vendredi 20 octobre 2017

Hyver, pas grand-chose à voir avec les saisons!

9782714475435
Fabrice Papillon – De la bibliothèque d'Alexandrie au 36 quai des Orfèvres en plein déménagement, le journaliste et vulgarisateur scientifique François Papillon fait le grand écart temporel dans "Le dernier hyver". S'étendant sur deux bons millénaires, ce premier roman s'avère copieux, soucieux du détail et également trépidant, porté qu'il est par un style fluide qui favorise l'efficacité. Et puis, il y a la grande histoire mise en avant en été pour donner à voir le "grand hyver", qui n'a pas grand chose à voir avec les saisons.


Le lecteur est d'emblée accroché par un début de roman qui suggère qu'il se passera quelque chose d'ésotérique au fil des pages, peut-être à la manière d'un livre de Dan Brown – qui fait du reste une apparition discrète dans "Le dernier hyver". Structurellement, le roman fait un constant aller et retour entre l'histoire et l'époque actuelle, qui doit gérer un héritage devenu fou. C'est que l'auteur imagine une continuité érudite qui prend sa source chez les Amazones et se poursuit à notre époque, matérialisée par un livre que des acteurs clés complètent au fil des siècles.

Il y a quelque chose d'ambigu dans cette lignée de scientifiques, qui débouche sur les méchants du "Dernier Hyver". C'est entendu: il s'agit d'un groupe étrange étrange et fascinant, scientiste, qui se réclame du dieu Hermès – auquel l'auteur donne une épaisseur certaine. L'écrivain donne à ce groupe occulte un statut apparent de victime, ce qui suscite l'empathie du lecteur. Difficile toutefois de marcher: la tradition dessinée a pour objectif de faire émerger un homme nouveau, détaché des contingences de la sexualité. Elle est portée par des femmes d'exception (et des hommes qui font figure d'idiots utiles, nommés Voltaire, Le Pogge, Léonard de Vinci, Isaac Newton, rien que ça!), sur la base de deux arguments: le scientisme est tellement mieux que la religion catholique... et la femme est tellement mieux que l'homme.  En constituant ce lignage, l'auteur fait bon marché de l'aspect éthique, et fait l'impasse sur le transhumanisme, théorisé pour le grand public par un certain Luc Ferry. Et c'est ainsi qu'au début du vingt et unième siècle, tout s'affole à Paris...

Face à cette lignée aux visées discutables, l'écrivain place une escouade de policiers, autour de Marc Brunier. Il s'agit là d'une belle figure de policier tourmenté, porteur de fêlures qu'il cache en recourant à mille stratégies: on le découvre épileptique, père d'une fille disparue, divorcé. Voilà un personnage qu'on apprécie! Autour de lui, évolue une brigade de policiers à laquelle le lecteur ne peut que s'intéresser, tant l'auteur excelle à montrer les relations et tensions entre ces personnages. Parmi eux se dégage en particulier Estelle Chomet, une féministe rabique qui contribue modestement à conférer à "Le dernier hyver" une détestable ambiance misandre. Enfin, d'une façon générale, plus un personnage est creusé, plus il a de chance de survies...

Marc Brunier prend sous son aile Marie Duchesne, une stagiaire intelligente qui semble particulièrement concernée par une enquête spécialement délicate. Et cette relation va loin, quitte à dérouter. On acceptera en effet que la stagiaire soit aussi un témoin clé d'une enquête de grande envergure. On admettra même que toute la famille ait un rôle dans cette affaire, et même, disons-le, que toutes les femmes concernées aient le même ADN. Rapidement, le lecteur pense parthénogenèse, mères porteuses, naissances non naturelles. Et enfin, lorsqu'il apprend que la mère de Marie Duchesne est vierge (oui, oui!), il commence à se poser des questions: l'auteur ne va-t-il pas un peu trop loin?

Détestation des hommes qui ne dit pas son nom, mise en avant des femmes qui ont fait l'histoire en toute discrétion, quitte à ce que cela dérape: tout cela représente un ensemble peu séduisant. L'écrivain se rattrape cependant par de nombreuses et belles pages d'ambiance, donnant en particulier à voir les policiers du Quai des orfèvres préparant leur déménagement vers le nouveau site des Batignolles. Il y a là de la nostalgie et de la résignation, et en montrant une équipe policière entre deux sites, l'auteur laisse transparaître le désenchantement qui peut dominer le métier de policier. Et puis, il est question de Paris, bien sûr... et la ville est bien montrée.

"Le dernier hyver" laisse donc l'impression mêlée d'un roman policier aux personnages à la fois attachants et détestables, pleins de zones d'ombre et de lumière, mais aussi d'un livre richement documenté, millimétré, où l'on a l'impression que rien n'est laissé au hasard. 

Fabrice Papillon, Le dernier hyver, Paris, Belfond, 2017.



Le site de l'éditeur, merci pour l'envoi.


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