lundi 5 novembre 2018

Pierre Thiriet, les genres littéraires revisités avec le sourire

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Pierre Thiriet – "Mission impassible": joli titre pour un un recueil de nouvelles à vocation humoristique! Une seule lettre, et tout est transformé... On imagine que son écrivain, le journaliste Pierre Thiriet, a dû s'amuser gentiment en rédigeant, dans un esprit pince-sans-rire, les cinq nouvelles qui composent ce petit recueil. Une ligne directrice, s'il en fallait une? Avec le sourire, "Mission impassible" dépoussière quelques genres littéraires et contes anciens ou actuels. Cela, dès la première nouvelle, "Tout le monde va bien".

La narratrice de "Tout le monde va bien" est, on le découvre tout à la fin de la nouvelle, Shéhérazade. Une allusion astucieusement placée: dès le départ, l'auteur s'assure le compagnonnage de la conteuse des mille et une nuits. Tente-t-il de rivaliser avec elle? En tout cas, sa Shéhérazade est au courant de tout: la déchéance du Chat Botté, le divorce de Blanche-Neige. Il sera même question de Pierre Élelou, c'est dire: pour faire naître des sourires, l'auteur ne s'interdit pas le jeu de mots. Plus généralement, "Tout le monde va bien" démontre avec humour que, quoi qu'en disent les esprits chagrins, les personnages des contes d'autrefois sont immortels. La preuve? Aujourd'hui encore, comme personnages de récits, ils fonctionnent et vivent, indiscutablement.

Le ton est radicalement différent dans "Zen Altitude", même si l'on a à nouveau l'impression tenace que l'auteur revisite quelque chose. Ce quelque chose, c'est un conte moderne intitulé "Tintin au Tibet"! L'histoire balance un reporter, alter ego blasé de Tintin auquel il emprunte deux ou trois mots typiquement tibétains, dans l'Himalaya, de lamaserie en ermitage. L'auteur opte pour la ligne claire pour raconter: il y a de l'humour, naissant en particulier de la confrontation de visions du monde stéréotypées de part et d'autre – sachant qu'en matière de préjugés, le narrateur, pourtant supposé instruit, fait fort. Mais surtout, "Zen Altitude" est porté par une structure précise, où les horaires sont indiqués avec précision: on suit le narrateur dans une caricature de reportage à la chronologie classique et rigoureuse. Et pour faire bon poids, l'auteur réserve quelques piques à des politiciens tels que Christine Lagarde ou Jean-François Copé – invariablement de droite, allez savoir pourquoi...

On s'amuse beaucoup, aussi, lorsque l'écrivain s'aventure, avec son perpétuel sourire, dans le genre de la science-fiction. Cela donne "Anita", courte histoire d'une femme bien humaine tombant amoureuse d'un extraterrestre aux tentacules sensuels, et l'épouse – il s'appelle U36, "U" pour les intimes. Dans cette nouvelle radicalement antispéciste (l'antispécisme humain intègre-t-il la question des relations avec les extraterrestres, après tout?), l'auteur suggère un choc des cultures avant de le relativiser: après tout, dans un ménage, même composé de deux êtres d'espèces extrêmement différentes, les questions qui fâchent sont toujours les mêmes. On pense à la phrase rituelle: "C'est à cette heure-ci que tu rentres?", qui tombe avec une parfaite régularité, tout à fait attendue, en page 37.

"Ma conquête de l'ouest" revisite, on le comprend vite, cette manière de conte moderne qu'on appelle le western. S'il faut en retenir quelque chose, c'est surtout la mauvaise foi jouissive du narrateur, criminel capable, par des artifices habituels habilement agencés, d'inverser les rôles de la victime et du coupable. Pour ce coup-ci, l'auteur opte pour une construction en courts chapitres: on a affaire à un mini-roman sur quelques pages. Enfin, "La sensationnelle affaire du Dragon rouge et du Dragon noir" fait penser au roman policier et exploite gentiment un humour récurrent fondé sur les stéréotypes liés aux Chinois tels que l'Europe occidentale les voit. Cela, dans une ambiance futuriste qui ne gâche rien et permet à l'auteur de faire montre d'un supplément d'inventivité en roue libre.

En somme, "Mission impassible" s'empare de formes et des genres narratifs bien connus du lectorat d'aujourd'hui pour les subvertir en vue de faire sourire. C'est réussi, c'est fait avec finesse: le lecteur rigole volontiers, souvent de manière flûtée, mais toujours sincère. Et ça va vite: certes, Pierre Thiriet n'est pas son homonyme, le jeune pilote automobile spécialisé dans l'endurance, mais ses nouvelles sont rapides et percutantes. 

Pierre Thiriet, Mission impassible, Strasbourg/Paris, Andersen, 2017.

Le site des éditions Andersen.

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