jeudi 30 novembre 2017

Joseph Furcy, le témoignage émouvant d'une vie pour être libre

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Mohammed Aïssaoui – Essai historique ou roman? Ou, tout simplement, un essai qui se lit comme un roman... Voilà ce qu'est "L'affaire de l'esclave Furcy", ouvrage signé du journaliste et essayiste Mohammed Aïssaoui, couronné du Prix Renaudot de l'essai en 2010.


La destinée de l'esclave Furcy est authentique, et l'auteur a eu à cœur de la retracer au plus vrai en se plongeant dans la première moitié du XIXe siècle. Cela, tout en soulignant les silences parfois étonnants autour de ce personnage qui, né libre, a passé toute sa vie dans la servitude en raison d'un tragique concours de circonstances. Furcy aurait pu rester un anonyme parmi tant d'autres. Couronné de succès après 26 ans de démarches (1817-1843), son combat pacifique, juridique, pour que soit reconnue son statut d'homme né libre lui donne cependant une valeur d'exemple historique. En témoignent les archives de ces péripéties judiciaires, mises aux enchères en 2005. Des archives qui disent tout des procès et rien de l'homme...

C'est là qu'intervient l'art du romancier, pour donner vie à un Furcy qui devient un personnage. L'écrivain montre un homme d'une grande dignité, serein voire impassible parfois, entre autres face à l'adversité des procès. Ce qui n'enlève rien à son exceptionnelle détermination! Se fondant sur les écrits de Furcy lui-même, l'auteur fait de son personnage un homme instruit. Enfin, il y a la force du symbole: plus d'une fois, dans les moments déterminants de la narration, Furcy tient à la main la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Autant d'atouts qui rendent Furcy attachant, de même que ceux qui le soutiennent, et font ressortir par contraste l'arbitraire de la justice et l'iniquité de ses adversaires: les esclavagistes de tout poil, et en particulier son maître (un mot que l'écrivain évite autant que possible), Joseph Lory.

Maître, ou propriétaire... l'auteur rappelle avec précision le statut de l'esclave du temps du Code Noir, rétabli par Napoléon Bonaparte: un statut d'objet, dont on peut hériter (ils figurent à l'inventaire, entre les maisons et le petit matériel), ou qu'on peut vendre. De tout cela, la vie de Furcy et de son entourage à La Réunion (alors nommée Ile Bourbon) témoignent, de même que des coupures de presse et extraits de livres d'époque, tous sévèrement représentatifs. Dès le chapitre 2, l'auteur met en scène de façon saisissante, glaçante même, une conversation entre Joseph Lory et Auguste Billiard, homme aux ambitions politiques: que de préjugés, que de certitude tranquille que le modèle esclavagiste perdurerait dans ces îles où Paris semble bien loin!

L'auteur, lui, évoque régulièrement l'attachement ému qu'il éprouve envers Furcy, ce personnage dont il a retracé le singulier parcours. Outre les mots écrits par Furcy, l'auteur s'est attaché à retrouver, à La Réunion, la trace de son personnage, les lieux où il a pu vivre. Et s'il laisse volontiers résonner la destinée de l'esclave Furcy en lui, il se demande aussi pourquoi cette résonance est présente, sans avoir de réponse claire. Alors que l'historiographie de l'esclavage en France est rare ("L'histoire de l'esclavage est une histoire sans archives", dit l'universitaire Hubert Gerbeau, cité par l'écrivain), "L'affaire de l'esclave Furcy" est un témoignage rare et important, enrichi par un travail de recréation romanesque qui, tout en dramatisant juste ce qu'il faut pour toucher et captiver, a le souci permanent d'être au plus près de la réalité humaine et historique.

Mohammed Aïssaoui, L'affaire de l'esclave Furcy, Paris, Gallimard, 2010/Folio, 2014.


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