vendredi 24 avril 2026
Chroniques dans les nuages: leur cité a des ailes...
lundi 20 avril 2026
Barbara Polla à l'écoute de Brigitte Lahaie
Barbara Polla – La collection "Verum Factum" des éditions BSN Press se consacre aux témoignages de vie remarquables, rédigés sous la forme ramassée de petits livres d'un peu moins de cent pages. Le dernier de ces opus est certes signé Barbara Polla; mais c'est pour mieux mettre en vedette Brigitte Lahaie, actrice spécialisée devenue animatrice de radio. Une troisième voix vient s'adjoindre aux deux premières: celle de l'éditeur, Giuseppe Merrone, ponctuelle et distanciée. Cela donne "Brigitte Lahaie à l'écoute du monde".
Le rapprochement entre Brigitte Lahaie et Barbara Polla peut apparaître évident aux auditeurs de l'émission que Brigitte Lahaie anime sur Sud Radio: Barbara Polla y est régulièrement invitée comme intervenante externe spécialisée. Pourtant, rien ne rapproche les parcours de ces deux femmes, et Brigitte Lahaie ne manque pas de le relever. Pourtant, le duo fonctionne, chacune amenant ses éléments dans les dialogues avec les auditeurs de l'émission: le principe veut en effet que toute personne se sentant concernée par des questions liées au sexe, aux sentiments ou à la vie de couple peut appeler l'animatrice en direct.
Brigitte Lahaie assume pleinement son passé dans "Brigitte Lahaie à l'écoute du monde". Aucune révélation croustillante à attendre, cependant: si elle l'évoque, c'est surtout pour dire comment il a fait d'elle ce qu'elle est devenue, en lui révélant certains traits de caractère qui vont nourrir son activité radiophonique. Elle en donne quelques ficelles: l'écoute active sans juger, une vision du monde nourrie par une certaine vision de la psychologie voire de la transcendance (Brigitte Lahaie est une lectrice de Carl Gustav Jung, entre autres – elle se trouve en résonance avec l'idée d'érotisme existentiel chère à Barbara Polla). Cela, sans pour autant tomber dans la complaisance: Brigitte Lahaie, si empathique qu'elle puisse être, invite chacune et chacun à dépasser le cas échéant son statut de victime.
Au-delà d'une Brigitte Lahaie qu'on imagine scandaleuse (un tempérament qu'elle assume, qui fait le titre d'un de ses livres: "Moi, la scandaleuse"), qui aime provoquer, le lecteur de "Brigitte Lahaie à l'écoute du monde", témoignage dense, découvre une facette nouvelle de l'actrice devenue femme de radio passionnée par l'humain: celle d'une femme qui mène le métier d'animatrice radio avec la passion et le souci de bien faire, dans un esprit d'écoute active à la manière d'une Luce Irigaray. Avec amour, donc.
Barbara Polla, Brigitte Lahaie à l'écoute du monde, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026. Préface de Giuseppe Merrone, avant-propos de Brigitte Lahaie.
Le site des éditions BSN Press, le blog de Barbara Polla; Brigitte Lahaie sur Sud Radio.
dimanche 19 avril 2026
Dimanche poétique 738: Albert Mérat
vendredi 17 avril 2026
Innovation: des idées sans pétrole?
Tout peut en effet s'intégrer à l'idée de l'internet des objets, tout peut devenir connecté, même les noix, au sens littéral: une appli permet par exemple d'évaluer une récolte à partir d'un survol de plantations de noyers. Le lecteur découvrira aussi une appli connectée pour les chevaux (pour s'assurer qu'ils ne manquent de rien), voire – mais c'est un canular – une patate connectée, présentée avec succès à Las Vegas. La traversée du temps du covid-19 a généré son lot d'idées, et l'auteur des papiers en souligne avec gourmandise le côté "flic". On ne pense pas sans sourire, enfin, à ce projet de micro-laiterie qui ne peut qu'évoquer la débâcle du "Juicero". De manière générale, ces articles prêtent à sourire: à chaque fois, la conclusion est que l'humain fera tout aussi bien que la machine. Et là, pour redevenir sérieux face à ce qui pourrait n'être qu'anecdotes, on pourrait citer Coluche: "Rigolez pas, c'est avec votre argent!"
Le recueil d'articles "La Noix connectée" est en effet complété par quatre articles de fond qui évoquent la générosité financière des pouvoirs publics face aux start-up, une générosité dont les acteurs du monde de l'innovation savent faire usage à leur bénéfice. Certains articles dénoncent la manière dont l'un ou l'autre start-upper monte son projet d'entreprise de façon à payer le moins possible d'impôts possible: pour le développement, la France serait selon les journalistes du "Postillon" un paradis fiscal. Pour la production, il faut en trouver un autre – Singapour par exemple. Pour faire bon poids, enfin, Eric Piolle, désormais ancien maire de Grenoble (déjà observé dans "Le vide à moitié vert", du même auteur), apparaît aussi dans ces pages, critiques d'un supposé "modèle grenoblois" en matière d'innovation, promptes aussi à égratigner une presse économique (ou pas, le "Dauphiné libéré", surnommé "Le Daubé" dans "La noix connectée", n'est pas épargné) jugée trop complaisante.
Même plusieurs années après leur parution (les premiers remontent à 2017), lire ces articles bien documentés et portés par un ton sarcastique est certes un délice; mais pourquoi s'y intéresser alors qu'on n'est pas forcément du cru? Sans doute parce que l'impression diffuse persiste que partout dans le monde globalisé de l'innovation, il y a beaucoup de déchet (difficilement acceptable quand on connaît l'empreinte écologique du numérique) et qu'on s'y intéresse trop peu, alors qu'il en va de l'efficience même de la démarche: innover, mais à quel prix, a fortiori si c'est le contribuable qui finance et qu'il y a un impact écologique? Vaut-il mieux renoncer? De telles idées apparaissent aussi dans "Les nouveaux cobayes" de Dan Lyons, qui évoque aussi la radicalité du modèle de la start-up, uniquement conçu pour faire de l'argent et dont seuls bénéficieront un cercle étroit de "sérial entrepreneurs".
Le Postillon, La noix connectée, Fontaine, Le Postillon, 2025.
Le site du Postillon.
mercredi 15 avril 2026
L'axolotl est l'avenir de l'homme...
Cet ouvrage déroule en parallèle deux points de vue: celui de Nick, artiste dépressif, et celui de Sivra Sivramatrapassam, chercheur de talent piégé dans une start-up californienne en quête d'immortalité. Lequel prête le plus à sourire? Le lecteur fait la connaissance de Nick alors qu'en fuite, il conduit une voiture, tout nu. Quant à Sivra, pressé d'obtenir des résultats, il va piquer l'axolotl domestique de sa fille pour faire avancer sa recherche: il paraît que ces bestioles se régénèrent très bien, alors pourquoi pas profiter de cette résilience pour fabriquer des humains immortels? Et utiliser en mode cobaye non consentant, tant qu'à faire, le patrimoine génétique de Nick, légué précédemment à l'équipe de Sivra? Quel père indigne...
"La créature de la base nautique" devient dès lors le court récit d'un animal mutant, devenu presque humain avant de fluctuer: le titre en dit tout. Tant qu'à faire, l'auteur se met à imaginer ce que peut être un viol par une telle bestiole, interrompu net (un procédé déceptif classique, allez...) par une particularité anatomique qui lui interdit toute pénétration. Peu à peu, d'autres violences prennent place, celles que peut commettre un mutant génétique oscillant entre humanité et bestialité. Celui-ci va s'en sortir, trouver un moyen de vivre de manière agréable au sens humain du terme. Mais à quel prix?
"La créature de la base nautique" sera peut-être, m'a-t-on confié, le dernier titre de la collection "Damned" de petits romans décomplexés, présentés comme traduits de l'anglais ou de quelque langue improbable par des auteurs romands qui écrivent ici sous pseudonyme. Cette collection pourrait cependant renaître sous une nouvelle forme, par exemple avec des romans plus longs. Le titre de Jean-Marie Shelley, librement inspiré de "Frankenstein" apparaît dès lors comme un chouette point d'orgue de la collection. Il mêle habilement science-fiction et outrance humoristique pour susciter de la réflexion (un peu) et du plaisir (beaucoup) au fil des pages.
Jean-Marie Shelley, La créature de la base nautique, Chavannes-de-Bogis, Nouvelles Editions Humus, 2025, traduction de l'auteur.
lundi 13 avril 2026
Quatorze fois une voûte, sans cesse renouvelée
Chacun des lecteurs de ce petit livre appréciera les textes ainsi recueillis selon ses préférences, c'est dit! Peut-être même est-il permis, au gré des réticences ou des enthousiasmes, de dire qu'une sélection de quatorze nouvelles est déjà bien généreuse, parmi un nombre d'envois qu'on ne connaît pas. Cela étant, le thème est une invitation à imaginer des voûtes qui ne sont pas que célestes, ainsi qu'à explorer des ambiances romantiques et nocturnes, et "Sous la voûte obscure" recèle plus d'une pépite. De Roane Leschot, avant tout, le lecteur appréciera ainsi la biographie d'un personnage qui, ballottée sous "La voûte à Céleste", connaîtra en tant que migrante son lot d'avanies dans son pays d'adoption, la Suisse, vu comme fort ingrat.
Ce romantisme, on le retrouve dans plus d'une référence littéraire convoquée par les auteurs. "La corbeille à papier" de Charlotte Alemany relate ainsi, de manière malicieuse et bien observée, "le" mot qu'un livre de Gustave Flaubert doit à Dorian, l'un des hommes qui sont à ses gages. Et de manière inattendue mais bien vue également, la nouvelle de Dario Lopreno, "Un iguane est entré dans mon réfrigérateur", met en scène un animal à sang froid et au tempérament baudelairien qui a trouvé place dans le frigo d'un narrateur qui cherche à comprendre pourquoi, comment... On relève ici la précision d'un vocabulaire choisi avec soin. On relève du reste non sans sourire qu'en donnant à l'iguane un profil de migrant jamais tout à fait à sa place, cette nouvelle crée une résonance avec "La voûte à Céleste".
Le motif de la nuit est indissociable du romantisme, c'est dit, et plus d'un auteur s'est emparé de ce motif propice aux "voûtes". Cette nuit pourrait être définitive pour autant que la voûte céleste soit devenue inaccessible au commun des mortels. Qu'une fillette décide de contrer son destin d'humain vivant sous terre et l'on a "Etoile filante" de Clelia Curti, nouvelle émouvante qui se termine sur l'évocation souriante du ciel. Elle n'est pas moins évocatrice, la nouvelle "L'Envol des conditionnels" de Véronique Rosset, qui évoque une fulgurance sensuelle impérieuse dans un monde confiné qu'on imagine obscur. Quant au merveilleux, il s'invite dans cette danse des lunes élues que relate "Danser au au milieu des étoiles" de Jade Sercomanens. Autant dire qu'il s'en passe de belles sous la voûte des cieux!
"Sous la voûte obscure" prend l'aspect à la fois beau et appétissant d'un solide recueil de textes choisis, dont on apprécie, côté objet, le format carré confortable. Quant aux nouvelles recueillies, chacun y trouvera ses favorites et ses oubliables, en fonction de ses propres préférences: oui, il y a du talent et de l'émotion à retrouver au fil des pages de cet ouvrage aux ambiances sans cesse renouvelées autour d'un thème qui fait figure de constante.
Collectif, Sous la voûte obscure, Genève, Encre fraîche, 2026.
Le site des éditions Encre fraîche.
dimanche 12 avril 2026
Dimanche poétique 737: Alfred de Musset
jeudi 9 avril 2026
Voyager avec un mook sous les yeux
Après une cinquantaine de numéros caractérisés par leur grande taille, en effet, Sept.mook, numéro 53 de la série, se présente sous un nouveau format, plus ramassé que d'ordinaire. Outre les publicités de rigueur dans un média d'information (j'en parlais naguère – l'étude d'Alain Clavien...), le lecteur y trouve mille délices sur le thème du voyage. Ce numéro, en effet, se propose, en partenariat avec l'Union des éditeurs de voyage, de donner à lire des extraits représentatifs de livres rédigés par des écrivains ou des reporters à l'âme bourlingueuse. Les destinations comme les angles sont aussi divers que les auteurs. Et, comme il se doit pour des livres appelés à vivre longtemps, son papier est agréable au toucher.
Concession à l'actualité au sens large (vous avez dit Donald Trump?), c'est un témoignage sur la médecine au Groenland qui ouvre ce recueil. C'est dense, et on trouve dans ces lignes les enjeux d'une politique de soins typique d'un pays peu peuplé qui a choisi, malgré tous les inconvénients que cela peut avoir, la centralisation à la danoise. Quitte à faire du chiffre au détriment du soin... ce que l'autrice, Annie Kerouedan, elle-même médecin en ces terres, constamment désireuse de soigner sans relâche, regrette: c'est "Uummannaq, mon hôpital et ma défaite".
Le lecteur du numéro 53 de Sept.Mook va se retrouver baladé aux quatre coins du monde, généralement dans des recoins où il n'ira guère: la Bolivie et l'Argentine évoquées dans "Remercier la Pachamama" d'Angélique Mangon, les terres Maasai qu'on ne connaît guère que grâce au roman "Le lion" de Joseph Kessel et que revisitent, un brin militantes, les plumes conjointes de Philippe Geslin et Mackrine N. Rumanyika: il y sera question d'excision, de clanisme... et d'émancipation. Et puisqu'il est question de lion, cette rencontre à la Kessel, l'autrice Soline Lippe de Thoisy l'offre, empreinte de ressenti personnel, dans "Le jour où l'Okavango s'est ouvert".
Si les pays abordés sont bien connus du lecteur, les reporters savent y trouver une approche méconnue – on pense à la démarche historique d'Adam Brookes dans "L'exil secret de la Cité interdite", racontant un déménagement patrimonial en Chine, où à "L'Ile aux esprits" de Rosemary Taleb-Rivière, vision atypique de Taïwan. Le voyage est plus intérieur dans "De thé et d'amour" d'Hubert Delahaye, qui laisse résonner dans ses lignes les vibrations d'une cérémonie du thé à la japonaise oscillant entre aisance et rigueur. Enfin, on s'observe avancer sur la glace du Zanskar dans "Zanskar, à pas de glace" de Marie-Laure Vareilles.
La plupart de ces textes sont rythmés par de belles et rares illustrations, choisies pour leur force – il n'est qu'à penser à la couverture du mook. Le rythme fluctue du reste au gré des reportages, jusqu'à l'extrême: le numéro 53 de Sept.Mook se termine sur une intéressante interview, instructive même, de Maylis de Kerangal, menée par Benoît Heimermann. Il est à noter qu'après les très grands et lourds formats des livraisons précédentes, la taille de "presque-poche" de ce numéro 53, né sous un format inférieur à A5, repensé de fond en comble en vue d'un dynamisme accru, permet de l'emporter partout. Par conséquent, le lecteur appréciera la qualité des poignées de minutes de lecture que lui offriront chacun des textes recueillis. Et voilà l'astuce: à l'inverse des articles de presse classiques, les textes réunis dans cette livraison vieillissent bien!
Sept.Mook 53, Villars-sur-Glâne, sept.ch, 2026.
Le site des éditions sept.info (pour commander un numéro, mais aussi pour s'abonner).
mardi 7 avril 2026
Une journaliste face aux banquiers genevois
Ce monde de la presse, l'écrivain le dépeint avec une acuité indéniable: une fois exposée la théorie de la liberté de presse, il y a la pratique. En s'intéressant aux papiers énigmatiques que Charlotte Vasiliev reçoit un beau jour, elle met le doigt dans un engrenage aux multiples ramifications. Mener l'enquête, c'est en effet souvent toucher à des susceptibilités et à des ordres bien en place. On y pense par exemple lorsque l'on découvre que le rédacteur en chef est ami avec l'une des personnes impliquées: un banquier qui finance un journal qui, comme tous, et surtout aujourd'hui, recherche désespérément des fonds – on pense ici à l'étude "L'argent de la presse suisse" d'Alain Clavien. Autre élément: lorsqu'un journaliste est sur un gros coup, ses collègues sont-ils vraiment des soutiens?
Au fil des pages, l'auteur donne à voir le développement d'une enquête journalistique, jusqu'à sa publication. Belle relation des méandres du métier! L'article est régulièrement mis à l'épreuve des relectures par la rédaction en chef, à la recherche de la moindre faille: un simple faisceau d'indices ne suffit pas à se mettre à l'abri d'une plainte pour diffamation. Et en l'espèce, il y a du lourd: Charlotte Vasiliev tente de démontrer qu'une banque privée genevoise a vu le jour en se finançant sur de l'or nazi. Incidemment, elle se retrouve aussi sur la piste d'un mystérieux "journal intime d'Hitler", qui rappelle ses "Carnets", un faux notoire. L'auteur va jusqu'à décrire ces écrits chimériques, suggérant que la calligraphie de son auteur penche à droite mais qu'il dessine bien – des mots d'enfants dont la maîtresse exige qu'ils écrivent droit, mais ça suffit pour un serment secret propre à tendre l'intrigue d'un roman.
Enfin, l'écrivain rend justice à la Genève internationale, où se noue l'intrigue de "Enquête Baumann", en donnant à ses personnages des noms qui semblent venus de partout: un peu de couleur slave pour Charlotte Vasiliev, mais aussi française, italienne, voire juive. Ce roman est du reste branché sur le monde, puisqu'il lorgne du côté de la société écran Octogon, au Liechtenstein, cheville ouvrière de plus d'un financement fondé sur l'or nazi (son fondateur, le marchand d'armes suisse Rudolf Ruscheweyh, apparaît comme personnage de ce roman), comme de la Spiegelgasse à Zurich, berceau du dadaïsme, où sommeille un cadavre.
"Enquête Baumann" est un roman richement documenté dont les aspects historiques gardent leur actualité – à travers la personne de Rudolf Ruscheweyh, c'est l'entreprise Oerlikon-Bührle que l'auteur questionne de loin, sans la citer. Quant à l'enquête proprement dite, elle s'avère captivante, portée qu'elle est par une écriture qui privilégie l'efficacité et se décline en chapitres courts qu'on adore dévorer.
Philippe Krauthammer, Enquête Baumann, Genève, Cousu Mouche, 2026.
Le site des éditions Cousu Mouche.
dimanche 5 avril 2026
Joyeuses Pâques!
Christ est ressuscité! Oui, il est vraiment ressuscité! Pèlerins de passage, visiteuses et visiteurs habitués, je vous souhaite une belle et sainte fête de Pâques! Bon dimanche et un magnifique printemps à vous toutes et tous, ensoleillé et empreint de joie!
Source de l'image: Berliner Zinnfiguren.
samedi 4 avril 2026
Des Allemands en Nouvelle-Guinée
Olivier Dami – Dans ses romans, l'écrivain suisse Olivier Dami a l'âme voyageuse et curieuse d'histoire. On se souvient ainsi de "Cataractes", situé du côté du Kenya dans l'esprit de "La ferme africaine" de Karen Blixen, ou de "Une équipée indienne", traversé par le fantôme de Gandhi. Et voilà qu'il récidive avec "Terra incognita": cette fois, le lecteur est emmené en Nouvelle-Guinée, dans les années 1930. Et pour y parvenir, en ce temps-là déjà, il fallait prendre l'avion...
... c'est donc l'image d'un avion qui ouvre "Terra incognita". L'auteur se montre lyrique en développant, dès les premières lignes de son ouvrage, la métaphore classique de l'avion vu comme un grand oiseau de métal. Il en résulte une entrée en matière imposante, d'autant plus solennelle par ailleurs que la pilote de l'appareil n'est autre qu'Amelia Earhart, pionnière de l'aviation et contemporaine de Lindbergh. Son rôle se cantonne au début de "Terra incognita"; il s'avère exemplaire d'un aspect intéressant: en son temps, une part non négligeable de la Nouvelle-Guinée demeure inexplorée et réputée hostile, vue d'en bas. Mais vue d'avion, tout change: il y a des humains dans cette zone blanche de la carte du monde. Et peut-être des ressources...
Le lecteur suit plusieurs types de personnages fictifs. Il y a d'un côté les missionnaires, qui animent des colonies et se donnent pour mission de convertir les indigènes, que l'auteur décrit comme assez accueillants envers les différentes versions du protestantisme hérité de Luther. Quitte à esquiver les conflits et les zones d'ombre, comme s'il n'osait pas s'y frotter, l'écrivain dessine ainsi un contexte où l'homme blanc, venu en particulier d'Allemagne, s'entend finalement bien avec des peuples autochtones pourtant parfois anthropophages.
Quant aux tensions, il appert, sous la plume de l'auteur, qu'elles naissent plutôt entre obédiences, voire entre époux: le protestantisme doit-il gagner en libéralisme, accepter par exemple que les femmes prêchent? Sans se perdre en argumentations lourdes, l'écrivain pose un débat qui devait être d'actualité dans les années 1930. Des années qui, vues de Nouvelle-Guinée, paraissent bien sereines, à la Gauguin, alors que les bruits de bottes se multiplient en Europe – l'auteur joue ce contraste par le biais du courrier que reçoivent les missionnaires, vus, et cela peut se discuter, comme de bons colons vivant en paix.
Ce n'est que dans un second temps qu'arrivent d'autres colons, plus avides et moins respectueux, qui ont compris qu'il y avait de l'or à saisir dans les terres inconnues de Nouvelle-Guinée, pour le bénéfice de la métropole. Vraiment? L'idée que la fortune tirée de la terre bénéficie aussi aux autochtones est présente chez certains personnages de "Terra incognita". Ces nouveaux colons verront cependant d'un œil condescendant tel personnage qui, rêveur et passionné par la végétation, deviendra biologiste à l'âge adulte, porteur d'une idée révolutionnaire pour son temps: oui, les arbres communiquent entre eux.
Une fois de plus, Olivier Dami mêle les lieux et les personnages réels à des êtres de fiction pour développer une courte intrigue qui donne à réfléchir. Celle-ci est portée par une écriture très soignée au vocabulaire riche et précis – on retrouve ainsi derrière l'écrivain l'ancien champion d'orthographe, connaisseur des mots dans leur sens le plus recherché.
Olivier Dami, Terra incognita, Paris, L'Harmattan, 2026.
Le site des éditions L'Harmattan.
vendredi 3 avril 2026
Instants chimériques aux confins du songe
Signées successivement K. Sangil, Amélie Hanser et Florence Cochet, les trois premières nouvelles du début du récit restent aux frontières du rêve, pensé comme un objet commercial comme un autre. Chez K. Sangil, il s'agit de fournir des rêves à des individus à des fins thérapeutiques; Amélie Hanser amène son lectorat dans une boutique où l'on peut consommer des rêves comme de l'opium; quant à Florence Cochet, sa nouvelle d'anticipation située à Londres offre une récompense à qui trouvera tel ou tel rêve. Cela, avec une question constante: si l'on pose que les conditions sont réunies pour ce faire, un humain peut-il profiter des rêves des autres, et quelles sont dès lors les questions éthiques que cela soulève?
Les nouvelles qui suivent approchent la notion même de rêve, qu'on en soit acteur (on se rêve insecte dans la nouvelle de Fabrice Pittet, ou paralysé sauvé par un implant chez Christophe Barraud) ou qu'on oscille entre rêve et réel – tel est le propos de Catherine Rolland, qui offre la belle et étrange description d'une cathédrale où l'on pourrait se perdre. La construction astucieuse de la nouvelle de Cyril Vallée, quant à elle, s'apparente à un zapping – ou alors à la diversité des songes que chacun fait, nuit après nuit. Le rêve peut être cauchemar avec le refus de la lecture chez Bernard F. Crausaz, ou de son interdiction chez Kate Wagner: impossible de ne pas penser, dès lors, au mot de Valery Larbaud: "Ce vice impuni, la lecture...".
Cela va jusqu'aux mondes les plus oniriques, créés par exemple par un Lucien Vuille inspiré par le monde animal, voire historiques et mythologiques – et par ailleurs talentueux illustrateur du livre: on pense à l'opposition franche entre songe et chimère portée de manière allégorique par David Tschopp ou au rêve historique imaginé pour l'Helvète Divico dans la nouvelle signée Bénédicte Gandois – qui propose par ailleurs de courts textes intercalaires qui, relayés par allusions par les auteurs du recueil, en garantissent la cohésion.
Ballotté entre réel et imaginaire par des écrivains qui font ici un bel assaut d'imagination, le lecteur sort ainsi de sa lecture de "Songes & chimères" avec le souvenir tourbillonnant d'une série de textes imaginatifs qui revisitent, avec un regard bien contemporain, le monde ambivalent des songes.
Collectif, Songes & chimères, Cossonay-Ville, Editions de la Maison rose, 2026. Illustrations de Lucien Vuille.
Le site des éditions de la Maison rose.
jeudi 2 avril 2026
Infertilité intime et fertilité de la vie: un été dans la vie d'un couple
Avec "Rêves d'azote", le lecteur découvre un livre écrit dans un style tranchant qui affectionne les phrases courtes. A cela vient s'ajouter, à l'occasion, une pointe d'humour: la narratrice a de quoi interroger un environnement biologique qui lui refuse d'enfanter, et aussi de quoi rire de soi et de son couple.
Il est permis de considérer la quête d'un enfant représentée dans "Rêves d'azote" comme un fil rouge, voire comme un McGuffin. Certes, l'écrivaine évoque les actes médicaux, les inquiétudes et les risques à chaque étape d'une fécondation in vitro; à son ouvrage, elle vient même ajouter l'hypothèse d'une adoption, suggérée par l'entourage. Médecin, la narratrice évoque aussi une évolution de son statut: la voilà qui devient patiente et s'astreint à quitter son métier pour ne pas être sur les deux bords.
Mais voilà: il n'y a pas que les difficultés de la fécondation dans la vie. Dès lors, la romancière décrit en parallèle un été de vacances en Italie, que la narratrice passe avec Frédéric. À la richesse de l'introspection narrée d'une femme qui désespère d'enfanter, répond dès lors le foisonnement de la relation d'une vie parmi les humains – mais aussi parmi les défunts qui leur font écho.
Ces vacances en Italie permettent à l'autrice d'installer une tension entre la vie et la mort, aussi de façon métaphorique: à l'image de vie recherchée au travers d'une possible naissance, se greffe par exemple dans le vécu de la narratrice l'image d'un plat de fruits de mer, forcément morts. D'image en image, quitte à convoquer les fantômes humains, cette tension est omniprésente dans "Rêves d'azote".
L'écrivaine sait enfin évoquer une histoire d'amour, celle qui unit solidement Frédéric et la narratrice, face à une adversité biologique peut-être hantée par des ancêtres plus ou moins bien cernés. Quant à la lecture des livres de la psychologue Vinciane Despret, ses épisodes rythment à leur manière ce qui donne de l'épaisseur psychologique à ce petit livre talentueux qu'on lit rapidement et qui a de quoi résonner longtemps.
Claire May, Rêves d'azote, Vevey, Hélice Hélas, 2026.
Le site des éditions Hélice Hélas.










