mercredi 18 novembre 2020

Mal du musicien, douleur d'autrefois

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Aude Hauser-Mottier – Dystonie de fonction:  c'est le phénomène méconnu qu'Aude Hauser-Mottier, physiothérapeute, musicienne et analyste jungienne, explore dans "La musique de la douleur". Théorie? Oui, en fin d'ouvrage, dans un ultime chapitre qui expose les enjeux de ce problème handicapant, paralysant, qui touche un certain nombre de musiciens de haut vol. Non, puisque l'essentiel de l'ouvrage est formé d'exemples. Ceux-ci prennent la forme de nouvelles, reflets de situations réelles qui illustrent le problème. Une forme littéraire qui permet au grand public d'appréhender facilement ce dont il retourne, d'autant plus que l'auteure choisit des mots simples et précis, empreints d'empathie, pour raconter.

À la fois semblables dans leur structure et diverses pour ce qui concerne les personnes qui se soumettent à un traitement chez la thérapeute, les nouvelles sont le reflet d'une démarche spécifique, sur la base d'un constat peu évident. Chaque fois, en effet, un musicien vient parler d'une main qui ne lui obéit plus, d'une raideur, d'une impossibilité d'aller plus loin. Un travail de rééducation devrait en venir à bout, rendre de la souplesse. Si désemparé qu'il soit, le musicien se dit "ça suffira...".

Mais l'auteure va plus loin, sondant les âmes de ses patients. En particulier, et c'est là que Carl Gustav Jung pointe le bout de son nez, l'exploration des rêves, omniprésente, permet de débloquer des situations profondément ancrées, qui trouvent leurs racines dans l'enfance ou la jeunesse des musiciens, tels des secrets de famille: un père autoritaire remplacé plus tard par un mari qui ne l'est pas moins, un autre pris en grippe par son fils, devenu violoncelliste, à la suite d'une histoire marquée par la guerre d'Espagne, une envie de revanche sur un village qui voit dans tel pianiste un sale pédophile. Il sera aussi question de la voix, le plus intime des instruments.

Ainsi, la dystonie de fonction apparaît comme le symptôme de désordres, de complexes ou de soucis plus profonds, mais auxquels il est possible de remédier. On pense à Daniela, la cantatrice qui ne parvient plus à chanter mais s'acharne à faire des achats pour le cas où. Le remède? Cela peut être une prise de distance définitive avec la pratique musicale de haut niveau, par exemple avec ce pianiste, solide gaillard qui vit son jeu comme une revanche sur son enfance. Ne vaut-il pas mieux cultiver l'art pour sa seule beauté et pour le plaisir qu'il procure?

En point d'orgue de son ouvrage, l'auteure décrypte aussi les tenants et les aboutissants d'une dystonie de fonction sur ces personnes particulières que sont les musiciens – toujours condamnées à être au top face à une concurrence sans merci, soumises au stress de concerts où il s'agit parfois de jouer plusieurs dizaines de notes – justes et inspirées – en une seconde. Elle-même pianiste, Aude Hauser-Mottier sait que pour vivre le possible succès, le nécessaire plaisir, il faut être en paix avec soi-même, avec son entourage et ses fantômes. Se concentrant sur la psychologie et les rêves évocateurs de ses patients autant, voire plus, que sur leur corps, elle y travaille, explorant un créneau méconnu du métier et de la personnalité de musicien.

Aude Hauser-Mottier, La musique de la douleur, Paris, Mercure de France, 2015.


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