La scène d'ouverture de ce roman a dû faire sensation à l'époque: l'écrivain décrit, de manière détaillée mais aussi caricaturale, un office religieux d'adoration à Lucifer. San-Antonio y participe parce qu'il a deux ou trois questions à poser à celui qui mène l'office, "pape" de cette anti-religion, par rapport à deux défunts retrouvés avec des photos de propagande sur eux. Mais ce pape est-il vraiment le maître du jeu?
A grand renfort de coups de théâtre et de retournements de situation (dont la mort du pape, justement – c'était à prévoir), l'écrivain sait surprendre son lectorat; quant au personnage de San-Antonio, il va épater son entourage professionnel. Un entourage qui n'a pas encore pris la forme familière qu'on lui connaît: pour cet épisode, Bérurier reste hors jeu et c'est un certain Georgel qui accompagne l'inspecteur. Un Georgel pas très futé, et surtout peu enclin à collaborer: San-Antonio et Georgel ne sont pas de la même section de la police.
Le lecteur relève du reste, de manière générale, que l'entourage du personnage principal est globalement assez gris, et San-Antonio, observateur impitoyable de ses semblables, n'en fait pas mystère. Il est permis de trouver le commissaire un peu hautain, pour le coup.
Ce cher San-Antonio, d'ailleurs... certes, c'est un homme à femmes, on le reconnaît au fil des pages, et l'auteur lui prête 35 ans. Mais cela ne paraît pas spécialement obsessionnel dans "C'est mort et ça ne sait pas": s'il courtise une secrétaire et s'il va au déduit avec elle, c'est parce qu'il est sincèrement épris, ne serait-ce que pour une nuit, et qu'il souhaite lui soutirer quelques informations mine de rien. Sa tête reste froide... et quitte à pousser un peu un désir de toutes façons déjà installé, tout le monde sera content. Un poil transactionnel? Pas faux, mais du moment que tout le monde y trouve son compte, hein...!
Mais il convient de relever que dans cet épisode, on voit surtout un San-Antonio qui ne recule jamais devant la castagne, entre autres pour amener tel ou tel suspect ou témoin à résipiscence.
On n'est pas non plus encore dans le monde langagier novateur qu'on prête à San-Antonio dans "C'est mort et ça ne sait pas": l'écriture est certes canaille, mais pour l'essentiel, plutôt que d'inventer à tout va, elle recherche sa musique dans les argots pratiqués à Paris: un peu de javanais, de la poésie gouailleuse, et quelques calembours pour faire bon poids.
Après avoir refermé "C'est mort et ça ne sait pas", le lecteur garde le souvenir d'un roman policier classique d'une habileté consommée, qui part d'une secte anecdotique pour trouver in extremis la clé du mystère dans des relations politiques internationales de haut vol. C'est aussi un produit de son temps: l'approche des femmes a un côté conquérant qui n'a plus guère cours aujourd'hui, et les clins d'œil artistiques renvoient aux célébrités alors à la mode, Gina Lollobrigida par exemple. Enfin, c'est un texte qui se lit rapidement, frénétique et plein de surprises. Et où l'on rit beaucoup, y compris avec les personnages.
San-Antonio, C'est mort et ça ne sait pas, Paris, Fleuve Noir, 1955. Avec une page de publicité intercalée pour "Le Standinge", du même auteur.
Le site des éditions Fleuve Noir.
Egalement lu par Eireann Yvon, Pierre Faverolle.
Et je fais coup double...



Je ne me rendais pas compte que les premières enquêtes de San--Antonio remontait à si longtemps. Je les voyais toutes dans les années 70-80.
RépondreSupprimerEn effet, Alexandra! Les premières enquêtes de San-Antonio ont été publiées en 1949. Cela ne nous rajeunit pas... Je ne sais pas si Patrice Dard écrit encore aujourd'hui de nouvelles aventures de San-Antonio. Bon week-end à toi!
SupprimerAh, c'est une histoire de père en fils ! Je viens de lire sur W. qu'il a arrêté en 2016.
RépondreSupprimerEn effet, le fils a repris la série à la mort du père. Merci de m'avoir précisé que la série est finalement arrêtée, j'apprends quelque chose. Bon dimanche à toi!
SupprimerTu me donnes envie de découvrir San Antonio : je me rends compte que j'ai un manque de culture sur ce point là, pas top
RépondreSupprimerBonsoir FalconHill! Oui, ces romans populaires, inventifs et captivants, devraient t'amuser... Comme qui dirait: tu m'en rediras des nouvelles! :-) Bonne découverte à toi.
SupprimerAvec Agatha Christie, Arsène Lupin et Exbrayat, San Antonio fait partie des lectures de mon adolescence (lus chez mon grand-père, amateur de polars !)
RépondreSupprimerHé hé! Comme quoi le polar peut aussi intégrer les classiques. J'espère que tu as apprécié tes lectures de San-Antonio - que j'ai découvert comme toi à l'adolescence. Bon dimanche à toi!
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