mercredi 2 avril 2025

Quand le crime s'invite au théâtre

Bernard Chappuis – "Le Crime de la Divine" est indéniablement un roman policier littéraire, avec un fort tropisme théâtral. L'écrivain suisse Bernard Chappuis y explore la personnalité historique de Sarah Bernhardt, de retour au théâtre Kléber-Méleau de Lausanne sous la forme d'un personnage de théâtre appelé à côtoyer ses contemporains, tels Oscar Wilde, George Bernard Shaw, Arthur Conan Doyle ou Henry Irving. Tout commence lorsqu'un corbeau commence à écrire des lettres anonymes menaçantes à l'encontre de la trentaine de personnes qui vont rendre possible cette création théâtrale.

"Le Crime de la Divine" suit les détectives qui, mandatés par la comédienne qui joue Sarah Bernhardt, s'occupent de mener l'enquête. Regroupés au sein de l'agence Fell, les détectives sont pour le moins atypiques, à l'instar de Lilas Traymiro, spécialiste des crimes en chambre close façon Rouletabille ou de Julie Jeanneret, sa compagne, artiste peintre et hackeuse éthique. Et il faudra pas mal de culture générale et artistique pour trouver le fin mot d'une affaire marquée par un tableau mystérieux qui va conduire une enquêtrice à Venise. Cela, sans oublier un flair égal à celui de Sherlock Holmes – et les allusions à ce détective et à son univers, qui touche à la Suisse, sont nombreuses au fil des pages.

La description des lieux mêle avec adresse invention et réalisme. Si Venise est ainsi bien présente dans "Le Crime de la Divine", avec son déluge d'œuvres d'art, de beautés et de masques à décrypter, c'est dans une rue étroite d'un quartier inventé que se déroule l'une des péripéties inquiétantes de ce roman. Le théâtre Kléber-Méleau, en revanche, existe bel et bien à Lausanne, depuis de nombreuses années, et l'auteur en restitue une image fidèle – si mes souvenirs ne me trahissent pas: j'y suis allé à plusieurs reprises au temps où je préparais mon bac, ce qui date un peu. L'auteur va jusqu'à introduire dans sa narration un personnage qui existe réellement: Vanessa Lopez, médiatrice culturelle et guide au théâtre. Autant d'éléments réels qui confèrent de l'épaisseur à la représentation de ce lieu dans le roman et permettent au lecteur de s'y croire.

Jusqu'au dernier coup de... théâtre, le lecteur est invité à suivre une intrigue qui trouve ses réponses dans les références culturelles, essentiellement littéraires et picturales. Et il y a une indéniable jouissance à se plonger dans ces questionnements atypiques auxquels seules les œuvres d'art peuvent répondre. En complément de son roman, l'écrivain a jugé utile d'adjoindre un appendice et des dossiers thématiques où se trouvent les nombreuses références de créations littéraires, polars inclus, abordant les mêmes thématiques que "Le Crime de la Divine": Sarah Bernhardt, les beaux-arts, et même les chats. Si elles ont servi à l'auteur, gageons que ces références ne manqueront pas de titiller la curiosité des lecteurs. Et, subséquemment, d'allonger leur liste à lire...

Bernard Chappuis, Le Crime de la Divine, Lausanne, Favre, 2025.

Le site des éditions Favre.

dimanche 30 mars 2025

Dimanche poétique 685: Marguerite Burnat-Provins

XXXIII

Tu m'as dit: Viens...

Ta min ferme a pris ma main, ton regard entrait dans ma poitrine, ta hanche pressait la mienne et, sur ma tête, virait l'épervier de ton désir.

Dans tes bras vigoureux, ma taille ployait comme une branche de verne, ton souffle rapide m'étourdissait; vaguement j'entendais tes paroles: Je te porterais longtemps, longtemps.

Et la chambre a tourné dans mes yeux renversés.

Tu m'as dit: Viens.

Marguerite Burnat-Provins (1872-1952), Le Livre pour toi, Gollion, InFolio, 2020.

En musique, par Caroline Charrière (interprètes: Brigitte Balleys et Eric Cerantola):




samedi 29 mars 2025

Au sujet d'une romancière qui a traduit Jane Austen

Marion Curchod – Elle a traduit Jane Austen en français, et elle a écrit plus d'un roman sentimental à succès. On l'a un peu oubliée, mais Isabelle de Montolieu (1751-1832) a marqué son époque, à cheval sur les deux-huitième et dix-neuvième siècles. L'écrivaine Marion Curchod a choisi de rendre à Isabelle de Montolieu la lumière qu'elle mérite. Il en résulte un court ouvrage intitulé "Isabelle de Montolieu, l'éclat d'une plume", synthèse de son travail de master à l'université de Lausanne.

Cet oubli n'est cependant pas total, concède l'auteure: Isabelle de Montolieu a donné son nom à un établissement scolaire lausannois, et aussi à une voie du chef-lieu vaudois. Force lui paraît cependant de relever que peu de gens, à Lausanne et au-delà, savent vraiment qui se cache derrière ce toponyme. Pourtant, que les Lausannois le sachent, et les autres aussi: il suffit d'une soixantaine de pages pour mieux connaître Isabelle de Montolieu.

Elle a son importance en effet, Isabelle de Montolieu, dans le monde des lettres de son temps. L'auteure la situe parfaitement dans le contexte d'une noblesse vaudoise réformée où les mariages se font encore parfois plus selon la raison que selon la passion, même si l'un l'empêche pas l'autre: l'auteure relève qu'Isabelle de Montolieu aura été veuve deux fois, ce qui lui vaudra de vivre difficilement selon son rang social, quitte à s'accrocher aux salons de son temps, où elle a su briller.

L'écriture apparaît dès lors, pour Isabelle de Montolieu, comme une activité lucrative et utilitaire, en plus de l'expression d'un génie propre. Isabelle de Montolieu se fait connaître du (grand) monde dès 1786 avec le roman sentimental "Caroline de Lichtfield", puis par de nombreux romans qui ont contribué à la construction d'un imaginaire helvétique empreint de romantisme gothique. Elle a beaucoup traduit, aussi: en particulier, c'est elle qui a donné la première traduction complète en français de "Sense and Sensibility" de Jane Austen. Même Paris est à son écoute juste après la Révolution française...

L'essayiste relève le succès international qu'Isabelle de Montolieu a connu de son vivant, fondé entre autres sur des contacts familiaux en Allemagne, en France et au Royaume-Uni. Elle rappelle aussi que dans une certaine mesure, l'écrivaine aura survécu à elle-même grâce à ses écrits. Tout à la fin du livre, cependant, elle pointe ce qui a pu empêcher qu'Isabelle de Montolieu, décédée en 1832, connaisse la postérité à long terme qu'elle aurait méritée: balayant le romantisme, le mouvement littéraire réaliste va, le premier, la pousser hors de la mode du temps.

L'"Isabelle de Montolieu" de Marion Curchod s'avère très synthétique, plus bref qu'un "Que sais-je?". Mais il vaut la peine d'y mettre le nez: l'auteure offre à son lectorat une courte biographie qui va à l'essentiel, enrichie d'illustrations qui permettent à tout un chacun de s'attacher, par l'image, à la belle et rayonnante personnalité féminine mise en valeur par l'ouvrage. 

Marion Curchod, Isabelle de Montolieu, l'éclat d'une plume, Gollion, InFolio/Presto, 2023.

Le site des éditions InFolio.


mercredi 26 mars 2025

S'émanciper d'un destin écrit: l'œuvre de tout un roman

Enguerrand Gutknecht – "C'est écrit", aime-t-on à dire, de façon métaphorique, lorsqu'on évoque son propre destin sur un ton fataliste. L'écrivain Enguerrand Gutknecht a choisi de prendre cette expression au mot et d'en tirer tout un roman d'inspiration merveilleuse et technologique. Paru tout dernièrement, celui-ci s'intitule "La Machine à destin". 

La première partie met en scène une administration bien huilée où quelques humains révisent les destins de chaque individu, rédigés par une machine sans âme, avant de les libérer en vue de leur incarnation, quelques jours plus tard. La mécanique semble bien huilée, l'humanité roule sur la base d'équilibres soigneusement dosés en fonction de l'air du temps: un peu plus de morts du cancer, un peu moins d'actes anti-LGBT... 

Tout commence, bien sûr, dès lors qu'un grain de sable s'immisce dans ce processus: c'est Roméus Turston, dont le destin écrit s'avère soudain dangereux pour l'humanité. 

L'auteur dépeint avec justesse le fonctionnement de l'administration de la Destiny Company, donnant à voir les jeux de pouvoir qui s'y exercent: promotions, mises au placard, promesses non tenues. Cette administration est aussi un monde de personnes avec peu de proches, dont le destin s'avère dès lors malléable sur la base de ce qu'a écrit la machine. Y compris pour des expérimentations qui confinent au pacte avec le Diable...

Ce roman s'inscrit dans une époque qui pourrait être la nôtre, avec des personnages qui mettent soigneusement leur casque pour faire du vélo, se déplacent en voiture ou en taxi et minutent consciencieusement leur vie. Le numérique est en plein essor dans "La Machine à destin", et les robots, curieux de la vie des humains, pourraient les remplacer. Le processus de production de destins lui-même est en voie de numérisation. Autant de voies qui reflètent les inquiétudes actuelles de plus d'un travailleur se sentant menacé dans son emploi par l'ordinateur.

Au-delà de la première partie, l'intrigue accélère et multiplie les intrigues et retournements de situation, faisant émerger la part méconnue de Turston: c'est un héritier, il a un désormais un manoir et une demi-sœur un peu rock'n'roll, et la Destiny Company a plus d'un site pour déployer ses immenses activités et surveiller un Roméus Turston devenu un problème.

Enfin, et ce n'est pas le moindre des intérêts de ce roman, l'écrivain a su développer au fil des pages une réflexion aboutie sur ce qu'est un destin: est-il écrit, ou peut-on s'en libérer, et si oui, à quel prix? L'issue sera certes optimiste, et "La Machine à destin" confirme ainsi qu'il est le roman de l'émancipation, remède à un fatalisme désenchanté; celle-ci a cependant un prix pour les personnages encore présents au moment de l'épilogue. Il est aussi intéressant de relever que l'auteur introduit le motif de l'astrologie dans son roman, à travers le personnage de Clara: n'est-ce pas une autre manière, ancestrale et non numérique, d'affirmer quelque part que "C'est écrit"? 

Enguerrand Gutknecht, La Machine à destin, Cossonay-Ville, La Maison Rose, 2025.

Le site des éditions de la Maison Rose.

lundi 24 mars 2025

Attractions villageoises croisées

Alain Bagnoud – Quand un village de montagne devient l'épicentre du crime: tel est le propos d'"Attractions", le dernier roman de l'écrivain suisse Alain Bagnoud. Les âmes s'attirent tour à tour dans ce roman d'inspiration policière, pour le meilleur et pour le pire. Et le pire et le meilleur se mêlent souvent dans un contexte villageois clivé entre les gens désireux de vivre de manière traditionnelle, tels les vieux du bistrot du coin (il y a même un Portugais dans l'équipe, parfaitement intégré), et ceux qui sont ouverts à un tourisme qui, disent leurs détracteurs, risque de dénaturer le terroir.

Dans "Attractions", ce tourisme est incarné par le personnage de Riemann, créateur de parcs d'attraction façon Europa-Park venu s'installer dans ce village montagnard: c'est un soutien au développement du tourisme dans une région qu'on devine valaisanne, au vu des débats de société soulevés par le roman. Soucieux de sa stature face à l'histoire, Riemann engage Alexandre comme prête-plume, chargé d'écrire ses Mémoires. Alexandre devra être sur place, et fera, avec Riemann, la rencontre d'un homme obsédé du contrôle, soucieux de sa sécurité.

Il découvrira aussi tout un écosystème fondé sur le secret, dont la mort violente de Vienna, personnage clé, constitue le cœur. Vienna? Rejetée par sa famille parce qu'elle affectionne la télé-réalité et sa vulgarité, elle est sans doute morte d'avoir voulu vivre libre alors qu'elle est relève d'une famille, les Riemann, plutôt rigides dans l'âme. Curieux, Alexandre mène l'enquête tout en écoutant Riemann, jusqu'à dénouer tous les fils d'une intrigue villageoise.

On l'a dit: les attractions sont multiples dans "Attractions", qui porte décidément bien son titre. Il convient de préciser que ces attractions, que l'auteur décrit avec finesse, ne sont jamais innocentes. L'exemple le plus frappant est celui de l'attraction irrésistible et sexuelle entre Judith et Alexandre: y a-t-il une véritable affinité entre eux, désintéressée, ou le sexe est-il ici l'image d'un échange mercantile entre un homme demandeur de tendresse et une journaliste qui a besoin d'informations? 

Ces attractions fonctionnent à un niveau supérieur dès lors que l'écrivain décrit l'activité d'une secte d'inspiration chrétienne active au village: les adeptes sont toujours attirés par un gourou qui sait les manipuler pour les garder dans son orbite. Pour donner corps de façon réaliste à ce groupe de fidèles vêtus de blanc, l'auteur convoque avec intelligence les références les plus connues et les plus partagées du christianisme, détournées ou réinterprétées pour expliquer tel ou tel comportement. 

Enfin, il y a deux garçons énigmatiques dans ce récit: Aimé et Sandro. Sandro incarne une autre forme d'attraction, romantique et homosexuelle, adressée à un Alexandre qui ne s'y attend pas forcément. Quant à Aimé, c'est bien la force d'attraction terrestre qui le tuera, à la suite d'une gamelle fatale subie à bord d'une petite voiture de sport de type Alfetta: ancien pilote de Formule 3, ce personnage joue sa propre partition en ruminant de possibles frustrations nées d'une carrière avortée sur les pistes.

Quant au lecteur, voyeur face à une histoire qui s'attache à démasquer les secrets de village, il s'accroche rapidement à ce récit structuré en chapitres courts rédigés dans une écriture fluide qui encourage une lecture rapide. Pour le dire simplement: on a constamment envie d'en savoir plus, et "Attractions" se dévore.

Alain Bagnoud, Attractions, Chêne-Bourg, BSN Press, 2025.

Le site des éditions BSN Press.

Lu par Francis Richard.

dimanche 23 mars 2025

Dimanche poétique 684: Patrick Amstutz

Lit

Dans le tabac mâché
de nos manques,
où s'arrêter?

Comment aller plus loin
que la peine
quand elle prend le chemin
de tes hanches?

Les mouches déjà bégaient
sur le vin
de notre agonie –
mais de la sanie,
c'est l'abeille qui naît
au limon de nos morts.

Il faut bien que l'amour
dans l'air encore bourdonne...

Patrick Amstutz (1967- ), prendre chair, Moudon, Empreintes, 2006.

vendredi 21 mars 2025

Rififi dans les beaux quartiers parisiens... entre autres

Jean-Claude Sacerdot – Ancien parachutiste ayant bourlingué aux quatre coins du monde tout en pratiquant l'écriture, l'écrivain Jean-Claude Sacerdot livre avec "The Crackerjack" le premier tome d'un diptyque intitulé "Blues de vaches", tournant autour d'un enquêteur atypique nommé Jack Guzik. Et c'est peu de dire qu'autour de lui, ça chauffe pas mal dans les beaux quartiers parisiens, mais pas seulement. 

Atypique, Guzik? Le lecteur le découvre viveur et riche à millions, logé dans un immense appartement à l'Avenue Foch, non loin de l'arc de Triomphe de la place de l'Étoile, à Paris. Américain d'origine, Parisien d'adoption, on le découvre un (gros) brin réac, psychothérapeute de profession et auxiliaire de police, amateur de belles femmes comme de belles mécaniques. Cela, sans oublier un certain talent au piano et une passion infinie pour sa chienne Shasha.

Tour à tour, au gré des circonstances, le voilà sur les talons de quelques malfrats parisiens, liés entre eux de manière assez lâche: des Vietnamiens qui pourraient en vouloir à Tô-Tam, cliente de Guzik et employée de la voisine de celui-ci, des commerçants qui trafiquent de la viande avariée pour des restaurants louches, des voleurs assez habiles pour dérober un char d'assaut. 

Autant dire qu'il y aura pas mal de castagne! L'auteur a du reste le chic pour créer des personnages hauts en couleur et les nommer de façon amusante ou improbable, par exemple une riche et belle voisine nommée Claire-Aramburgis, un marquis de Convusse de la Cerge (contrepèterie inside) ou un Viandard magnat de la viande (bel exemple d'aptonyme). Cela, sans oublier le surnom de "The Crackerjack", donné au personnage principal, et qui suggère que c'est lui le meilleur. Même si, au fil des péripéties, cette réputation sera quelque peu remise en question...

L'écriture, elle, est à l'avenant. Il faut certes un moment pour s'habituer aux paragraphes souvent assez compacts, s'offrant à l'occasion le luxe de digresser (par exemple sur les hymnes nationaux), donnant une fausse impression de lenteur et de "chargé" au début. Mais force est de relever qu'une fois lancé, le lecteur a droit à un festival éclatant de jeux de mots et de blagues de tout goût, tantôt fines, tantôt grasses. L'ambiance n'est dès lors pas sans rappeler les bonnes pages de San-Antonio, un écrivain auquel l'auteur emprunte du reste certaines ficelles afin de les revisiter.

Il en résulte une intrigue d'inspiration policière à l'ancienne, à peine technologique, incorrecte de façon décomplexée, qui ne manque pas d'amuser à plus d'une reprise grâce à un humour ravageur de tous les instants. La suite s'intitule "The Bigbrain" et fera revenir Jack Guzik, sans faute – et avec certitude: si la quatrième de couverture de "The Crackerjack" annonce le mot "FIN" en fin d'ouvrage, celui-ci n'y apparaît  pas. Gageons qu'il viendra dans le deuxième tome...

Jean-Claude Sacerdot, Blues de vaches, tome 1: The Crackerjack, Paris, Erick Bonnier, 2024.

Le site des éditions Erick Bonnier.

lundi 17 mars 2025

En dédicace au Salon du Livre de Genève

Un peu d'autopromotion aujourd'hui: je serai en dédicace au Salon du Livre de Genève jeudi prochain de 12h30 à 15h30 sur le stand des excellentes Editions de la Rive, dirigées par Christian Dick. Un peu de géographie? Ce sera comme d'habitude à Palexpo, près de la gare de Genève Aéroport, sur le stand C17. Je serai présent avec mon recueil de nouvelles "Le nœud de l'intrigue" dont il me reste quelques exemplaires (presque collector!), et "Tolle, lege!", mon premier roman. N'hésitez pas à venir me faire signe!

Source de l'illustration: Palexpo.
Le site des Editions de la Rive.


dimanche 16 mars 2025

Dimanche poétique 683: Pontus de Tyard

Père du doux repos, Sommeil, père du Songe

Père du doux repos, Sommeil, père du Songe, 
Maintenant que la nuit, d'une grande ombre obscure, 
Fait à cet air serein humide couverture, 
Viens, Sommeil désiré et dans mes yeux te plonges.

Ton absence, Sommeil, languissamment allonge 
Et me fait plus sentir la peine que j'endure. 
Viens, Sommeil, l'assoupir et la rendre moins dure, 
Viens abuser mon mal de quelque doux mensonge.

Ja le muet silence un escadron conduit 
De fantômes ballants dessous l'aveugle nuit :
Tu me dédaignes seul qui te suis tant dévot.

Viens, Sommeil désiré, m'environner la tête, 
Car, d'un voeu non menteur, un bouquet je t'apprête 
De ta chère morelle et de ton cher pavot.

Pontus de Tyard (1521-1605). Source: Bonjour Poésie.

samedi 15 mars 2025

Pierre Yves Lador, le monde en trois mille signes

Pierre Yves Lador – S'inscrivant dans une démarche quelque peu oulipienne, l'équipe d'écrivains romands réunis sous la bannière des "Dissidents de la pleine lune" aime se réunir pour écrire sous thème, voire sous contrainte, afin de développer des qualités d'écriture. Auteur chevronné s'il en est, Pierre Yves Lador se livre lui aussi à ce jeu formateur. A force, le voici à la tête d'une belle poignée de textes brefs mais intenses: il n'en faut pas plus pour que naisse "Consignes".

Ces consignes sont finalement bien connues; peut-être même que tout un chacun en a tâté à l'école. Il peut s'agir de placer dans le texte cinq mots, improbables si possible, ou alors de développer un écrit à partir d'un début imposé – chaque texte aura été écrit en une heure, et sa longueur n'aura pas excédé 3000 signes. 

A chaque fois, Pierre Yves Lador s'en sort avec les honneurs, sans concession pour ce qui est de sa personnalité d'écrivain au long cours: faite d'attention aux mots et à leur épaisseur, nourrie par le thème récurrent des fluides corporels montrés, masqués ou suggérés avec le plus grand naturel, sa patte est perceptible à chaque page du livre.

Il sera donc question, au fil des pages, d'érotisme, d'exotisme et de thana(to)tisme: la mort, le lointain, le désir. L'auteur assume la porosité de ces thèmes universels, et sait en jouer au fil de ses textes. Ceux-ci relatent dès lors de très courtes histoires aux focales variées, d'une sincérité confondante lorsque l'auteur dit "je" – et Dieu sait que c'est fréquent.

Mais il ne saurait y avoir de livre de Pierre Yves (sans trait d'union) Lador sans jeux constants sur les mots de la langue française, recherchés s'il ne faut, ou le plus souvent révélateurs de rapprochements auxquels le francophone moyen n'aurait pas forcément pensé. L'auteur va même plus loin que ce simple jonglage verbal, par moments: il ne manque pas de développer des images délibérément suggestives en plus d'être, quelque part, érotiques. "Viens dans mon pamplemousse", dit ainsi un personnage féminin d'une nouvelle: tel est l'esprit de ce qu'a écrit Pierre Yves Lador pour "Consignes". Charge au lecteur gourmand de faire appel à ses appétits! L'auteur, lui, aura fait œuvre de poète, comme dans chacun des textes de ce recueil.

Du génie et des jeux de mots conditionnés en textes de 3000 signes, rédigés dans un temps donné: voilà donc le projet de "Consignes". L'écrivain relève le défi avec son sourire d'aîné distant mais bienveillant, parfois en mode "méta", mais faisant le plus souvent l'effort bienvenu de développer une histoire et d'inviter le lecteur, pourquoi pas, à la lire à haute voix.

Pierre Yves Lador, Consignes, Vevey, Hélice Hélas, 2025. Illustrations de Daniel Ceni.

Le site de Pierre Yves Lador, celui des éditions Hélice Hélas, celui des Dissidents de la Pleine lune.


vendredi 14 mars 2025

Quand trois hommes font leur cinéma à Paris

Pierre Safar – Avocat au barreau de Paris, cinéphile assumé, Pierre Safar vient de faire paraître son tout premier roman, "Travelling fatal", aux éditions Favre. Prenant la ville de Paris côté Pigalle comme cadre, l'intrigue est développée comme un film qui se concentrerait autour de trois personnages bien typés: un avocat cinéphile, un journaliste lanceur d'alerte et un policier tricard. 

Au départ, en effet, l'auteur expose ces personnages en leur consacrant un court chapitre entier dont ils sont le seul centre d'intérêt: l'avocat cinéphile se trouve dans un cinéma ancestral confiné au porno, le journaliste passe au journal télévisé à la suite d'un livre fracassant dont il est l'auteur, et le policier, qui n'aime pas trop qu'on l'embête quand il boit une bière, cogne un manifestant. 

Rien à voir entre eux? Voire: de façon lente et habile, l'auteur rapproche tous ces personnages, et ça va faire des étincelles. Il y aura un mort, une tentative avortée de rabibochage entre divorcés, et même une scène de tribunal parce qu'il faut bien un final en beauté. Posant ses péripéties, variant les focalisations entre je et il, l'écrivain pousse doucement son intrigue au noir en dévoilant les côtés sombres de ses trois personnages principaux.

Du coup, alors qu'il aurait pu les trouver juste sympas au début, voilà que le lecteur les découvre plus complexes que prévu, plus profonds aussi. L'auteur évoque leurs dépendances, en particulier envers des truands parisiens qui sont aussi d'impitoyables créanciers ou envers un amour qui n'a peut-être pas dit son dernier mot... Cela, sans oublier les pulsions homicides de l'un des personnages qui portent l'intrigue. Ni l'alcool, figure quasi imposée du genre.

L'auteur construit avec "Travelling fatal" une solide intrigue de thriller menée par trois mecs. L'intrigue sait cependant aussi faire leur place aux personnage secondaires, qui viennent apporter leur couleur à l'intrigue: on pense au footeux qui est le nouveau compagnon de Diane, l'ex de l'avocat, ou au Financier, qui aime que les comptes soient justes et parle régulièrement de "prendre date". Le lecteur se souvient ainsi de plus d'une scène finement travaillée par l'auteur, telle celle où Diane vient récupérer un livre chez son ex, ou celle où le journaliste fait son radin lorsqu'il invite une jeune femme, Claire, dans un rooftop branchouille trop cher pour lui.

Le mérite de "Travelling fatal" consiste ainsi à explorer ses personnages pour montrer qu'ils ne sont jamais tels qu'ils se montrent, et que c'est par leur complexité même, sans cesse surprenante, qu'ils deviennent attachants. Cet attachement, l'auteur, cinéphile jusqu'au bout du livre, le parachève en imaginant, sur trois pages, les acteurs qu'il aurait choisis pour les jouer dans un possible film: Jason Miller, Tony Curtis et Edward G. Robinson. A lire et à voir... ou les deux, pourquoi pas? D'autant plus que ce roman est truffé d'allusions au cinéma sous toutes ses formes.

Pierre Safar, Travelling fatal, Lausanne, Favre, 2025.

Le site des éditions Favre.

Egalement lu par Philippe Poisson.

jeudi 13 mars 2025

Idylle sans filtre: deux recueils de poésie en prose pour un grand amour

Marguerite Burnat-Provins – En lisant aujourd'hui "Le Livre pour toi" de la poétesse et artiste Marguerite Burnat-Provins, il n'est pas évident aujourd'hui d'imaginer que ce recueil de cent poèmes en prose ait pu faire scandale au temps de sa publication. Mais c'était en 1907! Régulièrement réédité depuis, et ce jusqu'à Paris, cet ouvrage a connu une nouvelle mouture en 2020 chez inFolio, (trop) brièvement préfacée par Stéphane Pétermann et complétée par "Cantique d'été" (1910), qui apparaît comme le prolongement du "Livre pour toi".

Scandale il y eut, en effet, à la parution du "Livre pour toi": la poétesse y relate ce qu'elle ressent envers un amant de six ans son cadet, Paul de Kalbermatten – cela, alors qu'elle est elle-même mariée à un notable de Vevey. La tonalité passionnée, simple et forte, y est aussi pour quelque chose. Quant aux textes, ils sont le reflet d'un été qui aura représenté le sommet de cette idylle. De ce point de vue, ceux de "Cantique d'été" apparaissent déjà comme l'envie de fixer le souvenir d'un moment intense mais passé, qu'une narration au présent ambitionne cependant d'inscrire dans l'intemporalité.

Voyons-y de plus près. Les cent poèmes du "Livre pour toi" sont autant de variations sur un sentiment amoureux sans cesse renouvelé. Au-delà de la simple expression d'un sentiment de toujours, s'il parle encore au lecteur (ou à la lectrice) d'aujourd'hui, c'est en particulier parce que nombre des images de ce recueil empruntent à la nature intemporelle et ce, avec le naturel d'une femme qui paraît la connaître familièrement et la nomme avec précision. 

La poétesse use aussi, pour son art, de recours en provenance de l'Antiquité: ce sont des images à base de marbre ou d'airain, ou simplement le fait d'attribuer à son amant un pseudonyme à consonance latine, pourvue de tout un imaginaire païen: Sylvius. On pense au poète latin Catulle, qui procède de même lorsqu'il évoque une certaine Lesbie: un nom fictif pour une femme vraie – dont l'identité réelle, contrairement à celle de Paul de Kalbermatten, fait aujourd'hui encore débat.

Le lecteur repère que les poèmes du "Cantique d'été" tendent à être plus brefs, confinant à la fulgurante du haïku, que ceux du "Livre pour toi". Le souvenir s'en va, il est permis de le croire; dès lors, les 99 textes du "Cantique d'été" apparaissent comme une envie de rattraper le temps passé et d'en faire la synthèse plutôt que le détail. Le préfacier fait remarquer qu'il y a un poème de moins dans ce deuxième recueil, ce qui en suggère l'inachèvement délibéré, porteur de sens: l'amour partagé par Marguerite Burnat-Provins et Paul de Kalbermatten n'aura peut-être pas tenu toutes ses promesses de perfection.

Enfin, bien entendu, les poèmes recueillis dans ces deux opus portent leur charge de sensualité, qui aura pu paraître impudique en son temps, comme si une femme n'avait pas le droit de s'exprimer en un tel "chant amoureux", porté aussi par le ressenti souvent exprimé d'un abandon, d'une soumission consentie voire voulue à l'amant. Cette transgression est cependant nécessaire pour exprimer, sans filtre, toute la (dé)mesure, y compris physique, d'une passion immense vécue sous le soleil estival du Valais.

Marguerite Burnat-Provins, Le Livre pour toi/Cantique d'été, Gollion, inFolio/Micromégas, 2020. Préface de Stéphane Pétermann.

Le site des éditions inFolio, celui de l'association des amis de Marguerite Burnat-Provins.

Lu par Dunia Miralles.

Défi 2025 sera classique aussi.










Certains des poèmes en prose du "Livre pour toi" ont été mis en musique par la compositrice fribourgeoise Caroline Charrière. Je vous laisse avec "Tu m'as dit", dans l'interprétation de Brigitte Balleys et Eric Cerantola:



mercredi 12 mars 2025

Valérie Mazeau, la vie côté (joli) cœur

Valérie Mazeau – La vie côté cœur: tel est au sens littéral le propos délivré par "Joli cœur", un très court roman signé de l'auteure nantaise Valérie Mazeau. Quoi de plus astucieux, en effet, que de donner la parole directement au siège des affects de l'être humain? Celui-ci est placé en dialogue avec son antagoniste de toujours: le cerveau. 

Et dès le début, ça ferraille entre les deux, selon l'idée immémoriale du combat entre le cœur et la raison. L'auteure crée, pour davantage de piquant, des répliques savoureuses où chacun y va de son sobriquet: le cœur est "le rougeaud" pour le cerveau, lui-même surnommé (entre autres) "Votre Altesse Céphalissime". Ce rythme alerte se prolonge dans la narration, vue par le cœur. 

Celui-ci bat et s'émeut dans la poitrine d'Apolline, un peu libraire, un peu pianiste de son état, récemment plaquée sans un mot par un jeune musicien oubliable. Elle se retrouve dans un camp de ski, et ce que tout le monde pouvait prévoir advient... malgré la différence d'âge et la brièveté de la rencontre. 

C'est sans doute là que le combat du cœur et de la raison se fait le plus intense, comme une manière de prélude crescendo à la rencontre... entre deux cœurs que tout, finalement, rapproche. Jusqu'à faire "Boum", comme dans la chanson de Charles Trenet, citée en début et en fin d'ouvrage, comme une musique de générique.

On sort de cette chouette lecture amusé, l'esprit plutôt léger, ce qui n'a pas de prix par les temps qui courent. Voilà un petit livre sympathique, mené par une écriture tout en tendresse envers ses personnages (organes ou humains), qui fait passer un excellent moment entre deux ouvrages plus épais.

Valérie Mazeau, Joli cœur, Portrait de femme, 2010.


mardi 11 mars 2025

"Ligne de fuite", chasse à l'homme en province

Pierre Ronpipal – Pierre Ronpipal fait partie des rares auteurs francophones de la collection de romans "Damned": il se cache derrière un pseudonyme, c'est bien assez! Auteur du numéro 25 de la collection, intitulé "Ligne de fuite" et constituant la livraison de mars 2025, l'auteur réserve à son lectorat un roman plus ou moins deux fois plus épais que d'habitude. Et force est de relever que c'est une belle friandise pour le lecteur, à la saveur envoûtante et gourmande des thrillers qu'on ne lâche pas.

Le lecteur est invité à se mettre dans la peau d'un homme en fuite. Pourquoi, comment? Tout cela viendra, qu'on se rassure. Pour commencer, le voilà couché, cet homme, et laissé pour presque mort par ses poursuivants, sous une pluie battante, le nez dans un caca en voie de dissolution. Un comble pour un chef d'entreprise enrichi dans le domaine de la plomberie! La pluie battante va persister tout au long du récit, qui dure une nuit; elle fait ainsi écho à la profession du personnage principal, victime collatérale d'une fuite d'eau chez Saint Pierre...

On s'attache à ce lascar nommé Pierre Larpipon, force est de le relever (a-t-il de la famille avec Ronpipal, d'ailleurs? Possible, à l'entendre...). Sa fuite devant des adversaires sans visage a tout d'une forme de paranoïa; quant au fuyard, tenant à l'œil un SUV suspect, il est convaincu, sur la base d'épisodes de vie passés, que c'est sa femme, une riche héritière, qui veut sa mort. Tout le récit sert de prétexte pour creuser ce personnage: le lecteur fera connaissance de sa famille et de ses proches, mais aussi de ses activités de jeunesse pas très reluisantes, tenant du vol, du trafic de stupéfiants et d'autres activités criminelles. L'auteur ouvre ainsi la porte à la possibilité d'un règlement de comptes: autant d'hypothèses sur l'identité de ceux qui veulent sa peau.

Larpipon? Voilà un nom ridicule, et le personnage principal en est conscient. Cela fait contraste avec le tableau que l'écrivain donne d'une certaine société, qu'on pourrait dire bourgeoise et provinciale, un peu à l'ancienne, qu'on imagine montée du col: des gens qui se piquent de culture et se rencontrent dans les vernissages, et plus si entente: dans ce cas, on se retrouve en partouze. L'auteur décrit ce monde sans utiliser de filtre, cassant avec vigueur le vernis impeccable qui revêt ce microcosme et rappelant à l'occasion que souvent, les origines plébéiennes ne sont pas si loin, même si l'on cherche à les faire oublier par tous les moyens. Et il est permis de voir dans les allusions aux sécrétions corporelles telles que les étrons ou l'urine une métaphore qui met en lumière ce que ces petits-bourgeois aimeraient bien celer.

Le sens de l'observation et du détail marque chaque page de "Lignes de fuite", un thriller rapide et efficace qui offre au lecteur son lot de péripéties et de retournements de situation. L'auteur sait en effet aussi recréer les réalités du métier de la plomberie et des chantiers, et les exploiter au bénéfice de son histoire. Bien ficelée, celle-ci constitue un page-turner qui saura accrocher son lectorat jusqu'à l'ultime retournement de situation.

Pierre Ronpipal, Ligne de fuite, Lausanne, Nouvelles Editions Humus. 2025.

Le site des Nouvelles éditions Humus.

L'image de couverture suivra... 


dimanche 9 mars 2025

Dimanche poétique 682: Blaise Mulhauser

Tout a déjà brûlé

Je me souviens toujours de cette grande plaine
Où les arbres debout n'étaient que des fantômes
Le feu qui consumait mon cœur et ses amours
N'épargna pas les bois non plus que ses amants
Et ceux-ci alourdis des gouttes de leur peine
Ployaient facilement sous le poids des atomes
Ces fameux souvenirs qui me jouaient des tours
Avec leurs cheveux noirs ruisselant de corps blancs.

Dans la forêt vivait la chouette épervière
Elle volait parfois sur la noirceur des troncs
Posant sur le charbon qui embrumait les airs
La cendre des plumes élégantes et noires.
La fureur calcinée de l'arbre et des rivières
Semblait répondre aussi à la plainte des sons
Que murmurait parfois l'animal solitaire.
D'autres yeux, jaunes aussi, ne semblaient pas le voir.

Cette chouette est pareille à mon cœur douloureux
Tout a déjà brûlé qu'il continue de battre
En un ultime assaut – fol espoir est aveugle –
Lorsque je vois ta bouche annoncer une mort.

Blaise Mulhauser (1964- ), Tant de nuits passées à regarder les anges, Neuchâtel, Editions H. Messeiller, 1998.

samedi 8 mars 2025

Marie Beer, rapport au réel

Marie Beer – Après la drolatique aventure canine de "Patate chaude", Marie Beer revient en ce début d'année avec un nouveau roman, son neuvième déjà: "Être de papier". Il s'agit de l'adaptation en roman d'une pièce de théâtre, et le lecteur le perçoit à plus d'un titre: espaces bien définis, dialogues nombreux. 

Et de quoi s'agit-il? A l'occasion d'un accident dont sa femme Aline est victime, un homme prénommé Yann accourt à son chevet. Et incidemment, il apprend qu'elle n'a jamais exercé le métier d'enseignante, alors que c'était clair pour tout le monde a priori. Aline en mode Jean-Claude Romand, qui se prétendait haut fonctionnaire à l'OMS et passait ses journées dans sa voiture sur une aire d'autoroute entre l'Ain et Genève avant d'assassiner toute sa famille? Il est permis d'y penser.  

Mais voilà: Marie Beer se montre plus habile que la réalité. Face à un Yann dépité d'avoir été victime d'un mensonge de longue durée qui brise toute confiance (et on le comprend un peu), l'écrivaine place une Aline qui défend rigoureusement sa position, renvoyant Yann à sa propre responsabilité. Il y a bien sûr un peu de mauvaise foi de part et d'autre dans le bras de fer qui s'installe. Mais voici le meilleur: il en résulte des dialogues finement ciselés, aussi tranchants qu'un diamant de vitrier. Yann ouvre les hostilités en demandant le divorce, et on le croit légitime. 

Vraiment? La confrontation dure tout un livre et met au jour tout ce qui constitue le quotidien d'un couple petit-bourgeois imaginatif, chacun à sa manière: ainsi s'opposent l'esprit fantasque et fabulateur d'Aline et celui de Yann qui, producteur de son état mais gardant les pieds sur terre, se contente d'inventer des histoires pour le cinéma. En les voyant ferrailler, le lecteur compte les points et découvre les différends et non-dits qui éclatent soudain: les enfants, la question du statut social, la mort du petit chat, un possible amant... sans oublier ce que chaque membre d'un couple peut apporter à celui-ci, de manière quantitative mais aussi qualitative.

Les textes qui séparent les dialogues jouent un rôle d'approfondissement ou de description du passé du couple, en un aller et retour temporel constant. Ils apparaissent parfois aussi comme un simple commentaire de ce qui s'échange entre les deux conjoints, liés foncièrement par une relation qui, avant même l'accident qui a tout déclenché, n'a jamais manqué d'acidité. Et ainsi se dessine tout le tragique d'un couple, avec simplement deux conjoints certains d'avoir raison.

L'auteure dessine avec une acuité extrême la destinée d'un couple à la croisée des chemins, de deux êtres de papier – comme le dit le titre – dont le plus existant n'est peut-être pas celui (ou celle, hein!) qu'on croit. Le cadre est restreint: c'est celui d'un box de chambre d'hôpital, où tout ce que les deux conjoints peuvent se dire peut être entendu par d'autres, ce qui souligne d'emblée le statut public du couple marié avec des enfants. Cela n'empêche pas d'aborder, et l'auteure le fait magistralement en recourant à tous les outils offerts par la fiction, le thème clé de ce roman, qui est le rapport de chacun au réel.

Marie Beer, Être de papier, Genève, Encre fraîche, 2025.

Le site des éditions Encre fraîche.

mercredi 5 mars 2025

L'amour au hasard de la vie, et la mort pas loin

Jean-Pierre Rochat – Paysan et écrivain suisse, Jean-Pierre Rochat fait partie des belles plumes d'aujourd'hui en Suisse romande: on se souvient du très travaillé "L'écrivain suisse allemand", rude et âpre, capable d'aller à l'essentiel dans un contexte paysan. La musique n'est pas tout à fait la même dans "Roman de gares", mais à nouveau, elle colle parfaitement à son sujet. 

L'histoire emprunte, sans doute pour une bonne part, à l'expérience de l'auteur, même si le personnage principal ne porte pas son nom. Contraint de quitter sa ferme, ce dernier ressent un certain blues dans lequel viennent interférer successivement deux histoires d'amour. Celles-ci sont vécues sur le tard, avec des femmes qui, certes d'âge mûr, s'avèrent jeunes aux yeux du narrateur.

L'incipit l'annonce: la mort vient jouer sa partition dans "Roman de gares", en contrepoint à la possibilité d'amours vécues. Rêvée, appelée, elle affleure comme une éventualité admise au fil des pages. Par contraste, le narrateur accueille comme des cadeaux de la vie deux histoires d'amour dont il est le premier surpris: l'une pour une ancienne lectrice, l'autre pour une parfaite inconnue rencontrée dans un train.

L'amour transfigure le narrateur, qui se retrouve à agir parfois comme il ne l'aurait jamais fait en tant que paysan un brin contestataire, pas très copain avec la société de consommation. Le récit sait se faire souriant, espiègle même; il décrit l'intimité de manière à la fois pudique et fortement évocatrice, préservant et soulignant le caractère unique de chacune des deux histoires sentimentales. Ce qui n'empêche pas, ailleurs, d'avoir quelques mots bien sentis envers lui-même ou envers tel aspect de la vie.

Quant au narrateur, on le découvre émerveillé, se sentant presque trop modeste pour vivre ces relations – une modestie que l'on a déjà perçue dans "L'écrivain suisse allemand", qui met en évidence le "droit" qu'aurait, ou non, un paysan à se faire écrivain. Le thème du statut d'écrivain revient dans "Roman de gares", au travers du regard porté sur le narrateur: source d'émotion ancienne mais toujours vive pour l'une, source impossible d'histoires pour l'autre, qui s'étonne que l'écrivain soit si emprunté pour se raconter par oral, au débotté.

Quant au véhicule privilégié dans "Roman de gares", c'est bien sûr le train, qui fait partie de l'ADN des Suisses. Un tel titre joue bien entendu sur les mots: il y aura des trains et des histoires d'amour dans ce livre, narrés avec beaucoup de sincérité et de simplicité poétique, sans jamais céder à la facilité du moindre cliché romantique.

Jean-Pierre Rochat, Roman de gares, Genève, Editions d'Autre part, 2020.

Le site des éditions d'Autre part.

mardi 4 mars 2025

Entre land art et rituels, un certain regard sur le monde qui nous entoure

Anne De Roo et Luc Stokart – Voici un ces petits livres atypiques qui croisent parfois le chemin du lecteur curieux: "Aérer la maison", signé de la peintre et dessinatrice Anne De Roo et du photographe Luc Stokart. L'espace de quelques dizaines de pages, tous deux invitent à sortir de chez soi et à observer cet extérieur d'un peu plus près que d'habitude, avec un œil d'artiste rêveur.

Ils sont nombreux dans ce recueil, en effet, les courts textes qui évoquent d'étranges créations qui, produites à partir d'objets du quotidien, vêtements, produits alimentaires, déchets, ont tout l'air d'une forme de land art intégrale qui comprendrait, en plus d'un élément visuel, l'aspect des odeurs. Cela, sans oublier les mots de la poétesse qui en garde la trace. 

Ces mots sont simples, ceux du quotidien, pour créer avec le lecteur une connivence immédiate, pour faire travailler son imagination aussi: un peu de curiosité, d'admiration, de surprise, de dégoût peut-être. L'idée, c'est de faire émerger des sensations à travers les mots comme à travers les choses vues, touchées, transformées, ritualisées.

Les photographies de Luc Stokart constituent un contrepoint visuel bienvenu, même s'il n'a généralement rien à voir avec ce qu'Anne De Roo évoque. A de rares exceptions près (le très beau nu en p. 13, en particulier), ces images représentent des objets uniquement, et le plus souvent des extérieurs: un bout de plage, un arbre dans un espace résidentiel. C'est de cette manière que le photographe amène le lecteur, observateur, à aller prendre l'air. 

Imprimées dans un noir et blanc peu contrasté, souvent dépourvues d'éléments permettant de les dater ou de les situer avec précision, ces images intemporelles, nimbées de la mélancolie des jours qui passent, invitent celui qui les regarde à rêvasser à une temporalité floue mais évocatrice, inconsciemment, du passé. 

Entre bricolages de la vie et des objets et images délibérément patinées pour y faire naître un point de vue intemporel sur le monde d'aujourd'hui, "Aérer la maison" invite à sortir de chez soi et à se réapproprier quelques fondamentaux: les objets de tous les jours maniés par Anne De Roo comme les lieux plutôt familiers saisis par l'objectif de Luc Stokart. Et, plus encore que la maison, à (s')aérer l'esprit.

Anne De Roo et Luc Stokart, Aérer la maison, Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Editions, 2008.

dimanche 2 mars 2025

Dimanche poétique 681: René-François Sully Prudhomme

Corps et âmes

Heureuses les lèvres de chair !
Leurs baisers se peuvent répondre ;
Et les poitrines pleines d'air !
Leurs soupirs se peuvent confondre.

Heureux les coeurs, les coeurs de sang !
Leurs battements peuvent s'entendre ;
Et les bras ! Ils peuvent se tendre,
Se posséder en s'enlaçant.

Heureux aussi les doigts ! Ils touchent ;
Les yeux ! Ils voient. Heureux les corps !
Ils ont la paix quand ils se couchent,
Et le néant quand ils sont morts.

Mais, oh ! Bien à plaindre les âmes !
Elles ne se touchent jamais :
Elles ressemblent à des flammes
Ardentes sous un verre épais.

De leurs prisons mal transparentes
Ces flammes ont beau s'appeler,
Elles se sentent bien parentes,
Mais ne peuvent pas se mêler.

On dit qu'elles sont immortelles ;
Ah ! Mieux leur vaudrait vivre un jour,
Mais s'unir enfin ! ... dussent-elles
S'éteindre en épuisant l'amour !

René-François Sully Prudhomme (1839-1907). Source: Bonjour Poésie.

samedi 1 mars 2025

Matteo di Genaro: une enquête en BMW à travers les rues de Naples

Antonio Albanese – Orchestrée par l'écrivain Antonio Albanese, la cinquième enquête de Matteo di Genaro emmène son lectorat dans les Quartiers Espagnols de Naples, où un homme âgé qu'il connaît est mort par quatre balles, quatre jours avant ses cent ans. Qui a frappé? Le narrateur, aux prises avec ses propres démons, mène l'enquête, à sa manière.

Ce n'est pas le moindre des mérites de ce court roman aux ambiances policières: Naples s'y dévoile avec franchise, quitte à jouer avec les clichés qui lui collent à la peau. L'auteur l'évoque en hexasyllabes rapides l'espace d'une longue stance, en révèle certaines rognes nées du rejet de l'étranger, surtout s'il vient d'Afrique du Nord. Il sera aussi question, parfois, de spécialités culinaires locales, pizza incluse, mais là n'est pas l'essentiel du propos. Enfin, et ça claque bien, l'auteur fait assaut de dialecte napolitain lorsqu'il s'agit de faire parler certains de ses personnages. 

L'auteur, en effet, crée avec "On achève bien les centenaires" un roman fondé sur des secrets de famille qu'une approche littéraire, nominaliste, finira par dénouer. Ces secrets, l'intrigue les situe dans le temps de la Seconde guerre mondiale, au temps où les goumiers, soldats marocains guidés par Alphonse Juin, se lancent dans la libération du Mont Cassin – quitte à violer tout ce qui bouge, avec la bénédiction du général. L'auteur ne manque pas d'évoquer les différentes lectures d'un épisode douloureux et dérangeant, rappelant ce qu'en a dit Alberto Moravia tout en évoquant les arguments d'une extrême-droite actuelle, prompte à en faire sa propre lecture, favorable au régime fasciste quitte à ce que cela paraisse contradictoire.

Contradictoire? C'est bien le personnage principal du roman, ce bon vieux Matteo di Genaro, qui apparaît le plus dissonant dans ce récit, au-delà de quelques traits caractéristiques: nous le savons, le bonhomme est richissime, bisexuel (et crédible en tant que tel pour le lecteur!) et affublé d'une filleule nommée Lea. On le découvre à la fois libéral et conservateur pour ce qui concerne la langue, et désireux d'assener sa vision du monde sur certains aspects, ce qui fait de lui un moralisateur plutôt qu'un moraliste (pour trancher, voir la note 29, p. 69): l'intrigue implique-t-elle vraiment de partager l'opinion de Matteo di Genaro sur, mettons, Giorgia Meloni (note 14)? Ou aussi, a fortiori, sur des choses au sujet desquelles, sur le principe en tout cas, on est un peu toutes et tous d'accord?

Car, oui, "On achève bien les centenaires" se démarque aussi par une avalanche de notes de bas de page, étagées sur plusieurs niveaux à plus d'une occasion. On pense à San-Antonio pour l'idée, on pense à David Foster Wallace pour le foisonnement, on pense même à Jacques Guyonnet pour la parenté helvétique. Mais dans ce roman, force est de relever que ces notes servent surtout à expliciter, de manière paternaliste face à un lecteur présumé demandeur d'explications (lire: ignorant), des références complexes et à créer, parfois, un dédale qui nuit au caractère percutant d'une intrigue a priori accrocheuse. N'y aurait-il pas eu une manière plus habile de faire passer certains messages ou informations?

Le lecteur retrouve dans "On achève bien les centenaires" un Matteo di Genaro fidèle à lui-même, personnage pétri de contradictions assumées, vivant de ses dissonances cognitives. Il apprécie de le voir, vaguement ridicule, chevauchant une motocyclette de marque BMW faisant l'objet d'une quantité incroyable de métaphores bovines, entrelardées de références au passif nazi de la marque. Mais voilà la dernière question, posée par un blogueur qui, sans être lui-même motard, a été ami avec nombre d'entre eux il y a quelques lustres: pourquoi tant de haine face à cette marque bavaroise?

Antonio Albanese, On achève bien les centenaires, Lausanne, BSN Press, 2025.

Le site d'Antonio Albanese, celui des éditions BSN Press.


lundi 24 février 2025

Dimanche noir et folle journée avec Carl Spitteler

Carl Spitteler – Ils sont à peine au pluriel, les écrivains suisses ayant obtenu le prix Nobel de littérature. Il y a eu Hermann Hesse, naturalisé, et c'était en 1946. Mais, on l'a un peu oublié, il y a aussi eu, avant lui, le Bâlois Carl Spitteler: c'était en 1919. Ce contemporain de Romain Rolland, encore un Nobel (1915) qui a vécu en Suisse, a signé en 1897 une longue nouvelle, presque un roman, intitulé "Der schwarze Sonntag von Herrlisdorf" dans sa parution en feuilleton, puis devenu dès 1898 "Conrad der Leutnant" dans sa publication en volume. Eine Darstellung von Carl Spitteler". De ce texte important du point de vue de l'histoire littéraire, les éditions Infolio ont fait paraître une nouvelle traduction en 2024, signée Patrick Vallon. 

Dans sa préface, l'auteur indique les bases de son projet littéraire, cette "Darstellung": une représentation – en le mentionnant dans le titre même de son ouvrage, l'auteur souligne l'originalité de sa démarche narrative. Pour se mettre au plus près de l'action, en effet, l'idée est de placer au centre du récit un seul personnage, à travers lequel le lecteur est invité à tout observer et tout ressentir, l'essentiel et l'accessoire, entre action et introspection approfondies. Cela impose, l'auteur l'assume, une histoire très ramassée dans le temps. Et de fait, en respectant cette brève unité de temps, le "dimanche noir" que relate "Le Lieutenant Conrad" a des airs de folle journée.

Et qui est Conrad, alors? Pas besoin d'être patient pour faire sa connaissance: très vite, l'auteur l'installe, le montre en train d'agir, laissant ainsi le lecteur l'analyser. Il laisse l'impression d'un garçon plutôt arrogant comme on peut l'être dans sa jeunesse, aimant à briller auprès du sérail de sommelières qui constituent le personnel de l'auberge du Paon, situé dans le village imaginaire de Herrlisdorf, qu'on imagine situé dans la campagne alémanique, mais pas dans le canton de Berne. Ambitieux sans complexe, Conrad a des airs de paon, oui; se voit-il patron de l'auberge? C'est l'une des lignes de tension de ce texte: il devra s'imposer face à son géniteur pour y parvenir, dans l'idée freudienne de tuer le père.

Tuer? La mort plane sur l'ensemble de l'intrigue et ce, dès les premières pages, lorsque Conrad et sa sœur Anna se demandent, et c'est culpabilisant, combien de temps il reste à vivre au père, maître de l'auberge et de terres alentours, "petit maître villageois" exemplaire de Herrlisdorf si l'on lit ce toponyme en fonction de son sens étymologique allemand. Au fil des heures qui s'écoulent, plane la menace de bagarres qui pourraient avoir lieu entre bandes rivales dans l'auberge, qui affiche pourtant une certaine prestance avec sa salle de danse: on n'est pas dans un tripot comme celui où travaille Jucunde! Et pourtant, certains personnages ne survivront pas à ce dimanche hors norme. 

Jucunde est l'une des serveuses du bistrot mal famé d'en face, qui fait le pendant avec le Paon, dont le nom va si bien au tempérament paradant de Conrad. L'auteur marque l'idée que les deux établissements ne sont pas du même monde en dessinant symboliquement une voie de chemin de fer entre eux. Mais cette séparation est poreuse... 

Ainsi Conrad est tiraillé entre deux femmes: Jucunde, femme simple qui l'aime et pourrait apparaître comme la figurante d'un destin sage. Face à elle, le lecteur découvre Cathri, venue du canton de Berne (celui de la capitale de la Suisse!), qui apparaît, le postfacier le relève, comme une Helvetia maîtresse femme, sûre d'elle et non exempte d'une certaine raideur militaire, ou "comme la justice de Berne", dit-on. On peut voir en elle l'allégorie de l'idéal du militaire: celle pour qui il devra mourir, plutôt que de trahir pour une maîtresse comme l'on pourrait trahir sa patrie pour une autre en devenant mercenaire. Cathri le confirme: cette jalousie patriotique, elle l'a faite sienne pour le couple en devenir, interdisant à Conrad le lieutenant, qui s'est déclaré à elle, de la tromper, sur un ton tranquillement intransigeant.

Reste la troisième femme du récit, Anna, la sœur de Conrad: le lecteur ne manque pas d'être surpris par la proximité quasi amoureuse qui la lie à son frère: les mots sont tendres, les gestes câlins, la complicité indéniable. Non sans que cela fasse jaser, elle a elle-même un homme en vue, un médecin, notable dans le petit monde villageois que l'auteur décrit. Un monde qui, s'il se situe dans une jeune démocratie, n'est pas encore tout à fait capable, et c'est le versant social de ce texte, de toujours gérer ses petits conflits internes par la voie la plus pacifique. Résultat, pour le lecteur: "Le Lieutenant Conrad" recèle quelques scènes de bagarres qui font penser à ce qu'on peut trouver dans les bons vieux westerns.

Et tout cela, vu et ressenti par un jeune homme de 24 ans... Le lecteur tient avec "Le Lieutenant Conrad" un ouvrage moderne, jalon sur le chemin du Nouveau Roman, quelque part entre Flaubert et ses "romans sur rien" et les phares du genre, brillants pour mettre en scène des personnages issus de l'ordinaire. Et s'il fallait mettre ce petit livre en images pour en faire un film, gageons qu'il aurait quelque parenté avec "La Femme défendue" (1997), œuvre cinématographique dans laquelle la caméra de Philippe Harel invite le lecteur à adopter, constamment, le point de vue de l'amant face à une belle jeune femme jouée par Isabelle Carré.

Carl Spitteler, Le Lieutenant Conrad, Gollion, Infolio, 2024, traduction de Patrick Vallon, postface de Peter Utz (qui a éclairé ma lecture et le compte rendu ci-dessus).

Le site des éditions Infolio.

Défi 2025 sera classique aussi.



dimanche 23 février 2025

Dimanche poétique 680: Cécile Sauvage

Je t'ai écrit au clair de lune

Je t'ai écrit au clair de lune
Sur la petite table ovale,
D'une écriture toute pâle,
Mots tremblés, à peine irisés
Et qui dessinent des baisers.
Car je veux pour toi des baisers
Muets comme l'ombre et légers
Et qu'il y ait le clair de lune
Et le bruit des branches penchées
Sur cette page détachée.

Cécile Sauvage (1883-1927). Source: Bonjour Poésie.

jeudi 20 février 2025

Alexandra Gilbert: la soupe aux gourganes, trait d'union entre l'Afghanistan et le Québec

Alexandra Gilbert – Chacun a ses raisons de voyager, et chaque voyage forme celui qui le fait. A fortiori lorsque celui-ci est long et lointain, tant en termes de géographie que de culture. Et il arrive que les branches auxquelles on se raccroche pour ne pas perdre pied soient pour le moins inattendues. Tel est le fond thématique de "Gourganes", premier roman de l'autrice québécoise Alexandra Gilbert. 

Active dans les projets de développement international, la romancière puise dans sa propre expérience la matière de ce livre. Pourquoi partir? En dessinant le portrait d'une mère très attentive, effrayée dès que sa fille ose un pas de travers, étouffante en un mot, l'auteure instaure les conditions d'une volonté de fuite, si possible dans un pays où il sera possible, pour la narratrice – une Québécoise villageoise – d'éprouver son aversion au risque. C'est avec Kadhafi et ses hélicoptères que l'appel du lointain s'est fait jour; mais c'est en Afghanistan qu'il se concrétise.

Mais fuir la prison psychologique maternelle pour l'Afghanistan, n'est-ce pas retrouver une autre forme de prison, dans un pays profondément inégalitaire pour ce qui est du genre, aux structures sociales rigides? Cette nouvelle prison prend l'image de la burqa; la narratrice évoque l'expérience de son port au quotidien, dès lorsqu'il s'agit de sortir. Elle évoque aussi les stratégies qui permettent, malgré les contraintes, d'avoir une vie sociale. Cela, que ce soit pour les Afghans ou pour les expatriés qui, toutes et tous, doivent s'adapter à un monde particulier où même un transport en taxi n'a rien d'évident.

Paru en 2017, ce roman est marqué par les possibilités que le numérique offre de rester en contact avec ceux qui sont restés au pays, et qui vont poser les questions naïves typiques de ceux qui ne sont guère partis loin de chez eux; la technique va également permettre de répondre, quitte à développer une forme de storytelling pour parler de ce qui se passe au loin. Les "gourganes", qui sont des fèves, vont créer un lien avec la vie villageoise québécoise: la narratrice reconnaîtra avec elles, dans des préparations afghanes, des plats étonnamment similaires à celles que sa mère a l'habitude de préparer. Ainsi se dessine la recréation d'un lien familial, suggérant que malgré les apparences, il y a des accointances entre le Québec et l'Afghanistan. Tiens: la recette a-t-elle voyagé?

La description de la vie d'expatriée en Afghanistan comprend bien sûr aussi les limites à la liberté d'expression, les astuces des personnes qui suivent des séminaires çà et là pour se faire un supplément de revenu, les errements de l'aide internationale qui ne va jamais au bon endroit; il sera incidemment question de drogue, mais si peu qu'on peut se demander pourquoi le pavot, plante qui donne l'opium, apparaît en couverture du livre. C'est ainsi que la romancière soigne les arrière-plans de son récit pour lui donner un caractère spécifique.

Quant au retour de la narratrice au Québec, il lui imposera une nouvelle adaptation, éclairée par l'expérience d'un premier vécu indépendant en un milieu totalement étranger: ce voyage lointain s'est doublé d'un voyage intérieur. Le regard sur un monde a priori familier, celui de l'enfance, a changé, la narratrice a mûri et sait ce qu'est l'essentiel. Au fil de "Gourganes", elle partage cet apprentissage sur un ton volontiers familier, drôle à l'occasion, où la musique du français du Québec s'exprime, authentique.

Alexandra Gilbert, Gourganes, Montréal, Stanké, 2017.

Le site des éditions Stanké.

Lu par La BibliomaniaqueLynda Massicotte.

lundi 17 février 2025

Marie-Jeanne Urech: comment trouver une frigo lorsqu'on n'a pas de repères

Marie-Jeanne Urech – Après "La Terre tremblante" et "K comme Almanach", "Leur grandeur amputée" vient conclure le triptyque littéraire que Marie-Jeanne Urech a consacré aux villes, inhumaines mais où, pourtant, l'humain vit envers et contre tout. Ce faisant, l'écrivaine suisse poursuit une œuvre toute personnelle, onirique et semblable à nulle autre, que Pierre Yves Lador, dans sa postface, cerne par l'idée d'"expressionnisme pudique".

Et qu'en est-il dans ce court roman? Celui-ci relate l'histoire d'une mère qui cherche un frigo. Simple? Voire: l'univers dystopique mis en scène rend une telle quête rien moins qu'évidente. Surtout s'il faut qu'il fonctionne, ce frigo: dès lors, il faut bien tout un roman pour relater ce qui devient une sorte d'épopée familiale.

Cette quête se déroule en effet dans une cité qui a repris ses droits d'entité organique et vivante, où les plaques de rue sont mouvantes aussi bien que les bâtiments, qu'on peut même diviser en quatre à l'occasion d'un partage d'héritage, chacun partant avec son étage. La famille qui entoure la mère qui cherche son frigo déménage elle-même souvent. 

Ainsi se dessine un monde sans repères, à l'image de celui, en pleine mutation, dans lequel le lecteur d'aujourd'hui vit actuellement. Les noms des personnages eux-mêmes, quand ils sont nommés, sont trompeurs, fluides. Ainsi, on pourrait croire le défunt carambouilleur Jean Tabard ressuscité, l'espace d'un instant, comme un personnage de Ponson du Terrail. Mais non: simplement son fils porte le même nom que lui... 

Tout au plus trouve-t-on un leitmotiv avec l'étoile polaire, présente même quand il n'y a plus de lumière en ville à la suite d'une panne de courant généralisée; devenues luminescentes, les chiures de mouches en sont l'image dégradée. Les objets eux-mêmes ont une utilité flottante, une arbalète pouvant par exemple devenir une guimbarde.

C'est qu'autour de la mère, il y a deux enfants et même, on le découvrira plus tard, un papa revenu d'un improbable Océloin. Ces enfants sont tiraillés entre le jeu, qui est leur pente naturelle, et l'impératif d'instruction requis par une mère désireuse de leur offrir quelques repères dans ce monde mouvant: une bonne instruction, et aussi un frigo qui, en fin de roman, apparaît comme un totem au milieu de la pièce à vivre. 

Alternant paragraphes narratifs compacts et dialogues purs pour créer un rythme à la fois dense et rapide, l'écriture de la romancière ne dédaigne surtout pas les néologismes, reflets d'un monde différent, alternatif. Poétiques, créés en décalage à partir des mots du français courant, ils sont utilisés à l'appui d'une réalité évoquée avec le supplément de force que leur confère leur nouveauté, leur étrangeté, mais aussi leur évidence.

Marie-Jeanne Urech, Leur grandeur amputée, Vevey, Hélice Hélas, 2025. Postface de Pierre Yves Lador.

Le site de Marie-Jeanne Urech, celui de Pierre Yves Lador, celui des éditions Hélice Hélas.

dimanche 16 février 2025

Dimanche poétique 679: Remo Fasani

Angoisse

Les étoiles tombent
en masse sur les roches,
la faucille dorée saigne.
C'est une nuit de guerre
et le vent des abîmes effeuille les arbres,
balaie la terre des tombes,
réveille les morts...
Et c'est peut-être leurs pas qu'on entend
errer dans les maisons.

Remo Fasani (1922-2011), L'éternité dans l'instant, Genève, Samizdat, 2008. Traduit de l'italien par Christian Viredaz.

jeudi 13 février 2025

Treize fois Lovecraft en Suisse romande

Collectif – Treize auteurs se sont lancé un défi: quelles pourraient être les nouvelles nées d'un Howard Philip Lovecraft d'aujourd'hui, passé par la Suisse et touché par ses paysages romands? Il en est résulté un recueil collectif publié dernièrement aux éditions Hélice Hélas, intitulé "Sous nos monts hallucinés".

La présence inspiratrice de Lovecraft prend plusieurs formes. Elle peut apparaître de manière plutôt littérale comme dans "La Phrase" de Julien Hirt, qui fait revivre un petit livre noir aux pouvoirs délétères qui pourrait être le "Necronomicon". Ce livre noir fait écho au cahier de la même couleur qui constitue la teneur de "L'abomination sous la pierre" de Jean-François Thomas, auteur par ailleurs du roman "Le Cri du lézard".

De façon générale, "Sous nos monts hallucinés" ajoute à treize reprises une solide dose d'imaginaire fantastique à quelques lieux suisses romands bien connus, à commencer par le Léman, qui prend une profondeur insoupçonnée dans "Ce qu'il y a au-dessous" de Catherine Rolland (qui a aussi signé "Les Inexistants"), qui sait par ailleurs faire évoluer des relations humaines tendues en quelques pages. Mentionnons aussi le lac des Taillères, proche de La Brévine, transformé en bourbier méphitique dans "Le Lac tombé du ciel" de Lucien Vuille – dont les illustrations en noir et blanc strict, âpres et expressives, apportent une note visuelle bienvenue au livre.

Outre les lacs, les gouffres et les profondeurs inspirent les auteurs du recueil. Il y a d'un côté les grottes connues et bien répertoriées, telles que le lac souterrain de Saint-Léonard dans "Le murmure des profondeurs" de Fabrice Pittet, qui évoque les spectres qui pourraient hanter ces lieux obscurs, sur fond de disparitions mystérieuses d'humains. 

D'autres sont occasionnelles: une crevasse sans fond dans "Echos du gour noir" de Pierre Yves Lador (auteur de "Le marcheur vertical") ou les emposieux (ou dolines) du Jura dans "La montagne vorace" de Sara Schneider. Autant de textes qui jouent avec les inquiétudes inavouées du lecteur: qu'y a-t-il au fond de la grotte, est-ce vraiment sûr?

Le motif de la folie, enfin, apparaît à plus d'une reprise dans un recueil qui, déclinées sur le mode fantastique, mettent à rude épreuve la raison des personnages mis en scène. Il y a ainsi quelque chose de frénétique, porté aussi par une forte énergie sexuelle mi-souhaitée mi-rejetée, dans "Lumière noire" de Dunia Miralles (on l'a lue dans le recueil de nouvelles fantastiques "Folmagories", entre autres) ou dans "Dans l'ombre de la folie" de Nicolas Genoud, nouvelle tendue, portée par un remarquable crescendo dans l'horreur.

Femmes maladives, monstres tels que le dahu revisité entre mythe canularesque et vecteur de folie dans "Au sommet" d'Alice Jeanneret (la plus jeune des auteures du recueil, distinguée par le PIJA en 2024), fascination pour la nuit et pour une nature riche en secrets et mystères envoûtants, humains confrontés à l'étrange: "Sous nos monts hallucinés" remet au goût du jour les figures imposées du romantisme noir. En s'ancrant dans des lieux familiers de Suisse romande, situés entre monts et gouffres, les nouvelles fantastiques qui constituent ce recueil plongent aux racines de la tradition fantastique pour créer de nouvelles légendes qui donnent le frisson, entre ambiances à l'ancienne et actualité résolue.

Collectif, Sous nos monts hallucinés, Vevey, Hélice Hélas, 2025. 

Avec des nouvelles de Mélanie Chappuis, Nicolas Genoud, Olivia Gerig, Julien Hirt, Alice Jeanneret, Pierre Yves Lador, Dunia Miralles, Stéphane Paccaud, Fabrice Pittet, Catherine Rolland, Sara Schneider, Jean-François Thomas et Lucien Vuille. Le site des éditions Hélice Hélas.