samedi 14 décembre 2019

Quand le Valais lâche ses chiens... et ses chiennes

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Gabriel Bender – Voilà ce qui manquait à la littérature de genre en Suisse romande: le livre d'horreur! La nouvelle collection "Gore des Alpes" comble cette lacune en tentant le mariage du terroir et de l'horreur. Et c'est l'écrivain Gabriel Bender qui s'y colle pour le premier roman de la série, intitulé "La Chienne du Tzain Bernard". 

Question temps de lecture, c'est un roman calibré pour être lu en train entre Sion et Genève, "retards non compris", dixit l'éditeur. Et le contenu? A vous de voir!


Un cocktail hautement explosif
"Je suis né petit et je ne suis pas devenu bien grand": dès le début, il sera question de difformité, en l'occurrence en ce qui concerne le narrateur, un nain surnommé Moustique et qui, on le découvre peu à peu, est un enfant placé. A l'heure où la Suisse redécouvre les dessous pas forcément roses de l'enfance placée, où certains enfants vendus à des familles qui ne sont pas les leurs réclament aujourd'hui réparation, il y a d'emblée quelque chose de subversif à mettre en scène un personnage qui vit dans ces conditions en ces temps qui ont suivi l'aventure napoléonienne. Or, en guise de réparation financière, ce brave Moustique ne demande rien de mieux que de se raconter, pour dix sous.

Ce personnage mis en place, l'auteur prend un peu de temps pour installer un cocktail hautement explosif, fait de sexe, de cruauté, de puissance du fric et de catholicisme. Sexe et catholicisme? Le rapprochement est classique. Il vaut cependant ici quelques pages qui donnent un frisson certain, aux réminiscences sadiennes,  fondées sur l'hypocrisie de certains acteurs religieux ainsi que sur le fantasme assez partagé de la bonne sœur chaudasse, chargée qui plus est de l'éducation, y compris sexuelle, d'une ingénue venue d'Italie. Chienne, direz-vous? Pas faux, mais l'auteur vous en réserve une autre, de chienne...

Lâchez les chien-ne-s!
... en effet, puisqu'on est en Valais, les chiens du Grand Saint-Bernard sont pour ainsi dire incontournables. L'auteur démystifie totalement le stéréotype du canidé sauveur en faisant de lui une bête assoiffée de chair et de sang, humains si possible – la chienne enragée Korfou (corps fou?) en est l'archétype. Dans ce roman, on ne compte donc plus guère les animaux, surtout humains, passés sous les crocs de ces animaux qui ont besoin de leurs livres de chair quotidiennes.

Il y a quelque chose d'à la fois jouissif et glaçant, notamment, dans la description que l'auteur donne d'un plan commercial économique fondé sur des combats de chiens et d'humains, éventuellement anthropophages, sous prétexte de charité chrétienne dévoyée (tuer les pauvres, c'est leur accélérer l'accès à un paradis qui leur est d'emblée promis par le Christ lui-même) mariée au souvenir des légionnaires qui ont dû hanter jadis les terres d'Octodure et consorts. Bel argument touristique, ça vaut presque les Jeux Olympiques... auxquels Gabriel Bender s'est d'ailleurs intéressé dans "Fioul sentimental".

Une faconde inattendue qui s'explique
Toutes les scènes n'ont pas la même force: on aurait apprécié de voir gicler un supplément de sang et de boyaux lorsque tel enfant se fait taillader de façon virtuose, au sabre, lancé en l'air, sous les yeux de sa mère en pleurs – tant qu'à faire, dans le goût du genre, autant flatter quelque peu les penchants malsains du lecteur! Et force est de constater que Moustique le nain, qui accepte certes son statut d'humain de seconde zone, fait parfois preuve d'une habileté rhétorique et d'une culture générale et linguistique surprenantes pour un bonhomme de son milieu.

Il est cependant permis d'accorder l'origine de cette faconde au contact avec Maître Jacques, maître de Moustique, personnage véreux devenu caïd local à force d'alliances plus ou moins formelles qui font que tout le monde, en Valais, est un peu cousin. Elle vaut au lecteur une ou deux savoureuses biographies revisitées de saints d'antan, en particulier Saint Christophe (un géant face au nain) ou Sainte Rita. Et à la fin, c'est entre Dieu et le Diable que les comptes vont se régler.

Une ou deux questions enfin, pour finir: est-elle vraisemblable, toute cette histoire globalement bien troussée aux allures de grand-guignol parfumé de blasphème à deux balles, baignant dans le sang, le foutre, le Rhône et l'eau bénite? Est-il vraisemblable, ce nimbe patoisant de pacotille assumée qui déforme les toponymes valaisans sans les masquer vraiment, à coups de "tz"? Et quid du moscatello d'Asti italien, présenté comme un vin de dames et préféré au fendant du terroir? Peu importe tout cela: l'essentiel est que le lecteur frissonne et s'éclate. Mission accomplie.

Gabriel Bender, La Chienne du Tzain Bernard, Ardon, Gore des Alpes, 2019.

Le site de la collection de romans Gore des Alpes.

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