samedi 6 avril 2019

S'aimer malgré tout, de Bordeaux à Paris

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Marie Anjoy – Elle l'a vu en action dans une cuisine, ce mec, baisant une belle femme. Depuis, elle en est folle. Et lui aussi a des sentiments pour elle. Mais les obstacles sont nombreux et ardus... Avec "Juste un défi entre nous", c'est une romance à forte coloration psychologique que l'écrivaine Marie Anjoy propose à son lectorat. Entre Paris et Bordeaux, elle dessine une romance à deux voix imprégnée d'un érotisme qui ne recule pas devant l'explicite. 

Deux voix? En parallèle, le lecteur est invité à suivre Mégane, dite Meg, et Nicolas, dit Nick ou Nico. L'auteure place en introduction, et c'est un beau tour de force, une scène improbable où l'on voit Nick faire l'amour à Suzie dans une cuisine où Meg s'est planquée à l'occasion d'une fête – baptême ou anniversaire d'une fillette, ce n'est pas clair (p. 8 "le baptême de Nina" vs "à l'occasion d'un anniversaire"dans le prière d'insérer). Improbable oui, et pourtant évidente: c'est une belle scène d'exposition, et un point de départ idéal pour dire que les apparences sont trompeuses. 

La vue d'abord
Scène d'exposition? En installant une situation de voyeurisme pas vraiment voulue, l'auteure met en avant un sens prépondérant dans son roman, la vue: les personnages principaux sont le plus souvent beaux à regarder, qu'ils soient secondaires ou principaux, et l'auteure le souligne volontiers lors des scènes les plus suggestives de son propos. 

Amenées avec justesse, tombant au bon moment, les descriptions sont à l'avenant, indiquant les courbes idéales de Meg ou les pectoraux parfaits et le membre viril généreux de Nick – aperçu dans la pénombre d'une cuisine désertée. Miroirs, clairs-obscurs, couleur des yeux: tout est bon pour dire l'importance du sens de la vue.

Fissures
Mais tous les personnages de "Juste un défi entre nous", ou presque, ont une fissure. Celle-ci donne un contexte crédible à la partie de jambes en l'air initiale, où Nick baise sauvagement avec la femme de son meilleur ami à la cuisine. Peu à peu, on découvre que tout le monde est au courant et que le meilleur ami lui-même, Robert pour le nommer, doit faire face à ses propres démons. C'est ainsi que le roman avance, captivant son lecteur au fil de chapitres brefs: en lâchant chichement des informations sur ce petit monde lourd de secrets. Le lecteur devient ainsi voyeur, avide de toutes les choses malsaines ou délicates, pas forcément sexuelles d'ailleurs, qui ont marqué le parcours des jeunes gens qui peuplent "Juste un défi entre nous". Après tout, pourquoi Robert et Suzie, alias Suze (qui boit un peu trop, d'ailleurs, surtout au début du roman, ce qui donne un sens particulier à ce surnom et relève l'instabilité du personnage), s'opposent-ils avec tant de vigueur à ce que leurs amis Meg et Nick (nique?!) laissent parler leurs attirances?

Et oui: sur le rythme de chapitres courts qui rappellent un feuilleton, la romancière creuse avec constance la psychologie de ses personnages, qui partagent une relation malsaine à la sexualité – cela, en raison d'un passé qui ne veut pas passer. Les voix de Nick et Meg sont subtilement différenciées, entre une Meg hésitante et tourmentée, frigide aussi, et un Nick fonceur qui, derrière sa carapace de "connard prétentieux" (c'est un gimmick!), masque ses propres blessures. Le roman pourrait ainsi avoir l'air d'une fuite en avant vers une fin improbable; mais force est de constater que, conformément à la loi du genre de la romance anglo-saxonne, l'auteure ne perd pas de vue l'objectif ultime: jeter définitivement Meg et Nick dans les bras l'un de l'autre. Même si tout les sépare. 

Autour de Meg et Nick
Et si Meg et Nick occupent le centre du propos, l'auteure offre aussi toute leur place à des personnages secondaires hauts en couleur, susceptibles même de prendre le devant de la scène dans un éventuel roman ultérieur. On pense bien sûr à Flo, cette jeune femme que l'auteure présente comme une personne délurée, quitte à le dire deux ou trois fois. De cercle en cercle, le lecteur fait la connaissance d'amis attachants ou détestables, suffisamment étoffés en tout cas pour que chacun puisse les connaître autrement que comme des silhouettes de papier. 

Quant à l'auteure, elle se montre assez libre parfois avec ces personnages: on sourit en observant Elisa et ses réactions de gourde de service, quitte à être surpris de voir qu'elle est aussi autre chose. Des revirements assez raides... 

Les limites d'une approche psychologique
La construction "en feuilleton" du roman laisse quelques petites incohérences et faiblesses dans le schéma narratif, par exemple lorsque, pour la première fois, Nick suggère que Robert, son meilleur ami et l'époux de Suzie, n'est pas au courant du fait qu'ils couchent ensemble; cela, alors que plus tard, il s'avère que cela fait partie du secret que partagent Suzie, Robert et Nick, collègues de faculté.

De même, il est permis de noter que telle qu'elle est racontée (p. 164), la supposée tentative de viol dont Meg a été la victime peut aussi être vue comme une simple tentative de drague un peu lourde, favorisée par ce qui a pu être vu comme une invite – quelque chose qui revient d'ailleurs en fin de roman, alors que Meg, plus qu'aux trois quarts ivre, partage un bout de soirée avec un homme entreprenant mais qui finit par laisser tomber. En de telles circonstances, l'auteure s'aventure sur la corde raide des zones grises du désir et du consentement... et en chaque cas, ses choix narratifs peuvent être vus aussi comme une impossibilité de dire les choses telles qu'elles sont, simplement, qu'on soit femme ou homme. 

Réciproquement, il est permis de se demander ce que fait un personnage aussi torturé que Nick fait dans le monde des inspecteurs de police: on le voit par exemple surréagir, tenté par la violence physique, aux réflexions déplacées d'un collègue. Et est-ce que la police peut admettre en son sein un personnage qui chasse ses démons en faisant l'amour à qui le souhaite?

On peut enfin déplorer quelques scories et coquilles que le travail éditorial a laissé passer. Mais plus que cela, on aime se souvenir de l'histoire habile de Meg et Nick, deux personnages globalement attachants et amoureux. Oscillant entre Jane Austen (pour la rencontre) et Pierre Choderlos de Laclos (pour le défi), l'auteure laisse du reste entendre que "Juste un défi entre nous" pourrait avoir une suite, par exemple autour du personnage de Florence. Dès lors, voilà une affaire à suivre! 

Marie Anjoy, Juste un défi entre nous, Bruxelles, Les Bas-Bleus, 2018.



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