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vendredi 24 avril 2026

Chroniques dans les nuages: leur cité a des ailes...

Bénédicte Gandois – Le Village dans les nuages est-il vraiment un aimable paradis télévisuel, comme celui où vivent les Paltok, les Tirok et les autres? Pas pour l'écrivaine Bénédicte Gandois, qui imagine, au vingt-quatrième siècle de notre ère, la cité de L., qui plane dans des nuages solidifiés errant au gré des vents au-dessus de la surface terrestre. "La Cité de L." est un roman dystopique peuplé d'une jeunesse avide de liberté, qui prend peu à peu conscience d'être piégée dans une sorte de bulle.

Mettant au cœur de son intrigue le personnage de Paul, adolescent de dix-sept ans, la romancière dessine au fil des pages des thématiques typiques, classiques, de cette période de la vie. Le besoin d'appartenance s'exprime par exemple par les jeux d'amitiés et de rivalités entre groupes d'amis, constitués parfois en fonction du prestige supposé des parents. Yennaël et sa cousine Païssa apparaissent ainsi comme des pestes avec lesquelles il ne paraît pas possible de s'associer. Côté appartenance aussi, un groupe énigmatique, les Pyrrhéniens, suscite toutes les attentions des jeunes personnages créés par la romancière. En seraient-ils, sans le savoir? Et Mademoiselle R., leur enseignante, férue de poésie?

Le motif de l'envie de liberté, exacerbé à cet âge où toute contrainte peut être vécue comme injuste, est omniprésent dans les pages de "La Cité de L.". L'intrigue les amène à un vaisseau qui pourrait les ramener sur terre, un peu plus bas, certes. Mais c'est du côté symbolique que cet aspect est traité de manière particulièrement intéressante et riche. Ainsi, il n'est pas innocent de placer dans la bande un jeune garçon nommé Ulysse. Quant à la mer, depuis Baudelaire et son "Homme libre, toujours tu chériras la mer", il fait partie de l'imaginaire francophone de la liberté. Un imaginaire brimé pour les personnages de L.: par la force des choses, cette cité n'a pas de mer. Celle-ci n'est connue qu'au travers d'un enseignement scolaire inadapté, que l'auteure égratigne au passage en interrogeant, par ricochet, l'utilité de certains savoirs enseignés aujourd'hui et ici, et de la lecture de livres interdits. Un précis de navigation, par exemple...

Ces aspirations font contraste avec le monde imaginé par la romancière sous le nom de L.: cette cité flottante, créée d'abord pour de riches originaux, puis colonisée par des populations interlopes et qui a fini par perdre de vue la ville de Lausanne qui l'a créée par le biais de son Ecole polytechnique fédérale, fait l'objet d'un contrôle permanent qui contraint chacun de ses habitants: il ne faudrait pas que le fléau de la guerre revienne là-haut. Les citoyens sont donc contrôlés, et c'est pour leur bien: voilà un bel exemple d'État totalitaire fondé sur des raisons présentées comme bonnes. Symbole toujours: cette contrainte est figurée par l'anneau bleu, beau bijou et beau mouchard à la fois, que portent tous les citoyens de L.

Développé d'une manière accessible à un lectorat jeune qui se reconnaîtra dans la bande de Paul, "La Cité de L." est donc le roman de l'aspiration de tout un chacun à davantage de liberté, pour devenir une meilleure version de soi-même si possible – et de manière générale la réalisation d'un destin malgré tout singulier: chaque jeune personnage se sent unique, et parfois incompris à ce titre. Et aux thématiques mentionnées plus haut se développe enfin, et c'est un vecteur ultime de force et de soutien réciproques pour les personnages concernés, la thématique de l'amour. "La Cité de L." se présente ainsi comme un concentré de jeunesse et d'idéaux, présentés comme des objectifs pour lesquels il paraît sensé de s'investir et de "redescendre sur Terre" pour mettre les pieds dans la glèbe du monde réel. Promesse tenue, promesse trahie? La fin du roman reste ouverte.

Bénédicte Gandois, La Cité de L., Cossonay, La Maison rose, 2026.

Le site de Bénédicte Gandois, celui des éditions La Maison rose. Source de la photo de l'autrice: Association vaudoise des écrivains.

lundi 20 avril 2026

Barbara Polla à l'écoute de Brigitte Lahaie

POLLA

Barbara Polla – La collection "Verum Factum" des éditions BSN Press se consacre aux témoignages de vie remarquables, rédigés sous la forme ramassée de petits livres d'un peu moins de cent pages. Le dernier de ces opus est certes signé Barbara Polla; mais c'est pour mieux mettre en vedette Brigitte Lahaie, actrice spécialisée devenue animatrice de radio. Une troisième voix vient s'adjoindre aux deux premières: celle de l'éditeur, Giuseppe Merrone, ponctuelle et distanciée. Cela donne "Brigitte Lahaie à l'écoute du monde".

Le rapprochement entre Brigitte Lahaie et Barbara Polla peut apparaître évident aux auditeurs de l'émission que Brigitte Lahaie anime sur Sud Radio: Barbara Polla y est régulièrement invitée comme intervenante externe spécialisée. Pourtant, rien ne rapproche les parcours de ces deux femmes, et Brigitte Lahaie ne manque pas de le relever. Pourtant, le duo fonctionne, chacune amenant ses éléments dans les dialogues avec les auditeurs de l'émission: le principe veut en effet que toute personne se sentant concernée par des questions liées au sexe, aux sentiments ou à la vie de couple peut appeler l'animatrice en direct. 

Brigitte Lahaie assume pleinement son passé dans "Brigitte Lahaie à l'écoute du monde". Aucune révélation croustillante à attendre, cependant: si elle l'évoque, c'est surtout pour dire comment il a fait d'elle ce qu'elle est devenue, en lui révélant certains traits de caractère qui vont nourrir son activité radiophonique. Elle en donne quelques ficelles: l'écoute active sans juger, une vision du monde nourrie par une certaine vision de la psychologie voire de la transcendance (Brigitte Lahaie est une lectrice de Carl Gustav Jung, entre autres – elle se trouve en résonance avec l'idée d'érotisme existentiel chère à Barbara Polla). Cela, sans pour autant tomber dans la complaisance: Brigitte Lahaie, si empathique qu'elle puisse être, invite chacune et chacun à dépasser le cas échéant son statut de victime. 

Au-delà d'une Brigitte Lahaie qu'on imagine scandaleuse (un tempérament qu'elle assume, qui fait le titre d'un de ses livres: "Moi, la scandaleuse"), qui aime provoquer, le lecteur de "Brigitte Lahaie à l'écoute du monde", témoignage dense, découvre une facette nouvelle de l'actrice devenue femme de radio passionnée par l'humain: celle d'une femme qui mène le métier d'animatrice radio avec la passion et le souci de bien faire, dans un esprit d'écoute active à la manière d'une Luce Irigaray. Avec amour, donc.

Barbara Polla, Brigitte Lahaie à l'écoute du monde, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026. Préface de Giuseppe Merrone, avant-propos de Brigitte Lahaie.

Le site des éditions BSN Press, le blog de Barbara Polla; Brigitte Lahaie sur Sud Radio.


dimanche 19 avril 2026

Dimanche poétique 738: Albert Mérat

Au cabaret

Les reîtres à panache et les mauvais garçons,
Dont le rire tintait aux vitres des auberges,
Aimaient le vin nouveau pour tremper leurs flamberges.
Ils avaient bonne mine et hautaines façons.

Sur les verres tremblant au fracas des chansons,
Les chandelles coulaient, jaunes comme des cierges ;
Et, hautes en couleurs, moins prudes que des vierges,
Les ribaudes servaient aux hommes d'échansons.

Où sont les cheveux plats, les bottes éculées
Des truands et des clercs en grandes attablées,
Qui ne ménageaient pas leur soif jusqu'au matin ;

Et, jurant par l'enfer ou bien par Notre-Dame,
Relevaient leurs propos d'épices en latin,
Près de l'âtre où le feu montait en longue flamme ?

Albert Mérat (1840-1909), Les souvenirs, 1872. Source: Poésie française.

vendredi 17 avril 2026

Innovation: des idées sans pétrole?

Le Postillon – Le journal trimestriel "Le Postillon" est une source d'informations critiques sur ce qui se passe à Grenoble et dans les environs. Développant un esprit résolument décroissant, il privilégie la lecture sur papier et déconseille aux intéressés d'aller sur son site Internet. Et pour bien rappeler que ses articles ont une valeur même après leur publication, l'éditeur de ce journal a fait paraître en 2025 "La noix connectée", compilation illustrée d'articles parus sous ce titre de rubrique. Une constante? Evoquer les innovations numériques les plus inutiles voire nuisibles développées du côté de Grenoble. On veut des noms? Il y en aura.

Tout peut en effet s'intégrer à l'idée de l'internet des objets, tout peut devenir connecté, même les noix, au sens littéral: une appli permet par exemple d'évaluer une récolte à partir d'un survol de plantations de noyers. Le lecteur découvrira aussi une appli connectée pour les chevaux (pour s'assurer qu'ils ne manquent de rien), voire – mais c'est un canular – une patate connectée, présentée avec succès à Las Vegas. La traversée du temps du covid-19 a généré son lot d'idées, et l'auteur des papiers en souligne avec gourmandise le côté "flic". On ne pense pas sans sourire, enfin, à ce projet de micro-laiterie qui ne peut qu'évoquer la débâcle du "Juicero". De manière générale, ces articles prêtent à sourire: à chaque fois, la conclusion est que l'humain fera tout aussi bien que la machine. Et là, pour redevenir sérieux face à ce qui pourrait n'être qu'anecdotes, on pourrait citer Coluche: "Rigolez pas, c'est avec votre argent!"

Le recueil d'articles "La Noix connectée" est en effet complété par quatre articles de fond qui évoquent la générosité financière des pouvoirs publics face aux start-up, une générosité dont les acteurs du monde de l'innovation savent faire usage à leur bénéfice. Certains articles dénoncent la manière dont l'un ou l'autre start-upper monte son projet d'entreprise de façon à payer le moins possible d'impôts possible: pour le développement, la France serait selon les journalistes du "Postillon" un paradis fiscal. Pour la production, il faut en trouver un autre – Singapour par exemple. Pour faire bon poids, enfin, Eric Piolle, désormais ancien maire de Grenoble (déjà observé dans "Le vide à moitié vert", du même auteur), apparaît aussi dans ces pages, critiques d'un supposé "modèle grenoblois" en matière d'innovation, promptes aussi à égratigner une presse économique (ou pas, le "Dauphiné libéré", surnommé "Le Daubé" dans "La noix connectée", n'est pas épargné) jugée trop complaisante.

Même plusieurs années après leur parution (les premiers remontent à 2017), lire ces articles bien documentés et portés par un ton sarcastique est certes un délice; mais pourquoi s'y intéresser alors qu'on n'est pas forcément du cru? Sans doute parce que l'impression diffuse persiste que partout dans le monde globalisé de l'innovation, il y a beaucoup de déchet (difficilement acceptable quand on connaît l'empreinte écologique du numérique) et qu'on s'y intéresse trop peu, alors qu'il en va de l'efficience même de la démarche: innover, mais à quel prix, a fortiori si c'est le contribuable qui finance et qu'il y a un impact écologique? Vaut-il mieux renoncer? De telles idées apparaissent aussi dans "Les nouveaux cobayes" de Dan Lyons, qui évoque aussi la radicalité du modèle de la start-up, uniquement conçu pour faire de l'argent et dont seuls bénéficieront un cercle étroit de "sérial entrepreneurs". 

Le Postillon, La noix connectée, Fontaine, Le Postillon, 2025.

Le site du Postillon. 

mercredi 15 avril 2026

L'axolotl est l'avenir de l'homme...

Jean-Marie Shelley – ... si l'on en croit "La créature de la base nautique" de Jean-Marie Shelley, trente et unième livraison de la série de petits romans "Damned", traduite pour une fois par l'auteur lui-même. Peu de technique, un peu de science: il n'en faut pas moins pour construire un roman de science-fiction qui, sans se prendre au sérieux, interroge les bidouillages que la Silicon Valley rêve de s'autoriser pour faire accéder l'humain à l'immortalité.

Cet ouvrage déroule en parallèle deux points de vue: celui de Nick, artiste dépressif, et celui de Sivra Sivramatrapassam, chercheur de talent piégé dans une start-up californienne en quête d'immortalité. Lequel prête le plus à sourire? Le lecteur fait la connaissance de Nick alors qu'en fuite, il conduit une voiture, tout nu. Quant à Sivra, pressé d'obtenir des résultats, il va piquer l'axolotl domestique de sa fille pour faire avancer sa recherche: il paraît que ces bestioles se régénèrent très bien, alors pourquoi pas profiter de cette résilience pour fabriquer des humains immortels? Et utiliser en mode cobaye non consentant, tant qu'à faire, le patrimoine génétique de Nick, légué précédemment à l'équipe de Sivra? Quel père indigne... 

"La créature de la base nautique" devient dès lors le court récit d'un animal mutant, devenu presque humain avant de fluctuer: le titre en dit tout. Tant qu'à faire, l'auteur se met à imaginer ce que peut être un viol par une telle bestiole, interrompu net (un procédé déceptif classique, allez...) par une particularité anatomique qui lui interdit toute pénétration. Peu à peu, d'autres violences prennent place, celles que peut commettre un mutant génétique oscillant entre humanité et bestialité. Celui-ci va s'en sortir, trouver un moyen de vivre de manière agréable au sens humain du terme. Mais à quel prix?

"La créature de la base nautique" sera peut-être, m'a-t-on confié, le dernier titre de la collection "Damned" de petits romans décomplexés, présentés comme traduits de l'anglais ou de quelque langue improbable par des auteurs romands qui écrivent ici sous pseudonyme. Cette collection pourrait cependant renaître sous une nouvelle forme, par exemple avec des romans plus longs. Le titre de Jean-Marie Shelley, librement inspiré de "Frankenstein" apparaît dès lors comme un chouette point d'orgue de la collection. Il mêle habilement science-fiction et outrance humoristique pour susciter de la réflexion (un peu) et du plaisir (beaucoup) au fil des pages.

Jean-Marie Shelley, La créature de la base nautique, Chavannes-de-Bogis, Nouvelles Editions Humus, 2025, traduction de l'auteur.



lundi 13 avril 2026

Quatorze fois une voûte, sans cesse renouvelée

Collectif – Cela fait de nombreuses années que les éditions Encre fraîche organisent un concours de nouvelles invitant les candidats à écrire un texte d'une certaine longueur sur un thème donné, à interpréter librement. Paru dernièrement, le recueil "Sous la voûte obscure" rassemble les quatorze textes primés ou remarqués du concours tenu en 2025 – c'était alors la quinzième édition du concours. 

Chacun des lecteurs de ce petit livre appréciera les textes ainsi recueillis selon ses préférences, c'est dit! Peut-être même est-il permis, au gré des réticences ou des enthousiasmes, de dire qu'une sélection de quatorze nouvelles est déjà bien généreuse, parmi un nombre d'envois qu'on ne connaît pas. Cela étant, le thème est une invitation à imaginer des voûtes qui ne sont pas que célestes, ainsi qu'à explorer des ambiances romantiques et nocturnes, et "Sous la voûte obscure" recèle plus d'une pépite. De Roane Leschot, avant tout, le lecteur appréciera ainsi la biographie d'un personnage qui, ballottée sous "La voûte à Céleste", connaîtra en tant que migrante son lot d'avanies dans son pays d'adoption, la Suisse, vu comme fort ingrat. 

Ce romantisme, on le retrouve dans plus d'une référence littéraire convoquée par les auteurs. "La corbeille à papier" de Charlotte Alemany relate ainsi, de manière malicieuse et bien observée, "le" mot qu'un livre de Gustave Flaubert doit à Dorian, l'un des hommes qui sont à ses gages. Et de manière inattendue mais bien vue également, la nouvelle de Dario Lopreno, "Un iguane est entré dans mon réfrigérateur", met en scène un animal à sang froid et au tempérament baudelairien qui a trouvé place dans le frigo d'un narrateur qui cherche à comprendre pourquoi, comment... On relève ici la précision d'un vocabulaire choisi avec soin. On relève du reste non sans sourire qu'en donnant à l'iguane un profil de migrant jamais tout à fait à sa place, cette nouvelle crée une résonance avec "La voûte à Céleste".

Le motif de la nuit est indissociable du romantisme, c'est dit, et plus d'un auteur s'est emparé de ce motif propice aux "voûtes". Cette nuit pourrait être définitive pour autant que la voûte céleste soit devenue inaccessible au commun des mortels. Qu'une fillette décide de contrer son destin d'humain vivant sous terre et l'on a "Etoile filante" de Clelia Curti, nouvelle émouvante qui se termine sur l'évocation souriante du ciel. Elle n'est pas moins évocatrice, la nouvelle "L'Envol des conditionnels" de Véronique Rosset, qui évoque une fulgurance sensuelle impérieuse dans un monde confiné qu'on imagine obscur. Quant au merveilleux, il s'invite dans cette danse des lunes élues que relate "Danser au au milieu des étoiles" de Jade Sercomanens. Autant dire qu'il s'en passe de belles sous la voûte des cieux!

"Sous la voûte obscure" prend l'aspect à la fois beau et appétissant d'un solide recueil de textes choisis, dont on apprécie, côté objet, le format carré confortable. Quant aux nouvelles recueillies, chacun y trouvera ses favorites et ses oubliables, en fonction de ses propres préférences: oui, il y a du talent et de l'émotion à retrouver au fil des pages de cet ouvrage aux ambiances sans cesse renouvelées autour d'un thème qui fait figure de constante.

Collectif, Sous la voûte obscure, Genève, Encre fraîche, 2026.

Le site des éditions Encre fraîche.

dimanche 12 avril 2026

Dimanche poétique 737: Alfred de Musset

A Mademoiselle Rachel

Si ta bouche ne doit rien dire 
De ces vers désormais sans prix ; 
Si je n'ai, pour être compris, 
Ni tes larmes, ni ton sourire ;

Si dans ta voix, si dans tes traits, 
Ne vit plus le feu qui m'anime ; 
Si le noble coeur de Monime 
Ne doit plus savoir mes secrets ;

Si ta triste lettre est signée ; 
Si les gardiens d'un vieux tombeau 
Laissent leur prêtresse indignée 
Sortir, emportant son flambeau ;

Cette langue de ma pensée, 
Que tu connais, que tu soutiens, 
Ne sera jamais prononcée 
Par d'autres accents que les tiens.

Périsse plutôt ma mémoire 
Et mon beau rêve ambitieux !
Mon génie était dans ta gloire ; 
Mon courage était dans tes yeux.

Alfred de Musset (1810-1857). Source: Bonjour Poésie.

jeudi 9 avril 2026

Voyager avec un mook sous les yeux

Sept.Mook – Et voici un ouvrage que j'ai reçu au Salon du Livre de Genève, et qui présente la particularité de se situer, quelque peu atypique, entre le livre et le magazine mensuel: on appelle ça un "mook". Le journaliste Patrick Vallélian, désormais également conseiller communal à Bulle, porte de main de maître la maison Sept.info, en qualité de rédacteur en chef soucieux d'un journalisme lent, aux antipodes de la chasse aux scoops imposée aujourd'hui par la guerre de l'actu. Au menu du numéro 53 de Sept.Mook: du reportage au long cours, des interviews fleuves... rien que du long et du lent, pour s'immerger dans toute la profondeur de ce qui anime notre monde.

Après une cinquantaine de numéros caractérisés par leur grande taille, en effet, Sept.mook, numéro 53 de la série, se présente sous un nouveau format, plus ramassé que d'ordinaire. Outre les publicités de rigueur dans un média d'information (j'en parlais naguère – l'étude d'Alain Clavien...), le lecteur y trouve mille délices sur le thème du voyage. Ce numéro, en effet, se propose, en partenariat avec l'Union des éditeurs de voyage, de donner à lire des extraits représentatifs de livres rédigés par des écrivains ou des reporters à l'âme bourlingueuse. Les destinations comme les angles sont aussi divers que les auteurs. Et, comme il se doit pour des livres appelés à vivre longtemps, son papier est agréable au toucher.

Concession à l'actualité au sens large (vous avez dit Donald Trump?), c'est un témoignage sur la médecine au Groenland qui ouvre ce recueil. C'est dense, et on trouve dans ces lignes les enjeux d'une politique de soins typique d'un pays peu peuplé qui a choisi, malgré tous les inconvénients que cela peut avoir, la centralisation à la danoise. Quitte à faire du chiffre au détriment du soin... ce que l'autrice, Annie Kerouedan, elle-même médecin en ces terres, constamment désireuse de soigner sans relâche, regrette: c'est "Uummannaq, mon hôpital et ma défaite".

Le lecteur du numéro 53 de Sept.Mook va se retrouver baladé aux quatre coins du monde, généralement dans des recoins où il n'ira guère: la Bolivie et l'Argentine évoquées dans "Remercier la Pachamama" d'Angélique Mangon, les terres Maasai qu'on ne connaît guère que grâce au roman "Le lion" de Joseph Kessel et que revisitent, un brin militantes, les plumes conjointes de Philippe Geslin et Mackrine N. Rumanyika: il y sera question d'excision, de clanisme... et d'émancipation. Et puisqu'il est question de lion, cette rencontre à la Kessel, l'autrice Soline Lippe de Thoisy l'offre, empreinte de ressenti personnel, dans "Le jour où l'Okavango s'est ouvert".

Si les pays abordés sont bien connus du lecteur, les reporters savent y trouver une approche méconnue – on pense à la démarche historique d'Adam Brookes dans "L'exil secret de la Cité interdite", racontant un déménagement patrimonial en Chine, où à "L'Ile aux esprits" de Rosemary Taleb-Rivière, vision atypique de Taïwan. Le voyage est plus intérieur dans "De thé et d'amour" d'Hubert Delahaye, qui laisse résonner dans ses lignes les vibrations d'une cérémonie du thé à la japonaise oscillant entre aisance et rigueur. Enfin, on s'observe avancer sur la glace du Zanskar dans "Zanskar, à pas de glace" de Marie-Laure Vareilles.

La plupart de ces textes sont rythmés par de belles et rares illustrations, choisies pour leur force – il n'est qu'à penser à la couverture du mook. Le rythme fluctue du reste au gré des reportages, jusqu'à l'extrême: le numéro 53 de Sept.Mook se termine sur une intéressante interview, instructive même, de Maylis de Kerangal, menée par Benoît Heimermann. Il est à noter qu'après les très grands et lourds formats des livraisons précédentes, la taille de "presque-poche" de ce numéro 53, né sous un format inférieur à A5, repensé de fond en comble en vue d'un dynamisme accru, permet de l'emporter partout. Par conséquent, le lecteur appréciera la qualité des poignées de minutes de lecture que lui offriront chacun des textes recueillis. Et voilà l'astuce: à l'inverse des articles de presse classiques, les textes réunis dans cette livraison vieillissent bien!

Sept.Mook 53, Villars-sur-Glâne, sept.ch, 2026.

Le site des éditions sept.info (pour commander un numéro, mais aussi pour s'abonner).


mardi 7 avril 2026

Une journaliste face aux banquiers genevois

Philippe Krauthammer – C'est au moment où le Troisième Reich s'achève que l'histoire de "Enquête Baumann" débute et prend racine. Le premier roman de l'écrivain genevois Philippe Krauthammer s'ouvre en effet sur le transfert suspect de valeurs et de documents en Suisse. Quelqu'un saura les faire fructifier... et bien plus tard, des journalistes vont s'y intéresser, à commencer par la tenace Charlotte Vasiliev, candidate recalée au prix Albert Londres. Un Tintin moderne, au féminin? On peut y penser, d'autant plus que l'exergue de ce roman est empruntée à Hergé.

Ce monde de la presse, l'écrivain le dépeint avec une acuité indéniable: une fois exposée la théorie de la liberté de presse, il y a la pratique. En s'intéressant aux papiers énigmatiques que Charlotte Vasiliev reçoit un beau jour, elle met le doigt dans un engrenage aux multiples ramifications. Mener l'enquête, c'est en effet souvent toucher à des susceptibilités et à des ordres bien en place. On y pense par exemple lorsque l'on découvre que le rédacteur en chef est ami avec l'une des personnes impliquées: un banquier qui finance un journal qui, comme tous, et surtout aujourd'hui, recherche désespérément des fonds – on pense ici à l'étude "L'argent de la presse suisse" d'Alain Clavien. Autre élément: lorsqu'un journaliste est sur un gros coup, ses collègues sont-ils vraiment des soutiens? 

Au fil des pages, l'auteur donne à voir le développement d'une enquête journalistique, jusqu'à sa publication. Belle relation des méandres du métier! L'article est régulièrement mis à l'épreuve des relectures par la rédaction en chef, à la recherche de la moindre faille: un simple faisceau d'indices ne suffit pas à se mettre à l'abri d'une plainte pour diffamation. Et en l'espèce, il y a du lourd: Charlotte Vasiliev tente de démontrer qu'une banque privée genevoise a vu le jour en se finançant sur de l'or nazi. Incidemment, elle se retrouve aussi sur la piste d'un mystérieux "journal intime d'Hitler", qui rappelle ses "Carnets", un faux notoire. L'auteur va jusqu'à décrire ces écrits chimériques, suggérant que la calligraphie de son auteur penche à droite mais qu'il dessine bien – des mots d'enfants dont la maîtresse exige qu'ils écrivent droit, mais ça suffit pour un serment secret propre à tendre l'intrigue d'un roman.

Enfin, l'écrivain rend justice à la Genève internationale, où se noue l'intrigue de "Enquête Baumann", en donnant à ses personnages des noms qui semblent venus de partout: un peu de couleur slave pour Charlotte Vasiliev, mais aussi française, italienne, voire juive. Ce roman est du reste branché sur le monde, puisqu'il lorgne du côté de la société écran Octogon, au Liechtenstein, cheville ouvrière de plus d'un financement fondé sur l'or nazi (son fondateur, le marchand d'armes suisse Rudolf Ruscheweyh, apparaît comme personnage de ce roman), comme de la Spiegelgasse à Zurich, berceau du dadaïsme, où sommeille un cadavre.

"Enquête Baumann" est un roman richement documenté dont les aspects historiques gardent leur actualité – à travers la personne de Rudolf Ruscheweyh, c'est l'entreprise Oerlikon-Bührle que l'auteur questionne de loin, sans la citer. Quant à l'enquête proprement dite, elle s'avère captivante, portée qu'elle est par une écriture qui privilégie l'efficacité et se décline en chapitres courts qu'on adore dévorer. 

Philippe Krauthammer, Enquête Baumann, Genève, Cousu Mouche, 2026.

Le site des éditions Cousu Mouche.

dimanche 5 avril 2026

Joyeuses Pâques!

PAQUES

Christ est ressuscité! Oui, il est vraiment ressuscité! Pèlerins de passage, visiteuses et visiteurs habitués, je vous souhaite une belle et sainte fête de Pâques! Bon dimanche et un magnifique printemps à vous toutes et tous, ensoleillé et empreint de joie!

Source de l'image: Berliner Zinnfiguren.

samedi 4 avril 2026

Des Allemands en Nouvelle-Guinée

DAMI

Olivier Dami – Dans ses romans, l'écrivain suisse Olivier Dami a l'âme voyageuse et curieuse d'histoire. On se souvient ainsi de "Cataractes", situé du côté du Kenya dans l'esprit de "La ferme africaine" de Karen Blixen, ou de "Une équipée indienne", traversé par le fantôme de Gandhi. Et voilà qu'il récidive avec "Terra incognita": cette fois, le lecteur est emmené en Nouvelle-Guinée, dans les années 1930. Et pour y parvenir, en ce temps-là déjà, il fallait prendre l'avion...

... c'est donc l'image d'un avion qui ouvre "Terra incognita". L'auteur se montre lyrique en développant, dès les premières lignes de son ouvrage, la métaphore classique de l'avion vu comme un grand oiseau de métal. Il en résulte une entrée en matière imposante, d'autant plus solennelle par ailleurs que la pilote de l'appareil n'est autre qu'Amelia Earhart, pionnière de l'aviation et contemporaine de Lindbergh. Son rôle se cantonne au début de "Terra incognita"; il s'avère exemplaire d'un aspect intéressant: en son temps, une part non négligeable de la Nouvelle-Guinée demeure inexplorée et réputée hostile, vue d'en bas. Mais vue d'avion, tout change: il y a des humains dans cette zone blanche de la carte du monde. Et peut-être des ressources...

Le lecteur suit plusieurs types de personnages fictifs. Il y a d'un côté les missionnaires, qui animent des colonies et se donnent pour mission de convertir les indigènes, que l'auteur décrit comme assez accueillants envers les différentes versions du protestantisme hérité de Luther. Quitte à esquiver les conflits et les zones d'ombre, comme s'il n'osait pas s'y frotter, l'écrivain dessine ainsi un contexte où l'homme blanc, venu en particulier d'Allemagne, s'entend finalement bien avec des peuples autochtones pourtant parfois anthropophages.

Quant aux tensions, il appert, sous la plume de l'auteur, qu'elles naissent plutôt entre obédiences, voire entre époux: le protestantisme doit-il gagner en libéralisme, accepter par exemple que les femmes prêchent? Sans se perdre en argumentations lourdes, l'écrivain pose un débat qui devait être d'actualité dans les années 1930. Des années qui, vues de Nouvelle-Guinée, paraissent bien sereines, à la Gauguin, alors que les bruits de bottes se multiplient en Europe – l'auteur joue ce contraste par le biais du courrier que reçoivent les missionnaires, vus, et cela peut se discuter, comme de bons colons vivant en paix.

Ce n'est que dans un second temps qu'arrivent d'autres colons, plus avides et moins respectueux, qui ont compris qu'il y avait de l'or à saisir dans les terres inconnues de Nouvelle-Guinée, pour le bénéfice de la métropole. Vraiment? L'idée que la fortune tirée de la terre bénéficie aussi aux autochtones est présente chez certains personnages de "Terra incognita". Ces nouveaux colons verront cependant d'un œil condescendant tel personnage qui, rêveur et passionné par la végétation, deviendra biologiste à l'âge adulte, porteur d'une idée révolutionnaire pour son temps: oui, les arbres communiquent entre eux. 

Une fois de plus, Olivier Dami mêle les lieux et les personnages réels à des êtres de fiction pour développer une courte intrigue qui donne à réfléchir. Celle-ci est portée par une écriture très soignée au vocabulaire riche et précis – on retrouve ainsi derrière l'écrivain l'ancien champion d'orthographe, connaisseur des mots dans leur sens le plus recherché. 

Olivier Dami, Terra incognita, Paris, L'Harmattan, 2026.

Le site des éditions L'Harmattan.

vendredi 3 avril 2026

Instants chimériques aux confins du songe

Collectif – Ils sont douze, les autrices et auteurs qui ont donné un texte pour composer le recueil "Songes & chimères". Ce titre est programmatique: le lecteur se trouve entraîné dans le monde du songe, souvent poreux face au monde réel. Point commun des écrivains: tous sont membres du GAHeLiG, groupe des auteurs helvétiques de littérature de genre. C'est donc aussi à travers le prisme du genre, propice à l'imaginaire, qu'il convient d'aborder ce livre.

Signées successivement K. Sangil, Amélie Hanser et Florence Cochet, les trois premières nouvelles du début du récit restent aux frontières du rêve, pensé comme un objet commercial comme un autre. Chez K. Sangil, il s'agit de fournir des rêves à des individus à des fins thérapeutiques; Amélie Hanser amène son lectorat dans une boutique où l'on peut consommer des rêves comme de l'opium; quant à Florence Cochet, sa nouvelle d'anticipation située à Londres offre une récompense à qui trouvera tel ou tel rêve. Cela, avec une question constante: si l'on pose que les conditions sont réunies pour ce faire, un humain peut-il profiter des rêves des autres, et quelles sont dès lors les questions éthiques que cela soulève?

Les nouvelles qui suivent approchent la notion même de rêve, qu'on en soit acteur (on se rêve insecte dans la nouvelle de Fabrice Pittet, ou paralysé sauvé par un implant chez Christophe Barraud) ou qu'on oscille entre rêve et réel – tel est le propos de Catherine Rolland, qui offre la belle et étrange description d'une cathédrale où l'on pourrait se perdre. La construction astucieuse de la nouvelle de Cyril Vallée, quant à elle, s'apparente à un zapping – ou alors à la diversité des songes que chacun fait, nuit après nuit. Le rêve peut être cauchemar avec le refus de la lecture chez Bernard F. Crausaz, ou de son interdiction chez Kate Wagner: impossible de ne pas penser, dès lors, au mot de Valery Larbaud: "Ce vice impuni, la lecture...". 

Cela va jusqu'aux mondes les plus oniriques, créés par exemple par un Lucien Vuille inspiré par le monde animal, voire historiques et mythologiques – et par ailleurs talentueux illustrateur du livre: on pense à l'opposition franche entre songe et chimère portée de manière allégorique par David Tschopp ou au rêve historique imaginé pour l'Helvète Divico dans la nouvelle signée Bénédicte Gandois – qui propose par ailleurs de courts textes intercalaires qui, relayés par allusions par les auteurs du recueil, en garantissent la cohésion. 

Ballotté entre réel et imaginaire par des écrivains qui font ici un bel assaut d'imagination, le lecteur sort ainsi de sa lecture de "Songes & chimères" avec le souvenir tourbillonnant d'une série de textes imaginatifs qui revisitent, avec un regard bien contemporain, le monde ambivalent des songes. 

Collectif, Songes & chimères, Cossonay-Ville, Editions de la Maison rose, 2026. Illustrations de Lucien Vuille. 

Le site des éditions de la Maison rose.

jeudi 2 avril 2026

Infertilité intime et fertilité de la vie: un été dans la vie d'un couple

Claire May – C'est sur le motif difficile de l'infertilité d'un couple que le roman "Rêves d'azote" de Claire May s'ouvre. Il ratisse cependant loin, ce livre écrit à la manière d'un riche témoignage: la vie continue, elle est féconde et elle enrichit, et ses commencements comme ses termes hantent tout cet ouvrage. 

Avec "Rêves d'azote", le lecteur découvre un livre écrit dans un style tranchant qui affectionne les phrases courtes. A cela vient s'ajouter, à l'occasion, une pointe d'humour: la narratrice a de quoi interroger un environnement biologique qui lui refuse d'enfanter, et aussi de quoi rire de soi et de son couple.

Il est permis de considérer la quête d'un enfant représentée dans "Rêves d'azote" comme un fil rouge, voire comme un McGuffin. Certes, l'écrivaine évoque les actes médicaux, les inquiétudes et les risques à chaque étape d'une fécondation in vitro; à son ouvrage, elle vient même ajouter l'hypothèse d'une adoption, suggérée par l'entourage. Médecin, la narratrice évoque aussi une évolution de son statut: la voilà qui devient patiente et s'astreint à quitter son métier pour ne pas être sur les deux bords.

Mais voilà: il n'y a pas que les difficultés de la fécondation dans la vie. Dès lors, la romancière décrit en parallèle un été de vacances en Italie, que la narratrice passe avec Frédéric. À la richesse de l'introspection narrée d'une femme qui désespère d'enfanter, répond dès lors le foisonnement de la relation d'une vie parmi les humains – mais aussi parmi les défunts qui leur font écho.

Ces vacances en Italie permettent à l'autrice d'installer une tension entre la vie et la mort, aussi de façon métaphorique: à l'image de vie recherchée au travers d'une possible naissance, se greffe par exemple dans le vécu de la narratrice l'image d'un plat de fruits de mer, forcément morts. D'image en image, quitte à convoquer les fantômes humains, cette tension est omniprésente dans "Rêves d'azote".

L'écrivaine sait enfin évoquer une histoire d'amour, celle qui unit solidement Frédéric et la narratrice, face à une adversité biologique peut-être hantée par des ancêtres plus ou moins bien cernés. Quant à la lecture des livres de la psychologue Vinciane Despret, ses épisodes rythment à leur manière ce qui donne de l'épaisseur psychologique à ce petit livre talentueux qu'on lit rapidement et qui a de quoi résonner longtemps.

Claire May, Rêves d'azote, Vevey, Hélice Hélas, 2026.

Le site des éditions Hélice Hélas. 

lundi 30 mars 2026

Chroniques d'un bout d'Algérie suisse

Lolvé Tillmanns – On ne le sait pas forcément, mais à sa manière, la Suisse a aussi joué son rôle dans la course aux colonies du dix-neuvième siècle. Les lecteurs de ce blog se souviennent peut-être de "Un aller simple pour Nova Friburgo" d'Henrique Bon, qui relate les débuts de Nova Friburgo, au Brésil. C'est cependant plus près du Vieux continent que la romancière Lolvé Tillmanns emmène son lectorat avec "Colon ne s'écrit pas au féminin": mettant en scène trois personnages féminins soigneusement construits et typiques, elle y décrit les débuts de la colonie suisse de Sétif, en Algérie, pilotée sous le Second Empire par la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif.

Trois personnages féminins? Ce seront les yeux du lecteur, constitutifs de trois points de vue distincts: Lisette, la bonne d'une riche famille de banquiers; Safia, native de Sétif, sœur de Youssef; Anne-Laure, partie avec Pierre et leur famille en Algérie dans l'espoir d'une vie meilleure. 

Lisette ouvre la porte du logement de riches bourgeois genevois, menant leurs affaires à coups de non-dits aussi, dans un environnement feutré que souligne, côté style, le langage châtié joliment recréé par la romancière. Safia et Anne-Laure, quant à elles, se rapprochent par la grâce de galères communes, tentant une forme de vivre-ensemble pas toujours équilibrée, tant il est vrai que le colon a tendance à imposer ses us et coutumes et à questionner l'autochtone, à le contraindre à prendre position: faut-il aller à l'école des Français, se lier avec les "Souissis"? L'alcoolisme de Pierre n'arrange rien; dans un souci d'observation sociale, la romancière oppose celui-ci, populaire, collectif et brutal, à l'alcoolisme "mondain" de Madame, maîtresse de Lisette, comme il était d'usage à l'époque. Mais n'est-ce pas le même sentiment de vide que Pierre et Madame cherchent à combler, chacun de son côté de la Méditerranée?

Indépendantiste avant l'heure, Youssef joue le rôle de trouble-fête en rejetant la colonisation en bloc, alors que d'autres personnages, à Sétif et au-delà, cherchent avant tout à vivre avec la présence coloniale. On pense aux enseignants qui donnent une instruction primaire, au pasteur au rôle trouble et intéressé mais pas toujours néfaste. Les liens semblent se souder parfois, au gré d'adversités aussi importantes que les maladies. Tout cela, la romancière le décrit tout en nuances. L'écriture elle-même s'adapte au point de vue des personnages, ce qui fait de "Colon ne s'écrit pas au féminin" un roman historique choral aux voix bien dessinées, marquées tout au plus par l'anachronisme d'une correction selon les recommandations orthographiques de 1990 – que l'instituteur mis en scène par la romancière n'eût guère tolérées quant à lui.

Donner à voir l'histoire avant tout à travers les anonymes, riches ou pauvres, généralement anonymes ou oubliés (à l'exception d'Henry Dunant, fondateur de la Croix-Rouge, qui joue ici un rôle méconnu) , sans juger: telle est l'idée de "Colon ne s'écrit pas au féminin" dès lors qu'il s'agit de raconter et de mettre face à face deux modes de vie, la société genevoise et la société algérienne, qui ont chacune leurs contraintes en ce milieu de dix-neuvième siècle – pour les femmes comme pour les hommes, trop facilement enfermés dans des rôles.

Mais les chapitres sont mis en perspective par de nombreuses exergues qui, elles, plantent l'évolution d'un décor historique changeant mais volontiers péremptoire, voire impitoyable. On découvre ainsi qu'ils sont nombreux, les généraux, politiques et autres écrivains, à avoir eu un avis, voire un vécu, sur la parenthèse historique de l'Algérie française. Et là, l'autrice choisit le plus souvent de citer les grands frères français pour retracer, par autant de punchlines historiques, ce qu'a pu être l'Algérie française – à l'ombre de laquelle a crû, pian-pian quitte à décevoir quelque peu les capitalistes de son temps, le bout d'Algérie suisse qui fait l'objet de "Colon ne s'écrit pas au féminin".

Lolvé Tillmanns, Colon ne s'écrit pas au féminin, Genève, Cousu Mouche, 2026.

Le site de Lolvé Tillmanns, celui des éditions Cousu Mouche.

dimanche 29 mars 2026

Dimanche poétique 736: Louis-Honoré Fréchette

Mars

Adieu les jours sereins, et les nuits étoilées !
La neige à flocons lourds s'amoncelle à foison 
Au penchant des coteaux, dans le fond des vallées 
C'est le dernier effort de la rude saison.

C'est le mois ennuyeux, le mois des giboulées ;
Des frimas cristallins l'étrange floraison
Brode ses fleurs de givre aux branches constellées ; - 
Là-bas un trait bronzé dessine l'horizon.

Le vieux chasseur des bois dépose ses raquettes ; 
Plus d'orignaux géants, plus de biches coquettes, 
Plus de course lointaine au lointain Labrador.

Il s'en consolera, dans la combe voisine,
En regardant monter sur un feu de résine
La sève de l'érable en brûlants bouillons d'or.

Louis-Honoré Fréchette (1839-1908). Source: Bonjour Poésie.

mercredi 25 mars 2026

De la fragilité d'une certaine manière de faire société

Peggy Sastre – Alors qu'elle s'apprêtait à rédiger un ouvrage sur une tout autre thématique, la journaliste Peggy Sastre est touchée, au plus profond, par les événements du 7 octobre 2023. S'en remettre, réfléchir au ressenti subi ce jour-là et à ce qu'il a pu ébranler en elle: c'est ce que contient "Ce que je veux sauver", témoignage à la fois personnel et rigoureusement raisonné.

Soudain, en effet, tant de choses apparaissent comme moins évidentes qu'il n'y paraît pour l'autrice, héritière des Lumières et de la raison, qui a baigné dans l'universalisme à la française comme un poisson dans l'eau de son aquarium. 

Les premières pages démontrent dès lors tout ce qu'un monde en paix, où tout fonctionne, même la démocratie, peut avoir d'exceptionnel: le fonctionnement selon les rapports de force, violent, n'est jamais loin. Quant à ce qu'on appelle la civilisation dans le monde occidental, pacifiée et fondée sur une certaine ouverture, basée aussi sur la liberté maximale accordée à l'individu, elle apparaît également, et l'autrice le perçoit nettement, comme un vernis fragile relevant de l'anomalie.

Dès lors, la réflexion va porter sur quelques exemples soulignant d'une part le caractère précieux d'une société qui fonctionne sans accroc – le jour de drames aussi marquants que le 11-Septembre ou le 7-Octobre, le reste du monde continue de vivre normalement, et d'autre part la facilité avec laquelle la bête tapie en chaque humain peut jaillir et percer le vernis bien propre d'une société policée, qui peut paraître aller de soi: si cultivés et instruits qu'ils aient pu être, par exemple, les Nazis n'ont pas hésité à faire vivre, en groupe, le régime politique violent et haineux que l'on sait. Les doctorats ne vaccinent pas contre cela... L'autrice relève aussi que la meute aveugle et haineuse qui agit, le mal qui se fait, c'est toujours pour la bonne cause.

Car oui: l'autrice oppose aussi l'idéal de liberté individuelle qui domine en Occident et les logiques tribales, oppressives notamment pour les femmes, qui prévalent ailleurs et peuvent revenir à tout moment par ici aussi. Elle se pose en défenderesse des libertés des femmes (chapitre "Camille"), sans pour autant couper dans un féminisme post-MeToo que, critique, elle juge enclin à favoriser cet esprit de meute qui naît d'actions en foules. Plus largement, la liberté de penser autrement, d'offenser (on pense ici au petit livre "La liberté d'offenser" de Ruwen Ogien), voire d'exprimer sa haine, fait partie des libertés défendues par l'essayiste, qui s'oppose aux interdictions d'opinions: elle les juge propices à fabriquer des martyrs autoproclamés, et finalement contreproductives.

L'humanité est-elle condamnée à vivre selon des mœurs tribales lourdes à porter ou peut-elle s'affranchir de ce poids? La possibilité de se questionner à ce sujet, en dernier ressort, est ce que l'autrice veut sauver. Elle l'affirme au terme d'une réflexion menée à un rythme rapide, portée par une voix qui assume sa part de familiarité pour se rapprocher du lecteur et faire passer un message. Il y a donc dans "Ce que je veux sauver" de quoi lancer mille débats, sur la base d'un propos direct et franc. Et l'envie, face à l'ensauvagement du monde actuel, d'opposer une réponse nourrie de la force paisible de la raison.

Peggy Sastre, Ce que je veux sauver, Paris, Anne Carrière, 2024.

Le site des éditions Anne Carrière.

Egalement lu par Andika.

lundi 23 mars 2026

Journal d'un lien sentimental toxique

RUCHAT

Martine Ruchat – La charge contre l'homme toxique est implacable dans "Couleurs couleuvre" de Martine Ruchat. Il suffit de quelques cahiers retrouvés chez Anne par son amie pour retrouver toutes les nuances d'une relation de couple déséquilibrée, vue de manière toute personnelle par Anne, femme d'âge mûr, qui tient le journal intime de sa relation avec un vieux beau à l'ancienne, plus âgée qu'elle, qui l'enferme dans une relation dont elle n'a pas souhaité tous les paramètres. "Il faut se méfier du consentement, car consentir n'est pas vouloir", dit la romancière. Telle est la ligne de fond de ce court roman.

Tout au long de l'ouvrage, le lectorat va se demander comment Anne est tombée sous une certaine forme d'emprise malsaine, alors qu'elle se targue d'avoir un tempérament libre et qu'à soixante ans, elle ne s'est jamais laissé enfermer dans quelque affaire que ce soit, idéologique ou humaine. Il suffit d'un rien pour que tout bascule: une rencontre dans une manifestation, un homme qui débarque et envahit son territoire, et c'est parti pour un tour de danse – cette image de la danse est omniprésente dans "Couleurs couleuvre", obsédante dans son caractère dysfonctionnel. 

L'histoire est racontée par la narratrice, une amie d'Anne, ce qui permet d'avoir un peu de recul, favorable à l'expression de ressentis empreints de colère. Cela permet aussi de favoriser la fluidité de la narration qu'Anne, puis son amie, fait de son lien étouffant avec son amant, presque décrépit, rigide dans ses habitudes, et dont il faut prendre tant de soin, auquel il faut se soumettre même au lit et "faire le sexe", comme il le dit de manière fort peu romantique. Les cahiers d'Anne expriment aussi un certain déni face aux heurts de cette relation, déni qui ne manque pas de révolter la narratrice, positionnée en observatrice extérieure. Il faudra tout un livre pour qu'Anne ouvre les yeux sur le tempérament abusif de son "amant". 

En optant pour le point de vue conjugué des carnets d'Anne et du regard extérieur porté par son amie sur ceux-ci, "Couleurs couleuvre" prend le risque du manichéisme, d'autant plus que jamais le personnage masculin ne s'exprime directement dans ce roman: aucune prise ou presque n'est offerte pour l'appréhender pleinement dans son humanité, faite d'ombres mais aussi de lumières, et le lecteur va peut-être le prendre comme un simple épouvantail sans épaisseur. 

Un risque assumé? Il s'impose en tout cas dans le choix d'une narration tournant autour d'un journal intime rédigé sur des carnets qui, de plusieurs couleurs, déclinent autant d'aspects d'un lien vicié par une forme de perversion narcissique que la romancière excelle à décrire, dans une écriture dense et lente. A cela viennent s'ajouter les thèmes liés au grand âge et aux dépendances qu'il peut impliquer... jusqu'au point de rupture, brusque, inéluctable. 

Martine Ruchat, Couleurs couleuvre, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site des éditions BSN Press.

dimanche 22 mars 2026

Dimanche poétique 735: Christina Friedli

Le Silence

Le Silence est la plus belle des fleurs,
le parfum de la sagesse intérieure,
le doux nectar de l'imagination,
le fragile pétale de l'inspiration

Le Silence est comme un paysage sans âge,
la contrée où la méditation devient voyage,
la terre qui murmure les secrets de la vie
à ceux recherchant l'illumination de l'esprit

Le Silence peut rimer avec différence
en devenant le synonyme d'intolérance
Il peut exprimer la joie et le bonheur
ou se conjuguer avec détresse et pleurs

Le Silence est la vraie source du Savoir,
la fontaine où la Révélation on peut boire,
le Vide dans lequel entre deux respirations,
on plonge pour se fondre dans la Création

(1994, séance de méditation)

Christina Friedli (1966- ), Entre ciel et terre, Paris, Collection Saint-Germain-des-Prés, 1998.

jeudi 19 mars 2026

Quatre destins, entre mots et silences

Delphine Bloetzer – Ils sont quatre, les personnages centraux de "Funambules du silence", premier roman de l'écrivaine et médecin suisse Delphine Bloetzer. Le destin va redessiner les relations qui existent, ou pas, entre eux, et se charger par la grâce de rencontres inattendues, les placer sur une nouvelle voie marquée par l'"espoir" – dernier mot du roman, ce qui n'est pas un hasard: même dans la force de l'âge, et même si cela paraît difficile voire impossible d'avancer, la vie peut promettre une meilleure voie à tout un chacun.

Ces quatre personnages sont des gens assez ordinaires, partageant tous une fêlure plus ou moins cachée, plus ou moins affirmée, avec laquelle il faut bien vivre. Marcus, avocat à succès, vit ainsi dans le souci constant de plaire à un père autoritaire; Claire masque sa dyslexie et ses difficultés d'apprentissage en exerçant le métier de médecin; Audrey apprend à vivre parmi les hommes malgré son autisme et Claude fait face aux craintes que suscite le diagnostic d'un cancer du cerveau. 

En posant ces personnages aussi clairement, la romancière invite tout un chacun à s'interroger sur ses propres silences, sur ses comportements. Et l'une des forces de "Funambules du silence", et non la moindre, c'est précisément de ne jamais juger. Chaque chapitre est centré sur l'un des quatre personnages; l'auteure les laisse agir selon leur tempérament, décrit de manière cohérente, et laisse simplement résonner leurs actions dans l'esprit et dans le cœur du lecteur.

Ces résonances sont encore amplifiées, et c'est un choix judicieux de la romancière, par les références constantes à la littérature d'hier et d'aujourd'hui. La littérature en général, mais aussi le rapport aux mots et la lecture en particulier, sont une constante chez chacun des personnages de "Funambules du silence". Cette constante est soulignée par de nombreuses citations d'auteur placées en exergue de chaque chapitre. Les choix relèvent tantôt des grands classiques, tantôt d'écrivains à succès d'aujourd'hui (on voit passer entre autres Claudie Gallay ou Muriel Barbery), que plus d'un lecteur du premier roman de Delphine Bloetzer aura peut-être déjà lus.

Livre des fêlures indicibles, "Funambules du silence" est un roman dense autour du langage, bien sûr, et aussi des silences qui, loin de n'être pas parlants, n'en sont que la version en creux et n'ont pas toujours la même portée, la même qualité. Au fil des pages, le lecteur s'attache aux quatre personnages mis en scène, dans leurs interactions comme dans leur caractère: leur construction est le fruit d'un travail remarquable d'approfondissement de leurs personnalités, dans toute leur épaisseur et leurs méandres, que la romancière, en psychologue pugnace, excelle à mettre au jour.

Delphine Bloetzer, Funambules du silence, Lausanne, Favre, 2026.

Le site des éditions Favre.

lundi 16 mars 2026

Portrait de maire de Paris en tant que cible

Philippe Colin-Olivier – Tout le monde déteste le maire de Paris. C'est du moins ce qui apparaît dès les premières lignes du roman "Qui a tué le maire de Paris?" de Philippe Colin-Olivier. Et force est de relever que J.-J. Navalo, maire en titre, fait l'objet de pas mal de récriminations lourdes d'envies de meurtre. Mais qui va lui planter le coup fatal?

Si J.-J. Navalo n'a pas grand-chose à voir avec Anne Hidalgo, maire de Paris en titre pour encore quelques jours, il cristallise autour de lui les reproche qu'on a pu faire un jour ou l'autre à celle-ci, de façon plus ou moins fondée: chantiers partout, chasse aux automobilistes en centre-ville, embouteillages, choix esthétiques discutables. Cela dit, il y a une différence notable: pour être maire, J.-J. Navalo n'en est pas moins homme... à femmes. Dans un esprit gaulois, l'auteur n'hésite pas à jouer cette carte pour faire avancer son intrigue.

Ils seront donc cinq à haïr J.-J. Navalo (et les têtes de chapitre prennent du coup l'allure d'aphérèses), mais ce sera un sixième personnage qui aura sa peau. Lequel? La police patauge, et cela permet à l'auteur d'offrir à son lectorat quelques pages moqueuses sur cette institution, dont certains personnages sont plus enclins à la drague qu'à la recherche de coupables, surtout lorsqu'on chatouille les hautes et sensibles sphères du pouvoir. Dès lors, la justice qui demeure en fin de roman ressemble davantage à la "Drôle de justice" en mode Jean-Marie Rouart, soucieuse, dès que ça se complique, de préserver l'ordre public bourgeois, plutôt que de rechercher sérieusement puis de sanctionner celui qui le mérite.

L'auteur a le chic pour mettre en scène des personnages originaux, tous un peu bracaillons dans leur genre: un marchand de robinets aux abois parce qu'on ne peut plus se garer devant chez lui, un écrivain fantôme grugé, un entrepreneur qui a perdu un gros contrat à la suite d'embouteillages; il y a aussi quelques femmes dans l'histoire, amantes des uns et des autres, parfois militantes plus ou moins intéressées. Paris enfin a quelque chose d'un personnage dans ce roman qui ne manque pas de citer rues et autres lieux où se tient l'intrigue. Ainsi, le 43 de la rue de Trévise existe bel et bien – et c'est là que J.-J. Navalo a sa garçonnière. Quand on voit le bâtiment sur Google Maps, à la fois ancien et sans signe particulier, on se dit que c'est crédible.

Un tel univers romanesque a tout pour prêter à sourire, et force est de constater que l'auteur sait y faire: les dialogues sont rapides et efficaces, les situations bien croquées, les personnages risibles à souhait. Quant à l'humour de "Qui a tué le maire de Paris?", marqué par des allusions à l'actualité, il se distingue en particulier dans le registre du sarcasme et du grinçant, sans épargner personne. C'est rapide, rosse et divertissant: voilà donc bien sans doute un roman à lire pour rire de ses propres rognes face aux édiles de tout poil. En période électorale, voilà qui peut s'avérer salutaire.

Philippe Colin-Olivier, Qui a tué le maire de Paris?, Paris, Pierre Guillaume de Roux, 2020.

Lu pour le défi Un hiver polar.



dimanche 15 mars 2026

Dimanche poétique 734: Max Elskamp

Et tout au fond du domaine loin

Et tout au fond du domaine loin, 
Où sont celles que l'on aime bien, 
La plus aimée me pleure, perdue 
De ma mort aux semaines venue ;
La plus aimée de mon coeur s'attriste 
Et plonge ainsi que des fleurs ses mains
Aux sources de ses yeux de chagrin, 
La bien-aimée de mon coeur s'attriste.

Et tout au fond du domaine loin, 
La bien-aimée a mis ses patins, 
Se sentant dans le coeur de la glace, 
Et loin vers moi s'efforce et se lasse ; 
La bien-aimée accroche aux vitraux 
De la chapelle d'où l'on voit loin, 
Avec le pain, le sel et les anneaux, 
Ma pauvre âme, elle, qui ne meurt point.

Et tout au fond du domaine loin, 
La bien-aimée ne pleurera plus 
Les beaux jours de fêtes révolus, 
Aux bagues de famille à ses mains ; 
La bien-aimée m'a vu comme un saint 
Promettant un éternel dimanche 
Aux âmes enfantines et blanches, 
Et tout au fond d'un domaine loin.

Max Elskamp (1862-1931). Source: Bonjour Poésie.

samedi 14 mars 2026

Élodie Perrelet, rire pour ne pas sombrer

Élodie Perrelet – On devine que la collection "Verum factum" des éditions BSN Press s'engage dans la publication de récits de vie véridiques. C'est dans cet esprit que je me suis plongé dans la lecture de "Rire ou sombrer" d'Elodie Perrelet. L'idée? Une vie qui trébuche, une addiction qui gêne, et voilà que s'ouvre le cortège des centres de soins, suivi de tentatives de réinsertion, jamais gagnées. 

Cette vie, on le comprend et les pages de "Rire ou sombrer" le confirment un peu plus qu'à demi-mot, c'est celle de l'auteure, nommée par son prénom, par une civilité ou même par des initiales sur un peignoir. Autant de manières de se désigner ou d'être désignée, en fonction d'un contexte lui-même varié; force est de relever, cela dit, que jamais on le nom d'"Élodie Perrelet" ne sera énoncé tel quel dans le texte. Ce qui souligne ce qu'un tel récit peut avoir d'insaisissable, tant pour celle qui le raconte que pour ceux qui y prennent part.

Enseignante et chroniqueuse, l'auteure ouvre dans ce premier livre écrit de sa main une fenêtre sur sa vie intime, et fait le choix de donner à voir ce que d'autres, à sa place, auraient peut-être préféré celer. Elle le fait sans tricher, sans occulter quoi que ce soit. Au contraire: si court et synthétique qu'il soit, le livre "Rire ou sombrer" se révèle dense et n'omet aucun détail. 

Trois centres de soins? Pour être passée par là, l'auteure en relate ce qu'elle a pu en tirer pour sa propre vie, mais aussi les limites de chacun de ses établissements – consciente qu'il s'agit d'une résonance personnelle. Lui faut-il un centre ordinaire ou sera-t-il trop commun? Ou un établissement de luxe, financé par Maman, lui conviendra-t-il mieux parce que c'est plus cher? Et si l'idéal se trouvait, comme souvent dans cette Suisse que l'autrice observe, distante et amusée, dans le juste milieu?

C'est qu'il y a de quoi prendre soin, il faut le dire: l'auteure évoque dans "Rire ou sombrer" la dépression nerveuse et la dépendance à l'alcool, dont elle est la proie. C'est quelque chose qu'il faut comprendre, verbaliser pour reprendre pied – le lecteur le voit dès les premières pages, où l'auteure se met en scène dans un contexte qu'elle-même ne comprend pas, celui des hôpitaux psychiatriques, et où, surtout, elle réclame sa mère. 

Le parcours de soins de la narratrice est aussi tissé de rencontres, pour le meilleur, pour le pire et pour le plus bizarre aussi. "Rire ou sombrer" est ainsi traversé entre autres par une féministe méprisante, par un patient mignon qui se prend pour Mahomet, par une intervenante en soins intransigeante, par un pianiste de jazz flamboyant. Cela, jusqu'à l'ultime main tendue, précieuse, celle de Damien, lien privilégié.

Et pour tenir, alors? Un titre comme "Rire ou sombrer" indique que l'humour sera l'un des véhicules de ce voyage que se propose de faire un être humain désireux de se reconstruire. Il convient de relever, et c'est l'une des forces de ce livre, que chaque éclat de rire est décrit par la romancière. Bien ou mal venu, de telle ou telle tonalité, peu importe: il exprime la vie. Rire, c'est se détendre dans une situation pénible; c'est aussi se réjouir, comme des enfants, d'avoir transgressé une règle et de s'en trouver bien – aller se baigner au lac avec Damien, en l'espèce, avec un pique-nique où l'eau pétillante fait office de champagne. Ce rire, le lecteur y est invité aussi: l'écriture de "Rire ou sombrer", habilement imagée, est imprégnée d'un humour à froid prompt à faire naître plus d'un sourire. Car justement: l'alternative au rire, salutaire, libérateur de façon momentanée ou plus longue, plus ou moins gentiment transgressif même, c'est précisément sombrer... définitivement.

Élodie Perrelet, Rire ou sombrer, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site des éditions BSN Press.

Egalement lu par Stéphane Riand.

vendredi 13 mars 2026

Femme thaïe, femme de taille!

Olan Mungkorn Chaiwat – Une plongée dans les bas-fonds de Patpong, quartier de Bangkok, ça vous tente? Pas besoin, pour ce faire, de prendre l'avion: "Justice dans l'ombre", d'Olan Mungkorn Chaiwat, fait le job du dépaysement l'espace d'une couple d'heures. Ce petit livre s'inscrit dans la série "Damned"; autant dire qu'il s'agit d'un pastiche de roman populaire, réalisé par un écrivain suisse romand qui préfère se cacher derrière un pseudonyme. Et sur ce coup-ci, le voici bien masqué...

"Justice dans l'ombre" revisite le motif assez classique de la jeune femme badass, à la fois belle, dépourvue de toute peur et capable de se défendre toute seule. Un tel tempérament n'est pas facile à caser dans le monde des bars où se déroule l'histoire et où les femmes, certes là pour gagner leur vie, sont plutôt prisonnières d'un système. Un monde où Mei, la jeune femme en question, cherche sa place, quitte à tuer le père – une scène du roman est explicite, en l'espèce.

Certes, il n'y aura pas de description complaisante des bars sexy qui font aujourd'hui encore la réputation de Patpong. L'écrivain préfère en visiter les coulisses, ce qui est bien plus intéressant: voilà le lecteur plongé dans des structures criminelles aux alliances très conditionnelles. Mei elle-même peut compter ses amis lorsqu'il s'agit pour elle de démanteler, par esprit de justice, un trafic d'êtres humains de genre féminin qui en dépasserait plus d'un (et plus d'une).

On l'aura mise en garde, pourtant; mais, pour le plaisir du lecteur, Mei vit son lot de péripéties et subit toutes les avanies qu'il faudra pour venir à bout de l'ignoble trafic – un trafic dans lequel son père, personnage peu aimable du livre, joue son rôle. 

Enfin, s'il faut relever un marqueur d'ambiance, celui-ci n'a rien de sexuel, si ce n'est par la bande: lecteurs baveux face aux femmes thaïes dénudées, passez votre chemin! En revanche, on relève que chaque chapitre commence, à la manière d'un leitmotiv obsédant, par l'évocation du climat moite de Bangkok à l'approche des festivités de Songkran. Promesse d'une sensualité jamais menée au terme, cette humidité irrigue du reste l'ensemble de "Justice dans l'ombre", roman campé dans une ville connue pour ses canaux, les khlongs, régulièrement évoqués pour faire vrai.

Quant à l'écriture, force est de relever qu'elle est sérieuse et efficace, apparemment exempte de clins d'œil à usage interne ou de tours de langage typiquement vaudois. Surtout, elle est pratiquement dépourvue de coquilles, contrairement à ce que l'on voit dans d'autres textes. Autant dire que pour un peu, on y croirait, à ce roman de la série "Damned"...

Olan Mungkorn Chaiwat, Justice dans l'ombre, Lausanne, Nouvelles Editions Humus, 2025. Traduit du thaï par Waraporn Longloy.

Le site des Nouvelles Editions Humus.

La couverture originale du livre suivra... peut-être.

jeudi 12 mars 2026

Aimer ou tuer, un dilemme cornélien

Isabelle Aubert – Un tueur à gages amoureux? Pourquoi pas! Tel est le nœud de l'intrigue de "Par amour...", premier roman d'Isabelle Aubert. Cette écrivaine y réussit la synthèse originale entre le thriller et la romance et sait captiver son lectorat en faisant usage avec bonheur, tour à tour, des ressorts narratifs de chacun de ces genres.

Pour une immersion maximale, la romancière s'exprime à la première personne et se met dans la peau du tueur à gages, Benjamin, homme jeune traversant sa trentaine. Le lecteur le découvre pratiquement sans âme, ombre à la sortie d'un métro: dans la foule, l'assassinat d'un homme riche passe inaperçue – de même qu'auprès des représentants de la médecine légale. Et voilà qu'un nouveau contrat lui est proposé: tuer la fille de cette victime. Une fille de vingt ans et quelques, qu'il faut approcher... 

Ce rapprochement, la romancière excelle à en dessiner les contours. L'instauration d'un dialogue entre les deux personnages a son importance, bien sûr; mais l'écrivaine fait aussi usage de l'introspection pour dire les sentiments qui, à partir des plus modestes approches, naissent en Benjamin, un tueur professionnel qui se découvre soudain un cœur. Reste que jamais la tension véhiculée par l'idée d'un contrat sur Rachel, la riche héritière, ne se relâche: Benjamin se trouve tiraillé, de manière cornélienne, entre sa mission et ses sentiments. Le cœur ou la raison, disait l'autre... et ça fonctionne pleinement dans "Par amour..." – tout au plus peut-on regretter une tendance au chantage affectif chez Rachel ("Si tu arrêtes la fac maintenant, c'est fini entre nous", lâche-t-elle en page 104); à moins que ce ne soit un indice du destin de cette relation amoureuse aux apparences impossibles pour le lecteur et pour Benjamin lui-même.

En bon manœuvrier, Benjamin, certes plutôt neuf en matière amoureuse malgré son âge, va tenter de sauver Rachel, sachant qu'il ne lui suffira pas de dénoncer le contrat pour éviter que la belle héritière ne soit assassinée. Il sera dès lors question de cours de droit, de distance savamment calculée entre amoureux fous (sur le mode "ça va trop vite pour moi", entre autres), mais aussi de vigoureux traficotages informatiques. Quant à sauver Rachel et à être sincère avec elle jusqu'au bout, n'est-ce pas le risque de la perdre définitivement? Tous ces questionnements, la romancière les affronte, ce qui donne une belle épaisseur psychologique au personnage de Benjamin, secoué par l'éveil de sentiments inattendus.

Décliné en chapitres courts, "Par amour..." invite à une lecture rapide, exempte de temps morts. On suit avec un intérêt curieux et un peu malsain la romance entre Rachel et Benjamin ("comment cela va-t-il finir?"); mais la romancière a aussi su dessiner de façon crédible, autour d'eux, un petit monde de copains et de copines (on se souvient de Nicole, la pipelette de service) où Benjamin joue à l'occasion le rôle d'aîné un peu protecteur. Plus largement, ce roman donne à voir, en arrière-plan clairement dessiné, le contexte d'une faculté de droit parisienne; sans doute y a-t-il là une part du vécu de l'écrivaine. Parce que oui: pour tuer, ou par amour, il arrive qu'il faille reprendre des études... et qu'Eros et Thanatos se fassent la guerre, l'espace d'un livre, dans le cœur d'un tueur à gages.

Isabelle Aubert, Par amour..., Garges-lès-Gonesse, Isabelle Aubert Editions, 2011.

Le site d'Isabelle Aubert.

Lu pour le défi Un hiver polar.