mardi 20 octobre 2026

Venise, une cité dans les airs

Audrey Pleynet – Venise, cité leader d'un monde futuriste et technologique? Tel est le décor originel de "Sintonia", le premier roman d'Audrey Pleynet. C'est là que s'est développée la guilde de Sintonia, qui a fait son beurre dans le contrôle mental à l'aide d'un Diapason. Cette guilde a-t-elle disparu lors de guerres et de luttes de pouvoir? Voire: le lecteur suit quatre des membres de ce clan hiérarchisé – des sœurs, puisqu'ici, ce sont les femmes qui commandent. Cà et là en Europe, celles-ci se sont refait une carrière, un nom, incognito. On les verra se côtoyer, se retrouver, et s'émanciper finalement du système politique vénitien.

Le concept inventif de ville-tige, construite dans le ciel pour que ses habitants n'aient pas à subir la pollution insupportable de la surface terrestre, est l'une des idées les plus marquantes de "Sintonia". L'autrice a le bon sens de les décrire tout en évitant d'interminables tunnels, plaçant Venise en leader dans ce type de construction. Résultat: un peu d'italianité, à base notamment de mots venus tout droit de l'Italie et discrètement disséminés, confère sa saveur unique au récit. Et le lecteur comprend tout de suite de quoi il retourne – quitte, pour se faire une image encore meilleure du décor, à se référer à la couverture du livre.

Mais foin de pittoresque: la Cité des Doges marie la tradition et la modernité dans une société décrite comme très contrôlante pour ses habitants. Le Diapason, dispositif de contrôle mental, n'y est pas pour rien! Par contraste, l'autrice met en scène le mariage ancestral du Doge et du Ciel, ainsi que des moments de carnaval où les belles robes et les masques sont de rigueur, cachant plus d'un secret, voire d'une exaction. Quant à la ville-tige elle-même, le lecteur y retrouve certains monuments, tels qu'ils étaient au sol. Les gondoles, enfin, flottent dans les airs, d'une manière qui rappelle de loin tel ou tel tableau de Patrick Woodroffe.

Si Venise se pose en ville-tige modèle, d'autres cités sont moins bien loties. Ainsi, l'autrice dépeint un niveau différencié d'évolution dans ce type de nouvelles cités, avec des usages spécialisés pour certains de leurs éléments. Paris, quant à elle, est peu gâtée par la romancière: restée au sol en raison d'obscurs accords avec les agriculteurs, elle est tributaire de confinements réguliers dus aux pics de pollution qui la rendent périodiquement invivable. 

Avec "Sintonia", l'écrivaine Audrey Pleynet offre un ample roman d'atmosphère, porté par des personnages féminins puissants et omniprésents. Elle y décrit sans aucune longueur un monde d'avenir caractérisé par la technologie et le contrôle sous les dehors séduisants d'une certaine perfection technique qui n'efface pas les travers humains. Cela, dans un souci constant que l'ensemble reste accessible même à des lecteurs qui ne sont guère familiers du genre. Cette recréation minutieuse d'un univers terrestre se révèle une puissante réussite.

Audrey Pleynet, Sintonia, Moret-Loing-et-Orvanne, Le Bélial', 2025.

Le blog d'Audrey Pleynet (en sommeil), le site des éditions Le Bélial'.

Lu par Anudar, Charybde 27/Hugues, Le Bibliocosme, L'Epaule d'Orion, Les Lectures du Maki, Philémont, Stéphanie Chaptal, Tampopo24, Weirdaholic, Yozone.

dimanche 18 octobre 2026

Dimanche poétique 764: Léon-Pamphile Le May

La terre

Comment paraît la terre, en ces champs infinis
Où le verre savant hâte ses découvertes,
Quand de neige ou de fleurs ses plaines sont couvertes,
Et quand, sur ses labours, flottent les blés jaunis ?

Comment, avec ses bois comme des flots unis ?
Avec ses mers de sable et ses oasis vertes ?
Ses nuages pareils à des ailes ouvertes ?
Ses fleuves vagabonds et ses rochers brunis ?

Esclave résignée ou superbe rebelle,
Cette vivante terre est étrangement belle,
Et le pied du Seigneur en fait son escabeau.

Elle est comme une ruche où peinent les abeilles ;
Elle a tous les parfums des célestes corbeilles,
Tous les chants de l'amour, mais ... elle est un tombeau.

Léon-Pamphile Le May (1837-1918). Source: Bonjour Poésie.

samedi 17 octobre 2026

"Le Club", romance moderne et électrique

Rachel Zufferey – C'est samedi, c'est club! Du moins en matière de livres... Signé de la romancière suisse Rachel Zufferey, "Le Club" place au centre de son intrigue Jessica, propriétaire d'un club, héritage familial un peu fatigué mais auquel elle tient. Or, autour d'elle, tout le monde n'est pas de cet avis. Et lorsque les sentiments viennent se mêler aux affaires, tout devient rapidement tendu, jusqu'à une issue tragique.

Elle a pourtant tout pour être heureuse, Jessica: du succès dans son métier de danseuse, un compagnon possessif mais apparemment attentionné, une meilleure amie nommée Clarisse. Tout semble rouler pour elle à l'orée d'une trentaine où elle joue sagement son rôle. Tout est remis en cause lorsqu'un homme d'affaires au tempérament volcanique fait irruption dans sa vie: Morgan Burns le bien nommé. Il ne manque pas de morgue, et la passion va brûler Jessica tout au long du livre. 

L'autrice excelle à recréer les ambiances électriques qui ne manquent pas de naître entre elle un bonhomme qu'on imagine avec le physique de beau gosse et les attitudes brusques d'un Donald Trump jeune. Reste que face à Jessica, il s'avère l'homme parfait, presque trop, mais l'amour est aveugle!... Face à Morgan Burns, se trouve le compagnon de Jessica, Pierce. Le lecteur sent d'emblée que quelque chose cloche avec lui, et les masques finiront par tomber, révélant crûment les zones d'ombre et de violence qui le hantent.

Dès lors, l'action vire au duel, sur deux niveaux: il y a la tendre guerre que se livrent Jessica et Morgan à chacune de leurs rencontres, plus ou moins professionnelles ou fortuites, dépeintes avec sensualité par l'autrice, et le combat sans merci que Morgan et Pierce se livrent autour du club et, surtout, du cœur de Jessica. Une Jessica qui, de son côté, voit son entourage victime d'agressions suspectes qui donnent une touche policière à cette romance moderne. 

Et puis, l'action se passe à Paris, capitale des arts. On peut regretter de ne pas sentir suffisamment la ville lumière, en particulier en raison de la prépondérance de noms à consonance anglaise utilisés pour les personnages. Mais qu'on ne s'inquiète pas trop: le lecteur verra quand même bien la Seine, de nuit, et s'y promènera pieds nus, dans une belle scène de complicité transgressive, avec les amants que ce "Le Club" met en avant. 

Du "Club", le lecteur garde le souvenir d'une romance solidement menée, caractérisée par des ambiances constamment tendues où les enjeux du cœur et ceux des affaires se mêlent intimement pour créer une succession de situations explosives ménagées dans un contexte bien glamour. Tout est réuni pour que ce roman se dévore, et le but est atteint!

Rachel Zufferey, Le Club, Bernay, City Editions, 2019.

vendredi 16 octobre 2026

Emile Roche, la vigne à l'ombre de la Grande Guerre

Emile Roche – Splendide redécouverte que celle-ci! Parent de l'écrivain et enseignant ligérien Emile Roche (1898-1975), Guy Foropon a retrouvé le manuscrit de son "Glodusse", écrit dans les années 1940 et 1950, et a œuvré pour qu'il trouve le chemin de l'édition et, partant, du grand public. Plusieurs décennies après son écriture, c'est chose faite: approchées, les éditions du Cherche Midi l'exhument, alors même que la cause semblait perdue du vivant du romancier. 

Si Emile Roche, natif de Cuinzier, a fait plusieurs fois le tour du monde au fil d'une existence bien remplie qui comprend des années de lycée à Roanne, c'est au Beaujolais qu'il consacre "Glodusse". Une région qu'il saisit en 1919, alors qu'un enfant du pays, Claudius Grandvignon, dit Glodusse, y revient une fois la Première Guerre mondiale achevée. Il a quelque motif d'être fier: fils de combattant, Glodusse rentre avec d'honorables galons de sous-officier instructeur. 

Mais se réinsérer dans la vie civile ne va pas être évident, pas plus que de vivre jusqu'en 1940, année où il sera abattu par erreur en marge de la bataille de France – tel est le propos du prélude, qui souligne que tout ce qui sera relaté est du passé, à considérer comme tel: avant tout, "Glodusse" est le roman d'un monde révolu, mort avec son personnage principal.

Le lecteur d'aujourd'hui ne manque pas d'être happé par le soin que l'écrivain apporte au style de son roman. On relève un immense travail sur le lexique, qui colle à chaque fois au propos relaté. Bien entendu, la vigne, en tant qu'activité agricole, est omniprésente dans la vie des personnages, tout comme dans les choix lexicaux de l'écrivain. Cela va jusqu'aux noms des personnages, qui confinent à l'aptonymie – souvent, mais juste assez pour que cela ne tourne pas au procédé. De manière plus circonstanciée, le jeu des champs lexicaux concourt à évoquer cette guerre qui, même terminée, projette son ombre partout dans la vie des gens.

Cette vie, l'écrivain la décrit au fil de chapitres qui sont autant de scènes du travail et des jours à la campagne. La cohérence de l'ensemble est cependant assurée par quelques constantes: des personnages sont récurrents, et il y a aussi, tout au long du roman, la question du mariage de Glodusse, qui aurait pu être évidente mais se heurte à de nombreux obstacles liés aux rivalités et mésententes familiales et personnelles. Des rivalités nées en partie de la guerre elle-même: si Glodusse est un fantassin, sa promise est issue d'une famille où il y a un artilleur, et les deux armes se regardent en chiens de faïence. Quant aux noms de famille du village, ils reviennent comme une ritournelle et sonnent vrai: Grandvignon, Tracole et la Tracolette, voire Bongrand, le médecin qui écrit du théâtre dans sa voiture, et dans lequel l'auteur a peut-être projeté un peu de lui-même.

Ces scènes villageoises peuvent cependant aussi prendre un tour malicieux, voire truculent: le lecteur connaîtra ainsi le personnage du Négus, qui se fait passer pour un sage éthiopien et a mis sa mort en scène, sacs de sable dans le cercueil inclus, pour toucher l'assurance avec la complicité de sa compagne, ou les vicissitudes juridiques liées à une servitude que Glodusse conteste, Code Napoléon à l'appui, pour enquiquiner celui qui en bénéficie pour accéder à des parcelles de vignoble qui lui appartiennent. C'est que Glodusse, rude comme un vieux cep de vigne, n'est pas toujours commode, et qu'on ne l'adore pas toujours: en l'espèce, le lecteur comprend assez vite qu'il va droit dans le mur.

"Glodusse" se révèle comme un magnifique roman régionaliste, dépeignant avec un réalisme saisissant, voire immersif, la vie telle qu'elle va dans un vignoble du Beaujolais, alors même que le concept de beaujolais nouveau n'existait pas (il apparaîtra en 1951 sous sa première forme). Les mots concourent pleinement à donner forme et saveur à cette réalité: ainsi, l'auteur de "Glodusse"fait tout à fait œuvre de poète. Pourquoi le manuscrit n'a-t-il pas été repéré en son temps? Le postfacier Guy Foropon indique que la famille d'Emile Roche n'avait pas les réseaux qu'il fallait. Peut-être aussi que la mode était ailleurs, et qu'alors que le Nouveau roman lançait ses feux, personne n'avait que faire d'un roman bien ancré dans son terroir, goûtu comme un morgon qui morgonne, à la fois âpre et riche, dont la toute première version est datée d'août 1944? L'oubli est en tout cas réparé aujourd'hui. Que le grand public s'en empare à présent: c'est ce que je souhaite à ce texte, à lire le verre à la main.

Et l'occasion sera toute prochaine: cette année, le beaujolais nouveau viendra faire coucou dans les bistrots le 19 novembre prochain. Santé!

Emile Roche, Glodusse, Paris, Le Cherche Midi, 2026.

Le site des éditions du Cherche Midi.

Lu pour le défi "2026 sera classique!".




mardi 13 octobre 2026

Le pont, symbole de plus d'un passage

Maeldan Moreno – C'est un instant d'existence que l'écrivain Maeldan Moreno a su saisir sur le vif dans sa nouvelle "Le Pont", qui fait partie d'un ensemble de textes à l'esthétique victorienne intitulé "Chroniques de Cambridge: université de sciences naturelles et magie". Deux hommes, un pont et une rivière qui passe par-dessous: tout est en place.

L'auteur met en présence Henry et Philippe, deux personnages que tout pourrait opposer, sur le mode du cœur et de la raison, et que, pourtant, quelque chose rapproche. D'emblée, la nouvelle installe une certaine ambiguïté dans les possibilités relationnelles qui peuvent s'ouvrir entre ces deux personnages. 

Pourraient-ils être deux homosexuels qui s'ignorent et, pourtant, se rapprochent subrepticement au gré d'une conversation un peu folle? Cela, sachant ce qu'un tel lien sentimental peut avoir de problématique dans les années 1868, au cœur de l'université de Cambridge. Ah, franchir ainsi le Rubicon, le pont d'Arcole...

Il est cependant souligné par le parfum d'une fleur énigmatique que Henry porte sur lui. Cette fleur, Henry va la jeter à l'eau en fin de nouvelle, au milieu du pont. Ce geste fait écho à celui de son interlocuteur, qui a quant à lui jeté son bonnet carré d'étudiant dans les flots. Mais le geste est inégal: si Henry, attaché raisonnablement à ses études, jette une fleur finalement renouvelable, Philippe, quant à lui, jette à l'eau le symbole même des études et de la raison qui en est, ou du moins devrait en être indissociable. 

C'est que Philippe, lui, est prêt à renoncer à toute raison pour faire le tour du monde et voir du pays avec un Henry qu'il ne connaît à peine, si ce n'est au travers d'un moment éthylique qui fait office de "five o'clock tea" chez les étudiants que l'auteur met en scène. Il semble que l'alcool rende tout possible! Il place en tout cas le personnage de Philippe dans le camp des audacieux, désireux de saisir un chimérique kairos.

Chimérique et bref: momentanément réunis, les deux personnages s'éloigneront. Au-delà de la brièveté de l'exaltation, le lecteur retient de la courte nouvelle de Maeldan Moreno la relation d'une expérience de vie tragique, où la proposition d'un voyage aventureux à travers le monde peut être vue comme la métaphore d'une vie assumée, malgré les préjugés peut-être, entre amants homosexuels. 

"Le Pont" est une nouvelle au style simple et saisissant. On en apprécie le côté imagé, annoncé par la couverture signée d'Andrasnhor, fiancée de l'écrivain, tout en admettant que par sa brièveté même, ce texte donne envie d'en savoir davantage sur l'université de Cambridge telle que l'imagine l'écrivain Maeldan Moreno. 

Maeldan Moreno, Le Pont, auto-édité, 2022.

Le site d'Andrasnhor, celui des réseaux de Maeldan Moreno.

dimanche 11 octobre 2026

Dimanche poétique 763: Messaoud Gadi

Le silence

Le silence commence
par une absence,
par un amour qui se finit,
par un bonheur qui s'enfuit.
Le silence, c'est le bruit
de cette larme dans les yeux,
de cette main qui l'essuie...
C'est aussi
le bruit de ce feu
presque éteint
que ranime le vent
du matin

Messaoud Gadi (1957- ), A travers les mots, Dom Editions, 2014.

dimanche 4 octobre 2026

Dimanche poétique 762: Marie-France Beaujean

L'escargot et la ménagère

Où vas-tu de bon matin
Monsieur l’escargot
Sur ce petit chemin
Avec ta maison sur le dos

Je m’en vais me baigner
Dans la rosée
J’ai repéré deux rangs de salade
Bien fraîches à grignoter

Sais-tu bien ce qu’il va t’en coûter?
Car ces deux rangs là
Font partie intégrante de mon jardinet
Je m’en vais y chercher là-bas
De l’ail et du persil et je vais te cuisiner

Oh! Non madame la ménagère
Je ne le ferais plus guère
Laissez-moi une chance
Je m’en vais de France

Des promesses, toujours des promesses
Regarde mes belles laitues
Des trous partout
Il fallait y penser avant, tu m’as déçue
Tu es perdu
Regarde ton ventre comme il est gros
Je vais te manger escargot.

IRIS 1950

Marie-France Beaujean. Source: Bonjour Poésie.


samedi 3 octobre 2026

Assassin? Voire!...

Pierre-Yves Bétrix – Que peut-il arriver lorsque, au terme d'une enquête policière gâchée, un innocent se retrouve face aux juges, accusé d'assassinat? C'est ce que relate "Une fureur aveugle", premier roman de l'écrivain Pierre-Yves Bétrix. Nous sommes bien à Lausanne, et c'est dans son nouveau Palais de Justice que tout va se jouer, dans la troisième partie du livre. Pendant les deux premières, c'est l'avocat Jean-Paul Cassani qui mène de l'enquête...

"Une fureur aveugle" naît d'un doute diffus: avocat d'office, Jean-Paul Cassani, qui en a vu d'autres en qualité de bavard blanchi sous le harnois, ne croit pas à la culpabilité de son client, Marco Crespo. Et alors que tout semble désigner ce dernier comme un coupable idéal, l'avocat comprend peu à peu, en épluchant rigoureusement le dossier, qu'il y a bien des failles béantes là-dedans. L'histoire peut commencer...

L'écrivain, lui-même avocat, dessine avec réalisme ce que peut être la vie d'un avocat vaudois: il immerge son lecteur dans la vie à l'étude, souligne la collaboration entre des collègues au parcours pas toujours facile mais qui s'épaulent et se soutiennent face aux galères – on pense à l'attitude des collègues lorsque Jean-Paul Cassani reçoit, par voie postale, un rat mort dans un colis, assorti d'un message menaçant. Il sait aussi recréer l'ambiance des prétoires, et la troisième partie de ce roman, consacrée à trois journées de procès, se révèle un sommet d'écriture. 

C'est face aux juges, en effet, que tout va se jouer, le doute déployant au fil des pages, pour le délice du lecteur qui va en apprécier tout le suspens, son action corrosive. L'auteur ne rate rien: les regards entre les différents acteurs, les tactiques d'avocat, les effets de manches, l'ambiance qui peut changer soudain dans la salle d'audience, sur une réplique d'un des personnages réunis – l'assistance étant essentiellement composée de journalistes, l'auteur n'oublie pas de rappeler que face aux hommes et femmes de justice, le prévenu est seul – avec son seul ami, l'avocat. 

Ce chapitre, et c'est bienvenu, contient aussi ce qu'il faut de pédagogie: au-delà de l'action, il explique, sans lourdeur, ce qui se joue au fil du procès, et pour quelles raisons. En particulier, il décrit les éléments de mise en scène d'un procès et leur raison d'être, mettant au jour les dessous d'une liturgie bien huilée – que l'avocat Jean-Paul Cassani va faire dérailler quelque peu: la relation du procès est bien évidemment parfaitement crédible, mais il y aura quelques coups d'éclat pour régaler le lectorat. 

Pour donner un peu de tendresse à son intrigue, enfin, l'écrivain y introduit une histoire sentimentale au parfum d'interdit. Entre idylle à risque et remise en question d'une accusation, faut-il penser à l'affaire François Légeret, plaidée en terres vaudoises aussi? J'avoue y avoir songé, mais c'est peut-être aller un peu loin, d'autant plus que l'intrigue que Pierre-Yves Bétrix lui est antérieure: s'il assume en préambule s'être inspiré d'affaires judiciaires réelles, l'auteur rappelle que "Une fureur aveugle" reste "une pure fiction". Celle-ci permettra au lecteur de comprendre d'un peu plus près ce qui motive un avocat ou un procureur, chargés de faire triompher la vérité, chacun de son côté et à sa manière.

Pierre-Yves Bétrix, Une fureur aveugle, Charmey, Editions Montsalvens, 2026.

Le site des éditions Montsalvens.

jeudi 1 octobre 2026

La maternité comme un chemin de croix

Béatrice Riand – C'est dynamique, ça dépote. Et ça pose des questions. Quoi de mieux pour un roman? C'est dans cet esprit que se déploie "Sagrada familia" de Béatrice Riand. Ce livre en forme de monologue relate par le menu l'expérience personnelle d'une femme qui – "Big Bang!" – apprend qu'elle sera mère. Et qu'elle l'accepte, sans trop savoir ce qui va lui arriver.

Disons-le d'emblée: il n'est pas évident de trouver attachant le personnage qui narre son expérience au fil des 97 pages du livre. Certes, c'est une tornade, et son verbe agressif, plus encore que révolté, en témoigne. Mais c'est aussi une femme qui se dit atypique et en veut à la terre entière sans vraiment chercher à se remettre en question (elle n'écoute pas les conseils, même si elle les a sollicités), qu'on sent misanthrope en général et misandre en particulier. A l'heure de la bienveillance managériale généralisée, il n'est pas évident pour le lecteur, dans ces conditions, de comprendre comment elle a obtenu un poste à responsabilités dans le monde éditorial. 

Mais peut-être, de l'avis de l'autrice, fallait-il passer par ce personnage insupportable pour déconstruire, maille après maille, le mythe de la maternité harmonieuse où tout n'est que câlins et risettes. Il est en effet permis de considérer, à un moment ou à un autre voire tout au long du processus, qu'être parent a tout du chemin de croix – c'est du reste ce que suggèrent les titres de chapitres de "Sagrada familia", qui collent assez bien aux thématiques abordées. 

Thématiques? En vrac, le sexe de l'enfant qui n'est pas celui souhaité ou attendu, les régurgitations et le vomi, la charge mentale (avec César en personnage masculin absent, mais est-il le père?) et surtout les pleurs constants, que certains se targuent de décrypter – faim, colique, couche pleine. Ce sont autant d'éléments qui chamboulent le quotidien de la narratrice (mais on n'a pas envie de la plaindre – ai-je dit qu'elle était insupportable?) et remettent en question sa manière d'être au monde, entre look résolument esthétique et acceptation de tenues pratiques. Enfin, la narratrice confesse aussi qu'elle fait des achats de confort pour se détendre quelque peu: le vieux truc de la récompense dans le cerveau...

... un truc qui introduit le thème du consumérisme qui est venu se greffer au fait d'être mère, nécessairement pensé comme valorisant et merveilleux. Pour la narratrice, acheter des choses en ligne, en mode "Net Consolation", et s'offrir le luxe de mépriser le facteur qui les livre jusque chez elle est aussi une solution pour se montrer telle qu'elle veut être: une mère parfaite à tout prix, disposant, parce qu'elle en a les moyens, du moindre gadget propice à une éducation prescrite comme idéale – comme si l'abondance matérielle pouvait combler le manque d'affection qu'elle porte à l'enfant né et soulager sa conscience. 

Tout semble retrouver un nouvel équilibre en fin de roman: l'enfant a appris à faire autre chose que pleurer pour rappeler qu'il est le roi, et la narratrice a trouvé un semblant de modus vivendi avec lui, même si ce n'est pas encore le grand amour. Côté travail aussi, elle a su s'imposer face à une hiérarchie versatile. Et Victor, la mauvaise conscience de la narratrice, qui s'exprime périodiquement au fil des pages, pourra enfin se taire au lieu de lui donner des injonctions à être mère d'une certaine manière. Car oui, s'il fallait malgré tout retenir un message de ce court ouvrage, c'est de ne surtout pas se laisser ramener à telle ou telle assignation sociale. Alors, "Amen.": tel est le dernier mot ironique de ce livre dédié à toutes les "mères imprécises".

Béatrice Riand, Sagrada familia, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site de Béatrice Riand, celui des éditions BSN Press.

mardi 29 septembre 2026

Les enfants du barrage

Philippe Battaglia – Un roman de zombies fondé sur un objet emblématique du Valais moderne: c'est "La robe de béton", numéro deux de la collection "Gore des Alpes", signé Philippe Battaglia. Il y sera question d'un barrage, d'immigration italienne et, comme il se doit, d'un peu de sang dans tous les coins, puis de chair dégoulinante, pour faire glisser le tout.

"Tout ce qui se dresse...": tel est le titre de la première partie. Celle-ci relate les coulisses de l'érection du barrage de la Grande-Dixence dans les années 1950 – un édifice record aujourd'hui encore. Cette partie est celle qui décrit les conditions de vie des Italiens venus mettre la main à l'ouvrage, fuyant un pays alors sans perspectives. 

L'esprit est social dans ces premières pages, réaliste aussi. Il y a de la bagarre avec des dents cassées parfois, on se donne des surnoms en italien qui, en tant que signe d'adoption par le groupe, apparaissent comme des totems: il vermo, l'usignolo, il gatto. Qu'un mineur arrive sur le chantier, et on saura le déniaiser chez Joséphine, en bas à Sion. Cette première partie décrit, de façon sans doute réaliste, une société qui fonctionne en vase clos, avec ses règles, ses rudesses – c'est un monde de mâles, et on s'explique "entre hommes" – et ses contraintes.

Elle contient cependant le germe de la deuxième partie: pour se simplifier la vie, les maîtres d'ouvrage du barrage ont pris l'habitude de noyer dans le béton du barrage en construction, dit "le mille-feuilles" à cause de cela, les corps des hommes morts sur le chantier. Et c'est là qu'on bascule vers le fantastique: après quelques décennies, ces hommes (et une femme), âmes errantes victimes de ces non-funérailles, viennent réclamer justice.

L'auteur a eu l'excellente idée de faire du barrage un personnage à part entière du roman, revêtue d'une "robe de béton" éponyme, et de lui donner la parole: il nous le présente comme une femme qui se sent soudain malade, faiblarde, jusqu'à l'explosion hyperbolique finale, qui vengera les ouvriers morts en un ultime tsunami qu'on verra jusqu'à Genève. 

L'auteur, enfin, emprunte habilement certains éléments à la réalité: ainsi verra-t-on, dans "La robe de béton", un certain Jean-Luc Godard en train de filmer "Opération béton" – il sera vengé par le barrage lui aussi, pour n'avoir pas tout dit. Quant à l'accident du 12 décembre 2000, réel, on peut y voir une préfiguration de ce qui se produit, à pleine échelle, en fin de roman. 

C'est avec une habileté indéniable que "La robe de béton" mêle critique sociale et roman fantastique, permettant à tout un chacun, à travers une narration efficace, d'approcher les coulisses pas toujours reluisantes d'un des chefs-d'œuvre du génie civil suisse. En suivant le destin d'Alfonso Bernasconi et des autres protagonistes – parmi lesquels il y a, j'allais oublier, une sorcière à la beauté confondante – on se cultive et on se divertit en même temps: le mélange fonctionne parfaitement dans ce roman court et captivant.

Philippe Battaglia, La robe de béton, Ardon, Gore des Alpes, 2019.

Le site de Philippe Battaglia, celui des éditions Gore des Alpes.

dimanche 27 septembre 2026

Dimanche poétique 761: Den Hall

Une poignée d'algues

L'odeur du varech
Et le bruit sec
De ses vésicules gonflées 
Qui claquent entre deux doigts
S'élèvent
Comme des bulles de souvenirs 

Vertige des parfums
Des sensations
Qui jouent les geysers
Ils expulsent de ma mémoire
Imprévus et violents
Des images

Une enfant
Avec un seau et une pelle
Expose triomphante
A une mère attendrie 
Une poignée d'algues
Et me tend la main

Den Hall. Source: Bonjour Poésie.

samedi 26 septembre 2026

Anne Delcourt et les petits travers de l'humanité actuelle

Anne Delcourt – Elle écrit sous pseudonyme, elle est pasteure: Anne Delcourt offre à son lectorat un recueil de nouvelles intitulé "Laocoon", présentées comme "satiriques". Le mot est peut-être un peu fort: plutôt que des points de vue propres à provoquer une hilarité un peu facile, elle propose au fil des 110 pages de son ouvrage des situations qui, certes souriantes, prêtent aussi à une fine réflexion. Cela, dans un état d'esprit empreint de ce je-ne-sais-quoi qui caractérise la mentalité de la Réforme.

Souvent, les nouvelles de "Laocoon" sont des histoires de couples, et souvent, ce sont des pasteurs – et pasteures – qui en sont les personnages principaux. Le lecteur s'amuse d'emblée de la dissonance cognitive qui s'installe autour du personnage de Liselotte dans "Une matinée pas comme les autres", nouvelle liminale: est-il acceptable d'exhiber son goût des choses chic et chères alors qu'on prêche la modération du haut de sa chaire?

Souvent, les couples mis en scène par l'autrice sont marqués par la religion. Et souvent, ils rompent. L'autrice démonte, adroite et amusée, les mécanismes qui amènent à cette issue: une infidélité qui finit par transpirer dans des communautés de fidèles où rien ne se dit et où tout se sait, voire une attirance homosexuelle, condamnée par le christianisme et, nécessairement, vécue difficilement par ceux qui sont concernés. Il arrive aussi qu'il faille sauver les apparences...

Le lecteur sourit à la manière dont l'autrice observe son petit monde de personnages, un regard sans doute affûté par son métier de pasteure qui finit par connaître les gens. On cache ce qu'on veut cacher, mais en le cachant, bien souvent, on le révèle: un surcroît de tendresse à l'attention de son épouse masque et dévoile ainsi, à plus d'une reprise dans "Laocoon", une amante ou un amant dans le placard. 

Observatrice des mœurs d'aujourd'hui, la nouvelliste n'esquive pas la description des pressions sociales, presque politiques, liées à l'exercice du métier de pasteur en Suisse romande. Cela, sans jamais dramatiser outre mesure: elle donne à voir et à sourire, et sûrement aussi à réfléchir: et le lecteur, avec son humaine médiocrité, est-il tel que les personnages qu'elle décrit? 

"Laocoon" est une courte critique de la société, fine et affûtée. Satirique au sens le plus subtil du terme, elle donne aussi à réfléchir au lectorat, qui peut volontiers tomber dans le péché d'orgueil souvent évoqué, sans être nécessairement nommé. L'incitation à la modestie, quant à elle, passe par les noms des personnages du livre: souvent fondés sur d'habiles calembours, ils rappellent que quelle que soit l'importance qu'ils se donnent, ils servent surtout de prétexte à un amusement prélude à la réflexion.

Anne Delcourt, Laocoon, Lyon, Maison rhodanienne de poésie, 2000.


mercredi 23 septembre 2026

Le destin recréé de Letizia Storti, entre usine et cinéma

Anne Plantagenet – Restituer son humanité à une femme presque anonyme: tel est le noble objectif qui dirige "Disparition inquiétante d'une femme de 56 ans". Entre reconstruction journalistique et témoignage personnel, l'écrivaine Anne Plantagenet dessine au fil des pages le parcours de Letizia Storti, ouvrière oscillant entre les cultures italienne et française qu'elle a connue personnellement et qui a vécu l'expérience émouvante d'un tournage cinématographique.

C'est que le monde actuel s'y entend, à en croire l'autrice, pour déshumaniser les hommes et les femmes qui le font tourner. Responsable de ligne de production dans une entreprise pharmaceutique, Letizia Storti perd progressivement pied lorsque, à la suite d'un accident, elle n'est plus tout à fait en mesure d'assurer ses fonctions, ce qui la condamne à être baladée d'un poste à l'autre par un employeur qui, pressé par des impératifs de rentabilité, ne sait plus quoi faire d'elle et la prive de perspectives en la condamnant à une forme de précarité professionnelle.

Peut-être due à des jalousies internes, une mise à l'écart par les milieux syndicaux auxquels elle se sentait attachée la mine également. Restée longuement en contact avec Letizia Storti, l'autrice perçoit les fluctuations d'humeur de sa correspondante, que ce soit au gré de l'évolution de sa tenue, de plus en plus discrète, ou de la renonciation aux salutations écrites en italien, qui constituaient une lumière dans ses textos.

Letizia Storti devient dès lors le reflet des fluctuations de l'ambiance au sein d'une entreprise bien précise, qui a connu ses suicides sur le lieu de travail – une situation qui aura aussi concerné Letizia Storti. On retrouve, mis en œuvre, certains éléments décrits, de manière théorique, par Maxime Belligero dans son livre "Le travail est malade, il nous fait souffrir", qui évoque entre autres les situations extrêmes de France Télécom. Et au travers de Letizia Storti, c'est justement cette souffrance au travail, symptôme d'une entreprise au management malade, que l'autrice de "Disparition inquiétante d'une femme de 56 ans" partage, concrètement, avec son lectorat.

Le lecteur s'attache rapidement à la personne de Letizia Storti parce qu'elle le renvoie à des choses qu'il connaît bien. L'entreprise pharmaceutique qui l'emploie, UPSA, produit des médicaments d'usage courant tels que le Paracétamol. Et puis, Letizia Storti, femme discrète, connaît un moment particulièrement intense au moment où elle doit se mettre en avant, en danger aussi, lors du tournage du film "En guerre" de Stéphane Brizé, avec le populaire acteur Vincent Lindon. 

Qui penserait, en lisant les pages lumineuses qui relatent une épopée cinématographique marquante pour Letizia Storti, que celle-ci va finir par s'effondrer par les coups de boutoir d'une vie qui lui refuse même le droit de faire son travail, celui par lequel elle se définit, à l'instar de bon nombre d'entre nous? Au plus près d'un sujet qu'il s'agit de faire revivre, la plume d'Anne Plantagenet, sensible, recherche constamment l'humanité derrière les faits bruts, les statistiques et les bouts d'articles dans la presse, pour redonner corps à une femme disparue prématurément, à 56 ans, après une vie marquée par des coups durs qui, dès une enfance marquée par la xénophobie et les préjugés, n'auraient pas forcément eu lieu d'être. 

Anne Plantagenet, Disparition inquiétante d'une femme de 56 ans, Paris, Seuil, 2024/Points, 2025.

Le site des éditions Points, celui des éditions du Seuil.

lundi 21 septembre 2026

Guerres et matriarcat, une histoire avec Alasdair Gray

Alasdair Gray – L'univers dystopique décrit par Alasdair Gray dans "Le Faiseur d'Histoire" a quelque chose de prometteur: nous sommes au XXIIIe siècle, dans une société matriarcale modérée sise en Ecosse, où les hommes sont essentiellement affectés à la guerre ou aux jeux de cartes pendant que les femmes font un peu tout ce qui fait fonctionner une société civile, enfants compris, dans une grande liberté de mœurs. Dans l'une des batailles, le personnage de Wat Dryhope se distingue par une ruse qui sauve son camp de la défaite, avec l'adoubement des Conventions de Genève qui veillent à ce que les combats se soient déroulés dans les règles. Tout cela est observé par des "yeux publics" parfois intrusifs, toujours physiquement présents.

Quel programme! L'auteur aurait pu en tirer une ample saga, teintée d'humour comme le promet aussi la quatrième de couverture du livre. Il est dès lors permis de regretter que cet ouvrage pèse tout juste 202 pages, dont trois quarts de notes et commentaires. L'auteur décrit certes l'ascension non exempte d'obstacles de Wat Dryhope, jusqu'à sa nomination aux fonctions suprêmes. Mais alors que le lecteur s'attend à découvrir une société matriarcale, ce sont surtout des soldats qu'il va voir, surtout dans les premiers chapitres. 

Quant à la société mise en scène, force est de relever qu'elle est essentiellement décrite dans les notes qui occupent un quart du livre et explicitent des mots disséminés dans le texte. Ceux-ci sont soit des néologismes (bandouliers), soit des mots usuels auxquels l'auteur confère un sens, une couleur particulière. Reste que ces aspects auraient gagné à être directement intégrés au roman, quitte à ce que celui-ci soit plus nourri, et si possible autrement que sous forme de dialogues: ceux-ci sont assez nombreux, volontiers longs et développés dans le roman lui-même, abordant parfois des questions philosophiques telles que le choix entre la mort glorieuse du soldat et son retour au foyer, peut-être moins couvert d'honneurs mais vivant.

Dès lors, l'intrigue paraît finalement assez réduite et simple, peu à même d'emporter totalement l'adhésion ou de frapper les esprits, malgré quelques machinations à base de virus ou de femmes malveillantes auxquelles Wat Dryhope devra faire face. De ce roman court en bouche, le lecteur gardera cependant en mémoire les très belles illustrations réalisées par l'auteur, expressives dans un style rétro et volontiers empreintes de sensualité, qu'il s'agisse des sujets représentés ou de leur traitement en noir et blanc, tout en pleins et déliés.

Alasdair Gray, Le Faiseur d'Histoire, Paris, Métailié, 2003, traduit de l'anglais (Ecosse) par Céline Schwaller.

Un site sur Alasdair Gray, le site des éditions Métailié.

dimanche 20 septembre 2026

Dimanche poétique 760: Gaston Couté

Sur la grand'route

Nous sommes les crève-de-faim
Les va-nu-pieds du grand chemin
Ceux qu'on nomme les sans-patrie
Et qui vont traînant leur boulet
D'infortunes toute la vie,
Ceux dont on médit sans pitié
Et que sans connaître on redoute
Sur la grand'route.

Nous sommes nés on ne sait où
Dans le fossé, un peu partout,
Nous n'avons ni père, ni mère,
Notre seul frère est le chagrin
Notre maîtresse est la misère
Qui, jalouse jusqu'à la fin
Nous suit, nous guette et nous écoute
Sur la grand'route.

Nous ne connaissons point les pleurs
Nos âmes sont vides, nos coeurs
Sont secs comme les feuilles mortes.
Nous allons mendier notre pain
C'est dur d'aller (nous refroidir) aux portes.
Mais hélas ! lorsque l'on a faim
Il faut manger, coûte que coûte,
Sur la grand'route.

L'hiver, d'aucuns de nous iront
Dormir dans le fossé profond
Sous la pluie de neige qui tombe.
Ce fossé-là leur servira
D'auberge, de lit et de tombe
Car au jour on les trouvera
Tout bleus de froid et morts sans doute
Sur la grand'route.

Gaston Couté (1880-1911). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 18 septembre 2026

Fais-moi peur, Valais!

Gabriel Bender – Ils ont su dompter les terres des altitudes les plus élevées, allant de terroir en terroir: ce sont les Walser, peuple paysan burgonde nomade d'expression germanophone. Une poignée d'entre eux, constituant une sorte de clan à deux familles, sont les personnages principaux de "L'exil des damnés", dernier roman de Gabriel Bender. Et bien sûr, comme nous sommes à nouveau dans la collection "Gore des Alpes", ça va être saignant... entre autres. Espérons que l'auteur n'a molesté aucun animal, humain ou non, pour écrire ce court ouvrage.

Côté écriture, force est de relever que les paragraphes et les chapitres sont longs, obligeant le lecteur à ressentir, par cette forme imposée, quelque chose de la rude odyssée de deux familles Walser à travers les très inhospitalières Alpes du Haut-Valais. La tonalité semble grave, à l'avenant; mais elle sait aussi, prenant soudain du recul, faire des clins d'œil aux temps actuels, par exemple en abordant le thème du suicide perpétré pour ne pas être un poids pour les survivants, à la manière d'une Jacqueline Jencquel. Pendu volontaire, le premier personnage à partir ainsi donne le ton: si ce n'est pas par infection, la mort sera donnée la corde au cou.

De l'auteur, l'écrivain renvoie des Walser une image peu sympathique avec laquelle le lecteur devra vivre. Cette image est renforcée par le choix romanesque d'une narratrice femme, intelligente qui plus est, donc capable d'observer son monde avec du recul. L'invisibilisation des femmes y apparaît comme outrageusement normale, et la narratrice le déplore ponctuellement mais sans ambages; quant au fait que souvent, dans le texte, le bétail passe avant les femmes, il s'explique par le souci radicalement utilitariste d'une économie axée sur la survie et la production de ce qui y contribue – et dans l'esprit des personnages du livre, une femme, ça fait des enfants, mais ça ne se mange pas. Qu'on se rassure toutefois: héritière de Hildegarde de Bingen, la narratrice sait trouver sa voie, voire sa revanche.

C'est que, outre ses mœurs difficilement concevable aujourd'hui, le double clan Walser que l'auteur met en scène se compose essentiellement de personnages dégénérés, tant au physique qu'au mental. Seule la narratrice trouve grâce aux yeux du lecteur: à côté d'elle, nous avons entre autres des personnages marqués par la consanguinité, un grand abruti docile, deux jumeaux bizarres et maigrichons, une femme assoiffée de sexe. Peu à peu, une sélection naturelle se met en place dans l'univers inhospitalier des alpages. 

Et l'auteur se lâche, complaisant, pour dire le sang, les fluides corporels, le pus, la diarrhée et tous ces trucs qu'on a quand on est malade, quitte à abuser des éléments du décor pour souligner ses effets: dans un esprit gore, il y a quelque chose de génial à écrire une phrase aussi concentrée que "A son retour, Bouby puait tellement la charogne que nous lui intimâmes l'ordre d'aller se laver au torrent et de jeter dans la Piss (une rivière des Grisons, ndlr) ses vêtements qui puaient la merde" (p. 73). Le pire, c'est que le lecteur voit crever ou agir ces personnages, victimes de violence domestique ou de la force de la nature, avec une certaine indifférence à peine mêlée de gêne amusée: tant pis pour eux, mais on est là pour le spectacle. 

Quant à la narratrice, avec ses qualités intellectuelles supérieures à la moyenne de son entourage, elle rappelle précisément Hildegarde de Bingen: sage, elle s'intéresse aux moyens de soigner les humains et préfigure, à sa manière, le motif des sorcières d'antan. L'histoire de "L'exil des damnés", en effet, se déroule tout au long d'un quatorzième siècle où les Suisses commencent à expliquer aux Autrichiens qui c'est Raoul – c'était à Morgarten, le 15 novembre 1315. Ce contexte politique, l'auteur le décrit par la pensée de sa narratrice, mais aussi par les dialogues des personnages masculins – des dialogues sans paroles, astucieusement fondés sur des moues expressives. C'est pourtant la narratrice qui finit par prendre la conduite de ce qui reste de son clan, tri sélectif inclus (on parle d'accidents soldés de manière pragmatique, mais aussi d'un parricide et de quelques lobotomies, quand même!). 

Et tout ça pour quoi? L'auteur relate une bonne semaine de rudes marches dans les neiges des sommets du Haut-Valais, là où l'on parle un dialecte alémanique particulièrement ardu qui entre en résonance avec un univers des plus inhospitaliers – pour faire peur, et sans craindre peut-être l'anachronisme (on n'est pas à ça près, c'est la loi du genre), l'auteur va jusqu'à convoquer les "tschäggättä", figures de sorcières masquées, ancestrales et effrayantes. La narratrice de "L'exil des damnés" est-elle l'une d'elles? La suite au prochain épisode, comme on dit: une suite intitulée "La maîtresse des horloges", est déjà annoncée.

Gabriel Bender, L'exil des damnés, Ardon, Gore des Alpes, 2026.

Le site des éditions Gore des Alpes.

mercredi 16 septembre 2026

Un roman de formation dans un contexte militaire

Luce Pirtrie – Le premier des livres de la tétralogie "Créaction", "Découverte", a l'allure d'un roman de formation. Ecrit à l'attention de la jeunesse par la romancière Luce Pirtrie, qui assume une certaine discrétion, cet ouvrage place au cœur de son intrigue Mila Dialeur, une jeune professeur de danse qui se découvre un pouvoir aussi surnaturel que déconcertant, qui va vite intéresser l'armée française. C'est ainsi que tout commence.

Roman de formation

Roman de formation? Si elle s'est construite au gré des inspirations de l'autrice et de son entourage, l'intrigue s'avère cohérente: le lecteur observe avec un sourire amusé une jeune femme qui se révèle à elle-même tout au long de ce qu'elle apprend pendant le temps qu'elle passe au sein d'une unité militaire, celle des "Bobs". 

Un apprentissage qui sera couronné par des actions en conditions réelles et par l'adoubement que représente, pour Luce, la réception d'un nom de "Bob" – si les mots ne sont pas écrits dans le roman, il est permis de penser, pour ces noms donnés par les pairs, à des formes à la fois sérieuses et humoristiques de vulgos ou de totems révélateurs.

Cette formation est riche et complexe: il s'agit pour Mila de s'intégrer au milieu militaire et d'en apprendre les gestes autant que les usages, sans pour autant perdre ce qui fait sa personnalité, ni se laisser réduire au statut d'outil au service d'une puissance militaire. Cela, en tant qu'humain mais aussi, cela affleure à plus d'une reprise, en tant que femme dans un monde d'hommes. La recherche d'appartenance à un groupe constitue dès lors un thème constant de "Découverte" et prend la forme d'un jeu subtil d'équilibre: la grâce de la danse est-elle soluble dans l'efficacité rigide de l'armée?

Jeux de mots

Les noms des personnages donnent à la romancière l'occasion de s'amuser un peu, et de faire sourire le lecteur dans la foulée. Belle trouvaille que ce nom d'équipe des "Bobs": ils en ont sous le chapeau, et ce mot court permet de créer mille jeux de mots pour nommer les membres de l'équipe. C'est aussi une manière pratique offerte au lecteur de s'y retrouver, tant les noms sont évocateurs: Bob Dior est ainsi couturier, alors que Bob Inne est électricien.

La romancière offre du reste des clés aux lecteurs un peu étourdis, soit en explicitant certains aspects de son intrigue (et les jeux de mots nominatifs en font partie) en notes de fin d'ouvrage, soit en citant quelques sources relatives aux différentes formes de créativité (en particulier Joy Paul Guilford). En effet, c'est là-dessus qu'agit le super-pouvoir de Mila Dialeur, quitte à ce que ça parte parfois en capilotade.

Mises en danger

Et si Mila était sa meilleure ennemie? C'est parfois l'impression que laisse son pouvoir lorsqu'il agit, la mettant occasionnellement en danger: si un chanteur ou un artiste peut gentiment doper son inspiration grâce à ce pouvoir qu'elle diffuse, un homme aimablement désirant peut se muer en agresseur. Le lecteur comprend en effet que les effets du pouvoir de "créaction" sont imprévisibles.

Dès lors, le lecteur découvre, épaté par la rapidité de leur mise au point chez les "Bob", les manières de canaliser ce pouvoir, en particulier à l'aide d'antidotes à l'effet limité dans le temps, dont les quarts d'heure d'efficacité rythment le récit. Ces quarts d'heure peuvent aussi refléter le temps de lire un ou deux des courts chapitres qui composent "Découverte".

Quitte à assumer quelques coquilles, "Découverte" est manifestement le fruit d'un travail d'écriture spontané et vif, né d'une inspiration jaillissante et volontiers imaginative. Partant d'un monde militaire moins tristement gris-vert qu'on ne l'imagine, le lecteur va se balader dans le monde: palais Garnier, Saint-Pierre-et-Miquelon, confins de la Pologne et de la Biélorussie. Et les personnages dévoilent peu à peu leurs secrets, pour le plus grand plaisir d'un lectorat de tout âge à partir de 14 ans...

Luce Pirtrie, Créaction Tome 1: Découverte, Brétigny-sur-Orge, Luce Pirtrie, 2026.


lundi 14 septembre 2026

Secrets et peines d'un village alpin

Simona Brunel-Ferrarelli – Il est terrible, le village que dépeint Simona Brunel-Ferrarelli dans "La peine haute". Retiré quelque part en Italie, aux confins de la France, il vit selon ses propres normes et fait, à ce titre, figure de laboratoire des travers humains, pétri de secrets à la fois partagés et tus. Le lecteur comprend que ce monde en vase clos est d'aujourd'hui, par des signes discrets de modernité. Ceux-ci sont rares cependant, suggérant que la situation décrite par la romancière aurait pu arriver de tout temps – une intemporalité qui donne à ce roman des airs de conte cruel.

C'est avec le récit d'une coulée de boue fatale que débute "La peine haute", et c'est à ce moment que le lecteur fait peu à peu connaissance, tout au long d'un début aux airs d'exposition, avec les personnages qui peuplent ce roman, et en particulier Mimi, qu'on retrouve morte chez elle. Son destin de vivante constituera la matière de "La peine haute". 

Et ce destin est marqué par la consanguinité et l'inceste, qui déterminent un parcours qui sera souvent synonyme de rejet. En particulier, les trois garçons qu'elle élève n'ont pas tous les mêmes parents, ni, partant, le même tempérament. En arrière-plan, on trouve une mère dépressive, Armande, et un père irresponsable et absent, Paul (son mariage irréfléchi avec Armande, alors que Mimi enceinte de lui sans qu'il le sache l'attendait, est exemplaire à ce titre), qui leur aura fait des enfants à toutes les deux avant de disparaître du récit.

Ce qui sauve Mimi, cependant, c'est son appétence pour la lecture et sa capacité, dûment entraînée, à imaginer ce qu'il y a dans un livre lorsque certaines de ses pages sont collées, donc inaccessibles à la lecture. Pour le lecteur, c'est la promesse d'un personnage complexe et émouvant, victime de la société mais aussi en mesure de s'armer pour y faire face.

Enfin, il y a tout au long de "La peine haute" le souci de décrire les liens poreux que les humains en général, et Mimi en particulier, entretiennent avec les animaux, des animaux dont ils pourraient apprendre pour vivre de manière plus humaine. Mais non... 

L'écriture de "La peine haute", enfin, épouse le climat sombre du propos. D'emblée, il faut s'habituer à sa tonalité généralement âpre, qui finit cependant par envoûter le lectorat à sa manière, travaillée en rudesse, et l'amener à coup sûr dans l'univers montagnard, inhospitalier malgré la présence d'un B&B qui sera le point d'accueil le plus significatif d'une certaine modernité, considérée avec défiance: celle des gens qui parlent avec aisance et commandent des choses inconnues au café du cru.

Simona Brunel-Ferrarelli, La peine haute, Vevey, Hélice Hélas, 2026.

Le site des éditions Hélice Hélas.


dimanche 13 septembre 2026

Dimanche poétique 759: Albert Samain

A Marceline Desbordes Valmore

L’amour, dont l’autre nom sur terre est la douleur,
De ton sein fit jaillir une source écumante,
Et ta voix était triste et ton âme charmante,
Et de toi la pitié divine eût fait sa sœur.

Ivresse ou désespoir, enthousiasme ou langueur,
Tu jetais tes cris d’or à travers la tourmente ;
Et les vers qui brûlaient sur ta bouche d’amante
Formaient leur rythme aux seuls battements de ton cœur.

Aujourd’hui, la justice, à notre voix émue,
Vient, la palme à la main, vers ta noble statue,
Pour proclamer ta gloire au vieux soleil flamand.

Mais pour mieux attendrir ton bronze aux tendres charmes,
Peut-être il suffirait – quelque soir – simplement
Qu’une amante vînt là jeter, négligemment,

Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes.

Albert Samain (1858-1900). Source: Bonjour Poésie.

mardi 8 septembre 2026

Michel Houellebecq et les malaises de notre temps

Michel Houellebecq – Paru en 2021, "Anéantir" reste à ce jour le dernier roman que Michel Houellebecq a publié. Son intrigue s'installe précisément au moment où j'écris ces quelques mots, soit en amont de l'élection présidentielle française de 2027. D'un côté, il y a au second tour le candidat, non nommé, d'un parti d'extrême-droite; de l'autre, un histrion de la télévision, héritier de la gouvernance actuelle. C'est cependant autour des gens qui travaillent à l'ombre de l'Elysée que l'auteur développe son intrigue. Certes politique, celle-ci, quasi balzacienne, va plus loin et dessine le destin de quelques personnages profondément humains, ayant partie liée pour des raisons familiales, et dispersés en plusieurs lieux de France, entre Paris et province.

Voici donc Paul, fonctionnaire au service de Bruno, un ministre de l'économie ébranlé par une vidéo virale qui le met en scène dans une mise à mort fictive. C'est par le monde virtuel, en effet, que l'auteur met son intrigue en marche, et c'est donc d'assez loin que "Anéantir" part pour dessiner son portrait d'une certaine humanité, d'une certaine France tendue entre périphérie, capitale et monde en ligne, qu'il approche peu à peu jusqu'à toucher à l'intime. Et d'emblée, le lecteur est saisi par le ton distancié, qu'on dirait "plat", de l'écriture du roman. Tout au plus y voit-on apparaître parfois quelques italiques, pour souligner telle ou telle expression à la mode – un procédé qu'on retrouve dans "Le chef-d'œuvre de Michel Houellebecq" de Didier Goux ou dans "L'art des interstices" de Pierre Lamalattie. Ou alors quelques opinions bien senties, lâchées là comme si c'était sans faire exprès.

L'émotion suscitée au niveau institutionnel par les vidéos virales et malveillantes qui émaillent le propos résonnent avec l'AVC du père de Paul, choc majeur qui le laisse en état pauci-relationnel, communiquant par clignement d'yeux avec son entourage après un coma. Autour de lui, l'auteur dessine avec finesse, quitte à être cruel parfois, les attaches plus ou moins intéressées d'une famille nombreuse qui, entre autres par le biais des pièces rapportées, le voit déjà mort. On admire la manière dont évolue la relation entre Paul et son père, proches sans se parler, tout comme la peinture du tempérament vénal d'Indy, journaliste indépendante et compagne d'un des frères de Paul. Quant au lien entre Paul et sa femme Prudence, son évolution constitue le fil rouge de cet ample roman.

Froid comme un constat le plus souvent, le style épouse cependant le propos. On sourit ainsi par instants, lorsque l'auteur caricature Delano, un geek au look improbable et au talent indéniable. Il arrive aussi que l'auteur, emporté par des considérations philosophiques, se fasse quelque peu longuet. Si peu: bien vite, l'intrigue revient à la charge, un grain de sable après l'autre. Parce que c'est bien de cela qu'il s'agit: qu'elles soient aussi ordinaires que celle d'un fonctionnaire ou exceptionnelles que celle d'un ministre, les vies que l'auteur dessine restent celles de tout un chacun, balloté au gré des opportunités et des obstacles comme des bouts de bois dans l'eau. Et ces bouts de bois, l'auteur se plaît à les lancer peu à peu: maladie, délitement ou raffermissement d'un couple, cote d'une artiste, bonne fortune amoureuse.

On pourrait donc voir dans "Anéantir" un roman sur la politique française actuelle, à la manière de "Soumission", mais ce ne serait pas suffisant. Pas plus que d'y voir un livre profond sur la mort, ou une vaste saga familiale en un seul volume, si finement observée qu'elle soit, ou encore une intrigue de thriller, même s'il y a de ça à chaque irruption d'une vidéo virale représentant des actes parfois fort violents, par exemple à l'encontre de migrants venant vers l'Europe en bateau. Pourtant, c'est tout cela à la fois, et ça tient solidement debout. Et alors que la mort a fini par mettre pas mal de monde d'accord au terme d'"Anéantir", on se dit qu'au fond, ce roman est celui de la France telle qu'elle va, jusque dans ses profondeurs et ses questionnements, donnée à voir au monde entier par un auteur intelligent, observateur froidement perspicace et implacablement réaliste des malaises de notre temps.

Michel Houellebecq, Anéantir, Paris, Flammarion, 2021.

Lu par Anaïs Lefaucheux, Antoine Faure, Catherine Rolland, Francis Richard, Juan Asensio, Mélanie Talcott, Mona, Philippe Bilger, Shangols, Wodka.

dimanche 6 septembre 2026

Dimanche poétique 758: Francis Ponge

Plat de poissons frits

   Goût, vue, ouïe, odorat... c'est instantané: 
   Lorsque le poisson de mer cuit à l'huile s'entr'ouvre, un jour de soleil sur la nappe, et que les grandes épées qu'il comporte sont prêtes à joncher le sol, que la peau se détache comme la pellicule impressionnable parfois de la plaque exagérément révélée (mais tout ici est beaucoup plus savoureux), ou (comment pourrions-nous dire encore?)... Non, c'est trop bon! Ça fait comme une boulette élastique, un caramel de peau de poisson bien grillée au fond de la poêle...

   Goût, vue, ouïes, odaurades: cet instant safrané... 
   C'est alors, au moment qu'on s'apprête à déguster les filets encore vierges, oui! Sète alors que la haute fenêtre s'ouvre, que la voilure claque et que le pont du petit navire penche vertigineusement vers les flots,
Tandis qu'un petit phare de vin doré – qui se tient bien vertical sur la nappe – luit à notre portée.

Francis Ponge (1899-1988), Pièces, Paris, Poésie/Gallimard, 1979.

dimanche 30 août 2026

Un bistrot, un quartier, des femmes et des hommes

Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer – L'une partage ses souvenirs, l'autre tient la plume: Jean Steinauer relate dans "Café des Chemins de fer" la destinée d'un restaurant qui a su marquer son époque et sa ville de Fribourg, Marie-Claude Cotting jouant le rôle de mémoire des lieux et d'une famille qui a su tenir la boutique sur plusieurs générations. Ce "Café des Chemins de fer", l'intelligence artificielle de Google le connaît et le qualifie de "légendaire". C'est peu dire...

Les auteurs dessinent la géographie et l'histoire du quartier fribourgeois de Pérolles. Tout commence avec la représentation d'un petit monde ouvrier et populeux, auquel viennent s'ajouter les Italiens, mais aussi les Américains. Force est de relever que l'observation des lieux se révèle précise pour le lecteur, jusque dans l'anecdote: le lecteur trouvera dans les pages de "Café des Chemins de fer" le profil des horsains, Français issus d'une école proche ou étudiants universitaires américains, mais aussi d'une forme de population fribourgeoise de moins en moins ouvrière et agricole au fil des ans. Le quartier suit, et l'ouvrage rappelle la désindustrialisation du quartier de Pérolles.

Mais ce n'est pas là que se trouve le cœur de "Café des Chemins de fer". L'auteur, dûment informé, rappelle que ce café, sujet essentiel du livre, est avant tout une aventure humaine et familiale. Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer font revivre cette aventure, décrite avec force détails. On découvre ainsi les "Mimis", filles du patron (Marie-Claude en est), peu à peu intégrées aux affaires d'un café qui ne connaît guère de relâches, ou Marcel, vu comme un patriarche à la langue bien pendue, qui pratique la turbosieste à la manière des "petits sommes" de Napoléon. 

Ce court ouvrage tire son importance patrimoniale de l'observation de quelques humains, clients en particulier. Les anecdotes livrées sont du reste savoureuses, qu'il s'agisse de carnavals qu'il faut gérer ou des avanies d'un éléphanteau du cirque Knie, venu avec ses maîtres au Café des Chemins de fer sur la base de la recommandation d'un prêtre finement observateur, Claude Cotting, actif en Afrique au milieu du vingtième siècle. Des anecdotes, il en naît aussi autour de la table dite des "menteurs", où s'assied plus d'un hâbleur.

Telle l'ambiance, l'écriture se révèle volontiers amusée. Le lecteur sourit aux anecdotes de bistrot racontées, où le réel et l'imaginaire ont entre eux une frontière poreuse. Il se reconnaît dans ce qui touche à sa manière de façonner le monde – on se souvient du "Grabe", friche du plateau de Pérolles, où plus d'un gamin de Fribourg a appris le métier d'humain, et on se plaît à souvenir que la manière qu'ont les enfants d'improviser un terrain de football est un peu la même qu'en d'autre lieux dans le Fribourg que dessinent Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer. Enfin, il sera question des entreprises installées sur le plateau de Pérolles, défuntes ou non.

A quelques nuances près, la musique littéraire de "Café des Chemins de fer" répond à la légitime aspiration de faire revivre le souvenir de bistrots aujourd'hui disparus sans être remplacés – dans cet esprit, on pense à l'enquête de Laurent Bihl, Une histoire populaire des bistrots. En faisant revivre dans un langage populaire et sans affèterie le "Café des chemins de fer", Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer se concentrent sur un établissement populaire, ferment de mixité sociale, pour donner à voir tout un pan d'histoire locale, avec ses acteurs et ses réalisations, ses joies et ses contraintes.

Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer, Café des Chemins de fer, Orbe, Bernard Campiche éditeur, 2020.

Le site des éditions Campiche.

Dimanche poétique 757: Jacqueline Risset

Douleur

D'où vient la mystérieuse la folle
douleur d'amour?
je me réveille ce matin
tout entourée de la douleur de toi

– de toi: comme une irritation
dans la peau du monde où tu es
et si je me demande:
comment la faire cesser

je sais:
il faut que s'éteigne ce point
qu'il cesse de battre comme une dent
quand le reste se tait

Tissu du monde en un point transparent
tout souffre ici
tout regarde ce point
que la douleur éclaire

je rêve l'oubli complet
paroi sourde mur blanc
mais tout est écrit par ici dessiné
tout parsemé de signes

de toi – par moi –
faits pour te voir partout
et maintenant j'étouffe
j'ai mal je voudrais dormir

Jacqueline Risset (1936-2014), Sept Passages de la vie d'une femme, 1985. Cité dans Régine Deforges, Poèmes de femmes des origines à nos jours, Paris, France Loisirs, 2002.

lundi 24 août 2026

Surprises et amours sur les rives d'une Seine en crue

Mathias Malzieu – Paris est une ville qui émerveille et a donc tout pour offrir un cadre éblouissant à un conte à la fois merveilleux et amoureux. Avec "Une sirène à Paris", l'écrivain Mathias Malzieu relève le défi avec talent. Son récit est précisément daté: il débute le 3 juin 2016, année de crues majeures de la Seine. Cette crue va charrier avec elle quelqu'un de particulier: une sirène au charme et au chant mortels pour qui n'y prend pas garde. Gaspard Snow, lui, va s'y laisser prendre, à sa manière, donnant une leçon d'humanité à un être fantastique et farouche. Et vogue la romance...

L'auteur sait planter le décor et décrire ses personnages en vue de mettre en scène un roman aux allures irréelles. On y trouve ainsi une péniche qui fait bistrot et accueille certains habitués, les "Surprisiers", dans une salle secrète à la décoration ancestrale et un peu folle, accessible par un mot de passe. Gaspard, lui, se déplace en rollers, puis au volant d'un tuk-tuk volé dont on ne saura pas ce qu'il deviendra en fin de roman. Le look des personnages est aussi soigné, entre les airs de zazou de Gaspard et le teint bleu de Lula, la sirène, qui pleure des perles et se montre surprise qu'on ne cherche pas à la manger.

Ce côté irréel est souligné par la richesse des images auxquelles recourt l'écrivain. Cette richesse surprend d'emblée, dès l'incipit même, qui installe solidement le récit dans le registre merveilleux: "Il pleuvait en plein soleil sur Paris, ce 3 juin 2016. La Tour Eiffel se laissait pousser les arcs-en-ciel, le vent coiffait leurs crinières de licorne." Cette inventivité ne se dément jamais. Si elle demande qu'on s'y habitue, elle reste toujours accessible au lectorat, faisant aussi usage de références à la culture populaire ou à la vieille musique, et ne recule pas devant les néologismes. Cela, sans oublier l'imaginaire de l'eau, prépondérant.

L'idylle entre Lula et Gaspard connaît son lot d'obstacles: impossible à l'une de vivre longtemps hors de l'eau, et à l'autre de s'y abîmer pour la vie. Et qu'en sera-t-il de la vie sociale, de ce chant que la sirène a peaufiné pour tuer tout adversaire, humain inclus? Certains personnages en feront du reste les frais. Elle aura cependant le mérite de transformer deux personnages: si Lula découvre quelques humains qui ne lui sont pas hostiles et reprend un peu d'espoir, Gaspard trouve dans les quelques jours intenses qu'il passe avec Lula un élan libérateur qui lui donne la force de commencer une nouvelle vie aux commandes de la péniche. En fin de roman, une fois de plus, on se dit avec Baudelaire: "Homme libre, toujours tu chériras la mer..."

Autour de Lula et Gaspard, on trouve toute une série de personnages plus ou moins hostiles ou sympathiques, bien campés grâce à l'art poétique de l'auteur: un médecin mort d'amour, sa compagne qui se voit pousser des écailles. Mais aussi tout l'entourage de Gaspard, actif dans l'arrière-salle secrète d'une péniche qui a vécu plein d'histoires depuis l'Occupation. Ainsi l'auteur, évitant globalement le piège de la mièvrerie, décrit-il un monde attachant et plein de surprises, parfois pas tout à fait cohérent, mais où chacun finit par trouver sa voie.

Mathias Malzieu, Une sirène à Paris, Paris, Albin Michel, 2019.

Le site des éditions Albin Michel.