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samedi 7 janvier 2023

La planète Porno: quand le sexe devient principe de vie, de rigolade et d'écologie

Yasutaka Tsutsui – Tout commence par un truc banal dans "Les hommes salmonelle sur la planète Porno": la professeure Shimazaki, unique femme d'un groupe de chercheurs, est enceinte et on ne sait pas de qui. Mais voilà: situé dans un futur lointain (Konrad Lorenz fait figure de souvenir de plusieurs siècles), le court roman de l'écrivain japonais Yasutaka Tsutsui se déroule sur une planète lointaine où la sexualité, radicalement antispéciste, se pratique à tout va, y compris entre espèces animales voire végétales. Le père pourrait donc bien être une fougère... 

Plaçant d'emblée à l'écart la principale intéressée, le début de ce récit met en place une équipe de chercheurs exclusivement masculine, à la fois sérieuse lorsqu'il s'agit de science et marquée par une ambiance de boy's club parfaitement terrien.

Rien d'innocent à ce choix: sous des abords complètement fous voire hilarants, "Les hommes salmonelle sur la planète Porno" apparaît, à mesure que l'on tourne les pages, comme un questionnement sur les peurs des mecs face à leur sexualité et à celle de leurs semblables, de quelque genre qu'ils soient. Policé et civilisé jusqu'au bout des ongles, le vénérable Dr Mogamigawa, répétant comme un mantra que cette planète et ses habitants sont "vicieux", fait figure de révélateur de la crainte qu'on peut avoir face à la plus impétueuse des impulsions de vie.

Sorte de chaste fol à la Parsifal, le personnage de Yohachi se présente comme l'extrême inverse. Son profil n'est pas celui d'un scientifique, et le lecteur ne sait pas vraiment dans quelles circonstances il s'est retrouvé du voyage – l'auteur ne l'explique pas. Mais c'est sa naïveté qui lui permettra d'approcher les Nunudiens, qui sont l'espèce animale apparemment la plus proche des humains qui vive sur la planète Porno. Particularité: sur une planète au climat constamment doux, ils vivent nus et prônent une sexualité libre et naturelle, dansée avec grâce.

Mais de même qu'il n'y pas que le cul dans la vie, il n'y a pas que le sexe dans "Les hommes salmonelle sur la planète Porno". Au fil des pages, en effet, l'auteur, par le biais des observations des scientifiques, dessine avec exactitude un écosystème cohérent où la sexualité tient une place prépondérante, cependant dans une dynamique ultime de régulation naturelle du vivant. Ainsi, en enfilant son bec en forme de phallus dans le vagin des Nunudiennes, le rouge-gland (un drôle d'oiseau!) évite leurs grossesses non désirées en leur transmettant une bactérie bien précise. Et c'est agréable...

L'auteur caricature aussi les débats scientifiques. En des dialogues vigoureux et parfois lunaires, les personnages en arrivent parfois à ne plus savoir de quoi ils parlent, tant ils finassent, arrivant même à remettre en question la théorie de l'évolution façon Darwin. Mus par une cohérence interne qui n'empêche pas le délire, ces dialogues font écho au côté apparemment dingue du système de vie qui prévaut sur la planète Porno.

Relatant un voyage d'exploration qui va transformer ses personnages (et je ne vous raconte pas comment...), "Les hommes salmonelle sur la planète Porno" est un petit livre qui réussit à amuser le lecteur de façon tantôt fine, tantôt potache, tout en le faisant réfléchir à ses propres retenues, à ses propres tabous, ainsi qu'aux questions d'écologie au sens noble. Il convient de relever, pour terminer, les grandes qualités d'inventivité et de suggestivité de la traduction, signée Miyako Slocombe, notamment lorsqu'il s'agit de nommer les nombreuses espèces animales et végétales de la planète. Qu'est-ce qu'un souvenir-oublié, un myosotriste, une algue farfouilleuse (un indice: "J'ai eu sept ou huit orgasmes", dit Yohachi...) ou un tatami-popotame? A vous de le découvrir...

Yasutaka Tsutsui, Les hommes salmonelle sur la planète Porno, Paris, Wombat, 2017. Traduction du japonais par Miyako Slocombe.

Le site des éditions du Wombat.

mercredi 28 juillet 2021

Hideo Okuda, six Tokyoïtes dérisoires en quête de sexe

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Hideo Okuda – "Lala Pipo": voilà bien un titre énigmatique et intrigant derrière sa consonance amusante. L'écrivain japonais y confronte, dans un esprit à la fois drôle et grinçant, les thèmes de la solitude et de la sexualité. Cela, au travers de six personnages principaux quelque peu marginaux, hommes ou femmes tokyoïtes, qu'on qualifiera aisément de bizarres: de purs anti-héros.

Une note tout d'abord sur la construction maîtrisée de cet ouvrage, un roman composé de six parties centrées chacune sur l'un des six personnages mentionnés. Bien lié, l'ensemble compose une danse des personnages récurrents: aperçu en arrière-plan, tel personnage peut ainsi prendre chair plus loin. Cela, à l'instar de l'opératrice de saisie un peu forte qui transcrit les romans d'un écrivain à la chaîne, ou du rabatteur et des filles qu'il ramène chez lui pour les tester... et qu'un voisin de palier écoute.

Justement, ce voisin de palier... en commençant son récit avec lui, l'auteur n'y va pas de main morte, si l'on peut dire. Hiroshi Sugiyama est en effet un otaku peu ambitieux, mais aussi un trentenaire qui aime se masturber en écoutant les voisins et développe des combines pour améliorer l'expérience: utilisation d'un verre pour écouter à travers le plafond, debout sur une chaise, puis carrément au moyen d'un micro permettant d'entendre à travers les murs. Seule l'écoute compte.

Face à cela, le lecteur se trouve pris en porte à faux, à la fois gêné et amusé par ces procédés dérisoires et grotesques, mais aussi épaté: si Hiroshi Sugiyama, soucieux de son image, craint à chaque action de passer pour un pervers aux yeux de son entourage romanesque, c'est bel et bien ce qu'il est aux yeux du lecteur.

La mise en avant du gigolo-rabatteur permet à l'auteur d'ouvrir son récit sur la société japonaise, ses codes rigides, ses difficultés et les arrangements qu'on peut y trouver. Si le thème du regard masculin sur les femmes est une constante, révélatrice d'une société présentée comme patriarcale dans l'âme, l'auteur montre ainsi aussi comment, à plus d'une reprise, les femmes savent, même si cela a un coût social, tirer leur épingle du jeu.

Leur bénéfice est aussi financier à l'instar de ces vraies ou fausses lycéennes qui, semblant assumer leur vénalité, monnaient leurs charmes dans un bar à karaoké et finissent par y faire leur loi – un univers complètement fou, hanté entre autres par le fameux écrivain érotique, méprisé ouvertement parce qu'il écrit de la littérature de genre. Ou la fameuse opératrice de saisie, qui tourne en secret des films de ses ébats avant de revendre ces vidéos, avec succès: elle sait trouver les hommes qui voudront bien la suivre. Mais qu'est-ce qu'elle encaisse...  

Le jeu des hiérarchies sociales (sexe, mais aussi âge et expérience) et la difficulté à dire franchement non sont aussi présentes dans "Lala Pipo", entre autres par le biais d'un représentant de commerce spécialisé dans les journaux ou les baignoires, et qui refile immanquablement sa marchandise à un personnage qui, déjà peu fortuné dans un pays où la vie coûte cher, se fait avoir à chaque fois par des trucs de vente grossiers.

L'auteur faisant preuve d'une folle imagination, le lecteur est ainsi constamment ballotté entre le rire et le scandale tout au long d'un roman virtuose et échevelé. Celui-ci présente six personnages qui sont autant de solitudes fondamentales et de rouages voilés, exemplaires d'une société dont "Lala Pipo" châtie par une ironie vigoureuse quelques aspects sombres, générateurs de frustrations en tous genres.

Hideo Okuda, Lala Pipo, Paris, Wombat, 2016. Traduit du japonais par Patrick Honnoré et Yukari Maeda.

Le site des éditions Wombat.

Egalement lu par Catherine Dutigny, Happy AntipodeanJohn Barré, Nicolas Derder.

samedi 26 octobre 2019

Pour dire Fukushima, le caractère explosif du porno

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Genichiro Takahashi – Tout le monde se souvient de la catastrophe nucléaire de Fukushima, survenue au Japon en mars 2011. C'est de là que démarre le roman "La Centrale en chaleur" de Genichiro Takahashi, artiste touche-à-tout japonais. Son livre offre un voyage absolument délirant et jubilatoire dans un univers fou où le cul n'est jamais loin. Pas plus que la réflexion sur la société japonaise actuelle.


Qu'on en juge: on se retrouve à écouter deux personnages qui imaginent de tourner un film "pornographico-philanthropique" pour venir en aide aux victimes de la catastrophe. Tout commence avec le visionnement d'un film possible. D'emblée, on se pose des questions: le porno doit-il se cantonner à la représentation explicite d'actes sexuels, ou peut-il déborder vers des réflexions sur le monde tel qu'il va, dans sa dimension politique, ou en se parant des atours de l'art expérimental? La présence incongrue de singes, récurrente au-delà du film, en est un exemple.

Ce débat constitue une bonne partie d'un livre qui fait la part belle à des dialogues qui battent allègrement la campagne, entre un réalisateur qui se veut artiste et un producteur qui doit bien faire rentrer l'argent – mais a des airs de faiseur de miracles quasi surnaturel: il est capable d'offrir Angelina Jolie vierge sur un plateau à son interlocuteur, par exemple. Le lecteur se sent ballotté entre deux univers poreux: est-ce que l'on parle du film, de la fiction, ou de la réalité des deux interlocuteurs? Ce n'est jamais sûr. On relève que les titres, surnommés "Making Of", indiquent qu'on est dans les coulisses de quelque chose qui se construit: un film, ou une vision du monde en général et du Japon en particulier.

Cela permet à l'écrivain de déborder son thème prétexte pour aborder quelques questions de société qui travaillent le Japon d'aujourd'hui: l'Empereur, le président, les souvenirs traumatisants de la Seconde guerre mondiale – lorsqu'on pense à la catastrophe nucléaire de Fukushima, impossible de passer sous silence les bombes atomiques de Nagasaki et Hiroshima et les résonances entre ces événements tragiques. Sans oublier la question de l'écologie...

L'auteur ne recule pas devant les thèmes scabreux ou sensibles, qu'il aborde de façon décomplexée voire amusante, à l'instar de la scatophilie, détaillée dès la page 99 sur un ton faussement scientifique. Il est également question de la manière dont il faut voir le monde de la sexualité ("bite et chatte" sont des mots récurrents dans "La Centrale en chaleur", et s'ils sont un élément clé de tout film porno, ils sont aussi cruciaux dans la vraie vie, même si l'on n'en parle pas forcément) – en particulier d'un point de vue féminin totalement subversif, qui peut choquer mais s'avère totalement rationnel. Cela, sans oublier les "épouses hollandaises", qui ne sont rien d'autre que des poupées électroniques que certains hommes préfèrent aux vraies femmes. On l'a compris: au-delà de Fukushima, le rapport de la société japonaise à la sexualité est un thème récurrent de "La Centrale en chaleur".

L'histoire humaine fait écho à l'histoire de la culture dans "La Centrale en chaleur". Les références littéraires et culturelles sont nombreuses, succinctement explicitées à l'attention des lecteurs peu familiers de ce domaine. Le lecteur se retrouve ainsi baigné de paroles de chansons, citées et traduites généreusement, ce qui donne à certaines pages des ambiances de joyeuse comédie musicale, totalement décalée par exemple lorsqu'il est question de marins en train de se noyer. La musique de "La Centrale en chaleur", c'est aussi celle de l'écrivain, qui use et abuse des caractères gras et des blancs typographiques pour développer une écriture aux allures criardes, complètement délirante et explosive, porteuse d'un humour qui n'est jamais tout à fait gratuit.

Genichiro Takahashi, La Centrale en chaleur, Paris, Books Editions, 2013. Traduit du japonais par Sylvain Cardonnel.

Le site de Books Editions.