après cinquante ans: voilà l'enjeu de "Deuxième mi-temps". Ecrivain, le narrateur écrit un roman tout au long du livre, et ce roman à venir donne corps à cette réinvention. Ce livre en devenir est l'image des nouveaux rivages: c'est un polar, alors que le narrateur n'en a jamais écrit; il montre dès lors les méandres de son acte créatif au long cours, à la fois réinvention artistique et plongée dans quelque chose de neuf, d'inconnu et de pas forcément détestable. La dérision est une manière de conjurer les incertitudes; mais le narrateur sent confusément que ce masque ne suffit pas. Et les femmes d'âge mûr qu'il rencontre dans la vie le lui disent sans ambages: émancipées et expérimentées, elles ne veulent plus jouer la comédie des amours. Et c'est là que ça marche le mieux! La femme qui, à la suite d'un match sur Tinder, l'attend sur le palier déguisée en soubrette, n'est décidément plus dans le coup: c'est encore du mensonge, de la comédie.

"Deuxième mi-temps" est le roman d'un quinquagénaire détaché de certains choses, divorcé vivant sa partition en solo, mais décidé à vivre sa vie en mode majeur. Il fait face comme tout un chacun aux aléas de sa vie: une connaissance qui demande un logement pour une nuit ou deux, les dégâts des eaux dans l'appartement. Porté par un langage vif et décontracté, c'est aussi la leçon de vie d'un homme qui se réinvente à une période que certains nomment l'automne de la vie. Automne? En refermant "Deuxième mi-temps", on a plutôt envie de la nommer "l'été indien", loin des cadences du temps de l'hyperactivité imposée par la famille ou les patrons. Un été indien où l'on a encore la possibilité, comme l'OM en difficulté face au PSG, de jouer le match de l'existence et de le gagner, même si c'est devenu un peu plus difficile: dans la vie comme au foot, il y a les prolongations et les arrêts de jeu, mais – le décès de Bob le rappelle – pas de troisième mi-temps.

Hugues Serraf, Deuxième mi-temps, Paris, Intervalles, 2019.

Le site des éditions Intervalles.


Lu par Yves Mabon.

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