mardi 24 novembre 2020

Un grand pas pour l'humanité... quelle humanité, au fait?

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Benjamin Knobil – Le théâtre est indéniablement l'une des victimes du Covid-19. Ceux dont cet art est le métier en savent quelque chose. Quant aux spectateurs, ils en prennent personnellement conscience par exemple lorsque leur salle favorite se voit contrainte d'annuler ses représentations. Qu'elles soient des créations inédites n'y change rien! C'est, tragiquement, ce qui est arrivé à "Neil", une "comédie métaphysique" signée Benjamin Knobil, dont les premières représentations auraient dû avoir lieu en ce mois de novembre à Lausanne, au théâtre 2.21. Autant dire que la publication du texte de cette pièce apparaît comme une tentative urgente de faire vivre la pièce malgré tout. 

La pièce elle-même paraît avoir été écrite dans une forme d'urgence, au cours de l'été 2020, et éditée sans délai par BSN Press – l'ouvrage est en librairie depuis le 12 novembre. Il y est question en effet de toutes les thématiques qui ont agité l'année 2020, greffées sur l'épisode historique du premier pas de l'homme sur la Lune – c'est bien à Neil Armstrong, personnage historique radicalement revu, corrigé et un brin fustigé, que le titre de la pièce fait référence. En particulier, il y est question de la respiration, du souffle... 

... souffle du comédien, bien sûr, chargé de faire porter sa voix au plus loin, idéalement sans masque d'hygiène. Souffle d'une vie, d'une viabilité remise en question par les restrictions liées au coronavirus! Mais ce souffle est un thème clé sur la Lune aussi, ce lieu où il n'y a pas d'atmosphère respirable. L'auteur alimente ce thème: on voit un Neil Armstrong qui, sur son échelle, hésite à écrire l'histoire en posant enfin son pied sur la Lune, jusqu'aux limites de son autonomie respiratoire, soit un délai improbable d'environ huit heures. 

Huit heures? Pour le lecteur de l'an 2020, cela fait écho aux quelque 8 minutes d'agonie de George Floyd, que l'auteur voit comme un moment du racisme, souligné par l'apparition improbable de Martin Luther King Jr. Une apparition anachronique peut-être, le principe du rejet du racisme ne se posant pas tout à fait dans les mêmes termes qu'aujourd'hui au temps du pasteur noir afro-américain. Mais l'essentiel est là: pour le dramaturge, ça manque d'air. Et dans l'esprit du lecteur de la pièce, l'étouffement de George Floyd fait écho à cette maladie avant tout respiratoire qu'est le Covid-19: 2020, année étouffante!

Tout cela paraît bien grave, me direz-vous. Certes! Mais le dramaturge est astucieux, capable d'un humour résolu et vigoureux, capable de rallier le public a son propos. Ainsi, dans le plus pur esprit du space opera burlesque, l'une des premières scènes de la pièce met en scène le douanier céleste Blaise Pascal, qui vient mettre une amende de stationnement au module lunaire de Neil Armstrong – c'est Douglas Adams dans le texte! Plus loin, il y aussi la famille de Neil Armstrong qui le relance, avec cette épouse qui lui reproche, sur un ton criard genre "c'est ça, va écrire ta page d'histoire, moi j'ai la charge mentale", de traîner et de ne pas assumer son rôle de père, trop absorbé qu'il est par son métier. De quoi anéantir un Neil Armstrong torturé par la mort de sa fille Karen – ça, c'est historique – et harcelé par ses collègues Aldrin et Collins qui, eux, voudraient rentrer chez eux pour manger des steaks avec Bobonne comme de bons fonctionnaires qu'ils sont.

Alors, astronaute... un job comme un autre? On le découvre au fil des pages, "Neil" s'avère une manière de déboulonner la statue (tiens, encore un truc très 2020, très Black Lives Matter pour le coup) de Neil Armstrong en désenchantant méthodiquement la figure mythique du gars qui a conquis la Lune. Truc de Blancs, exercice d'impérialisme dans un style qu'on croirait oublié, tentative d'intrusion dans un monde où le capitalisme galactique est déjà passé (l'épisode des Neptune Waters): à la fin de la pièce, le lecteur est en droit de se demander si le premier pas de l'humain sur la Lune a vraiment la valeur que l'histoire a bien voulu lui donner. L'auteur va jusqu'à présenter la célèbre phrase historique "C'est un petit pas pour l'homme..." comme un message pas du tout spontané, mais préparé bien à l'avance par de bons gros terriens férus en communication. 

"La Lune est morte", chantaient les Frères Jacques, suggérant qu'avec le premier pas de l'homme sur l'astre de la nuit, une part de magie s'est perdue pour toute l'humanité. Il est permis de croire que cette chanson célèbre résonne en arrière-plan dans les épisodes chantés, ricanants sur le rythme cruel d'une danse ridicule à petits pas, de "Neil". Plus largement, Benjamin Knobil va plus loin en décapant, caustique et vigoureux, l'ensemble de ce qui paraît, aux yeux d'humains émerveillés, un accomplissement majeur pour l'humanité. Quelle humanité, interroge-t-il: celle de Cap Canaveral, perçue comme impérialiste, ou celle d'ailleurs, ce qui fait quand même beaucoup de monde? Avec la pièce de théâtre "Neil", la conquête de la Lune revêt en 2020 une actualité aussi évidente qu'inattendue.

Benjamin Knobil, Neil, Lausanne, BSN Press, 2020.

Le site des éditions BSN Press, celui du théâtre 2.21, celui de Benjamin Knobil.

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