jeudi 7 mars 2024

Morts sur le lac

Gilles de Montmollin – C'est sur les eaux du lac de Neuchâtel que l'écrivain Gilles de Montmollin embarque son lectorat pour son nouveau roman noir, "Le lac était noir" – un titre qui aurait pu suggérer, soit dit en passant, une équipée du côté du Lac Noir, en plein canton de Fribourg. Mais voilà: tout se passe au large d'Yverdon-les-Bains, sur trois cantons quand même: Neuchâtel bien sûr, mais aussi Vaud.

C'est pourtant un Français, Romain, qui, en sa qualité de narrateur, constitue le moteur de l'intrigue. Invité par un collègue d'études, Enzo, à passer le voir à Yverdon, il prend le volant... et voilà: Enzo a disparu et la mère de celui-ci le met au courant de quelques éléments troubles à ce sujet, en particulier la disparition, sur le lac de Neuchâtel, du bateau sur lequel il naviguait avec d'autres gens. Il n'en faut pas plus pour que cet archéologue de métier se mue en enquêteur d'occasion. Il trouvera dans sa démarche une alliée de choix: la sportive Clarisse. 

Voilà un tandem intéressant à observer, toujours à deux doigts de basculer dans le couple formellement identifié: en matière d'écologie, la vingtenaire Clarisse fait montre d'une remarquable intransigeance et semble bien connaître et pratiquer son évangile selon Sainte Greta. Cela, quitte à ce qu'elle paraisse un peu rigide aux yeux du lectorat, surtout face à un Romain qui, sa voix de narrateur comme son action en témoignent, prend la vie d'une façon plus décontractée.

C'est du reste un personnage qui apprend vite, ce Romain: pour un ressortissant du Midi, il se sent assez rapidement à l'aise avec les toponymes des rivages du lac de Neuchâtel. De même, le lecteur a l'impression que ce personnage a prestement intégré la terminologie spécifique à la navigation à voile – un motif littéraire que l'auteur affectionne particulièrement, son œuvre en témoigne. Une fois de plus, les amateurs de coups de feu sur l'eau seront servis!

En écho à la navigation et à ses frissons, l'automobile apparaît comme un élément incontournable de l'intrigue, avec au moins une course-poursuite déterminante relatée avec toute la tension requise en fin de roman. Réaliste s'il en est, l'écrivain décrit avec précision les forces et les faiblesses des véhicules décrits, du SUV surpuissant décrit comme un monstre à la vieille Peugeot à peine maquillée mais qui fait le job.

Quelques idées passent dans ce roman. Outre le message écologique, éventuellement mêlé de politique (une conseillère municipale yverdonnoise peu appréciée des promoteurs immobiliers fait partie des cadavres), l'auteur amène une réflexion rare sur l'éthique des archéologues, qui doivent s'interdire, au nom de la science, de s'approprier les trésors qu'ils auraient découverts, en particulier à de basses fins de lucre. Ce sera une piste de l'enquête informelle menée par Clarisse et Romain, entourés par des alliés pas toujours sûrs.

Enfin, si "Le lac était noir" captive, c'est aussi parce qu'il fait intervenir des personnages à la psychologie finement observée: pour certains d'entre eux en tout cas, tout les coups semblent permis. Mais lequel va donner la mort? Ces personnages, on les voit travaillés par l'obsession de laisser à l'écart une police jugée fouineuse et peu compétente, mais aussi, pour certains, par un esprit de revanche qui aura, peut-être, le dernier mot. Et comme l'humain n'est pas fait de bois, l'auteur réussit à installer quelques atmosphères troubles à base de sentiments mêlés d'attirance et de soupçons, instillées par le regard (très) masculin de Romain.

Gilles de Montmollin, Le lac était noir, Lausanne, BSN Press/Genève, Okama, 2024.

Le site de Gilles de Montmollin, celui des éditions BSN Press, celui des éditions Okama.

2 commentaires:

  1. Effectivement ça semble bien noir mais on a l’impression même si c’est en extérieur d’un huis clos un peu sordide.

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    1. Bonjour Thaïs, merci pour ton message! En effet, c'est un roman bien noir qui explore, presque sans que la police n'intervienne, les facettes sombres de l'âme humaine – et précisément de jeunes gens qu'on aurait crus sans histoire.
      Bon dimanche et bonnes lectures à toi!

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