mardi 20 novembre 2018

Ah, Angelo Chiesa, il n'a surtout pas envie qu'on l'emmerde... Mauvaise personne!

ob_d9693a_mauvaise-personne-benoit
Fabio Benoit – Ah, il ne fallait pas le chercher, celui-là! Les thrillers mettent volontiers en scène des personnages qui s'en prennent à d'autres. Mais pour le coup, Angelo Chiesa, dit Angel, n'a pas envie qu'on l'emmerde, et il le fait savoir. Un réveille-matin agaçant, une bagnole pliée: il n'en faut pas plus pour que démarre "Mauvaise personne", premier roman de Fabien Benoit.


Passons rapidement sur ce qui peut décevoir... L'auteur se complaît parfois dans de longues pages théoriques, par exemple lorsqu'il transcrit le devoir d'un enfant sur l'histoire Suisse: on croirait lire Wikipedia, et ce n'est pas super agréable. Sale fort en thème! De plus, certains personnages aiment se lancer dans de grandes théories, d'autant plus que l'écrivain leur donne l'espace voulu: le lecteur saura ainsi tout de la psychologie d'un interrogatoire. De manière sûre, disons-le à la décharge de l'écrivain: avant "Mauvaise personne", Fabio Benoit, commissaire à la Police judiciaire de Neuchâtel, est connu comme le signataire d'une étude sur les interrogatoires, rédigée en collaboration avec feu Olivier Guéniat, dédicataire de "Mauvaise personne". Si informées qu'elles soient, cependant, il est permis de trouver ces pages un brin longuettes.

L'intrigue, quant à elle, est bien construite: tout part d'une bagnole à vendre. Urs Rosenwald, le vendeur, est un caïd suisse (oui, oui!) qui a son réseau en France; quant à l'acheteur, c'est Angel. Curieusement, ils se rencontrent à l'hôpital, et ça n'aurait jamais dû se produire: Angel comprend vite que la Porsche Cayenne qu'on essaie de lui vendre n'est pas claire. Accessoirement, il note que le vendeur, lui-même truand, affectionne les cabines téléphoniques, par discrétion. Des lieux en voie de disparition, ce que l'écrivain indique avec justesse, en les mettant en parallèle avec les téléphones portables, vus comme moins sûrs lorsqu'il s'agit de passer un coup de fil et qu'on a quelque chose à cacher.

On le relève aisément: chaque chapitre est l'espace de parole des différents personnages de ce roman; cela constitue une forme de polyphonie. Normal: lorsqu'il y a conflit de points de vue, face au juge, chaque voix compte à égalité. Si l'intrigue avance, l'auteur endosse à chaque chapitre le rôle d'un personnage différent, avec son regard et ses mots propres, même si l'on parle de la même chose. Cela sonne vrai, et sans exagération: chaque personnage fait figure de témoin. Et au début du roman, chaque personnage a à cœur de signer "son" chapitre, selon une jolie astuce formelle de la part de l'auteur.

On suppose d'ailleurs que les personnages n'ont pas été baptisés au hasard! Les noms sont en partie évocateurs: celui de Rachel Weiss rappelle celui de Rachel Weisz, et incite le lecteur à donner au personnage de "Mauvaise personne" le visage de l'actrice hollywoodienne. Quant au nom de Schawinsky, patronyme d'un policier, il évoque à coup sûr le nom d'un homme de médias suisse, Roger Schawinski. De leur côté, les truands bosniaques ont des noms qui sonnent juste. Enfin, pourquoi appeler Angelo Chiesa ("l'ange de l'église", littéralement traduit de l'italien) un homme à poigne qui n'aime pas qu'on l'emmerde? Bel exemple d'antiphrase! Antiphrase d'autant plus crédible que Chiesa est un patronyme courant dans le monde italophone, en particulier au Tessin.

On le devine, l'écrivain met en scène un beau paquet d'individus peu recommandables. Angelo Chiesa? Il semble certes sympathique, mais l'auteur met en point d'honneur à souligner le côté trouble, inquiétant, de son côté: si de premières indications apparaissent en début de roman, il faut bien du temps pour savoir quel est vraiment le passé d'Angel – et c'est compliqué, comme qui dirait. Quoi qu'il en soit, Angel se présente comme le criminel rangé des voitures qu'il ne faut surtout pas enquiquiner.

Surtout pas? C'est peu de le dire. Angelo Chiesa maîtrise les technique de torture, en effet. Et l'auteur donne aux scènes où elles interviennent un tour naturel, pour ainsi dire clinique, qui les fait paraître cruelles, tant dans les actes que dans la psychologie qui les sous-tend. Il est permis de trouver un parallèle entre les interrogatoires de police, serrés mais corrects (p. 208 ss), et ceux menés par Angel (p. 199, "Angel veut savoir"). À chacun ses règles! Parallèles, ai-je dit? Il est aussi possible de voir ce thème dans la question de la confiance, essentielle tant dans le monde de la police que de la criminalité.

Cela a l'air sérieux. Mais l'écrivain réussit à glisser dans son récit au moins deux éléments qui font sourire et détendent l'atmosphère. Il y a d'abord les perruches, ces oiseaux qu'Angel apprécie. Il n'est pas victime de ce penchant, au contraire: ces oiseaux énervent tout le monde, surtout les méchants de l'histoire, et l'on s'amuse à suivre ce qui est pratiquement un "birdnapping", pour reprendre le mot du dessinateur belge Charles Degotte (1933-1993) dans "Le Flagada": un rapt d'oiseaux. Et il y a plus dérisoire encore: le gag récurrent du coton-tige, qui a tout déclenché et revient au fil des pages, entre une assistante en pharmacie à la main lourde (surnommée la "Waffen SS", c'est tout dire) et la question de savoir s'il faut se curer les oreilles avec ce genre d'objet. Quitte à y laisser un bout de coton...

Et puis il y a, enfin, de l'émotion dans ce thriller solidement construit qui trouve sa place dans le canton de Neuchâtel. En particulier, lorsqu'il s'agit d'enlever le fils Dolder, l'auteur fait émerger les positions de certains personnages face au rapt d'enfant: est-ce qu'on va trop loin ainsi? Est-ce acceptable?  La réticence et la révolte se font jour chez certains acteurs. "Mauvaise personne" met donc en scène une poignée d'êtres humains dont certains aiment théoriser sans fin, quitte à ce qu'au bout, sur la base de la technique disponible dans les années 2018, il soit possible de dissiper le mystère, en lui donnant même la couleur d'une romance entre voisins – on pense à Nina et Angel, un couple qui attire la sympathie quoi qu'il en soit, et qui partage une petite voiture... et plus si entente.

Fabio Benoit, Mauvaise personne, Lausanne, Favre, 2018.

Le site des éditions Favre.

lundi 19 novembre 2018

Waringham encore une fois, où il est question de Jeanne d'Arc et d'Azincourt

41cenOWritL._SX328_BO1,204,203,200_-2
Rebecca Gablé – Un retour au Moyen Âge, ça vous tente? Précisément, le deuxième tome de la saga des Waringham, signée Rebecca Gablé, vient de paraître en traduction française, grâce au beau travail du traducteur Joël Falcoz et des éditions Hervé Chopin. "Les gardiens de la rose" fait suite à "La roue de la fortune", premier opus de la série imaginée par la romancière allemande. Celle-ci revient à la guerre de Cent ans, et poursuit le propos en le centrant sur le personnage de Jean de Waringham, fils de "Fitz-Gervais", qui était au cœur entre du premier roman de la saga.


L'action des "Gardiens de la rose" court de 1413 à 1442, en une description dense qui fait la part belle aux intrigues et aux inimitiés personnelles: il y a là de quoi redonner un coup de jeune au genre du roman de cape et d'épée. Tout commence par un drame des plus familiaux: l'écurie des Waringham brûle, et quelques chevaux meurent dans l'incendie. Les meilleurs, bien sûr: ce sont toujours eux qui s'en vont. C'est sur les cendres de cette écurie qu'émerge le personnage de Jean de Waringham, héritier d'un secret précieux qui lui permet de parler aux chevaux comme personne.

Jean de Waringham devient quelqu'un lorsqu'il est adoubé chevalier, à la veille de la bataille d'Azincourt, dont l'auteure donne une vision personnelle et épique: celle d'une armée anglaise qui, minoritaire mais déterminée et portée par la foi, a défait des français trop nombreux et trop sûrs d'eux. Neutre et dépassionnée, la romancière excelle à décrire les enjeux de la bataille. Elle rappelle cependant que la victoire des Anglais à Azincourt n'exclut pas des pertes et prisonniers anglais, ni des exactions dans le camp du roi Henri V, dit Harry. Ce qui aura des conséquences, mécaniquement, dont l'auteure fera son miel pour des intrigues ultérieures.

C'est avec la même neutralité que l'écrivaine dessine la météorite Jeanne d'Arc, présentée dans "Les Gardiens de la rose" comme un épisode de la guerre. Le lecteur qui ne connaît guère le personnage, au-delà de ce que la légende évoque, sera servi: l'auteure recrée les manigances politiciennes qui ont conduit au verdict condamnant la Pucelle d'Orléans au bûcher. Du point de vue anglais, elle était certes dangereuse; mais méritait-elle un sort aussi extrême? Certes vue comme une sorcière, elle apparaît aussi comme la victime de jeux de coulisses visant à la victoire guerrière de l'Angleterre. Quitte à présenter Pierre Cauchon, évêque de Beauvais et juge, comme le jouet d'Anglais à la manœuvre sur ce coup-ci.

On l'a compris: les enjeux historiques sont recréés avec précision dans "Les Gardiens de la rose", au fil de la narration, sur le même ton que dans "La roue de la fortune". Ces grands enjeux ne font cependant pas oublier les relations interpersonnelles et familiales, qui sont tout aussi houleuses que les soubresauts de la grande histoire. L'auteure, en effet, met en scène une poignée de nobles en mesure d'accéder au trône d'Angleterre, et donc d'entrer dans l'histoire. Grandes familles ou individus, certains sont prêts à tout pour y parvenir...

Mais la narration est aussi contrainte par les rigueurs d'une époque où l'église catholique règne encore en maîtresse sur l'Europe, et avec laquelle il faut composer, quitte à se contenter de victoires partielles. Le lecteur apprécie par exemple le personnage de l'évêque Henri Beaufort, cardinal capable d'humanité et père en secret: pour un homme, épouser l'une de ces filles signifie la déchéance. C'est pourtant la voie que choisit Jean de Waringham, qui préfère l'amour à la rigidité des conventions religieuses. À un autre niveau, les Lollards, présentés comme des méchants récurrents alors qu'ils n'ont pas tout tort (l'auteure en fait d'ailleurs un portrait sans haine ni complaisance), se présentent comme un groupe désireux de remettre en question certaines règles religieuses et paraissent préfigurer la Réforme.

Cœur ou raison? Au niveau le plus intime, telle est l'alternative qui mobilise les personnage des "Gardiens de la rose". Les mariages sont souvent de raison, surtout au niveau le plus haut, celui où l'on parle de royauté. Cela n'empêche pas les sentiments de s'exprimer, suggérant que le choix n'est pas toujours si exclusif qu'on ne le croit. Pour le meilleur, Henri VI, a un coup de foudre réciproque avec Marguerite d'Anjou. Pour le pire, l'auteure dessine la déchéance d'Eléonore Cobham, épouse du duc de Gloucester, férue de satanisme et spécialiste en potions abortives. Entre tous ces personnages, que ce soit en régime de régence ou non, on ne se fait guère de cadeaux; au cours de dialogues qui claquent, les rivalités interpersonnelles ne concourent donc pas peu au caractère captivant des "Gardiens de la rose".

Enfin, le lecteur sourira à l'émergence de la famille des Tudor, au travers du personnage d'un Gallois haut en couleur qu'il faut un peu gérer et aura un destin particulier! N'anticipons pas: "Les Gardiens de la rose" est un roman aussi généreux que "La roue de la fortune", construit selon les mêmes recettes. On peut certes regretter que certaines péripéties semblent prévisibles, par exemple lorsque l'auteure insiste sur la beauté particulière de tel acte sexuel pour, comme par hasard, annoncer quelques pages plus loin qu'un enfant va naître. Peu importe cependant: bourré de dialogues rapides et de coups d'épées bien tranchants, riche en retournements de situation et surtout fidèle à une histoire centrée entre l'Angleterre et le nord de la France, "Les Gardiens de la rose" est un roman qu'on dévore avec délice. Et il y aura une suite, puisque Jean de Waringham et son épouse Juliana ont eu des enfants, malgré l'adversité...

Rebecca Gablé, Les gardiens de la rose, Paris, Hervé Chopin, 2018.

Le site des éditions Hervé Chopin, celui de Rebecca Gablé.
Lu par Biblio.

dimanche 18 novembre 2018

Dimanche poétique 375: Laurent Cennamo

Idée de Celsmoon.
Avec: Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'Or rouge, La plume et la page, Maggie, Violette.

Deux footballeurs

I. Roberto Baggio

Cygne à la Fiorentina, vaste, si vaste,
flottant dans la pure lumière d'un après-midi
d'avril napolitain, souverain – vraiment l'aigle
traçant très haut dans l'air es cercles de plus en plus
vastes – devient ce ver de terre à l'Inter, pâle
magicien, nain sortant de terre (son chapeau mou verdâtre
lui cache les yeux), couvert de boue violette, mine
d'une maigre lanterne – lui qui fut
lis martagon!

II. Renato Steffen

Grand livre (neige
jaune flou sur ce qui s'appela,
jadis, Wankdorf) ou pâle
petit fantôme (éternellement en nos
sombre couloirs traînant
sa chaîne), enfant
malade dans son trop
grand lit.

Laurent Cennamo (1980- ), dans La Traverse du Tigre, poésie suisse romande 2017.

samedi 17 novembre 2018

Eric Zemmour président... chiche!

4136l8N18JL._SX316_BO1,204,203,200_
Geoffroy Lejeune – Les Français passent-ils leur temps à regretter le président qu'ils ont élu au suffrage universel? Vaste débat! En tout cas, l'envie d'avoir quelqu'un d'autre à la tête du pays semble avoir fait émerger un sous-genre littéraire bien français: la campagne électorale fictive. L'issue du scrutin suprême peut favoriser Anne Sinclair (dans "L'Enculé" de Marc-Edouard Nabe), Olivier Besancenot (dans "Tsunami sur l'Elysée" de Dominique Ambiel et Antoine Rault), Dominique Strauss-Kahn ("Le bruit de la douche" de David Desgouilles) ou même un parfait inconnu ("L'homme qui ne voulait pas devenir président" de Julien Leclercq). Ces romans accompagnent généralement les élections présidentielles, mais il arrive aussi qu'ils les anticipent, par exemple avec la dystopie féministe "Les Sorcières de la République" de Chloé Delaume. Alors, pourquoi ne pas tenter de mettre Eric Zemmour à l'Elysée? Eric Zemmour, ce brillant débatteur qu'on adore détester... Tel est le projet du jeune écrivain Geoffroy Lejeune dans "Une élection ordinaire", un premier roman qui s'inscrit, pour le coup, dans le contexte de l'élection de 2017.


Pour commencer, il convient de relever que l'écrivain recrée de façon crédible, dans "Une élection ordinaire", le marigot politique français tel qu'il se présente au plus haut niveau dans les années 2015-2017, soit avant la dernière élection présidentielle. "Une élection ordinaire" a paru en 2015; on admettra donc que ce qui vient après est inventé, mais dans un souci permanent de crédibilité, loin de tout délire. Côté fiction, l'auteur réserve quelques belles surprises, telles que l'accès d'Emmanuel Macron au poste de Premier ministre, succédant à un Manuel Valls jeté comme une vieille chaussette, ou l'improbable envie du Front National d'inscrire Frédéric Mitterrand au nombre de ses prises de guerre. Ces inventions sont énormes, mais juste assez bien tournées pour qu'on y croie quand même.

C'est que l'auteur a été en contact avec les personnages qu'il met en scène, et qui constituent "la comédie du pouvoir". Décrivant au fil des pages des personnes réelles, il en fait des personnages en leur conférant l'épaisseur qu'ils méritent – sachant que le monde politique français sécrète régulièrement de véritables personnages de roman dont un écrivain habile n'a plus qu'à s'emparer. Relation chronologique d'une élection, "Une élection ordinaire" peut donc être vu comme une belle galerie de portraits de personnages plus ou moins aimables, dessinés de façon exacte ou en flou artistique. On reconnaît Nicolas Sarkozy à ses mouvements d'épaules, bien sûr, mais on goûte aussi le portrait de François Hollande, représenté en tueur impitoyable sous les dehors bonhommes qu'on lui connaît.

Au cœur de l'affaire, comme on s'y attend, il y a le clan Le Pen. De façon évidente, l'auteur indique le glissement vers la gauche d'une partie du programme du Front National – lorgner vers Frédéric Mitterrand peut du coup apparaître comme un symptôme. Plus sérieusement, l'auteur propose un portrait crédible et approfondi de Marion Maréchal, vue comme une femme de caractère et de convictions, tourmentée, pas forcément sûre de vouloir payer le prix d'un engagement politique d'envergure en termes de compromissions: à travers elle, se profile une certaine vision, traditionnelle et sans concession, de la droite de la droite – une vision à la Patrick Buisson, spin doctor roué et âme damnée du roman.

Mais il y en a pour tout le monde: ceux qui veulent voir mourir Jean-Marie Le Pen seront servis eux aussi. C'est bête et grand à la fois: un Menhir terrassé par un infarctus... mais le vieux lion de Montretout, politique de cœur, si insupportable qu'il puisse être, peut-il mourir autrement que par suite d'une défaillance cardiaque? En alliant le cœur comme bête pompe à sang et comme centre traditionnel vénéré du courage, l'auteur ose donner à Jean-Marie Le Pen une mort de choix, légendaire: le voilà touché au cœur.

Cela dit, si l'auteur observe les jeux d'appareils politiques tels qu'ils sont pratiqués à la droite de la droite française, il ne se montre pas dupe. Il met en scène un personnage de journaliste, qui est aussi le narrateur. Journaliste? Oui, un de ces gars qui se renseignent et, humblement, balancent à leurs lecteurs des informations fondées. C'est important: ce journaliste observe Eric Zemmour, le fameux candidat, au travers de ses œuvres et de ses actes, et ce regard reste lucide, sans aucune complaisance. Plus: on sent, dans ce regard un mélange curieux d'admiration et de dégoût. Curieux? Pas tant que ça, en fait: Eric Zemmour, on aime ou on déteste, et le journaliste s'efforce de faire la synthèse. Et côté élection, cela n'a rien d'évident: on sent qu'Eric Zemmour est élu malgré lui, dès le premier chapitre, et l'auteur s'amuse à constituer, en fin de roman, un improbable cabinet de ministres autour du polémiste devenu président. On le sent sceptique pour la suite...

"Une élection ordinaire" n'utilise guère l'humour et ses outrances, on l'a compris, même si certaines pages peuvent prêter à sourire. Ce roman plaît davantage pour sa description documentée des jeux de pouvoir du côté de la droite de l'échiquier politique français. Efficace, "Une élection ordinaire" est clairement le roman d'un journaliste; c'est aussi un livre rythmé, construit comme un compte à rebours vers l'élection présidentielle de 2017, qui sait commencer vite avant de ralentir au fur et à mesure que la fin s'approche. C'est aussi un livre porté par ses coups de théâtre et retournements de situation en coulisse, naissant de coups tordus relevant de la basse politique: limogeages surprises, discours trafiqués par des communicants véreux, il n'y manque rien. Rapide et bien observé, "Une élection ordinaire" relate, vu de droite, une élection peu ordinaire en fait: celle, fantasmée, qui pourrait voir émerger un candidat médiatique inattendu, signe de l'éventuelle faillite de la classe politique traditionnelle.

Geoffroy Lejeune, Une élection ordinaire, Paris, Ring, 2015.

Le site des éditions Ring.

vendredi 16 novembre 2018

Thierry Amstutz: une montre qui disparaît, c'est la tentation du fantastique...

41gQqh1qs4L
Thierry Amstutz – Que de temps passé depuis ce dix-huitième siècle neuchâtelois que Thierry Amstutz met en scène dans son deuxième roman! Neuchâtel est alors une principauté dépendant de la lointaine Prusse, et vit sa vie, relativement autonome face à son suzerain. C'est dans ce contexte aux allures relativement libres que l'écrivain neuchâtelois Thierry Amstutz dessine l'intrigue de "La montre disparue". Un contexte propice à l'émergence d'un nouvel art dans le canton de Neuchâtel: l'horlogerie. 


Oui: si court qu'il soit, "La montre disparue" est un roman qui campe un monde en pleine mutation. Originaire d'un milieu agricole, Jacob Geiser trouve ainsi dans l'horlogerie un revenu d'appoint bienvenu et lucratif, alors que d'autres, autour de lui, préfèrent se consacrer au travail de la terre, par fierté familiale... et le chambrer pour cela. Reste que l'auteur relève une réalité: les domaines agricoles sont de plus en plus petits au fil des héritages, rendant de plus en plus difficile le fait d'en vivre. Potentiellement lucratives, les sources de revenu alternatives évoquées dans "La montre disparue" sont la dentelle, pour les femmes, ou la construction d'un moulin à partir d'une bâtisse existante. 

C'est sur l'horlogerie que l'auteur, lui-même horloger en plus d'être président de l'Association des écrivains neuchâtelois et jurassiens, se concentre. Dès le début, le lecteur est admiratif face à la manière qu'a l'écrivain de recréer ce métier, qui plus est tel qu'il était il y a trois siècles. Les termes sont précis, et l'écrivain, soucieux de profondeur, va jusqu'à évoquer quelques secrets de fabrication et tours de métier. Un métier qui inclut la vente des objets fabriqués sur les marchés... en particulier une montre, qui fait figure de personnage de ce roman, à égalité avec les humains. 

Quelle est-elle, en effet, cette montre? On dirait qu'elle n'attire que des malheurs à ceux qui l'ont possédée si peu que ce soit – à l'exception notable d'une guérisseuse. Son premier propriétaire, un jeune fiancé nommé Jean Gafner, meurt dans un accident légèrement provoqué. L'affreux Justin Chalas, celui qui l'a causé et qui a récupéré la montre, meurt de coliques. Et au vingt et unième siècle, un ouvrier de chantier meurt dans un accident de voiture qui rappelle clairement l'accident de cheval survenu au fiancé de jadis. Montre hantée, alors? Définitivement disparue, mais alors, a-t-elle simplement existé? L'auteur intègre par ce biais une once de fantastique fascinant dans son roman. 

Un fantastique qui tourne aussi autour de trois femmes, qui ont les guérisseuses – les sorcières, diront les mauvaises langues. Sorcière? Oui: l'auteur revisite ce motif devenu symbole féministe, porté dernièrement dans "Les sorcières de la République" de Chloé Delaume. Cette accusation vaut le bûcher à l'aïeule, et l'auteur recrée longuement (tout un chapitre), de façon réaliste et glaçante, l'ambiance d'une exécution au dix-huitième siècle sur les terres neuchâteloises. Toujours suspectes certes, ses descendantes perpétuent cependant son art, et l'auteur suggère qu'Evira et Bélina sont les modèles d'un début d'émancipation féminine – entre autres par le fait qu'elles vivent à leur manière, loin des villes, à l'orée d'une forêt, et qu'elles entendent pratiquer leur art sans malice, loin des médicastres hommes qui, eux, échouent à rendre la santé aux malades. Reste une question: les malédictions qu'elles lancent sont-elles juste là pour faire peur, ou ont-elles un véritable et mystérieux impact? 

Au-delà d'une montre qui survit par-delà les siècles, l'auteur met en scène toute une époque: celle du début du dix-huitième siècle dans le canton de Neuchâtel, entre Le Locle et La Chaux-de-Fonds, vu du côté de l'horlogerie et des citoyens. Un regard contrasté, puisque cet univers est capable d'offrir à ceux qui y vivent la plus grande douceur et la plus implacable fermeté. Ces deux extrêmes sont illustrés par la terrible exécution de Rébecca la sorcière ou par la tentative de viol dont la petite-fille de Rébecca est victime; cela s'oppose diamétralement à l'amabilité des histoires d'amour qui naissent entre personnages: telle jeune femme offre ainsi à son galant une mèche de cheveux afin qu'il en fasse une tresse pour ne pas perdre la clé de sa montre. Et si un enfant ne naît pas tout à fait dans les règles imposées par la société, on s'arrange... 

Peuplé de personnages présentés comme historiques dont la biographie occupe quelques pages en fin de livre, "La montre disparue" est un fort joli roman, porté par une écriture alerte et une ambiance doucement imprégnée de fantastique qui incite à lire et à tourner les pages. Durs ou tendres, ses personnages évoluent de manière crédible dans un contexte historique que l'auteur a très bien su recréer, sans lourdeur, à la façon d'une beau tableau de genre.

Thierry Amstutz, La montre disparue, Genève, Slatkine, 2016.

Le site des éditions Slatkine, celui de Thierry Amstutz.

jeudi 15 novembre 2018

Rester en Corrèze, terre de secrets villageois

167256
Marie Wilhelm – Dans "Aller simple Paris-Corrèze", le lecteur suit les aléas de la vie de Vincent Farges, un enseignant qui cache son lot de secrets inavouables engrangés à Paris, et choisit de revenir dans sa province de cœur. Cinquante ans, un peu plus? Les premières pages entretiennent le flou autour de l'âge et de la personnalité de cet homme qui, poussé à bout, a fichu en l'air la belle carrière de l'enseignant généreux qu'il était. A tel point qu'on l'a mis à la retraite, bien avant l'âge semble-t-il. Dans "Aller simple Paris-Corrèze", l'écrivaine Marie Wilhelm l'observe évoluer, dès son arrivée à Meymac.


Le retour aux sources n'est pas évident pour Vincent, qui doit réapprendre à se frotter avec celles et ceux qui l'ont côtoyé naguère. L'auteure excelle lorsqu'elle explique la mentalité des gens de Corrèze, à la fois fiers et pas rancuniers; elle met en particulier en avant l'incompréhension des anciens amis de Vincent lorsqu'ils le voient arriver à Meymac: voilà le Parisien! Une impression renforcée par le choix que fait Vincent d'aller vivre à l'hôtel, soit dans un tiers lieu, plutôt que de demander l'hospitalité à un proche. Il est permis, dès lors, de voir que lorsqu'il revient à Meymac, Vincent se considère comme un touriste dans son propre fief – Meymac, près de 3000 habitants, c'est un village corrézien où tout se sait en un rien de temps. Situation inconfortable...

Le personnage de Vincent arrive cependant comme le catalyseur de plus d'une révélation, développée à la façon d'une intrigue policière. Fréquenter Anne Lestrade? C'est mettre le doigt dans un terrible nœud de secrets! Anna Lestrade est une femme violentée qui se surnomme avec dérision "Bertha Punching Ball" – une dérision qui cache des violences vécues, vraiment. Anna, femme trop libre, fonctionnant au rire à outrance, s'attache immanquablement l'affection du lecteur; mais dans le roman, elle n'est pas prise au sérieux et cristallise plus d'une rogne. À commencer par celle de son mari, Tavarès.

C''est avec Tavarès, justement, que l'on bascule dans le monde du roman policier. Tavarès, mari violent, père cogneur, mais aussi homme sincèrement désireux de prouver à son épouse Anna, fille d'un notaire tyrannique, qu'il ne vaut pas moins qu'elle. Tout cela l'amène à prendre des libertés avec la loi... des libertés que la romancière recrée avec précision, notamment en ce qui concerne le monde pas forcément net des entreprises de transport routier. Résultat: autour de Tavarès, la nervosité s'installe.

Notaire tyrannique, ai-je dit plus haut? Oui, maître Lestrade sait mener son monde, non sans violence, et aussi en recourant à des moyens interlopes auxquels il a accès en tant que notaire. Autour de lui, il y a comme une chape de plomb qui définit le fonctionnement de sa famille, où tout le monde se tient, y compris cette épouse blafarde. Et gare à celui ou celle qui lâche des révélations! Dans "Aller simple Paris-Corrèze", cela se traduit par des clashs spectaculaires au restaurant de l'hôtel Central qui, dans une chorégraphie peut-être un peu trop étudiée pour paraître naturelle, fait figure de "centre" du récit. Soit dit en passant, l'auteure relève qu'on y boit du Mille Pierres – un vin rouge que j'aime bien!

Tout cela voit le jour au gré de cadavres et de différends plus ou moins assumés. Si Vincent joue le rôle du civil sans peur et sans reproche, il trouve sur son chemin le commissaire Bertrand Savigny, lui-même venu de Paris à la Corrèze avec ses propres galères dans ses bagages. Savigny, c'est le personnage récurrent des ouvrages de Marie Wilhelm. Le début du roman ne lui fait pas une place d'honneur, mais le lecteur aime le voir monter progressivement en puissance. Veuf inconsolable qui croit trouver son salut dans l'alcool, soutenu par un collègue amical, Savigny perpétue la figure des policiers qui vivent avec plus d'une fêlure.

On peut certes noter des choses difficiles à comprendre, par exemple la sérénité du sommeil de Vincent Farges alors qu'il vient de cogner Tavarès pour défendre Anna au domicile de cette dernière, ou alors l'hésitation sur l'âge de l'enseignant, finalement fixée par un rapport de police cité par l'auteure. Il est permis aussi de trouver détestable le personnage de l'institutrice à la retraite, surnommée "Mademoiselle" à l'ancienne, certes pleine de ressources, mais à l'attitude par trop enveloppante à force de considérer les personnages qui l'entourent comme ses enfants. Cela dit, tous ces personnages secondaires, qu'on les aime ou qu'on les déteste, sont une force du roman "Aller simple Paris-Corrèze": ils sont bien construits, de façon à ce que le lecteur y croie, et l'auteure ne les néglige pas lorsqu'elle déroule son intrigue. Plongés dans le déni de la question de la violence domestique, porteurs de leurs propres préjugés, les policiers de Meymac sont eux-mêmes des personnages intéressants.

En définitive, le lecteur du roman "Aller simple Paris-Corrèze" est en présence d'un roman policier solide, parfois un peu raide certes (tous ces gens qui se retrouvent au restaurant de l'hôtel pour en savoir plus, comme par hasard...), mais auquel on croit de bout en bout. C'est aussi un livre porté par un lourd secret villageois, générateur de violences plus ou moins éclatantes, autour d'un notable: le remettre en cause, c'est prendre le risque de se mettre au ban de la société locale. Mais surtout, l'écrivaine joue la polyphonie pour multiplier les points de vue et recourt à la forme du polar pour mettre en scène le jeu d'un provincial qui, après avoir fait un bout de vie à Paris, décide, séparé de son épouse, de revenir dans le département de sa jeunesse, de fuir un vécu regretté et de retrouver, peut-être, le fil de sa jeunesse abandonnée. Et d'y rester, peut-être.

Marie Wilhelm, Aller simple Paris-Corrèze, La Crèche, La Geste, 2018.

Le site des éditions La Geste, le blog de Marie Wilhelm.

dimanche 11 novembre 2018

Dimanche poétique 374: Paul Verlaine

Idée de Celsmoon.

Un pouacre

Avec les yeux d'une tête de mort
Que la lune encore décharne,
Tout mon passé, disons tout mon remords,
Ricane à travers ma lucarne.

Avec la voix d'un vieillard très cassé,
Comme l'on n'en voit qu'au théâtre,
Tout mon remords, disons tout mon passé,
Fredonne un tralala folâtre.

Avec les doigts d'un pendu déjà vert
Le drôle agace une guitare
Et danse sur l'avenir grand ouvert
D'un air d'élasticité rare.

"Vieux turlupin, je n'aime pas cela;
Tais ces chants et cesse ces danses."
Il me répond avec la voix qu'il a:
"C'est moins farce que tu ne penses,

"Et quant au soin frivole, ô doux morveux,
De te plaire ou de te déplaire,
Je m'en soucie au point que, si tu veux,
Tu peux t'aller faire lanlaire!"

Paul Verlaine (1844-1896). Source: Poésie.Webnet.

Généalogie de la violence domestique ordinaire

ob_0893d4_le-chat-chapuis
Olivier Chapuis – "Le Chat": rien à voir avec Philippe Geluck, bien au contraire! Sous ce titre sympa et fédérateur, l'écrivain vaudois explore les replis sombres de la violence domestique ordinaire, physique ou psychologique, pratiquée au masculin. Pour ce faire, il met en scène, en parallèle, deux couples très différents, mais que la violence et les circonstances rapprochent. Et ce n'est pas un conte de fées: alors que ces derniers se terminent par un mariage, le mariage est au début du roman "Le Chat".


Ça commence par une noce chez les riches...
C'est pratique, justement: l'auteur exploite le chapitre consacré au mariage de Jean-Baptiste et de Christelle comme une scène d'exposition. Les fausses notes grinçantes s'accumulent dans cette noce qu'on aurait voulue sans nuage: un père alcoolique et démissionnaire, des réflexions piquantes qui sortent tout naturellement, un malaise comme annonce de quelques chose de plus grave.

Et comme dans toute bonne scène d'exposition, il y a là plus d'un personnage que le lecteur retrouvera par la suite. En particulier, émerge ici la personne de Yolande, la femme libre qui a coupé les ponts et joue un rôle de Cassandre qu'on ne veut guère entendre. On peut la trouver dérangeante, mais l'auteur en fait une porteuse de vérité dans un contexte familial dysfonctionnel.

Ainsi, alors qu'on pourrait penser que la description d'une noce de gens aisés à laquelle on n'est pas personnellement invité est des plus ennuyeuses, l'écrivain la rend utile et captivante en y semant les graines des arguments de son roman.

... et ce n'est pas mieux dans le monde des arts
Du côté de Fabienne et Barthélemy, ça cogne aussi, autour d'une histoire d'amour trop vite amorcée, sans qu'on fasse vraiment connaissance. Actif comme éclairagiste, Barthélemy cogne aussi, se montre d'une jalousie maladive, anormale. Il aime que Fabienne soit à l'heure, aussi... Et la fumette, pourtant censée détendre, n'arrange rien.

... Fabienne, qui a un chat, justement – d'où le titre. On relève que s'il est porteur de paix pour l'un des personnages (Nathan, le fils de Jean-Baptiste et Christelle) et qu'il constitue le lien entre deux ménages qui n'ont a priori rien de commun, il porte lui aussi un nom aux connotations violentes: il s'appelle Glaïeul, ce qui fait immanquablement penser au glaive (gladius) romain.

Barthélemy cherche cependant à se sortir de cette violence qu'il semble ne pas aimer, allant jusqu'à entrer aux Violents anonymes. Bel effort, effort sincère? En tout, cas, c'est trop tard sans doute...

La violence domestique, une généalogie
Fictifs ou non, ces "Violents anonymes" sont l'un des aspects que l'auteur entend mettre en évidence autour du phénomène détestable de la violence domestique: peut-on s'en sortir? En écho, le lecteur trouve une de ces maisons où les victimes sont accueillies – en l'occurrence, Fabienne y passe, et l'auteur dessine avec finesse les atermoiements de la jeune femme, les mensonges qu'elle s'adresse à elle-même pour préserver une situation insatisfaisante mais rassurante: il en coûte de faire le pas.

On peut aller jusqu'à dire que la violence domestique, dans "Le Chat", s'étend aux animaux, et le dernier chapitre a quelque chose de glaçant vu comme ça. Cela dit, le personnage de Jean-Baptiste, qui va annoncer à Fabienne que son petit chat est mort, a lui aussi un passif familial difficile à assumer, lourd d'épisodes inavouables mais qui dictent un comportement qui, derrière la façade d'un succès social et professionnel, n'a rien de reluisant.

C'est que l'enfance de Jean-Baptiste est faite d'humiliations répétées, que l'auteur décrit sans complaisance ni compassion, simplement telles qu'elles se sont produites: le vomi qu'un père tyrannique oblige son fils à avaler, les petits pois jetés par terre et qu'il faut ramasser plusieurs fois avant de les manger quand même. Et Dieu, mais lequel?, censé bénir tout cela... Dans ce contexte lourd, poussé au noir par l'auteur, seule Yolande est un soutien, mais elle a aussi sa vie – et rejetant le secret du fonctionnement familial, elle se trouve à son tour rejetée par le clan. 

Et Jean-Baptiste recommence avec son propre fils, Nathan, qu'il élève à la dure, sans pardon, avec la complicité plus ou moins consentie de Christelle. Tout en évoquant les stratégies de Nathan pour s'adapter aux exigences parentales/paternelles, l'écrivain dessine une généalogie de la violence domestique.

Une écriture distanciée et imagée
Les faits que l'auteur relate, la violence qui s'installe entre ses personnages, victimes ou bourreaux, sont suffisamment parlants pour que l'auteur renonce à toute dramatisation excessive. Au contraire: son écriture s'avère sobre et claire, travaillée de manière à recréer un grand naturel et à laisser parler les seuls actes, volontiers relatés du point de vue des personnages eux-mêmes, à la manière d'une polyphonie.

Il y a cependant un trait particulier: le goût constant de l'auteur pour l'image et les comparaisons. Originales sans tomber dans l'excès, parfois astucieuses, parfaitement intégrées à un propos grave, elles sont une fenêtre sur une autre manière de voir les choses. Sur un thème pas mal vu ces derniers temps dans le monde littéraire, l'auteur réussit un roman psychologique et social riche, qui explore les âmes noires, les faux-semblants, les manipulations et les excuses des humains, qu'ils soient victimes ou bourreaux.

Olivier Chapuis, Le Chat, Lausanne, L'Age d'Homme, 2018.

Le site des éditions L'Age d'Homme

vendredi 9 novembre 2018

Annik Mahaim, ou la biographie sinueuse d'une artiste d'ici et d'ailleurs

FemmeEnRouge
Annik Mahaim – Epatant roman de vie que celui que propose Annik Mahaim dans "La femme en rouge"! Le lecteur suit la piste de Nina, une jeune Lausannoise qui décide d'en savoir plus sur sa grand-mère Olga, peintre de talent qui a côtoyé les génies artistiques de l'après-guerre. Au fil des découvertes, c'est un sacré voyage que cette quête dessine. Un voyage qui recèle son lot de sinuosités, traduites par des changements de points de vue épisodiques et des retournements de situation inattendus...


On le comprend vite: Nina est une fille bien d'aujourd'hui, sensible aux idées progressistes, végane ayant imposé son régime à son chien, active dans une ONG à vocation écologiste. Cette envie de modernité n'empêche pas Nina de rechercher ses racines. C'est là que tout commence: il lui faut aller voir qui est cette fameuse artiste nommée Olga Demarsay-Müller, décédée en 1991, qui est sa grand-mère méconnue. Pour cela, elle peut compter sur Doris, une vieille parente, qui joue aussi le rôle de meilleure amie dans ce roman. Une amitié qui incite Nina à traquer ses propres origines, par-delà les secrets et les zones d'ombre. Celle-ci est irriguée – in vino veritas – au Château Chasse-Spleen, un fameux vin rouge... 

Rouge? Revenons au titre. Au degré zéro, "La femme en rouge" suggère un vêtement. Soit! Signée Manuela Gay-Crosier, la couverture du livre en rend compte. Et puis, c'est aussi le titre d'un film de Louis Cuny qui se passe précisément dans le monde des arts et galeristes. Tiens, tiens!... Mais surtout, dès lors qu'on pense à Olga, c'est aussi à un positionnement politique qu'il faut songer. Dans le sillage de son père, en effet, la jeune artiste-peintre s'intègre au Parti ouvrier populaire vaudois, précisément dans sa section de Renens. L'auteure dessine l'ambiance qui y règne dans les années d'après-guerre, entre soirées dansantes bien sages et endoctrinement d'esprit communiste. Elle relève par exemple avec piquant la tension qui peut naître entre deux enfants, l'un de culture catholique, l'autre baignant dans les idées de gauche, au sujet du prénom Joseph: père du Christ pour l'une, petit père des peuples pour l'autre – quelle belle paire d'endoctrinées! On l'a compris: il y a de la tendresse dans le regard porté sur ces années du Parti ouvrier populaire, mais l'auteure ne fait pas l'impasse sur les désaccords, entre autres pour savoir si une artiste, femme qui plus est, a sa place dans un groupe ouvriériste. L'art, c'est d'un bourgeois...

Ce monde de gens modestes qui prennent le tram entre Lausanne et Renens, parfois d'un dogmatisme des plus rigides mais où l'on s'aime aussi, fait contraste avec le monde artistique où Olga trouve sa place en qualité de peintre. Le lecteur aimera la manière rocambolesque et culottée avec laquelle le galeriste Demarsay approche Olga: si l'initiative n'est guère reluisante, la mise en scène et l'aboutissement sont du plus beau romanesque. L'auteure fait ainsi entrer dans son roman quelques artistes qui ont compté au milieu du vingtième siècle, en particulier Niki de Saint-Phalle, dont elle restitue avec fraîcheur le tempérament libre, mâtiné de mots d'anglais qui donnent à son discours féministe un tour résolument moderne. Par ricochet, il est aussi question de Jean Tinguely, bien sûr; mais l'auteure évite, et c'est heureux, de faire de son roman le carnet d'adresses des gloires artistiques du temps jadis. Son propos est plus intéressant, de façon générale: au travers d'Olga, elle dessine ce qu'a pu vivre une femme artiste au cœur du vingtième siècle, entre exaltations et étouffements.

Et si "La femme en rouge" touche au grand monde des arts, à l'ivresse des galeries parisiennes de prestige où l'avant-garde et les concepts d'avenir s'exposent, ce roman n'oublie pas d'où il vient pour autant. Cela se traduit par un style d'une grande décontraction, qui revêt sans complexe les couleurs du terroir vaudois en distillant quelques helvétismes. C'est normal: "La femme en rouge" endosse un ancrage local franc, et à Lausanne, même les citoyens du monde les plus engagés assument le fait de parler français comme il se parle dans le canton de Vaud. Et c'est sur ces mots à la fois d'ici et de partout que l'auteure relate la vie de deux ou trois générations de femmes qui, au fil des ans, défendent chacune à leur manière les idées modernes de leur temps.

Annik Mahaim, La femme en rouge, Lausanne, Plaisir de lire, 2018.

Le site des éditions Plaisir de lire, celui d'Annik Mahaim.

mercredi 7 novembre 2018

Il n'y a pas de guerre propre, même pour les aviateurs

1344786_f.jpg
Jean-Luc Borgeat – Parler de l'aviation militaire pendant la Seconde guerre mondiale, voilà qui est original! Dans son premier roman "Le rendez-vous", le comédien et metteur en scène cet univers particulier, avec un réalisme admiratif et précis qui rappelle par moments ce que peut faire un Gilles de Montmollin dans le domaine de la navigation. Le rêve en moins, peut-être: l'intrigue du roman "Le rendez-vous" se situe à la fin du dernier conflit mondial.


Le narrateur s'appelle Paul Nommac, et c'est donc un aviateur français, féru de pêche à la mouche (on songe là à "Ne pousse pas la rivière" de Jacques-Etienne Bovard, pour le coup...). On suit ce jeune homme tout juste adulte tout au long d'un récit sincère, celui d'un homme qui découvre au fil des mois que tuer n'est pas anodin, que ce n'est pas tout à fait pareil de canarder un avion de loin ou d'abattre un homme à bout portant. L'émergence de ce sentiment d'humanité, chez un personnage qu'on devine peu porté sur les questions de morale, est sans doute l'une des lignes fortes de ce roman. Mais ce sentiment n'est pas parfait...

L'amoralité (et non l'immoralité!), cependant, persiste en effet: Paul Nommac n'hésite pas à conserver à son profit des biens récupérés sur un aviateur nazi. Tout au plus se cherche-t-il des excuses, considérant qu'en conservant un ou deux lingots et une poignée de diamants, il repaie sa jeunesse perdue à la guerre – tout en étant rendu conscient du fait que cet or n'a rien de propre, mais un moment de malaise est vite passé. Et "Le Rendez-vous" ne lui donne pas tort, en apparence: finalement marié à une Bâloise fille d'un homme fortuné, il en jouira bien, et ne sera jamais inquiété.

Reste qu'il y à là la matière d'un beau secret de famille, à exploiter peut-être dans un deuxième roman... d'autant plus que la vie après la guerre n'est pas moins empreinte de secrets: le narrateur n'hésite pas à magouiller avec son beau-père pour faire fructifier discrètement l'or volé aux voleurs d'or nazis.

"Le Rendez-vous", c'est aussi une odyssée: Paul Nommac, aviateur pour les Alliés, se retrouve cloué au sol parce que son avion de transport a été descendu par la DCA allemande, qui a encore du mordant en cette guerre finissante. L'odyssée suggère aussi que l'aviateur se retrouve à tâter de l'essence de toutes les armes militaires, en plus des airs: un épisode l'amène à se déplacer déguisé par voie fluviale, d'autres le feront marcher ou se déplacer en camion. Et comme il est question d'échapper au feu ou d'y aller, force est de constater que la guerre de Paul Nommac touche les quatre éléments bien connus.

La confrontation à des réalités concrètes de la guerre va faire mûrir Paul Nommac, qui est au départ un bonhomme aisé qui n'a de la "vraie vie" qu'une conception abstraite, loin des réalités les plus dures. L'auteur place sur son chemin, par exemple, une "marche de la mort", non nommée comme telle, mais qui va impressionner et dégoûter l'aviateur par son caractère terrible. Expérience marquante! De même, le narrateur paraît découvrir qu'on est tous pareils, et qu'en pleine guerre, on peut s'aimer entre les deux camps: on pense au soldat français René qui, dans la campagne bavaroise, s'est acoquiné discrètement avec une femme allemande nommée Renate.

En somme, Paul Nommac, narrateur d'un roman réaliste, est un personnage humain travaillé, complexe, avec ce que cela peut compter de zones gris plus ou moins foncé: s'il grandit quelque peu au fil du roman, il n'a rien de foncièrement exemplaire, au contraire. Voilà un bonhomme qui sauve sa peau, devient riche par hasard, a une épouse et même un enfant (une fille). Privilégié, chanceux? Certes, l'aviateur est conscient de l'horreur qu'il a traversée, et de la chance qu'il a d'en avoir réchappé: son rendez-vous, un supérieur rapidement rencontré, aura-t-il eu cette chance? Et tous ces gens qui sont morts autour de lui et se sont protégés en refusant de se lier? S'il a compris qu'il n'y a pas de guerre propre, Paul Nommac n'y peut rien, en somme; dès lors, on voit en lui un personnage qui accepte assez passivement ce que la vie lui donne en plus de la vie sauve. Mais on aurait tort de le juger mal; en revanche, il est toujours permis de se demander ce que l'on aurait fait à sa place.

Jean-Luc Borgeat, Le rendez-vous, Lausanne, BSN Press, 2018.

Le site de Jean-Luc Borgeat, celui des éditions BSN Press.

lundi 5 novembre 2018

Pierre Thiriet, les genres littéraires revisités avec le sourire

mission-impassible-recto-2
Pierre Thiriet – "Mission impassible": joli titre pour un un recueil de nouvelles à vocation humoristique! Une seule lettre, et tout est transformé... On imagine que son écrivain, le journaliste Pierre Thiriet, a dû s'amuser gentiment en rédigeant, dans un esprit pince-sans-rire, les cinq nouvelles qui composent ce petit recueil. Une ligne directrice, s'il en fallait une? Avec le sourire, "Mission impassible" dépoussière quelques genres littéraires et contes anciens ou actuels. Cela, dès la première nouvelle, "Tout le monde va bien".

La narratrice de "Tout le monde va bien" est, on le découvre tout à la fin de la nouvelle, Shéhérazade. Une allusion astucieusement placée: dès le départ, l'auteur s'assure le compagnonnage de la conteuse des mille et une nuits. Tente-t-il de rivaliser avec elle? En tout cas, sa Shéhérazade est au courant de tout: la déchéance du Chat Botté, le divorce de Blanche-Neige. Il sera même question de Pierre Élelou, c'est dire: pour faire naître des sourires, l'auteur ne s'interdit pas le jeu de mots. Plus généralement, "Tout le monde va bien" démontre avec humour que, quoi qu'en disent les esprits chagrins, les personnages des contes d'autrefois sont immortels. La preuve? Aujourd'hui encore, comme personnages de récits, ils fonctionnent et vivent, indiscutablement.

Le ton est radicalement différent dans "Zen Altitude", même si l'on a à nouveau l'impression tenace que l'auteur revisite quelque chose. Ce quelque chose, c'est un conte moderne intitulé "Tintin au Tibet"! L'histoire balance un reporter, alter ego blasé de Tintin auquel il emprunte deux ou trois mots typiquement tibétains, dans l'Himalaya, de lamaserie en ermitage. L'auteur opte pour la ligne claire pour raconter: il y a de l'humour, naissant en particulier de la confrontation de visions du monde stéréotypées de part et d'autre – sachant qu'en matière de préjugés, le narrateur, pourtant supposé instruit, fait fort. Mais surtout, "Zen Altitude" est porté par une structure précise, où les horaires sont indiqués avec précision: on suit le narrateur dans une caricature de reportage à la chronologie classique et rigoureuse. Et pour faire bon poids, l'auteur réserve quelques piques à des politiciens tels que Christine Lagarde ou Jean-François Copé – invariablement de droite, allez savoir pourquoi...

On s'amuse beaucoup, aussi, lorsque l'écrivain s'aventure, avec son perpétuel sourire, dans le genre de la science-fiction. Cela donne "Anita", courte histoire d'une femme bien humaine tombant amoureuse d'un extraterrestre aux tentacules sensuels, et l'épouse – il s'appelle U36, "U" pour les intimes. Dans cette nouvelle radicalement antispéciste (l'antispécisme humain intègre-t-il la question des relations avec les extraterrestres, après tout?), l'auteur suggère un choc des cultures avant de le relativiser: après tout, dans un ménage, même composé de deux êtres d'espèces extrêmement différentes, les questions qui fâchent sont toujours les mêmes. On pense à la phrase rituelle: "C'est à cette heure-ci que tu rentres?", qui tombe avec une parfaite régularité, tout à fait attendue, en page 37.

"Ma conquête de l'ouest" revisite, on le comprend vite, cette manière de conte moderne qu'on appelle le western. S'il faut en retenir quelque chose, c'est surtout la mauvaise foi jouissive du narrateur, criminel capable, par des artifices habituels habilement agencés, d'inverser les rôles de la victime et du coupable. Pour ce coup-ci, l'auteur opte pour une construction en courts chapitres: on a affaire à un mini-roman sur quelques pages. Enfin, "La sensationnelle affaire du Dragon rouge et du Dragon noir" fait penser au roman policier et exploite gentiment un humour récurrent fondé sur les stéréotypes liés aux Chinois tels que l'Europe occidentale les voit. Cela, dans une ambiance futuriste qui ne gâche rien et permet à l'auteur de faire montre d'un supplément d'inventivité en roue libre.

En somme, "Mission impassible" s'empare de formes et des genres narratifs bien connus du lectorat d'aujourd'hui pour les subvertir en vue de faire sourire. C'est réussi, c'est fait avec finesse: le lecteur rigole volontiers, souvent de manière flûtée, mais toujours sincère. Et ça va vite: certes, Pierre Thiriet n'est pas son homonyme, le jeune pilote automobile spécialisé dans l'endurance, mais ses nouvelles sont rapides et percutantes. 

Pierre Thiriet, Mission impassible, Strasbourg/Paris, Andersen, 2017.

Le site des éditions Andersen.

dimanche 4 novembre 2018

Deux familles, les siennes, sous l'œil de l'écrivain

000751016
Jean-Michel Olivier – L'œil défaillant, l'objectif menteur. La photo, vérité travestie ou aléatoire. Le regard troublé, ou non. C'est un roman visuel à l'extrême que Jean-Michel Olivier propose avec "L'Enfant secret". Roman? L'écrivain suisse le présente comme un récit, indiquant qu'il y a quelque chose de sa propre histoire familiale dans la destinée de deux familles que tout sépare et que tout va réunir: celle fondée par Julien et Emilie, et celle d'Antonio Campofaggi, dit Campo.


Tout sépare ces deux familles, en effet, et c'est un bon point de départ pour deux récits parallèles des plus contrastés. Julien et Emilie, c'est le couple vaudois villageois typique du début du vingtième siècle, empreint de culture protestante, avec un Julien qui a accidentellement perdu la vue dans son enfance et une Emilie à la patte folle. Si l'auteur n'oublie jamais Emilie, c'est sur le handicap de Julien que l'auteur concentre son regard, dessinant page après page son univers fantomatique, ainsi que sa manière de se débrouiller avec une vue délabrée. Chacun semble trouver sa place dans ce récit familial, sans révolte (à l'usine d'allumettes ou au restaurant, il faut trimer, c'est comme ça), dans le cadre d'un pays calme et épargné par la guerre, la Suisse, qui n'en a pas moins ses zones d'ombre et ses raideurs. En pensant à Emilie, en particulier, il est permis de se souvenir des 3 K helvétiques bien conservateurs: "Kinder, Kirche, Küche". Concernant Julien, c'est plutôt chœur local, errances et vin blanc. 

Dans l'autre camp, la famille Campofaggi est urbaine, et devient nolens volens un élément du système: c'est dans l'Italie fasciste que Campo, le photographe professionnel, trouve de quoi vivre. L'art du photographe est celui du mensonge, découvre-t-on au fil des pages: photos retouchées, poses étudiées, souci permanent d'une propagande affinée. Campo contribue ainsi à la création de l'image "historique" de Benito Mussolini, conforme à une idéologie qui prône la force et les valeurs viriles. Y croit-il vraiment? L'auteur ne manque pas de décrire quelques scènes grotesques telles que le duel à l'épée entre le Duce et Campo, ou le moment où, prononçant un discours, Benito Mussolini se trouve piégé par une pluie diluvienne qui fait fuir ses auditeurs. Mais ce qu'on reprochera au photographe, c'est de n'avoir pas dénoncé ce qu'il y a derrière les photographies léchées, d'avoir été au plus près du pouvoir et de n'avoir rien dit. Ironie de l'histoire: autrichien au terme de la Première guerre mondiale, donc dans le camp des vaincus, il se retrouve à nouveau vaincu au terme de la Seconde guerre mondiale, comme Italien.

Les apparences séparent ces deux familles, on l'a compris. Pourtant, l'auteur s'ingénie à les rapprocher, avec le coup de pouce de l'histoire. Le trait d'union? C'est un appareil photo... L'auteur relate en effet un élément incroyable: il met entre les mains du quasi-aveugle Julien un appareil photo Rollei, avec lequel il va s'ingénier à tout canarder. A l'art léché, travaillé, mensonger aussi, de Campo, répond ainsi le jeu spontané, brut et mal cadré, amusant pour dire le tout, de Julien. Qui est le plus proche du vrai? Peut-être pas Campo, quoique: il garde quelques photos authentiques dans une caissette bien fermée. Et peut-être pas davantage Julien, qui finira par recouvrer la vue et découvrir que ses photos n'étaient pas du tout ce qu'il pensait qu'elles seraient. Cette redécouverte du sens de la vue fait du reste penser à "La Symphonie pastorale" d'André Gide, l'issue tragique en moins: "C'est donc à ça que tu ressembles! Avoue que tu espérais mieux!", rigole Julien, se voyant, hilare, face au miroir pour la première fois.

Et au fil des péripéties et de l'histoire, comme on s'y attend, les deux familles trouvent le moyen de se trouver, dans le contexte dévasté de l'après-guerre. Un contexte de folie, ce que suggère le cadre d'un asile psychiatrique/maison de repos où l'on rencontre quelques personnalités: Edda, une des filles de Mussolini, mais aussi, à peine déguisé, Jack Rollan – qui a d'ailleurs appris, un peu, le métier de photographe avant de devenir connu pour son "Bonjour!". C'est là aussi qu'un garçon vaudois caractériel fan de football (comme l'auteur) va rencontrer une belle Italienne... l'affaire est faite, une génération nouvelle peut naître.

Les sens sont trompeurs, en particulier la vue, semble dire l'écrivain. Cela, d'autant plus si ceux-ci sont dotés d'une béquille, en l'occurrence celle de l'appareil photo qui rapporte ce qu'il veut ou dont on peut faire mentir les produits à volonté. Au temps à venir de l'humain augmenté, au temps aussi de la photo banalisée par le numérique, voilà qui devrait faire réfléchir! Et si le regard de l'écrivain était, in fine, le plus aigu de ce roman? C'est lui qui, au fil de phrases simples segmentées en paragraphes courts qui font figure de séquences, règle sans cesse la focale sur un récit ancien et précis, en rappelant, par les mots et structures répétés d'un bout à l'autre du livre, que la vie est un éternel recommencement. En somme, c'est son propre album de photos de famille qu'il feuillette, passionné et captivant, avec ses lecteurs. Après tout, cet "enfant secret" du titre, encore à naître, ange ou fantôme un peu omniscient en ce sens qu'il a l'œil partout et confère un sens au chaos de l'histoire familiale ou européenne, c'est peut-être bien lui.

Jean-Michel Olivier, L'Enfant secret, Lausanne, L'Age d'Homme/Poche Suisse, 2018/première édition 2004. 
Ce récit a obtenu le prix Michel Dentan en 2004.

Le site de Jean-Michel Oliver, son blog; le site des éditions L'Age d'Homme.

vendredi 2 novembre 2018

"Les Hommes": quand une femme se souvient

ob_8023f8_affiche-les-hommes-incardona
Joseph Incardona – Encore un billet sur le texte d'une pièce de théâtre! Les éditions BSN Press semblent chercher leur place dans l'édition de textes relevant de ce genre en Suisse romande. La maison a publié dernièrement "Les Hommes", pièce de théâtre signée Joseph Incardona – un écrivain que l'on connaît, mais qu'on n'attendait pas forcément dans ce genre littéraire. Il n'empêche: voilà qu'il propose avec "Les Hommes" une belle pièce centrée sur une femme âgée, Poupée, dont les souvenirs vont lui péter à la gueule.


Tout commence avec la Ford Mustang qui finit dans un talus: Poupée, qui la conduisait, doit chercher du secours. Le spectateur la trouve échouée dans une station-service déserte et déglinguée où se trouve un téléphone. Fait particulier: c'est là qu'on l'appelle, elle. A l'autre bout du fil, il y a le conducteur, un dentiste responsable de l'accident, un brin cynique: il paraît se faire davantage de souci pour la (belle) voiture que pour sa conductrice. Un ressenti qui entre en résonance, plus loin, avec ce qu'en dit Ken, le mari de Poupée. Qui a peut-être été belle comme une Barbie dans sa jeunesse.

Face à Poupée, le défilé des hommes paraît décrire le spectre des relations entre les hommes et les femmes, des plus brutales (avec l'Agresseur, qui agresse les femmes pour jouir de leur peur mais ne bande plus dès qu'elles sont consentantes) aux plus sentimentales (avec Max, l'amoureux de jeunesse) – avec, on l'a dit, une femme au centre de ce jeu. La vie maritale est également décrite avec Ken, et là, le dialogue se fait piquant, cruel même: on assiste à une belle dispute à froid, non exempte de chantage affectif.

Un personnage au téléphone (le conducteur), d'autres visibles sur écran: dans "Les Hommes", la réalité étroite de la scène et des contraintes théâtrales est transcendée par ce qu'offre la technique. En faisant apparaître la petite fille, cette technique permet même d'imaginer Poupée enfant – et, partant, de secouer un peu la temporalité. Et sur un écran, on voit s'écrire une lettre d'écrivain, à la machine à écrire, dès le début de la pièce. Et bien sûr, un tourne-disque fait entendre "Que reste-t-il de nos amours?" de Charles Trenet. Une chanson qui est tout un programme: celui de cette pièce de théâtre.

On l'a compris: la vie d'un être humain, d'une femme, vaut davantage que les quelques mètres carrés d'une scène de théâtre telle que celle des Pulloff Théâtres de Lausanne, où la pièce "Les Hommes" a été créée. Vie, amours et violences peuvent toutefois y trouver place dans toutes leurs dimensions grâce à la forme de réalité augmentée que peut offrir le soutien d'une technique adroitement utilisée au service d'un texte précis et vigoureux qui, lui aussi, révèle par le seul verbe des personnages les différentes facettes d'une femme... et des hommes qui l'ont côtoyée.

Joseph Incardona, Les Hommes, Lausanne, BSN Press, 2018.

Le site des éditions BSN Press, celui de Joseph Incardona.

jeudi 1 novembre 2018

Du théâtre jeunesse pour dire le harcèlement de tout temps aux publics de tous âges

600x800-72dpi
Florence Balvay – On dit que c'est vite fait de lire du théâtre, et pourtant... Paru chez BSN Press, le texte de "Mimosa et le pêcheur de chagrins" est certes une lecture rapide, segmentée qui plus est en quarante-cinq séquences. Mais si ces dernières sont courtes, ce n'est pas sans raison: l'auteure, Florence Balvay, instille ainsi un rythme rapide à son œuvre de dramaturge, qui s'adresse à un lecteur jeune, à partir de 6 ans. Et ça résonne, longuement.

Théâtre jeunesse? Théâtre intéressant, surtout! Voyons quel en est le cadre: tout en didascalies, le prologue suggère en douceur que le public a un rôle à jouer, même un verre à la main. Ce rôle pensé comme un rôle actif, on le retrouve dans le texte de ce poème théâtral, lorsque le narrateur, ou la narratrice, interpelle son lectorat ou son auditoire. Tout est en place pour flouter la limite traditionnelle entre la scène et le public, et le locuteur n'hésite guère à prendre l'auditoire à partie.

C'est que "Mimosa et le pêcheur de chagrins" est écrit sous la forme d'un monologue dit par une femme. Cela dit, l'oeuvre laisse toutes les portes ouvertes: il est possible de confier la narration à un homme, voire à une poignée de comédiens. Un exercice peu évident, disons-le: il faudra quand même répartir les répliques, parfois floues, entre les acteurs pressentis. Cela, même s'il y a plusieurs personnages autour de Mimosa et du pêcheur de chagrins.

En particulier, il paraît même que le rôle du pêcheur peut être tenu par un homme comme par une femme, moyennant quelques "rares" accords grammaticaux. Eh bien soit! Mais en certains éléments, on sent que le personnage du pêcheur est avant tout masculin. Ne serait-ce que du fait qu'on l'ait nommé "pêcheur" et non "pêcheuse".

Peu à peu, cependant, avec des phrases concises qui sont certes celles d'une autre personne, c'est bien Mimosa qui occupe le devant de la scène. L'auteure se montre astucieuse pour illustrer quelque chose de détestable: le harcèlement scolaire. Sa mécanique? Invariablement, elle raconte ce que Mimosa a vécu à l'école: une boîte à pique-nique cassée, des vêtements déchirés, des crayons chipés. Le lecteur  peut penser au début que ce ne sont que querelles de cour d'école; mais au fil des pages, un crescendo s'installe, bien amené, sur la base d'une série nombreuse de séquences construites de la même manière: on accumule, c'est donc du sérieux.

Et ce sérieux n'est pas considéré par le personnel de l'école: évoquées en filigrane faute de mieux au fil des pages, les manières de contourner le problème de la part des enseignants sont classiques. Elles résonneront clairement aux oreilles de ceux qui ont vécu cela. C'est ainsi que, pour toutes celles et tous ceux qui se sont pris une beigne (ou se sont fait voler un beignet – superbe stance dans la séquence 8!) sans raison dans la cour de récré, se développe une empathie envers Mimosa. On n'en périt pas, comme le doudou perdu de Mimosa mis en scène: ses amis le raccommoderont, mais il en restera des traces. De boue, ou de pire encore.

Et qui est le pêcheur? Narrateur de l'histoire emblématique de Mimosa, c'est aussi le récepteur de tout un tas d'objets, plus ou moins recyclables. Et l'on aimera certes ce qu'il en dit dans les toutes premières séquences de cette pièce de théâtre: c'est un brocanteur, décidément! Mais il faut aussi considérer tous ces objets comme autant d'ancrages vers des chagrins individuels, pris en charge depuis la nuit des temps par le personnage. Un personnage qui invite d'ailleurs les nouveaux humains à lui confier leurs chagrins sur un banc ouvert à tous.

Pour finir enfin, il est permis aussi de citer Léonard, le frère autiste de Mimosa, ainsi que ses meilleurs amis, finalement peu actifs face à l'adversité et à la loi du préau. Ne serait-ce que pour dire que si Mimosa encaisse, elle le fait au nom de celles et ceux qui ont encaissé avant elle: son parcours peut être érigé en symbole. Et c'est un pêcheur de chagrins qui recueille son récit: c'est un personnage qui sait raconter une histoire et qui a du vécu. On le croit donc, surtout lorsqu'il invite tout un chacun à s'asseoir sur son banc. Ce banc où l'on entend la mer et où l'on voudrait se sentir bien.

Florence Balvay, Mimosa et le pêcher de chagrins, Lausanne, BSN Press/Giuseppe Merrone, 2018.