mercredi 7 novembre 2018

Il n'y a pas de guerre propre, même pour les aviateurs

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Jean-Luc Borgeat – Parler de l'aviation militaire pendant la Seconde guerre mondiale, voilà qui est original! Dans son premier roman "Le rendez-vous", le comédien et metteur en scène cet univers particulier, avec un réalisme admiratif et précis qui rappelle par moments ce que peut faire un Gilles de Montmollin dans le domaine de la navigation. Le rêve en moins, peut-être: l'intrigue du roman "Le rendez-vous" se situe à la fin du dernier conflit mondial.


Le narrateur s'appelle Paul Nommac, et c'est donc un aviateur français, féru de pêche à la mouche (on songe là à "Ne pousse pas la rivière" de Jacques-Etienne Bovard, pour le coup...). On suit ce jeune homme tout juste adulte tout au long d'un récit sincère, celui d'un homme qui découvre au fil des mois que tuer n'est pas anodin, que ce n'est pas tout à fait pareil de canarder un avion de loin ou d'abattre un homme à bout portant. L'émergence de ce sentiment d'humanité, chez un personnage qu'on devine peu porté sur les questions de morale, est sans doute l'une des lignes fortes de ce roman. Mais ce sentiment n'est pas parfait...

L'amoralité (et non l'immoralité!), cependant, persiste en effet: Paul Nommac n'hésite pas à conserver à son profit des biens récupérés sur un aviateur nazi. Tout au plus se cherche-t-il des excuses, considérant qu'en conservant un ou deux lingots et une poignée de diamants, il repaie sa jeunesse perdue à la guerre – tout en étant rendu conscient du fait que cet or n'a rien de propre, mais un moment de malaise est vite passé. Et "Le Rendez-vous" ne lui donne pas tort, en apparence: finalement marié à une Bâloise fille d'un homme fortuné, il en jouira bien, et ne sera jamais inquiété.

Reste qu'il y à là la matière d'un beau secret de famille, à exploiter peut-être dans un deuxième roman... d'autant plus que la vie après la guerre n'est pas moins empreinte de secrets: le narrateur n'hésite pas à magouiller avec son beau-père pour faire fructifier discrètement l'or volé aux voleurs d'or nazis.

"Le Rendez-vous", c'est aussi une odyssée: Paul Nommac, aviateur pour les Alliés, se retrouve cloué au sol parce que son avion de transport a été descendu par la DCA allemande, qui a encore du mordant en cette guerre finissante. L'odyssée suggère aussi que l'aviateur se retrouve à tâter de l'essence de toutes les armes militaires, en plus des airs: un épisode l'amène à se déplacer déguisé par voie fluviale, d'autres le feront marcher ou se déplacer en camion. Et comme il est question d'échapper au feu ou d'y aller, force est de constater que la guerre de Paul Nommac touche les quatre éléments bien connus.

La confrontation à des réalités concrètes de la guerre va faire mûrir Paul Nommac, qui est au départ un bonhomme aisé qui n'a de la "vraie vie" qu'une conception abstraite, loin des réalités les plus dures. L'auteur place sur son chemin, par exemple, une "marche de la mort", non nommée comme telle, mais qui va impressionner et dégoûter l'aviateur par son caractère terrible. Expérience marquante! De même, le narrateur paraît découvrir qu'on est tous pareils, et qu'en pleine guerre, on peut s'aimer entre les deux camps: on pense au soldat français René qui, dans la campagne bavaroise, s'est acoquiné discrètement avec une femme allemande nommée Renate.

En somme, Paul Nommac, narrateur d'un roman réaliste, est un personnage humain travaillé, complexe, avec ce que cela peut compter de zones gris plus ou moins foncé: s'il grandit quelque peu au fil du roman, il n'a rien de foncièrement exemplaire, au contraire. Voilà un bonhomme qui sauve sa peau, devient riche par hasard, a une épouse et même un enfant (une fille). Privilégié, chanceux? Certes, l'aviateur est conscient de l'horreur qu'il a traversée, et de la chance qu'il a d'en avoir réchappé: son rendez-vous, un supérieur rapidement rencontré, aura-t-il eu cette chance? Et tous ces gens qui sont morts autour de lui et se sont protégés en refusant de se lier? S'il a compris qu'il n'y a pas de guerre propre, Paul Nommac n'y peut rien, en somme; dès lors, on voit en lui un personnage qui accepte assez passivement ce que la vie lui donne en plus de la vie sauve. Mais on aurait tort de le juger mal; en revanche, il est toujours permis de se demander ce que l'on aurait fait à sa place.

Jean-Luc Borgeat, Le rendez-vous, Lausanne, BSN Press, 2018.

Le site de Jean-Luc Borgeat, celui des éditions BSN Press.

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