vendredi 20 décembre 2019

Du feel-good documenté entre Milos, Paris et Fribourg

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José Seydoux – Gageons que les lecteurs parisiens de ce blog me diront "Touche pas à la Vénus de Milo!" C'est pourtant ce que l'écrivain fribourgeois José Seydoux ose faire dans "Mais où est passée la Vénus de Milo?", en répliquant "Touche pas à mon pope!". 

Dans son deuxième roman, le romancier installe une intrigue amoureuse internationale et œcuménique qui, si elle a son épicentre dans le canton de Fribourg, trouve de belles ramifications entre Paris et l'île grecque de Milos.


Le thème de la restitution des œuvres d'art, un fil rouge en pointillé
Pourtant, en ouvrant le livre, on se dit qu'un thème grave et complexe va être abordé: celui de la restitution des œuvres d'art qui se trouvent dans des musées parfois lointains. Tout comme une Néfertiti à Berlin ou une momie au musée de la Sénatorerie de Guéret, en effet, que fait une sculpture grecque à Paris? Bien documenté, le romancier en trace la destinée, depuis sa découverte en 1820 dans un champ grec.

En pointillé, l'intrigue pose la question des enjeux d'une éventuelle restitution de cette œuvre célèbre. Cette interrogation débouche sur la question des vraies œuvres et de leurs copies – l'auteur, prenant l'exemple de cathédrales comme celle de Fribourg (on pense aussi aux statues des fontaines de Berne), ne voyant guère de problème à offrir des copies en pâture au grand public et à mettre les originaux séculaires à l'abri.

J'ai dit 1820... gageons que la possibilité d'une restitution de la Vénus de Milo à la Grèce pourrait devenir un thème diplomatique majeur l'an prochain. Affaire à suivre! Avec "Mais où est passée la Vénus de Milo?", l'auteur s'installe d'emblée dans l'actualité, s'offrant le luxe d'un chouïa d'avance.

Il faut des personnages!
Et voilà: pour donner corps à une intrigue fondée sur un thème d'actualité, rien ne vaut la création de personnages. Il y a bien sûr la Vénus de Milo, que l'auteur n'hésite pas à doter d'une sensibilité, d'un cerveau même, capable de penser.

Au-delà de cette évidence, l'écrivain imagine un dispositif où un certain Nicolas, alias Nikolaos, trouve un lieu d'études à l'alma mater de Fribourg. Double identité? Totalement: Nicolas sera Nicolas pour les Suisses, et Nikolaos pour les Grecs. Et c'est à Paris qu'il fera la jonction: affectant une identité française, c'est là qu'il sera ordonné pope orthodoxe grec.

Ce qui explique après coup son mariage précipité avec Simone, alias Sissi, Gruérienne présentée comme tout d'une pièce, mignonne et potelée, féministe déterminée et très open, mais qui accepte de suivre son pope de mari jusqu'à Milos – un pope devenu médiatique à la suite de certains engagements, ce qui suggère, de la part de Simone, une envie inavouée d'hypergamie, pas très féministe pour le coup: c'est chouette pour elle d'être la "femme de"! Reste qu'on la voit investie, exemple d'une femme maîtresse de son contexte – et, surnommée Sissi, elle apparaît même comme une impératrice. A telle enseigne qu'on peut se demander qui commande dans le couple. L'auteur excelle d'ailleurs à montrer la complémentarité d'un tandem constitué d'un prêtre et de son épouse, bénéfique pour tout un troupeau d'ouailles. Suggérant que le catholicisme devrait en prendre de la graine...

Au fond, le couple composé par Simone et Nicolas apparaît sans nuages, parfait, baigné d'un amour divin auquel rien ne s'oppose. Cette absence d'opposition donne à "Mais où est passée la Vénus de Milo?" les accents roboratifs d'un roman feel-good. Mais c'est peut-être aussi sa faiblesse: privée d'adversité, portée par des personnages sans vrais défauts ou zones d'ombre, l'histoire apparaît peu dramatique, juste aimable parce que Nicolas est attachant et que la chrétienne Simone est gironde, un peu comme la païenne Vénus de Milo. Question en forme de clin d'œil: l'auteur en serait-il tombé (trop) amoureux? On le sent en tout cas émerveillé par ses propres personnages.

Les jeux de mots et l'érudition à la rescousse
Rythmé par des chapitres courts, "Mais où est passée la Vénus de Milo?" est cependant une lecture qui sait intéresser son lecteur. Fin connaisseur du tourisme, l'écrivain fait en effet alterner avec grâce des moments où, vus d'un peu loin, ses personnages vivent leur vie, et d'autres où les dessous de l'intrigue s'exposent. 

L'ambiance est dès lors aussi celle d'un reportage qui alterne action et analyse. Ces analyses sont instructives; elles sont aussi pour l'auteur le lieu où il fait passer quelques convictions personnelles. Celles-ci portent sur le catholicisme et ce qu'il voit comme ses raideurs, mais aussi sur l'économie et la société grecques, vues de manière optimiste, ou sur la vie quotidienne dans les chambres de bonne parisienne – quitte à ce que les non-dits en disent davantage que l'exposition clinique d'éléments scabreux. Ces non-dits vont jusqu'à se réfugier dans les points de suspension, qu'on glane régulièrement au détour des phrases.

Enfin, le lecteur goûtera le sel attique (tiens, tiens...) distillé par plus d'un jeu de mots malicieux ou savant, souvent fin, toujours recherché. Certes, et j'espère qu'il me permettra ce détour, l'écrivain a omis le "Vélo de minus", contrepèterie parfaite de la "Vénus de Milo"! Cela dit, loin de telles blagues à deux balles, jouer avec les mots est pour l'auteur une façon de créer des liens à partir du sens des mots. Un seul exemple, à partir du nom de l'épouse du pope Nicolaos: qui dit Simone dit Sissi, et qui dit Sissi dit impératrice, ce qui en dit long sur l'estime en laquelle l'écrivain tient les femmes. Qu'on ajoute à cela le sens du prénom "Simone" et un soupçon de zodiaque, et tout un personnage est construit, dans toute son épaisseur. Nomen est omen... 

José Seydoux, Mais où est passée la Vénus de Milo?, Genève, Isca, 2019.

Le site de José Seydoux, celui d'Isca-Livres.

José Seydoux dédicacera "Mais où est passée la Vénus de Milo?" au salon du livre "Livre en fête", qui aura lieu à Charmey (canton de Fribourg, Suisse) dimanche 22 décembre de 10 à 18 heures. Il sera sur le stand de la Société fribourgeoise des écrivains. Autour de lui, il y aura une cinquantaine d'écrivains, y compris le fantôme d'Antoine de Saint-Exupéry, qui parle soudain en bolze comme son Petit Prince. Informations détaillées sur le site des éditions Montsalvens, organisatrices de la manifestation.

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