mardi 7 avril 2026

Une journaliste face aux banquiers genevois

Philippe Krauthammer – C'est au moment où le Troisième Reich s'achève que l'histoire de "Enquête Baumann" débute et prend racine. Le premier roman de l'écrivain genevois Philippe Krauthammer s'ouvre en effet sur le transfert suspect de valeurs et de documents en Suisse. Quelqu'un saura les faire fructifier... et bien plus tard, des journalistes vont s'y intéresser, à commencer par la tenace Charlotte Vasiliev, candidate recalée au prix Albert Londres. Un Tintin moderne, au féminin? On peut y penser, d'autant plus que l'exergue de ce roman est empruntée à Hergé.

Ce monde de la presse, l'écrivain le dépeint avec une acuité indéniable: une fois exposée la théorie de la liberté de presse, il y a la pratique. En s'intéressant aux papiers énigmatiques que Charlotte Vasiliev reçoit un beau jour, elle met le doigt dans un engrenage aux multiples ramifications. Mener l'enquête, c'est en effet souvent toucher à des susceptibilités et à des ordres bien en place. On y pense par exemple lorsque l'on découvre que le rédacteur en chef est ami avec l'une des personnes impliquées: un banquier qui finance un journal qui, comme tous, et surtout aujourd'hui, recherche désespérément des fonds – on pense ici à l'étude "L'argent de la presse suisse" d'Alain Clavien. Autre élément: lorsqu'un journaliste est sur un gros coup, ses collègues sont-ils vraiment des soutiens? 

Au fil des pages, l'auteur donne à voir le développement d'une enquête journalistique, jusqu'à sa publication. Belle relation des méandres du métier! L'article est régulièrement mis à l'épreuve des relectures par la rédaction en chef, à la recherche de la moindre faille: un simple faisceau d'indices ne suffit pas à se mettre à l'abri d'une plainte pour diffamation. Et en l'espèce, il y a du lourd: Charlotte Vasiliev tente de démontrer qu'une banque privée genevoise a vu le jour en se finançant sur de l'or nazi. Incidemment, elle se retrouve aussi sur la piste d'un mystérieux "journal intime d'Hitler", qui rappelle ses "Carnets", un faux notoire. L'auteur va jusqu'à décrire ces écrits chimériques, suggérant que la calligraphie de son auteur penche à droite mais qu'il dessine bien – des mots d'enfants dont la maîtresse exige qu'ils écrivent droit, mais ça suffit pour un serment secret propre à tendre l'intrigue d'un roman.

Enfin, l'écrivain rend justice à la Genève internationale, où se noue l'intrigue de "Enquête Baumann", en donnant à ses personnages des noms qui semblent venus de partout: un peu de couleur slave pour Charlotte Vasiliev, mais aussi française, italienne, voire juive. Ce roman est du reste branché sur le monde, puisqu'il lorgne du côté de la société écran Octogon, au Liechtenstein, cheville ouvrière de plus d'un financement fondé sur l'or nazi (son fondateur, le marchand d'armes suisse Rudolf Ruscheweyh, apparaît comme personnage de ce roman), comme de la Spiegelgasse à Zurich, berceau du dadaïsme, où sommeille un cadavre.

"Enquête Baumann" est un roman richement documenté dont les aspects historiques gardent leur actualité – à travers la personne de Rudolf Ruscheweyh, c'est l'entreprise Oerlikon-Bührle que l'auteur questionne de loin, sans la citer. Quant à l'enquête proprement dite, elle s'avère captivante, portée qu'elle est par une écriture qui privilégie l'efficacité et se décline en chapitres courts qu'on adore dévorer. 

Philippe Krauthammer, Enquête Baumann, Genève, Cousu Mouche, 2026.

Le site des éditions Cousu Mouche.

6 commentaires:

  1. Ce roman a l'air captivant en effet. Le titre m'a d'abord fait penser qu'il s'agissait d'une véritable enquête journalistique (mais cela en est une quand même).

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour Alexandra! En effet, c'est une enquête journalistique qui se déroule sous les yeux du lecteur. Ce qui présente aussi ses dangers pour les personnages impliqués...

      Supprimer
  2. Il semble aussi intéressant pour son fond que pour sa forme..

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour Ingrid! Oui, c'est un premier roman très réussi!

      Supprimer
  3. Bonjour,
    Merci beaucoup pour cette lecture attentive et généreuse d’Enquête Baumann. En dehors de ma famille, de mes amis et de mon éditeur, vous êtes le ou la première inconnu/e à me faire un retour. Ça compte !

    Oui, l’héroïne est bien une sorte de Tintin au féminin. Il y a plusieurs raisons à cela : tous deux sont reporters, l’humour et l’aventure occupent une place importante, et l’exergue empruntée à Hergé allait évidemment dans ce sens.

    Mais la raison principale — du moins pour moi — tient au fait que Tintin comme Charlotte sont des personnages assez transparents, ou “diaphanes”, comme me le disait un ami. Que sait-on vraiment de Tintin en dehors de quelques traits fondamentaux : sa combativité, sa recherche de la vérité, son sens de l’amitié, ses peurs, ses colères, ses étonnements ? Presque rien. Tintin est avant tout celui par qui l’aventure advient.

    Il en va un peu de même pour Charlotte, dont on ne sait finalement presque rien en dehors de l’enquête qu’elle est en train de vivre et que nous découvrons en même temps qu’elle.

    J’ai aussi voulu rendre hommage à Genève — et plus largement à la Suisse — que je vois comme un exemple assez extraordinaire de coexistence entre différentes cultures, langues et sensibilités.
    Merci encore d’avoir pris le temps de lire et d’écrire ce texte. Vos remarques m’ont fait très plaisir.

    Bien à vous,
    Philippe K.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour Philippe! Je vous remercie infiniment de votre commentaire et des précisions qu'il recèle. Je tiens à vous remercier encore pour les heures de lecture que "Enquête Baumann" m'a fait passer. Bonne fin de semaine à vous!

      Supprimer

Allez-y, lâchez-vous!