lundi 28 août 2017

Luc Gonin, vie et destin d'un pianiste des temps futurs

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Un pianiste des temps futurs: voilà Andreï Koliovsky, un jeune homme talentueux embarqué dans une aventure qui va vite le dépasser. C'est le propos de "Concert infinis...", premier roman de l'écrivain suisse Luc Gonin. C'est tout un programme: il y aura de la musique, de l'amour, de la politique et même un côté futuriste. Résultat: pour le lecteur, comme on dit, il y a à boire et à manger.

Le début du roman ressemble à un jeu de poupées russes, avec un avertissement sur la grammaire du récit, suivi par la rencontre entre un promeneur et un ermite mystérieux - un compagnon errant, peut-être le "Fahrender Geselle" de Gustav Mahler - dans le Jura suisse. Ce n'est qu'après cet emboîtement qu'enfin, le lecteur entre dans le récit. Celui-ci est présenté comme la relation d'un témoignage par un tiers, ce qui aurait imposé un ton distancié; mais parfois, l'auteur s'oublie, allant jusqu'à relater l'histoire comme s'il y était. En particulier, il y a des passages assez abrupts d'une narration à la première personne à d'autres passages écrits à la troisième personne, sans qu'on comprenne la raison de tels glissements.

Tout cela, présente l'auteur, se passe dans un monde futuriste. Il en esquisse l'essentiel: Andreï Koliovsky évolue dans un pays où l'excellence est promue sans réserve, mais où d'autres approches sont impitoyablement rejetées - par exemple celles des ichtyens, dont on ne comprend du reste jamais tout à fait s'il s'agit d'un groupe ethnique ou d'un ensemble de porteurs d'une idéologie. L'étymologie suggère le poisson, cela dit, et renvoie donc à une symbolique chrétienne, évangélique peut-être, donc non ethnique. Cela dit, pour un personnage aussi sûr de lui, jusqu'aux limites de l'imbuvable, qu'Andreï Koliovsky, découvrir qu'il a cela dans le sang est un choc qui va le transformer. Trop tard, sans doute.

Monde futuriste... il est regrettable que l'auteur n'ait pas profité de cette idée intéressante pour montrer un monde vraiment différent du nôtre. On constate surtout un détail, le changement subtil des noms de mois. Pour le reste, les tendances politiques rappellent celles des régimes autoritaires d'hier et d'aujourd'hui, en plus soft peut-être: l'auteur ne parvient jamais à montrer pleinement ce que le régime politique qu'il installe a de vraiment terrible, malgré quelques résonances qui rappellent le goulag (travaux forcés dans les mines) - suggestion appuyée par le choix d'une onomastique russe, dans laquelle tranche le prénom "Spes", "l'espoir" en latin, donné à un enfant. Et, pour en revenir à la mise en scène d'un avenir lointain, aurait-il même été possible d'envisager, tant qu'à faire, que dans le temps voulu par l'écrivain, le piano n'existe simplement plus, ou ne soit qu'un colifichet exclusif des baroqueux de ces temps futurs?

Comme dit, il y a aussi des sentiments dans "Concert infinis...", des sentiments profondément humains et amoureux entre deux personnages difficiles à caser: Andreï, accaparé par ses études de piano, constamment sous pression, et Anna, la papetière, qui ne se concède pas à n'importe qui. Les sentiments sont bien illustrés, y compris la désillusion, née de silences mal compris et d'une notable absence d'espoir. C'est le personnage de Gregor, policier d'élite au grand coeur, qui viendra donner un nouveau tour au versant amoureux de ce roman, quitte à faire une victime; mais l'auteur prend soin de laisser cela en suspens, dans une certaine mesure.

Pourquoi, malgré tout, lire "Concert infinis..."? Pourquoi le sauver? Le style de ce livre n'est pas des plus éblouissants, certes, lorsqu'il parle de la vie quotidienne, prosaïque voire asservie, de ses personnages; on peut même regretter l'utilisation de quelques mots rares, répétés ("dendres", en particulier), comme s'il s'agissait de faire étalage d'un certain vocabulaire. Mais l'écrivain touche à l'excellence lyrique dès lors qu'il s'agit d'évoquer, de manière imagée et porteuse, la musique, les émotions et les impressions qu'elle procure. L'auteur n'indique jamais les oeuvres qui suscitent ces émotions; il laisse le lecteur imaginer ce que jouent Andreï Koliovsky, l'élève pianiste, ou son professeur. Et c'est là, nettement mieux que partout ailleurs dans ce roman, que naît la musique des mots, en écho à la musique des notes.

Luc Gonin, Concerti infinis..., Sainte-Croix, Mon Village, 2006.


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