samedi 14 février 2026

De l'Irak à Paris, itinéraire d'un converti

Joseph Fadelle – Devenir chrétien, répondre à l'appel du Christ, n'a rien d'évident dans certains pays. Venu d'Irak, Joseph Fadelle en sait quelque chose! Dans "Le prix à payer", ce converti, né dans une famille de notables et promis à une belle carrière marquée par l'aisance matérielle, relate le début de son parcours de chrétien, vécu entre l'Irak et la Jordanie, jusqu'à son arrivée en France. L'errance est longue...

Dans son esprit, pourtant, celui qui s'appelait Mohammed Moussaoui partait gagnant, fort de ses préjugés envers les chrétiens de son pays, certain même d'être capable de les convertir. Sa première rencontre avec un chrétien, lors de son service militaire, va le secouer. Cela, à partir de peu de chose: lire le Coran en y réfléchissant quelque peu, puis lire l'Evangile. 

Le témoignage de Joseph Fadelle n'occulte rien. Il relate le contexte hostile aux chrétiens qui règne dans les années 1980 en Irak, un contexte qui rend à leur tour méfiantes les quelques communautés chrétiennes qui y subsistent: il n'est pas facile d'y obtenir son baptême, et aucune communauté ne tient à se mettre en danger pour accueillir celui qui reste un inconnu. Cela, sans oublier la corruption, endémique. 

La rupture est également consommée avec une famille qui, c'est peu de le dire, ne comprend pas ce choix d'un changement de religion. De son côté, l'auteur de "Le prix à payer" regrette le côté formel et matérialiste de son clan, prêt à payer ou à faire acte de violence pour faire revenir "son" Mohammed Moussaoui au bercail. Face à un narrateur convaincu, ces tentatives peuvent faire figure de tentations quelque peu diaboliques aux yeux du lecteur. Mais le narrateur tient bon, persuadé que le message d'amour et d'espérance de l'Evangile est plus profond, plus sain(t) pour lui et pour les siens.

Persuadé? Certes. Mais l'auteur se montre sincère jusqu'au bout, indiquant dans son témoignage ce que tout croyant profond a sans doute ressenti un jour: le doute est indissociable de la foi, dès lors que la vie l'éprouve. L'écrivain n'en cache rien, rappelle ses moments de péché ainsi que ses accès de désespoir face à la difficulté d'être chrétien en Irak, puis en Jordanie. Il a des alliés ici-bas, cependant, à commencer par son épouse et ses enfants. De belles rencontres le feront avancer aussi, là où il semble qu'il n'y a pas de chemin. 

"Le prix à payer" apparaît ainsi comme le beau témoignage, exemplaire diront même certains, d'un homme converti au christianisme dans un contexte résolument hostile. On peut aussi le voir comme la réalisation actuelle de cette invitation du Christ à tout quitter pour Le suivre, même si c'est difficile. Et aussi, enfin, comme un appel fait au lecteur à, simplement, dépasser ses préjugés et ses habitudes pour devenir meilleur. Et ce dernier message s'adresse à tout le monde.

Joseph Fadelle, Le prix à payer, Paris, Editions de l'Œuvre, 2010/Presses Pocket, 2012.

mardi 10 février 2026

Valentin Perrier a-t-il violé?

Danielle Cudré-Mauroux – En Suisse, les élections des conseillers fédéraux relèvent généralement de la formalité: on trouve toujours le bon candidat, qui prendra place, au terme d'un vote du Parlement, au sein du collège gouvernemental qu'on appelle le Conseil fédéral. Mais voilà: il arrive que ça déraille. C'est là que "Le bal des faux-culs", roman policier signé Danielle Cudré-Mauroux, commence. 

C'est en effet une rivale (mais néanmoins amie) de Valentin Perrier, Christine Martin, qui lui souffle la place au terme d'un scrutin à suspens. La raison? Valentin Perrier a violé, et ça s'est su. Enfin, violé, vraiment? Le lecteur sent immédiatement qu'il y a quelque chose qui ne colle pas. Et c'est en entretenant savamment et longuement le doute que l'autrice accroche son lectorat.

Cela paraît simple, pourtant: Perrier, homme politique d'âge mûr, habitué d'un petit café à Vevey, fait de l'œil à l'une des serveuses, Lilly, puis cède à ses pulsions les plus malsaines. Face à cette situation, la romancière place deux personnages aux réactions très différentes: Rossella, une jeune stagiaire nourrie aux thèses post-MeToo et prompte à condamner le mâle, et son personnage récurrent, Max Avelar, "l'inspecteur de police équitable", son mentor. Un personnage que le lecteur découvre pondéré, rigoureux dans l'enquête, et amateur de bircher à ses heures.

Si pédagogue qu'il soit, celui-ci aura bien du mal à dompter sa collègue et à lui faire comprendre qu'une enquête doit aller au-delà des apparences. Tant mieux pour le lecteur: celui-ci va être promené au gré d'une intrigue qui convoque la mafia italienne, ainsi que quelques truands pour qui le petit café où Perrier a ses habitudes sert de paravent à des activités de prostitution moins avouables, discrètement exercées sur la côte lémanique. Perrier? Justement: en qualité de comptable, il a partie liée avec ce monde. Les apparences sont contre lui...

"Le bal des faux-culs" excelle à démontrer les mécanismes délétères qui, sur de simples soupçons, peuvent condamner socialement, plus durement que la décision d'un tribunal, un homme bénéficiant d'une certaine notoriété. En entourant son personnage d'une famille, la romancière renforce encore la tension dramatique de son roman: le lecteur découvre les manœuvres requises pour sauver les apparences, les enfants harcelés, l'épouse qui doute. Cela, sans oublier les amis et collègues en politique qui, soudain, tournent le dos à Valentin Perrier.

Enfin, la romancière vient greffer quelques aspects sociaux autour du personnage de Lilly, jeune femme en rupture qui se partage entre le service au café et la prostitution pour tenter, tant bien que mal, de joindre les deux bouts. Ce qui entre en contraste avec Christine Martin qui, au sommet national du pouvoir, ira liquider son secret de famille quelque part en Italie. Ce livre laisse au lecteur le souvenir d'un roman où tout semble réglé à la fin, mais où, telle une brume enveloppant certains personnages, une part de mystère s'entête à subsister.

Danielle Cudré-Mauroux, Le bal des faux-culs, Fribourg, Editions Montsalvens, 2024.

Lu pour le défi Un hiver polar.

lundi 9 février 2026

La confession d'un homme chassé

Claire Genoux – "dehors": cité en tout début d'ouvrage, c'est le mot qui va déterminer le destin du narrateur de "Départ", le dernier court roman de l'auteure suisse Claire Genoux. Porté par une voix unique, cet ouvrage donne en effet la parole à un homme que son épouse, Regina, chasse de chez lui, non sans oublier de réclamer des conditions de divorce avantageuses pour elle et pour les enfants. 

Chassé de chez lui, le personnage qui s'exprime évoque toute une vie, la sienne, avec ses sentiments et ses galères. Le métier de bûcheron qu'il endosse n'est pas le sien, mais il le vit, en dit les techniques et les liens humains qu'il implique. 

Se souvenant, il évoque aussi les femmes de sa vie, et aussi cette Christine vers laquelle il craint d'aller, fragilisé par la rupture et travaillé par des zones d'ombre dont il a peur. 

Au fil des pages, c'est donc une confession qui se développe, profonde, introspective bien entendu – celle d'un homme qui se demande s'il a pu se tromper quelque part. Celle aussi du ressenti d'une sorte de dieu déchu, soudain rejeté par les femmes – et rejetant à son tour les lèvres tendues de Christine, offrant un baiser au bord d'un lac.

A force d'évoquer avec une profonde sincérité les amours du narrateur, "Départ" est empreint d'une sensualité de tous les instants, dite sans filtre. Cette fête des sens passe cependant aussi par la nature rugueuse du style oral que l'écrivaine recrée pour son personnage principal. Les "ne" des négations s'effacent, les phrases se passent parfois de verbes, les retours à la ligne après peu de mots rythment par moments le récit.

"Départ" est un roman rapide et percutant, travaillé et porteur d'un propos dense. Il explore jusqu'au bout tout ce qu'un homme peut ressentir lorsqu'on le quitte par surprise. 

Claire Genoux, Départ, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site des éditions BSN Press.

dimanche 8 février 2026

Dimanche poétique 729: Joachim du Bellay

Je vis l'oiseau qui le soleil contemple

Je vis l'oiseau qui le soleil contemple
D'un faible vol au ciel s'aventurer,
Et peu à peu ses ailes assurer,
Suivant encor le maternel exemple.

Je le vis croître, et d'un voler plus ample
Des plus hauts monts la hauteur mesurer,
Percer la nue, et ses ailes tirer
Jusqu'au lieu où des dieux est le temple.

Là se perdit : puis soudain je l'ai vu
Rouant par l'air en tourbillon de feu,
Tout enflammé sur la plaine descendre.

Je vis son corps en poudre tout réduit,
Et vis l'oiseau, qui la lumière fuit,
Comme un vermet renaître de sa cendre.

Joachim du Bellay (1522-1560). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 6 février 2026

Le pape est mort!

San-Antonio – Oui, le pape est mort, mais pas celui que vous croyez: Léon XIV est toujours de ce monde. Mais dans "C'est mort et ça ne sait pas", le commissaire San-Antonio est lancé sur les pistes d'un gourou sataniste qui sévit à Paris, à l'enseigne des "Lucyfériens". Il s'appelle Paul Brioux, ça ne claque pas tout à fait pareil que Robert Francis Prevost, je vous l'accorde. Mais là, nous sommes dans les années 1955... 

La scène d'ouverture de ce roman a dû faire sensation à l'époque: l'écrivain décrit, de manière détaillée mais aussi caricaturale, un office religieux d'adoration à Lucifer. San-Antonio y participe parce qu'il a deux ou trois questions à poser à celui qui mène l'office, "pape" de cette anti-religion, par rapport à deux défunts retrouvés avec des photos de propagande sur eux. Mais ce pape est-il vraiment le maître du jeu? 

A grand renfort de coups de théâtre et de retournements de situation (dont la mort du pape, justement – c'était à prévoir), l'écrivain sait surprendre son lectorat; quant au personnage de San-Antonio, il va épater son entourage professionnel. Un entourage qui n'a pas encore pris la forme familière qu'on lui connaît: pour cet épisode, Bérurier reste hors jeu et c'est un certain Georgel qui accompagne l'inspecteur. Un Georgel pas très futé, et surtout peu enclin à collaborer: San-Antonio et Georgel ne sont pas de la même section de la police.

Le lecteur relève du reste, de manière générale, que l'entourage du personnage principal est globalement assez gris, et San-Antonio, observateur impitoyable de ses semblables, n'en fait pas mystère. Il est permis de trouver le commissaire un peu hautain, pour le coup. 

Ce cher San-Antonio, d'ailleurs... certes, c'est un homme à femmes, on le reconnaît au fil des pages, et l'auteur lui prête 35 ans. Mais cela ne paraît pas spécialement obsessionnel dans "C'est mort et ça ne sait pas": s'il courtise une secrétaire et s'il va au déduit avec elle, c'est parce qu'il est sincèrement épris, ne serait-ce que pour une nuit, et qu'il souhaite lui soutirer quelques informations mine de rien. Sa tête reste froide... et quitte à pousser un peu un désir de toutes façons déjà installé, tout le monde sera content. Un poil transactionnel? Pas faux, mais du moment que tout le monde y trouve son compte, hein...!

Mais il convient de relever que dans cet épisode, on voit surtout un San-Antonio qui ne recule jamais devant la castagne, entre autres pour amener tel ou tel suspect ou témoin à résipiscence. 

On n'est pas non plus encore dans le monde langagier novateur qu'on prête à San-Antonio dans "C'est mort et ça ne sait pas": l'écriture est certes canaille, mais pour l'essentiel, plutôt que d'inventer à tout va, elle recherche sa musique dans les argots pratiqués à Paris: un peu de javanais, de la poésie gouailleuse, et quelques calembours pour faire bon poids.

Après avoir refermé "C'est mort et ça ne sait pas", le lecteur garde le souvenir d'un roman policier classique d'une habileté consommée, qui part d'une secte anecdotique pour trouver in extremis la clé du mystère dans des relations politiques internationales de haut vol. C'est aussi un produit de son temps: l'approche des femmes a un côté conquérant qui n'a plus guère cours aujourd'hui, et les clins d'œil artistiques renvoient aux célébrités alors à la mode, Gina Lollobrigida par exemple. Enfin, c'est un texte qui se lit rapidement, frénétique et plein de surprises. Et où l'on rit beaucoup, y compris avec les personnages.

San-Antonio, C'est mort et ça ne sait pas, Paris, Fleuve Noir, 1955. Avec une page de publicité intercalée pour "Le Standinge", du même auteur.

Le site des éditions Fleuve Noir.

Egalement lu par Eireann YvonPierre Faverolle.

Et je fais coup double...

Lu pour le défi 2026 sera classique aussi
Lu pour le défi Un hiver polar.


jeudi 5 février 2026

Quand un "like" fait le tour du monde... c'est-à-dire à chaque fois!

Guillaume Pitron – Le journaliste Guillaume Pitron avait laissé son lectorat avec une enquête fouillée sur la géopolitique des métaux rares, intitulée "La guerre des métaux rares". Dans un nouvel ouvrage consacré à une thématique voisine, le voici qui part à la poursuite d'un "like" lancé en ligne, cliqué par un internaute qui souhaite simplement partager son approbation, voire son enthousiasme sur quelque réseau social. Et c'est du lourd.

Cela, sans mauvais jeux de mots: menant l'enquête aux quatre coins du monde, l'auteur réussit à démontrer que le numérique, qu'on aime qualifier de "dématérialisé", a en réalité un poids matériel important. Le lecteur le voit assister à la pose d'un câble sous-marin en France, partir à la découverte de centres de stockage de données voisins, explorer les dessous des villes intelligentes, voire des pays qui, tels l'Estonie (surnommée "e-Stonia", paraît-il, soit dit en passant), se sont lancés à corps perdu dans un fonctionnement entièrement fondé sur le numérique. 

Ce qu'il nous dit ainsi, c'est que pour dématérialiser les activités humaines par le biais du numérique, il faut des infrastructures immenses, à telle enseigne que le support ramifié et mondial permettant à chacune et à chacun de surfer sur Internet est peut-être la plus grande construction jamais édifiée par l'humain. Et aujourd'hui déjà, son empreinte écologique est notablement plus lourde que celle du secteur aérien, qu'on aime désigner comme bouc émissaire lorsqu'il s'agit de pollution.

Les résultats sont variables: si l'Estonie fonctionne bien en se fondant sur un numérique vendu à la population sur la base de promesses qui relèvent du récit de propagande (que l'auteur analyse avec exactitude), la future "ville intelligente" de Masdar City, à Abu Dhabi, peine à tenir ses promesses. Y parviendra-t-elle un jour, et à quel coût en termes de ressources? L'auteur amène assez rapidement l'idée que les avantages environnementaux espérés par un tel projet ne soient qu'une chimère, compte tenu du volume de données qu'un tel projet peut consommer: leur gestion implique une consommation considérable de métaux rares, d'énergie et même de ressources humaines. 

L'auteur explique aussi les dessous de la continuité du service d'Internet, exigée par plus ou moins tous ses consommateurs: pas question que l'ordi plante au moment fatidique, que ce soit (l'auteur aime rappeler la futilité des usages du Web grand public, pour avoir un contraste maximal avec les ressources requises) dans un jeu massivement multijoueurs, lorsqu'on balance un "like" ou une photo de chaton sur ses réseaux sociaux... ou qu'on tente de faire fortune dans le monde de la finance, où le numérique est d'ores et déjà plus rapide et performant que l'humain lorsqu'il s'agit de vendre et d'acheter. Cela exige une sécurité accrue qui, quelques exemples le suggèrent, confine à la paranoïa: gardiens, interdictions d'accès, souci maladif de la pureté de l'environnement, réfrigération des serveurs... Cela, sans parler des redondances: l'auteur indique que la photo de vacances publiée par un internaute se retrouve enregistrée à plusieurs endroits dans le monde, ce qui multiplie son impact.

L'empreinte du numérique tel qu'il est conçu constitue le fil rouge de ce petit livre, dense et bien renseigné sur la base de choses vues, de documents et de témoignages. Un barrage constitue-t-il une manière écologique de fabriquer du courant? L'auteur est sceptique. Surtout, il se montre inquiet face à une société numérique, incitée à l'être à tout moment, voire à le rester (intéressante analyse des couleurs bleu et rouge pour pousser l'internaute à l'action en ligne), qui va se révéler immensément plus énergivore et gourmande en ressources naturelles que les temps passés. Le numérique sobre ou responsable? L'auteur l'évoque, mais annonce la couleur: ce ne sera pas facile non plus, tant il y a d'interdépendances. Cela, sans compter le facteur humain...

En sortant de sa lecture, le lecteur va sans aucun doute se poser des questions quand à sa consommation de trucs électroniques: ordinateurs trop vite usagés, téléphones portables qu'on remplace à la première griffure – oui, même la thématique de l'obsolescence programmée, pourtant familière, est expliquée pour les néophytes. Il peut aussi être amené, quitte à déranger un peu, à poser des questions à son employeur. Et pourquoi pas?

Guillaume Pitron, L'enfer numérique, Paris, Les Liens qui libèrent, 2023.

Le site de Guillaume Pitron, celui des éditions Les Liens qui libèrent.

Egalement lu par Clément Donzel.

lundi 2 février 2026

Désir du désir: la quête de Mouille d'Été au mésolithique

Morgan Glendish – Le roman préhistorique, c'est du sérieux. Morgan Glendish, auteur de "La Caverne du Baba", saisit ses personnages à une époque clé, celle où l'humain, nomade auparavant, s'apprête peu à peu à se sédentariser. Symbole peut-être de la fin du temps du nomadisme humain, Mouille d'Été a quant à elle un problème personnel: elle ne prend plus aucun plaisir... au plaisir, justement. Cela va la mener sur les routes en quête d'une solution à cette aboulie mêlée, peut-être, d'un peu de lassitude mentale.

Les tensions de ce nouveau roman de Morgan Glendish, édité dans la collection spécialisée "Damned", prennent une couleur politique au début du roman, lorsqu'il s'agit de débattre des avantages comparés de la vie nomade et de la vie sédentaire. L'auteur présente la vie nomade comme plus égalitaire que la sédentarité, qui exige une répartition des tâches qui, lit-on entre les lignes, va favoriser le mâle de l'espèce humaine. Ce qui n'est pas forcément du goût de Mouille d'Été – une belle femme farouchement nomade d'âge mûr dont le corps, relève l'auteur, raconte la vie au gré des cicatrices. Femme dont l'autorité est du reste contestée.

Mais tout cela paraît bien sérieux... Ce n'est qu'un début. Au fil des pages, l'auteur laisse s'exprimer un grain de folie qui ne peut s'empêcher de croître, ni de prospérer. Celui-ci passe par une parole libre et familière qui épouse à l'occasion des accents bien actuels et ne néglige pas l'humour à répétition, surtout lorsqu'il s'agit, pour les personnages qui entourent Mouille d'Été, d'avoir tous envie de "faire flak-flak" avec elle. Cela, à une époque où cet acte à la fois intime et agréable n'était pas aussi codifié qu'aujourd'hui...

L'humour de ce roman de quête décomplexé et très nature, où l'on se propose la botte sans y mettre davantage de formes que cela, naît aussi des noms de ses personnages, souvent suggestifs et ambigus même si l'auteur, malicieux, suggère que ce n'est jamais ce que le lecteur serait enclin à penser. Ainsi voit-on évoluer Pine de Sanglier, Vol de Nuit ou Queue d'Écureuil. Des personnages nommés Brok, par exemple, apparaissent dès lors immédiatement comme quelque peu extérieurs au clan décrit par l'écrivain. 

Morgan Glendish a signé d'autres romans dans la série "Damned", notamment "Sexe ou silex?", et annonce une suite intitulée "Tambour et aisselle". On le retrouve aussi en préfacier de "C'est pas la longueur qui compte" de Padraig Morishknee. Padraig Morishknee et Morgan Glendish sont-ils la même personne, d'ailleurs? Les noms d'auteurs de la série "Damned" étant les pseudonymes d'écrivains suisses romands évoluant en liberté, les paris sont ouverts quant à leur identité...

Morgan Glendish, La caverne du Baba, Lausanne, Nouvelles Editions Humus, 2025, traduit de l'écossais par Ramos Alaplaya.

Le site des Nouvelles Editions Humus.


dimanche 1 février 2026

Dimanche poétique 728: Vénus Khoury-Ghata

Regard de reproche du coq cuit dans son sang
la tache écarlate sur le sol de la cuisine dénonce la mère
ses mains semblent au-dessus de son assiette
elle le désosse avec tendresse
le mâche lentement
ses larmes ne sont pas de l'eau

Vénus Khoury-Ghata (1937-2026), Désarroi des âmes errantes, Paris, Mercure de France, 2024.