lundi 24 février 2025

Dimanche noir et folle journée avec Carl Spitteler

Carl Spitteler – Ils sont à peine au pluriel, les écrivains suisses ayant obtenu le prix Nobel de littérature. Il y a eu Hermann Hesse, naturalisé, et c'était en 1946. Mais, on l'a un peu oublié, il y a aussi eu, avant lui, le Bâlois Carl Spitteler: c'était en 1919. Ce contemporain de Romain Rolland, encore un Nobel (1915) qui a vécu en Suisse, a signé en 1897 une longue nouvelle, presque un roman, intitulé "Der schwarze Sonntag von Herrlisdorf" dans sa parution en feuilleton, puis devenu dès 1898 "Conrad der Leutnant" dans sa publication en volume. Eine Darstellung von Carl Spitteler". De ce texte important du point de vue de l'histoire littéraire, les éditions Infolio ont fait paraître une nouvelle traduction en 2024, signée Patrick Vallon. 

Dans sa préface, l'auteur indique les bases de son projet littéraire, cette "Darstellung": une représentation – en le mentionnant dans le titre même de son ouvrage, l'auteur souligne l'originalité de sa démarche narrative. Pour se mettre au plus près de l'action, en effet, l'idée est de placer au centre du récit un seul personnage, à travers lequel le lecteur est invité à tout observer et tout ressentir, l'essentiel et l'accessoire, entre action et introspection approfondies. Cela impose, l'auteur l'assume, une histoire très ramassée dans le temps. Et de fait, en respectant cette brève unité de temps, le "dimanche noir" que relate "Le Lieutenant Conrad" a des airs de folle journée.

Et qui est Conrad, alors? Pas besoin d'être patient pour faire sa connaissance: très vite, l'auteur l'installe, le montre en train d'agir, laissant ainsi le lecteur l'analyser. Il laisse l'impression d'un garçon plutôt arrogant comme on peut l'être dans sa jeunesse, aimant à briller auprès du sérail de sommelières qui constituent le personnel de l'auberge du Paon, situé dans le village imaginaire de Herrlisdorf, qu'on imagine situé dans la campagne alémanique, mais pas dans le canton de Berne. Ambitieux sans complexe, Conrad a des airs de paon, oui; se voit-il patron de l'auberge? C'est l'une des lignes de tension de ce texte: il devra s'imposer face à son géniteur pour y parvenir, dans l'idée freudienne de tuer le père.

Tuer? La mort plane sur l'ensemble de l'intrigue et ce, dès les premières pages, lorsque Conrad et sa sœur Anna se demandent, et c'est culpabilisant, combien de temps il reste à vivre au père, maître de l'auberge et de terres alentours, "petit maître villageois" exemplaire de Herrlisdorf si l'on lit ce toponyme en fonction de son sens étymologique allemand. Au fil des heures qui s'écoulent, plane la menace de bagarres qui pourraient avoir lieu entre bandes rivales dans l'auberge, qui affiche pourtant une certaine prestance avec sa salle de danse: on n'est pas dans un tripot comme celui où travaille Jucunde! Et pourtant, certains personnages ne survivront pas à ce dimanche hors norme. 

Jucunde est l'une des serveuses du bistrot mal famé d'en face, qui fait le pendant avec le Paon, dont le nom va si bien au tempérament paradant de Conrad. L'auteur marque l'idée que les deux établissements ne sont pas du même monde en dessinant symboliquement une voie de chemin de fer entre eux. Mais cette séparation est poreuse... 

Ainsi Conrad est tiraillé entre deux femmes: Jucunde, femme simple qui l'aime et pourrait apparaître comme la figurante d'un destin sage. Face à elle, le lecteur découvre Cathri, venue du canton de Berne (celui de la capitale de la Suisse!), qui apparaît, le postfacier le relève, comme une Helvetia maîtresse femme, sûre d'elle et non exempte d'une certaine raideur militaire, ou "comme la justice de Berne", dit-on. On peut voir en elle l'allégorie de l'idéal du militaire: celle pour qui il devra mourir, plutôt que de trahir pour une maîtresse comme l'on pourrait trahir sa patrie pour une autre en devenant mercenaire. Cathri le confirme: cette jalousie patriotique, elle l'a faite sienne pour le couple en devenir, interdisant à Conrad le lieutenant, qui s'est déclaré à elle, de la tromper, sur un ton tranquillement intransigeant.

Reste la troisième femme du récit, Anna, la sœur de Conrad: le lecteur ne manque pas d'être surpris par la proximité quasi amoureuse qui la lie à son frère: les mots sont tendres, les gestes câlins, la complicité indéniable. Non sans que cela fasse jaser, elle a elle-même un homme en vue, un médecin, notable dans le petit monde villageois que l'auteur décrit. Un monde qui, s'il se situe dans une jeune démocratie, n'est pas encore tout à fait capable, et c'est le versant social de ce texte, de toujours gérer ses petits conflits internes par la voie la plus pacifique. Résultat, pour le lecteur: "Le Lieutenant Conrad" recèle quelques scènes de bagarres qui font penser à ce qu'on peut trouver dans les bons vieux westerns.

Et tout cela, vu et ressenti par un jeune homme de 24 ans... Le lecteur tient avec "Le Lieutenant Conrad" un ouvrage moderne, jalon sur le chemin du Nouveau Roman, quelque part entre Flaubert et ses "romans sur rien" et les phares du genre, brillants pour mettre en scène des personnages issus de l'ordinaire. Et s'il fallait mettre ce petit livre en images pour en faire un film, gageons qu'il aurait quelque parenté avec "La Femme défendue" (1997), œuvre cinématographique dans laquelle la caméra de Philippe Harel invite le lecteur à adopter, constamment, le point de vue de l'amant face à une belle jeune femme jouée par Isabelle Carré.

Carl Spitteler, Le Lieutenant Conrad, Gollion, Infolio, 2024, traduction de Patrick Vallon, postface de Peter Utz (qui a éclairé ma lecture et le compte rendu ci-dessus).

Le site des éditions Infolio.

Défi 2025 sera classique aussi.



dimanche 23 février 2025

Dimanche poétique 680: Cécile Sauvage

Je t'ai écrit au clair de lune

Je t'ai écrit au clair de lune
Sur la petite table ovale,
D'une écriture toute pâle,
Mots tremblés, à peine irisés
Et qui dessinent des baisers.
Car je veux pour toi des baisers
Muets comme l'ombre et légers
Et qu'il y ait le clair de lune
Et le bruit des branches penchées
Sur cette page détachée.

Cécile Sauvage (1883-1927). Source: Bonjour Poésie.

jeudi 20 février 2025

Alexandra Gilbert: la soupe aux gourganes, trait d'union entre l'Afghanistan et le Québec

Alexandra Gilbert – Chacun a ses raisons de voyager, et chaque voyage forme celui qui le fait. A fortiori lorsque celui-ci est long et lointain, tant en termes de géographie que de culture. Et il arrive que les branches auxquelles on se raccroche pour ne pas perdre pied soient pour le moins inattendues. Tel est le fond thématique de "Gourganes", premier roman de l'autrice québécoise Alexandra Gilbert. 

Active dans les projets de développement international, la romancière puise dans sa propre expérience la matière de ce livre. Pourquoi partir? En dessinant le portrait d'une mère très attentive, effrayée dès que sa fille ose un pas de travers, étouffante en un mot, l'auteure instaure les conditions d'une volonté de fuite, si possible dans un pays où il sera possible, pour la narratrice – une Québécoise villageoise – d'éprouver son aversion au risque. C'est avec Kadhafi et ses hélicoptères que l'appel du lointain s'est fait jour; mais c'est en Afghanistan qu'il se concrétise.

Mais fuir la prison psychologique maternelle pour l'Afghanistan, n'est-ce pas retrouver une autre forme de prison, dans un pays profondément inégalitaire pour ce qui est du genre, aux structures sociales rigides? Cette nouvelle prison prend l'image de la burqa; la narratrice évoque l'expérience de son port au quotidien, dès lorsqu'il s'agit de sortir. Elle évoque aussi les stratégies qui permettent, malgré les contraintes, d'avoir une vie sociale. Cela, que ce soit pour les Afghans ou pour les expatriés qui, toutes et tous, doivent s'adapter à un monde particulier où même un transport en taxi n'a rien d'évident.

Paru en 2017, ce roman est marqué par les possibilités que le numérique offre de rester en contact avec ceux qui sont restés au pays, et qui vont poser les questions naïves typiques de ceux qui ne sont guère partis loin de chez eux; la technique va également permettre de répondre, quitte à développer une forme de storytelling pour parler de ce qui se passe au loin. Les "gourganes", qui sont des fèves, vont créer un lien avec la vie villageoise québécoise: la narratrice reconnaîtra avec elles, dans des préparations afghanes, des plats étonnamment similaires à celles que sa mère a l'habitude de préparer. Ainsi se dessine la recréation d'un lien familial, suggérant que malgré les apparences, il y a des accointances entre le Québec et l'Afghanistan. Tiens: la recette a-t-elle voyagé?

La description de la vie d'expatriée en Afghanistan comprend bien sûr aussi les limites à la liberté d'expression, les astuces des personnes qui suivent des séminaires çà et là pour se faire un supplément de revenu, les errements de l'aide internationale qui ne va jamais au bon endroit; il sera incidemment question de drogue, mais si peu qu'on peut se demander pourquoi le pavot, plante qui donne l'opium, apparaît en couverture du livre. C'est ainsi que la romancière soigne les arrière-plans de son récit pour lui donner un caractère spécifique.

Quant au retour de la narratrice au Québec, il lui imposera une nouvelle adaptation, éclairée par l'expérience d'un premier vécu indépendant en un milieu totalement étranger: ce voyage lointain s'est doublé d'un voyage intérieur. Le regard sur un monde a priori familier, celui de l'enfance, a changé, la narratrice a mûri et sait ce qu'est l'essentiel. Au fil de "Gourganes", elle partage cet apprentissage sur un ton volontiers familier, drôle à l'occasion, où la musique du français du Québec s'exprime, authentique.

Alexandra Gilbert, Gourganes, Montréal, Stanké, 2017.

Le site des éditions Stanké.

Lu par La BibliomaniaqueLynda Massicotte.

lundi 17 février 2025

Marie-Jeanne Urech: comment trouver une frigo lorsqu'on n'a pas de repères

Marie-Jeanne Urech – Après "La Terre tremblante" et "K comme Almanach", "Leur grandeur amputée" vient conclure le triptyque littéraire que Marie-Jeanne Urech a consacré aux villes, inhumaines mais où, pourtant, l'humain vit envers et contre tout. Ce faisant, l'écrivaine suisse poursuit une œuvre toute personnelle, onirique et semblable à nulle autre, que Pierre Yves Lador, dans sa postface, cerne par l'idée d'"expressionnisme pudique".

Et qu'en est-il dans ce court roman? Celui-ci relate l'histoire d'une mère qui cherche un frigo. Simple? Voire: l'univers dystopique mis en scène rend une telle quête rien moins qu'évidente. Surtout s'il faut qu'il fonctionne, ce frigo: dès lors, il faut bien tout un roman pour relater ce qui devient une sorte d'épopée familiale.

Cette quête se déroule en effet dans une cité qui a repris ses droits d'entité organique et vivante, où les plaques de rue sont mouvantes aussi bien que les bâtiments, qu'on peut même diviser en quatre à l'occasion d'un partage d'héritage, chacun partant avec son étage. La famille qui entoure la mère qui cherche son frigo déménage elle-même souvent. 

Ainsi se dessine un monde sans repères, à l'image de celui, en pleine mutation, dans lequel le lecteur d'aujourd'hui vit actuellement. Les noms des personnages eux-mêmes, quand ils sont nommés, sont trompeurs, fluides. Ainsi, on pourrait croire le défunt carambouilleur Jean Tabard ressuscité, l'espace d'un instant, comme un personnage de Ponson du Terrail. Mais non: simplement son fils porte le même nom que lui... 

Tout au plus trouve-t-on un leitmotiv avec l'étoile polaire, présente même quand il n'y a plus de lumière en ville à la suite d'une panne de courant généralisée; devenues luminescentes, les chiures de mouches en sont l'image dégradée. Les objets eux-mêmes ont une utilité flottante, une arbalète pouvant par exemple devenir une guimbarde.

C'est qu'autour de la mère, il y a deux enfants et même, on le découvrira plus tard, un papa revenu d'un improbable Océloin. Ces enfants sont tiraillés entre le jeu, qui est leur pente naturelle, et l'impératif d'instruction requis par une mère désireuse de leur offrir quelques repères dans ce monde mouvant: une bonne instruction, et aussi un frigo qui, en fin de roman, apparaît comme un totem au milieu de la pièce à vivre. 

Alternant paragraphes narratifs compacts et dialogues purs pour créer un rythme à la fois dense et rapide, l'écriture de la romancière ne dédaigne surtout pas les néologismes, reflets d'un monde différent, alternatif. Poétiques, créés en décalage à partir des mots du français courant, ils sont utilisés à l'appui d'une réalité évoquée avec le supplément de force que leur confère leur nouveauté, leur étrangeté, mais aussi leur évidence.

Marie-Jeanne Urech, Leur grandeur amputée, Vevey, Hélice Hélas, 2025. Postface de Pierre Yves Lador.

Le site de Marie-Jeanne Urech, celui de Pierre Yves Lador, celui des éditions Hélice Hélas.

dimanche 16 février 2025

Dimanche poétique 679: Remo Fasani

Angoisse

Les étoiles tombent
en masse sur les roches,
la faucille dorée saigne.
C'est une nuit de guerre
et le vent des abîmes effeuille les arbres,
balaie la terre des tombes,
réveille les morts...
Et c'est peut-être leurs pas qu'on entend
errer dans les maisons.

Remo Fasani (1922-2011), L'éternité dans l'instant, Genève, Samizdat, 2008. Traduit de l'italien par Christian Viredaz.

jeudi 13 février 2025

Treize fois Lovecraft en Suisse romande

Collectif – Treize auteurs se sont lancé un défi: quelles pourraient être les nouvelles nées d'un Howard Philip Lovecraft d'aujourd'hui, passé par la Suisse et touché par ses paysages romands? Il en est résulté un recueil collectif publié dernièrement aux éditions Hélice Hélas, intitulé "Sous nos monts hallucinés".

La présence inspiratrice de Lovecraft prend plusieurs formes. Elle peut apparaître de manière plutôt littérale comme dans "La Phrase" de Julien Hirt, qui fait revivre un petit livre noir aux pouvoirs délétères qui pourrait être le "Necronomicon". Ce livre noir fait écho au cahier de la même couleur qui constitue la teneur de "L'abomination sous la pierre" de Jean-François Thomas, auteur par ailleurs du roman "Le Cri du lézard".

De façon générale, "Sous nos monts hallucinés" ajoute à treize reprises une solide dose d'imaginaire fantastique à quelques lieux suisses romands bien connus, à commencer par le Léman, qui prend une profondeur insoupçonnée dans "Ce qu'il y a au-dessous" de Catherine Rolland (qui a aussi signé "Les Inexistants"), qui sait par ailleurs faire évoluer des relations humaines tendues en quelques pages. Mentionnons aussi le lac des Taillères, proche de La Brévine, transformé en bourbier méphitique dans "Le Lac tombé du ciel" de Lucien Vuille – dont les illustrations en noir et blanc strict, âpres et expressives, apportent une note visuelle bienvenue au livre.

Outre les lacs, les gouffres et les profondeurs inspirent les auteurs du recueil. Il y a d'un côté les grottes connues et bien répertoriées, telles que le lac souterrain de Saint-Léonard dans "Le murmure des profondeurs" de Fabrice Pittet, qui évoque les spectres qui pourraient hanter ces lieux obscurs, sur fond de disparitions mystérieuses d'humains. 

D'autres sont occasionnelles: une crevasse sans fond dans "Echos du gour noir" de Pierre Yves Lador (auteur de "Le marcheur vertical") ou les emposieux (ou dolines) du Jura dans "La montagne vorace" de Sara Schneider. Autant de textes qui jouent avec les inquiétudes inavouées du lecteur: qu'y a-t-il au fond de la grotte, est-ce vraiment sûr?

Le motif de la folie, enfin, apparaît à plus d'une reprise dans un recueil qui, déclinées sur le mode fantastique, mettent à rude épreuve la raison des personnages mis en scène. Il y a ainsi quelque chose de frénétique, porté aussi par une forte énergie sexuelle mi-souhaitée mi-rejetée, dans "Lumière noire" de Dunia Miralles (on l'a lue dans le recueil de nouvelles fantastiques "Folmagories", entre autres) ou dans "Dans l'ombre de la folie" de Nicolas Genoud, nouvelle tendue, portée par un remarquable crescendo dans l'horreur.

Femmes maladives, monstres tels que le dahu revisité entre mythe canularesque et vecteur de folie dans "Au sommet" d'Alice Jeanneret (la plus jeune des auteures du recueil, distinguée par le PIJA en 2024), fascination pour la nuit et pour une nature riche en secrets et mystères envoûtants, humains confrontés à l'étrange: "Sous nos monts hallucinés" remet au goût du jour les figures imposées du romantisme noir. En s'ancrant dans des lieux familiers de Suisse romande, situés entre monts et gouffres, les nouvelles fantastiques qui constituent ce recueil plongent aux racines de la tradition fantastique pour créer de nouvelles légendes qui donnent le frisson, entre ambiances à l'ancienne et actualité résolue.

Collectif, Sous nos monts hallucinés, Vevey, Hélice Hélas, 2025. 

Avec des nouvelles de Mélanie Chappuis, Nicolas Genoud, Olivia Gerig, Julien Hirt, Alice Jeanneret, Pierre Yves Lador, Dunia Miralles, Stéphane Paccaud, Fabrice Pittet, Catherine Rolland, Sara Schneider, Jean-François Thomas et Lucien Vuille. Le site des éditions Hélice Hélas.

dimanche 9 février 2025

Dimanche poétique 678: Pierre Quillard

Pour une absente

Je veux m'enfermer seul avec mon souvenir, 
Immobile, oublieux des rafales d'automne 
Qui font les frondaisons se rouiller et jaunir 
Et de la mer roulant sa plainte monotone ; 
Je veux m'enfermer seul avec mon souvenir.

Le demi-jour filtrant des étoffes tendues 
Sera doux et propice à mon coeur nonchalant, 
Quand je l'évoquerai du fond des étendues, 
Et sa voix emplira d'un hymne grave et lent 
Le demi-jour filtrant des étoffes tendues.

J'aurai la vision chère devant les yeux :
Le souffle parfumé de l'ineffable Absente 
Flottera pour moi seul dans l'air silencieux 
Subtil comme une odeur de fraise dans la sente ; 
J'aurai la vision chère devant les yeux.

Et je dirai tout bas ma tendresse latente ; 
Ô coeur lâche, tremblant et révolté, je veux 
Que ton intime amour se révèle et la tente :
Tu te résigneras à l'effroi des aveux 
Et je dirai tout bas ma tendresse latente.

Pierre Quillard (1864-19192). Source: Bonjour Poésie.

samedi 8 février 2025

Western à la mode Damned

James Cainno Frohtas – Le western rétro-futuriste, vous connaissez? Dans le contexte de l'Ouest américain, le genre mêle archaïsmes assumés et accessoires électroniques dans un anachronisme joyeusement assumé. C'est de ce genre que relève la dernière livraison de la série de petits romans pulp incorrects "Damned": Ronny Barre se barre" de James Cainno Frohtas.

Ce titre est dans la droite ligne de la série, qui vit actuellement sa troisième saison: décomplexée, distrayante, sexy sans filtre et d'un style "mauvais genre" assumé qui n'exclut pas forcément la réflexion. On y retrouve aussi l'accent romand des traductions, qui suggèrent que James Cainno Frohtas est le pseudonyme d'un auteur romand plus ou moins chevronné, développant par ailleurs une œuvre d'une toute autre tonalité. Enfin, bien sûr, on reconnaît ces livres à leur couverture inénarrable, invariablement signée macbe.

Jetons-y donc un œil: Ronny Barre est esclave dans un ranch de l'Ouest, tenu par Don Erwetter, un maître impitoyable adepte des châtiments corporels. Envoyé dans une ferme voisine pour aller chercher trois porcelets, il tombe sur un homme moribond qui lui lègue absolument tout ce qu'il a avant de rendre son dernier souffle. Nanti d'un arsenal électronique qui inclut un cheval numérique (un "chevbot"), Ronny Barre voit de nouvelles perspectives s'ouvrir dans sa vie. 

Les frontières entre le numérique et l'humain sont floues dans "Ronny barre se barre", à telle enseigne que le lecteur peut s'y tromper (et l'auteur, créer un retournement de situation à bon compte...). Il en résulte quelques situations cocasses, liées à la recherche du mot de passe des brimborions hérités ou à la manière de recharger le chevbot. Cela dit, les codes du western sont respectés: nous avons bel et bien un saloon avec son barman et sa fille de confort, et même un shérif carriériste. Et sans divulgâcher à l'excès, qu'on sache que les méchants seront punis à la fin.

Il arrive à plus d'une reprise que le lecteur de "Ronny Barre se barre" sourie face aux jeux de mots potaches qui apparaissent çà et là au fil des pages, notamment pour ce qui concerne les noms des personnages, d'une façon classique mais qui fait toujours son petit effet. Au final, voilà un bon petit livre pour passer une soirée de lecture agréable, ou alors pour se distraire le temps d'un trajet en train. Cela aussi, c'est un peu l'idée des "Damned".

James Cainno Frohtas, Ronny Barre se barre, Lausanne, Nouvelles Editions Humus, traduit de l'américain par Petzi Lajambe.

Le site des nouvelles éditions Humus.

La véritable couverture de ce livre sera publiée bientôt.

vendredi 7 février 2025

En lointaine Sibérie, un printemps avec les Bouriates

Marc de Gouvenain – Lointaine Sibérie! La nature y règne en maîtresse, on s'y perd à moins de savoir y faire. C'est ce monde que l'écrivain Marc de Gouvenain a exploré en 1990 à la faveur de la relative ouverture de l'URSS sous Gorbatchev – on parlait alors de "pérestroïka". Il en est résulté un court récit de voyage: "Un printemps en Sibérie". 

C'est dans la région d'Orlik, où vivent les Bouriates, que l'auteur emmène son lectorat, à dos de cheval puisque ce véhicule est resté indispensable là-bas. S'intégrant aux populations locales en s'appuyant sur des compétences de baroudeur transférables moyennant quelques ajustements, l'auteur développe avec elles un contact approfondi, amical même. Quitte à ce qu'on se parle avec les mains...

Le lecteur se souvient ainsi de quelques noms de personnes vivant dans cette URSS lointaine, difficile d'accès, proche de la frontière mongole qui leur sert aussi de référence. L'auteur, lui, repense à plus d'une reprise au film "Dersou Ouzala" d'Akira Kurosawa, et confronte l'image qu'il a de la région avec sa réalité. 

On le verra ainsi repêcher un troupeau de vaches égaré, réviser et éclairer un vocabulaire personnel parfois marqué par des influences extérieures, occidentales ou nées de voyages précédents. Et goûter, bien sûr, aux spécialités locales d'un peuple plutôt viandard. Autant d'occasions de repenser sa vision du monde, quitte à regretter de ne pas avoir toujours choisi les bons bagages à emporter.  Mais si loin qu'il soit parti, l'auteur sera interpellé sur la langue française au gré d'une rencontre, et finira par se demander s'il n'utilise pas un peu trop la conjonction de coordination "et". Ainsi le voyage transforme-t-il l'écrivain...

Il sera aussi question, ne serait-ce que pour l'avoir dit, du goulag, que l'auteur n'aura pas approché mais dont il connaît l'existence et le caractère délétère: la phrase "Oui, je reviens vivant de Sibérie" est présentée ainsi par l'auteur comme une forme d'humour noir, compte tenu de ceux qui ont laissé la vie dans quelque camp de travail à l'est de l'Oural.

On aurait aimé que l'auteur porte autant d'attention aux citadins rencontrés au fil du voyage, à Moscou et ailleurs. C'est sans filtre qu'il évoque la tristesse des gens de Moscou, ceux qui font la file pour manger ou pour avoir quelque bien de première nécessité, ou le taxi ivre qui le véhicule dans la capitale russe. Il y aurait eu quelque chose à chercher derrière ces images peu amènes, et l'auteur l'a manqué. Il l'assume, du reste: il se trouve plus à l'aise dans les contrées sauvages de ce monde que dans les espaces urbains bien policés.

Décrivant avec un certain lyrisme le monde dans lequel il a choisi de passer quelques mois, l'auteur le donne aussi à voir à l'aide de dessins qui saisissent les choses avec justesse et rapidité: un paysage, la fenêtre d'une isba, des arbres ou des personnes vues – autant d'éléments du monde que personne d'autre que l'écrivain ne verra, probablement. Les pages les plus riches de "Un printemps en Sibérie" sont ainsi celles où, tantôt poète, tantôt descriptif, l'auteur donne à découvrir un monde des plus lointains, rare et préservé.

Marc de Gouvenain, Un printemps en Sibérie, Arles, Actes Sud, 1991/Babel, 2008.

Le site des éditions Actes Sud.

mercredi 5 février 2025

"On écrit vraiment pour ne pas mourir": au sujet de Corinna Bille

Gilberte Favre – Compagne de route de l'écrivaine suisse Corinna Bille, Gilberte Favre apparaît comme une personnalité des plus autorisées pour évoquer au plus près la vie de l'auteure de "Théoda". Les passionnés l'auront lue dans le collectif "Cippe à Corinna Bille", où elle évoque la fortune de l'œuvre de l'auteure valaisanne au Liban. Mais Gilberte Favre a aussi consacré un livre biographique entier à Corinna Bille. Son titre? "Corinna Bille, le vrai conte de sa vie".

Des racines familiales jusqu'à sa mort, la relation du parcours de Corinna Bille apparaît des plus classiques: on suit l'écrivaine valaisanne d'un bout à l'autre de sa vie, et au-delà. A ce récit classique, la biographe confère ce petit plus qui résulte d'une fréquentation amicale de son sujet: la description d'un caractère, d'une musique de vie. 

A lire Gilberte Favre, en effet, le lecteur perçoit de Corinna Bille, Stéphanie de son nom de baptême, Fifon comme la surnommaient ses proches, le portrait d'une écrivaine foncièrement joyeuse, déterminée à suivre jusqu'au bout une vocation née, comme une exigence vitale, à la lecture du roman "Manhattan Transfer" de John Dos Passos. Chez les Bille, la vie apparaît joyeuse, peut-être aussi parce qu'aisée: le Paradou, demeure familiale, a des airs de château.

La vie et l'œuvre ne font qu'une chez Corinna Bille, qui écrivait notoirement à flux continus ("Pourvu qu'une histoire ne me vienne pas en ce moment!", se disait-elle lorsqu'elle était occupée à des tâches domestiques), poursuivant ses idées dès lors qu'elles se faisaient jour, ne serait-ce que pour une nouvelle. Ainsi, la biographe retrace en parallèle la vie de Corinna Bille, la genèse et la publicité de ses écrits, des écrits où, par la force des choses, les inédits s'accumulent. 

Elle rappelle aussi que la percée est venue fort tard, malgré un parcours ponctué de succès notables tels que son premier roman "Théoda" ou des publications parfois confidentielles, publiées sous forme de cadeau d'entreprise ou dans des revues, çà et là, occasionnellement destinées à l'enfance. C'est l'occasion d'évoquer les années de galère, vécues avec son mari, ami et allié littéraire: Maurice Chappaz – second mari, soit dit en passant, après l'acteur français Vital Geymond. Il faudra l'impulsion d'un Bertil Galland, éditeur romand qui a compté, pour qu'enfin, on la considère à Paris, jusque chez Gallimard.

Il y a aussi à dire au sujet des voyages de Corinna Bille, en Afrique pour des raisons familiales comme en Russie, par fascination: un peu plus d'un mois avant son décès d'un cancer, l'auteure des "Invités de Moscou" hantait encore le Transsibérien. 

Nourri de photos rares, évocatrices de la vie personnelle de Corinna Bille, "Corinna Bille, le vrai conte de sa vie" relate d'une manière à la fois riche et synthétique ce que fut l'une des toutes grandes écrivaines suisses d'expression française. Cela, sans oublier la fortune de son œuvre, dont certains titres sont régulièrement réédités depuis son décès. C'est mérité, foi de lecteur: leur caractère intemporel, à la fois universel et ancré dans un terroir unique que l'auteure connaît intimement, y est sans doute pour quelques chose.

Gilberte Favre, Corinna Bille, le vrai conte de sa vie, Lausanne, Editions 24 Heures, 1981/Vevey, L'Aire Bleue, 2012.

Le site des éditions de l'Aire.

dimanche 2 février 2025

Dimanche poétique 677: Marceline Desbordes-Valmore

Point d'adieu

Jeunesse, adieu ! Car j'ai beau faire,
J'ai beau t'étreindre et te presser,
J'ai beau gémir et t'embrasser,
Nous fuyons en pays contraire.

Ton souffle tiède est si charmant !
On est si beau sous ta couronne !
Tiens ! Ce baiser que je te donne,
Laisse-le durer un moment.

Ce long baiser, douce chérie,
Si c'est notre adieu sans retour,
Ne le romps pas jusqu'au détour
De cette haie encor fleurie !

Si j'ai mal porté tes couleurs,
Ce n'est pas ma faute, ô jeunesse !
Le vent glacé de la tristesse
Hâte bien la chute des fleurs !

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859). Source: Bonjour Poésie.

samedi 1 février 2025

Le pied d'Eric Neuhoff, ou la vie comme une marche en avant

Eric Neuhoff – Né en 1956, l'écrivain Eric Neuhoff offre à son lectorat un ouvrage pleinement personnel, "Pentothal". C'est avec une immense sincérité qu'il y relate, humblement mais parfois critique, ses passages à l'hôpital, en particulier celui qui, d'une certaine manière, a mis fin à l'insouciance de sa jeunesse en 1978. Une sortie de route, et voilà l'auteur, qui se raconte, confiné dans les cliniques pour plus d'un an. Démoli, son pied gauche devient dès lors un personnage de roman.

Le lecteur saura tout de ces nombreux mois de remise sur pied, de l'accident de voiture survenu sur la Costa Brava jusqu'aux premiers pas qui apparaissent comme un combat de chaque foulée. L'auteur se livre en effet à un exercice de mémoire approfondi, recréant page après page, avec exactitude, ce qu'il a pu ressentir: envie de mourir, humiliation diffuse face aux soins, etc. Loin de toute fausse pudeur, l'auteur choisit de tout dire et de mettre ainsi son corps sur la table, offert au lecteur avec une vertigineuse franchise.

L'écrivain situe l'accident de voiture dans son propre parcours de vie et le considère comme un point final à une jeunesse marquée par des excès auxquels une sorte de justice immanente semble avoir mis fin pour l'auteur. Un avertissement de l'au-delà? Peut-être, puisque Olivier, chauffeur de la Peugeot 204 dans laquelle roulait l'écrivain, n'a pas survécu à l'accident. La place du mort n'était pas celle qu'on croit... mais le défunt Olivier reste dans l'esprit du narrateur, éternellement jeune.

Cet accident survenu à tombeau ouvert apparaît comme typique d'une époque: celle où Françoise Sagan aimait la vitesse, et où l'on conserve la mémoire de James Dean, accidenté célèbre. L'écrivain se souvient aussi, de temps à autre au fil des pages, d'autres auteurs ayant eu maille à partir avec la conduite automobile, à commencer par Albert Camus. Et avec le romancier, le lecteur se souvient de ces Hussards qui, eux aussi, aimaient les belles bagnoles qui vont vite.

C'est que le narrateur, couché à l'hôpital et laissé à la merci d'un personnel hospitalier dont il dessine un portrait doux-amer, a le temps de gamberger. Le lecteur se retrouve dès lors avec la narration généreuse, foisonnante même, de ce qu'a été le Paris culturel des années 1978. Les phrases sont dès lors courtes, les noms sont innombrables et pourront rappeler à chaque lecteur de sacrés souvenirs. 

On trouve là-dedans Pierre Drieu La Rochelle, sujet de mémoire choisi sans conviction par Eric Neuhoff, mais aussi des personnages qu'il a côtoyés et qu'il reverra... ou pas. Plus tard, le lecteur retrouve Geneviève Dormann, Marguerite Yourcenar et bien d'autres. Il y aura aussi – pensons à "Orange mécanique" ou à "Grease" – les films manqués en raison de l'hospitalisation de l'auteur, et dont il devra se passer, et ceux qu'il a vus et dont il a fait son miel. Le choix d'évoquer l'histoire du cinéma comme celle de la littérature n'a rien d'un hasard: c'est dans ces domaines qu'en tant que journaliste, le narrateur s'est illustré tout au long de sa vie.

Cette vie prendra la forme d'une marche en avant, foulée après foulée, quitte à en manquer une parfois (candidat à l'Académie française, il n'a pas été élu – c'était en 2023), ou à retrouver l'hôpital pour une question de genou esquinté en 2022, qui résonne avec la cheville démolie en 1978. Revenant sur son propre parcours au fil de "Pentothal", l'écrivain s'observe avec acuité et relate sur un ton familier qui, entre résignation et coups de gueule, assume l'autodérision amère ou sarcastique le drame qui a fondé son parcours dans le monde des lettres. Et ça sonne vrai: après tout, le Pentothal éponyme, utilisé pour les anesthésie, n'est rien d'autre, par ailleurs, qu'un "sérum de vérité"...

Eric Neuhoff, Pentothal, Paris, Albin Michel, 2025.

Le site des éditions Albin Michel.

Lu par Gilles Pudlowski.