mercredi 17 mai 2017

Quelques notes de musique littéraires avec Claudia Quadri

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"D'un point de vue esthétique, Nora Blume trouvait que les mains de Jean étaient acceptables." Des mains inspectées, l'exigences d'une tenue irréprochable, et le regard qui ne rate rien: il n'en faut pas plus pour installer le personnage d'une professeure de piano qui fait travailler Chopin à un élève. Le roman "Suona, Nora Blume" de l'écrivaine tessinoise Claudia Quadri a obtenu le Prix suisse de littérature; s'il a été traduit vers le français, puis publié aux éditions Plaisir de lire, ce n'est que justice! Le public francophone est ainsi invité à découvrir la personnalité tourmentée, complexe et quelque peu fantasque de la professeure de piano Nora Blume - qu'il est permis de rapprocher, à une échelle certes plus modeste, moins travaillée en profondeur et moins violemment troublante, d'Erika Kohut, personnage principal de "La Pianiste" d'Elfriede Jelinek.


La musique comme carapace...
Complexe Nora Blume, en effet! Le lecteur découvre une professeure de piano classique, bien décidée à faire transpirer ses élèves, et l'auteure sait recréer l'ambiance pas toujours facile des leçons de piano en privé, où le plaisir de jouer n'est pas forcément présent, et qui ont pu être traumatisantes pour plus d'un enfant. Cette exigence musicale s'inscrit en contrepoint avec le caractère profondément humain, sous l'écorce, de Nora Blume - une femme qui apprend à se mettre à l'écoute d'élèves volontiers à l'âge critique du passage de l'enfance à l'adolescence, en qualité de confidente malgré elle.

L'exigence musicale sert donc de carapace. Car Nora Blume a elle aussi ses fissures, ses détours de vie, qu'elle s'astreint à masquer. L'écrivaine joue là sur les ressorts classiques de la famille dysfonctionnelle et du couple créé malgré l'avis des parents. Des choses intimes, qu'on ne dit pas aux élèves - mais à qui les confier, alors, lorsqu'elles prennent trop de place?


... et comme lieu de l'expression poétique
On l'a compris, la musique occupe une place toute particulière dans "Joue, Nora Blume", et le Steinway qui trône dans le salon de la maîtresse de piano occupe pour ainsi dire la place d'un personnage à part entière. Certes, on peut regretter quelques détours difficiles à comprendre, sans doute dus à une traduction défectueuse (que peut bien signifier "Et les crochets des octaves, des seizièmes et des trente-deuxièmes ne semblaient-ils pas avoir été placés..."? Ne seraient-ce pas plutôt des croches, doubles et triples croches? Cela, même s'il n'y a guère de triples croches dans l'oeuvre en question!).

Mais le lecteur goûtera plutôt la description de ce que la musique de piano peut avoir de remarquable, de manière diverse: il sera question du nocturne op. 15/3 de Frédéric Chopin comme de "Take Five"de Paul Desmond, et la romancière, soudain poète, sait trouver à chaque fois les mots qui collent. Cela, même s'ils sont joués sur un Steinway, instrument présenté comme l'archétype du piano parfait: "Salvo découvrait les merveilles du châssis en fonte, des cordes croisées, de ces instruments à la sonorité unique, faits à la main, un par un, en Allemagne et aux Etats-Unis". Cela, en omettant de dire que ce son unique devient omniprésent dans les salles de concert, jusqu'à en devenir ennuyeux - mais c'est une autre histoire...

Quand le passé revient
Et puis il y a le passé, bien sûr, celui de Nora Blume, tissé de la relation complexe qu'elle vit entre elle et le piano. L'auteure touche juste ici: l'osmose entre l'instrument et l'interprète n'est pas fait que d'amour sans nuages. L'impératif du titre prend dès lors tout son sens: "Joue, Nora Blume" reflète cet impératif de taper sur de l'ivoire pour gagner la vie de son père, joueur invétéré, puis la sienne propre, et survivre vaille que vaille. La carrière de concertiste échappe à Nora Blume, mais elle sera pianiste de bar sur un paquebot durant plusieurs années, semblant passer aisément des impératifs du classique à ceux de la musique d'ambiance. Et c'est là que l'amour voit le jour...

Amours enfouies qui refont surface au gré d'une vie où l'on amasse, contact avec une jeunesse attendrissante: "Joue, Nora Blume" est aussi le roman de la relation complexe d'une musicienne avec son instrument comme avec les humains, entre la tentation d'écouter son coeur et l'exigence d'absolu indissociable d'une musique pratiquée au plus haut niveau. Et si un chantier, en faisant remonter toute une vie à la surface, était l'opportunité pour Nora Blume de repartir sur de nouvelles bases? En osant laisser parler à nouveau son coeur, peut-être? Entre les 88 touches d'un piano et les nuances infinies du coeur humain, l'écrivain tessinoise balance avec finesse.

Claudia Quadri, Joue, Nora Blume, Lausanne, Plaisir de lire, 2017, traduction de Danielle Benzonelli.


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