jeudi 20 avril 2017

Avec le bourreau Anatole Deibler, une biographie contre la peine de mort

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La peine de mort, une page d'histoire française: en signant "Anatole Deibler, l'homme qui trancha 400 têtes", l'historien suisse Gérard A. Jaeger s'intéresse à la figure d'un bourreau connu, spécialiste malgré lui de la guillotine, qu'il a actionnée durant près de quarante ans. En relatant la vie d'Anatole Deibler, il retrace aussi les débats relatifs à l'abolition de la peine de mort, en donnant à entendre sans ambages qu'il s'y oppose aussi. Mais au début du vingtième siècle, la question se posait bien différemment...


"Anatole Deibler, l'homme qui trancha 400 têtes" se lit comme un roman: tout commence, en manière de prologue, avec la narration de la mort d'Anatole Deibler, survenue alors qu'il se rendait à Rennes pour une exécution. Si l'écriture est aisée, ce n'est sans doute pas par hasard: le lecteur est ainsi invité à une certaine empathie avec un bourreau qui l'est devenu, en définitive, à son corps défendant.

Il y a de la minutie dans la description que l'historien donne de la manière dont Anatole Deibler, fils et petit-fils de bourreaux, devient à son tour exécuteur des hautes oeuvres de la République. Le travail de l'historien témoigne d'une forte documentation. Il donne ainsi à voir un enfant brimé en raison du métier fortement connoté de son père, bourreau lui aussi, et qui, après une phase de révolte, se résigne à son destin de bourreau et se constitue, notamment en assistant son oncle bourreau et en faisant son service militaire en Afrique, une carapace. Exécuteur? En tant que tel, il affirme ne faire que son métier, qui est aussi, et il l'accepte, une affaire de famille. Mais le lecteur comprend, au fil des pages, qu'Anatole Deibler, être humain, préférerait souvent se soustraire à cet atavisme et être ailleurs qu'aux côtés de la guillotine. L'historien le montre du reste comme un père de famille attentionné autant qu'on peut l'être à l'époque, amateur passionné de cyclisme, se reconstruisant tant bien que mal après le rejet de fiançailles avec la fille d'un artisan spécialisé dans la construction de guillotines...

Le récit de la vie d'Anatole Deibler télescope la narration de la grande histoire et des faits divers de la Belle Epoque et des Années folles. En ce temps-là, le terrorisme est le fait des anarchistes, et quelques affaires où l'on croise les noms de Landru, de Raymond la Science ou de Pilorge (évoqué par l'écrivain Jean Genet, compagnon de détention). Cela, sans oublier Violette Nozière, qu'Anatole Deibler n'a pas eu à exécuter: il en a été soulagé. Anatole Deibler lui-même a laissé la piste permettant de retracer son parcours de bourreau, sous la forme de "carnets d'exécution" dans lesquels il consignait scrupuleusement ce qu'il savait et pensait des condamnés. L'ouvrage reproduit quelques pages de ces cahiers, secrets, illégaux même peut-être, retrouvés après la mort du bourreau; il recense aussi les noms de toutes les personnes exécutées par Anatole Deibler, dans un esprit de mémoire. Si révoltants, si graves qu'aient été leurs crimes, le biographe les voit surtout comme des victimes d'une peine de mort controversée.

Controversée, oui! En contrepoint de la biographie d'Anatole Deibler, en effet, l'historien reconstruit les enjeux et débats liés à la peine capitale au début du vingtième siècle. Des débats qui indiquent les paradoxes et contradictions de la peine capitale, arguments recevables aujourd'hui encore. De l'autre côté, comme s'il s'agissait d'être humain même dans l'application d'une peine vue comme inhumaine, le rédacteur met au jour le côté technicien d'un Anatole Deibler désireux d'optimiser les bois de justice, afin que les exécutions se passent "au mieux": entretien de l'appareil, facilité de transport, silence et rapidité du montage afin de ne pas mettre la puce à l'oreille du condamné... Le biographe va jusqu'à rappeler les aspects psychologiques liés à la peine de mort: l'attente de l'exécution, selon lui, aliène le condamné et l'amène à désirer l'instant de l'exécution. Et si l'on exécute le matin de bonne heure, c'est par humanité: il aurait été inhumain, argumentait-on à l'époque, de faire attendre le condamné jusqu'à l'après-midi.

Enfin, l'historien va jusqu'à rappeler le rituel des exécutions, d'abord publiques, puis ouvertes à un public restreint, et enfin limitées à l'enceinte de la prison. Un rituel dont la presse est friande, et qui donne lieu à des articles généreusement cités. Le lecteur d'aujourd'hui aura de quoi être choqué: les chroniqueurs évaluent les qualités du bourreau, chronomètrent le temps des exécutions, donnent des reflets de l'ambiance d'événements publics qui n'ont guère retenu les criminels. Gérard A. Jaeger suggère même que ces exécutions sont une publicité recherchée par ceux qui passent à l'acte. Encore un élément qui reste actuel.

A travers une biographie complète et minutieuse du bourreau Anatole Deibler, Gérard A. Jaeger reconstruit tout un contexte dans un esprit critique envers la peine de mort. "Anatole Deibler, l'homme qui trancha 400 têtes" est un livre d'histoire richement documenté, rehaussé d'illustrations rares; mettant au jour le malaise que fait naître l'idée d'exécuter, il prend résolument position contre une peine de mort jugée en dissonance avec toute attitude humaine. Pas de voyeurisme, donc, dans cette biographie; mais plutôt la photographie d'une époque et d'un débat, toujours actuel même s'il se pose partiellement en d'autres termes, observée par l'historien d'une manière engagée, de façon à parler au plus grand nombre.

Gérard A. Jaeger, Anatole Deibler, l'homme qui trancha 400 têtes, Paris, Editions du Félin, 2001.

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