mardi 22 janvier 2019

San-Antonio, les ressorts du pouvoir et les cadavres vivants du placard

Y-a-t-il-un-fran?ais-dans-la-salle
San-Antonio – Ah, voilà une belle exploration des ressorts du pouvoir! "Y a-t-il un Français dans la salle?", roman "sérieux" de Frédéric Dard dit San-Antonio, explore les âmes sombres de ces humains qui, de tous niveaux et de tous genres, cherchent à prendre le dessus sur leurs semblables. Il faut bien 414 pages pour explorer ce travers humain... et ce n'est rien: "Y a-t-il un Français dans la salle?" est le première volume d'un diptyque dont la deuxième moitié, de même longueur, s'intitule "Les clés du pouvoir sont dans la boîte à gants".

Présidents à tous les étages
Tout commence, même l'incipit, par "Le Président". Le Président, c'est Horace Tumelat, politicard comme on en connaît trop, président en fait d'un groupe parlementaire et d'un parti dans la France de Valéry Giscard d'Estaing (jamais mentionné, si ce n'est de façon allusive, par exemple par référence à son choix de ralentir le tempo de "La Marseillaise"). 

"Le Président"? Les mots et leur mise en forme ont un sens. Au-dessus d'Horace Tumelat, en effet, il y a le président de la République. L'auteur se lance dans une diatribe moins gratuite qu'il n'y paraît sur la notion de président: chacun peut l'être en somme, ce qui dévalorise le terme. En réaction, lorsqu'il est question du président de la République, l'écrivain use et abuse des majuscules. Un procédé tape-à-l'œil, sans finesse, mais qui a le mérite de marquer le lecteur et de signaler qu'en somme, "Le Président" Tumelat est aussi minable, dépourvu de pouvoir, nu en somme, que le président d'un club de pétanque.

L'illusion du pouvoir
Reste que "Le Président", ça claque! Dès lors, tout n'est qu'illusion du pouvoir. Cette illusion permet à Horace Tumelat, ex-ministre, quasi-garde des sceaux, de profiter des largesses sexuelles pas tout à fait désintéressées de sa secrétaire particulière, Ginette Alcazar. Elle lui ouvre aussi pas mal de portes (en plus des paires de jambes), l'hypocrisie obséquieuse de certains personnages jouant son rôle. Il est intéressant de relever que ce jeu de pouvoir sexuel, plus ou moins consenti, se reproduit à un niveau inférieur dans le cadre d'une intrigue secondaire qui met aux prises l'agent Pau-Pau et Marie-Marthe Fluck, dans une dynamique qu'on désignerait un peu vite aujourd'hui du nom de harcèlement: la victime trouve quelques miettes de satisfaction dans cette relation pourtant malsaine, ô combien.

La quête du pouvoir prend aussi la forme de l'hypergamie, ou envie d'épouser quelqu'un de socialement mieux placé que soi. Il a été question de Ginette, qui est prête à tuer son mari minable pour se faire épouser par Horace Tumelat. Cette hypergamie se poursuit au-delà du mariage: Horace est marié à Adélaïde, qui n'est pas prête à lâcher le morceau. Et le coeur, dans tout ça? Il est du côté de Noëlle, gamine de 17 ans, donc a priori innocente, pas même consciente du pouvoir qu'a sa beauté: l'auteur dessine à grands assauts de lyrisme des sentiments nets et passionnés. Reste qu'en encourageant Noëlle dans son idylle avec Horace Tumelat, elle joue la partition de l'hypergamie par procuration. Après tout, son mari n'est qu'un mécanicien de locomotive syndicaliste plutôt veule dans son genre...

De la fluidité des genres
Mais revenons à Mme Fluck... Le lecteur trouvera ici la porte d'entrée d'un fort tropisme fribourgeois de la part de l'écrivain, qui a vécu à Bonnefontaine, non loin de la bonne ville de Fribourg. L'écrivain parle volontiers de cette Suisse d'adoption, et gageons qu'en 1979, il a bien dû être le seul, dans l'édition parisienne, à parler des armaillis qui portent leur capet – et à rapprocher ce couvre-chef de la kippa, au-travers du défunt mari juif de Marie-Marthe, dont les racines sont à Bulle. Ce tropisme régional a tendance à déborder sur une intrigue qui se déroule essentiellement à Paris et dans les environs: le lecteur averti surprendra tel personnage bien franco-français lâcher un très helvétique "ça joue?" au détour d'une phrase.

Il y a des hommes et des femmes dans "Y a-t-il un Français dans la salle?", et c'est très bien! On les voit dans leurs rapports entre eux, et l'auteur va, et c'est assez moderne, jusqu'à mettre en scène un personnage qui se situe entre ces deux genres: Mireille, alias Michel, travesti de spectacle, porteur donc d'une fluidité de genre certes factice. On admettra cependant, vu les accords grammaticaux, que pour l'auteur, ce personnage penche du côté féminin. Et en face, son copain Pau-Pau, attiré à la fois par un homme-femme et par une vieille dame (la fameuse Mme Fluck), a des penchants pour le moins ambigus. Ce dont l'auteur s'amuse... 

Un cadavre vivant dans le placard
Mais au-delà de ces grandes théories, on oublie de mentionner l'un des éléments clés de "Y a-t-il un Français dans la salle?": le prisonnier dont Horace Tumelat hérite au décès de son oncle putatif par pendaison. Le lecteur découvre son statut et sa raison d'être peu à peu. Et ce personnage fonctionne symboliquement comme le "cadavre dans le placard" qui hante tous les hommes politiques au fil de leur carrière. Sauf que là, le cadavre est vivant. Un reste d'humanité suggère qu'il ne faudrait pas l'abattre... et dans ses meilleurs moments, ce personnage à la lucidité exceptionnelle fait aussi figure d'éminence grise. Encore un truc qui ne saurait manquer aux hommes politiques.

Voilà voilà! On pourrait aussi parler du "running gag" de l'agent Seruti, qui aimerait obtenir des faveurs d'Horace Tumelat mais ne sais pas comment s'exprimer. Ou du journaliste fouille-merde Eric Plante, qui photographie les ébats contre nature de Pau-Pau et de la mère Fluck dans un esprit pas tout à fait désintéressé. On l'a dit: "Y a-t-il un Français dans la salle?" est un roman sur le pouvoir, sur lequel Dieu lui-même veille distraitement. C'est donc la mise en scène d'un fascinant panier de crabes où chacun essaie d'avoir le dessus. Côté style, c'est du San-Antonio pur jus, capable d'inventivité verbale et d'envie de tordre le bras à la grammaire et au lexique. 

Alors certes, c'est parfois lourd, il y a des longueurs et des accumulations pas forcément bien venues, des scènes de cul qui semblent gratuites. Les effets sont trop souvent soulignés au crayon rouge, le narrateur (qui peut bien être l'auteur) prenant le lecteur à partie pour le traiter de con, ce qui n'est jamais agréable, ou rechercher une confirmation de son talent. Mais les phrases accrochent le lecteur, familières, empreintes d'esprit gaulois, et révèlent avec une cruelle justesse, au fil de chapitres courts mais copieux, ce que l'âme humaine peut avoir de plus inavouable.

San-Antonio, Y a-t-il un Français dans la salle?, Paris, Fleuve Noir, 1979.

Le film "Y a-t-il un Français dans la salle?", signé Jean-Pierre Mocky, sera projeté au cinéma Rex de Fribourg (Suisse) le 16 février 2019 à 17 heures, dans le cadre du Salon du Livre Romand. Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site du Salon du Livre Romand.

dimanche 20 janvier 2019

Dimanche poétique 384: Claude Le Petit


Le poète crotté

Quand vous verrez un homme avecque gravité 
En chapeau de clabaud promener sa savate 
Et le col étranglé d'une sale cravate, 
Marcher arrogamment dessus la chrétienté,

Barbu comme un sauvage et jusqu'aux reins crotté, 
D'un haut de chausse noir sans ceinture et sans patte, 
Et de quelques lambeaux d'une vieille buratte 
En tous temps constamment couvrir sa nudité,

Envisager chacun d'un oeil hagard et louche 
Et mâchant dans les dents quelque terme farouche, 
Se ronger jusqu'au sang la corne de ses doigts,

Quand, dis-je, avec ces traits vous trouverez un homme, 
Dites assurément : c'est un poète françois ! 
Si quelqu'un vous dément, je l'irai dire à Rome.

Claude Le Petit (1638-1664). Source: Poésie.webnet.fr.

samedi 19 janvier 2019

"Fondre", une course tragique contre tous et contre soi-même

ob_3b7cc9_fondre-brun
Marianne Brun – Le roman "Fondre" aurait mérité de se trouver dans la collection "Uppercut" des éditions BSN Press  n'était la longueur. Il n'empêche que cette maison d'édition a eu la main heureuse en accueillant ce texte, qui évoque le destin de l'athlète somalienne Samia Yusuf Omar, qui court à en perdre haleine, puis entend rejoindre l'Europe afin de participer aux Jeux Olympiques de Londres. Une histoire vraie, quoique librement adaptée, et tragique: en 2012, l'athlète a disparu en mer Méditerranée, comme de nombreux migrants.


L'auteure excelle à recréer des états d'esprit. Sous sa plume, on sent la détermination farouche de l'athlète derrière un tempérament apparemment effacé. Il semble qu'aucun obstacle ne puisse l'arrêter – et cela, dès les premières pages, qui décrivent avec une précision confondante les impressions qu'on ressent lorsqu'on court: littéralement, on y est, on est Samia. Une Samia qui est du reste toujours désignée par son prénom: le personnage du roman ressemble à son modèle, mais l'auteure a fait œuvre de romancière en comblant les lacunes de son parcours et en réaménageant son histoire.

Dans son parcours – une vraie course d'obstacles, contre son monde mais aussi contre elle-même – Samia, musulmane, trouve une alliée en la personne de la journaliste Teresa Krug, de la chaîne de télévision Al-Jazeera, qui a certes son propre agenda. Du coup, entre l'islam et l'humain, on voit émerger deux notions de la foi. Il y a celle en une divinité, qui paraît favoriser le fatalisme et la soumission: Dieu donne, ou pas, pour Samia. Et celle en l'humain, celle de Teresa Krug (mais pas celle du comité olympique somalien, présenté comme indolent et bureaucratique), qui investit et s'investit en faveur de Samia: une foi qui ne soumet pas, mais libère et élève.

Cela intervient dans un contexte bien dessiné aussi: l'une des idées récurrentes est que l'Afrique s'efforce de se construire de nouvelles mythologies bien à elle, y compris à travers le sport. Dès lors, la délégation somalienne aux Jeux Olympiques de Pékin (2008), si dérisoire qu'elle soit (deux athlètes: Samia Yusuf Omar et un homme, Abdinasir Saeed), apparaît comme un immense espoir. Espoir déçu, disqualifiant pour la jeune femme, qui apparaît comme une paria après son échec sur 200 mètres – une inscription erronée à une compétition qu'elle n'a pas préparée.

Le lecteur a l'impression, ici, que si le pays a bien voulu envoyer une femme aux Jeux Olympiques pour remplir les conditions du CIO, il ne faudrait pas qu'en plus, elle s'illustre... et que son échec est le résultat d'un complot. Du coup, c'est le thème de la condition féminine en Somalie qui apparaît aussi, marquée par l'islam et en particulier par les exactions du groupe terroriste Shebab.

En une centaine de pages, la romancière Marianne Brun brosse ainsi le portrait d'une jeune femme morte en mer pour une vocation: la course à pied. Avec ce petit livre fort, elle s'inscrit dans la lignée d'autres ouvrages prenant Samia Yusuf Omar et son destin tragique comme modèle, par exemple "Ne me dis pas que tu as peur" de l'Italien Giuseppe Catozzella.

Marianne Brun, Fondre, Lausanne, BSN Press, 2018.

mercredi 16 janvier 2019

Serrés comme des sardines, du côté de Quimper

product_thumbnail.php-2.
Cloé Verdier – Nous voilà en France profonde, du côté de Quimper. Ils sont quelques-uns, souvent des jeunes, que les circonstances ont rapprochés mais qui ne savent pas que faire de cette soudaine conjonction, cristallisée autour de la rue Chabossot. On s'aime, on se déteste, on se maudit ou l'on se découvre dans "Les sardines à l'huile", écrit puis publié en 2009 par la romancière Cloé Verdier, qui a évolué dans la nébuleuse qui entoure l'homme de lettres Aloysius Chabossot.


Un souvenir personnel pour commencer: Cloé Verdier a été l'une des premières commentatrices de ce blog. Son pseudonyme, "Pfft..." se retrouve dans "Les sardines à l'huile", un roman où les personnages soupirent beaucoup de la sorte, pour les raisons les plus diverses. De quoi animer la musique de dialogues qui filent: tout comme les gens parlent sans se poser de question, l'auteure les rédige au naturel, bruts de décoffrage. Le Gros Plant ne se mange pas, par exemple, il se boit; mais au fil de la conversation, alors qu'il est question de se nourrir, qu'importe! Du point de vue du style, le récit est à l'avenant: décontracté, parfois confortable et abrasé comme un bon vieux jeans à trous.

Mais voyons ce qu'il en est, concrètement. On se retrouve avec Charlie, illustratrice, dont un livre pour la jeunesse a été accepté par un éditeur. Larmes: on pleure beaucoup dans "Les sardines à l'huile", et l'auteure en joue. Les larmes, en effet, sont de joie comme de tristesse, et cela surprend le lecteur à plus d'une reprise.

Autour d'elle, il y a Thomas, le costaud à dreadlocks qui change des vitres, dont on apprécie le caractère bourru. Derrière cette apparence de force, c'est aussi un homme tendu entre homosexualité et hétérosexualité, entre les conventions (faire famille avec Charlie et son fils) et l'accomplissement d'un autre penchant avec l'intrusif Yvan (qui, lui, a justement cédé aux conventions sociales et est devenu un père de famille modèle et prospère) – et bien sûr le refus de s'engager. Une fragilité dans les choix de vie qui se reflète dans une faiblesse physique: les maux de dos, motif récurrent, crédible vu le métier très physique du bonhomme.

Derrière ces liens qui se créent au fil d'une relation de voisinage, lourds sont les secrets de famille, et l'auteure les dévoile peu à peu comme il se doit. On comprend progressivement pourquoi c'est tendu dans la famille de Thomas, même si la réflexion n'est pas totalement aboutie: l'auteure passe en particulier comme chat sur braise sur un transfert de maternité pourtant pas évident. Le lecteur préfère observer la complicité profonde, parsemée d'explications franches et vigoureuses, que la romancière dessine entre Thomas et son frère Mika.

Et il y a les voisins, ces rôles secondaires qui font avancer l'intrigue au bon moment: le masseur Parfait, par exemple, ou Suzie, la vieille dame dont il a la charge et qui continue de minauder dès qu'il débarque. Il y a aussi l'improbable Odette Bimbo (c'est quoi ce nom?), amante de Parfait, qui trouble Mika – l'auteure sait trouver les mots simples pour ce penchant. Comme dit: c'est tout un monde qui essaie de coexister, de cohabiter. L'image des "sardines à l'huile" prend tout son sens en page 200, dans la bouche de Gino, le fils de Charlie, qui considère qu'on est trop serrés dans cet appartement, comme des sardines justement. Autant dire que dans le monde trop compliqué et pragmatique des adultes, tendus entre élans passionnés et conventions raisonnables, c'est encore l'enfant qui se montre simple et poète.

Certes observé avec une tendresse douce-amère, ce petit monde n'est pas évident à prendre en charge pour un écrivain! Nous passerons sur le côté brut de décoffrage du travail éditorial, où les coquilles et fautes de français manifestes restent nombreuses, pour rester dans le domaine littéraire, qui est globalement bien pensé. L'auteure use d'un artifice pour le mettre en place et pour boucler son récit: celui-ci commence et s'achève dans un bistrot de province française profonde, un de ceux où l'on peut encore avoir envie de fumer à l'intérieur malgré les interdictions. Là, une jeune femme qui pourrait être la romancière se met au clavier et se laisse inspirer par une vieille dame qui a la descente un peu raide. Au début comme à la fin, qui apparaît cyclique: les dernières inspirations de la vieille dame suggèrent d'assumer le happy end.

Et s'il fallait chercher celui-ci dans le début du roman lui-même?

Cloé Verdier, Les sardines à l'huile, Peter_Clochette, 2009.

Pour commander un exemplaire sur Lulu: Les sardines à l'huile.

dimanche 13 janvier 2019

Dimanche poétique 383: Claire Genoux

Avec: Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'Or rouge, La plume et la page, Maggie, Violette.

Toutes les soifs

Dans les restes de repas mes mains tendues
tremblent comme une laine
se brûlent au pain des heures passées
l'un et l'autre ne disons mot de ce qui nous encombre
de ce qu'il faut de travail contre soi
pour arriver à descendre
dans l'éternité la plus friable du corps
là où s'éprouve le pêle-mêle de toutes les soifs

Claire Genoux (1971- ), Faire feu, Orbe, Bernard Campiche Editeur, 2011.

samedi 12 janvier 2019

Voyage halluciné sur la planète Cuba avec Gabriel Bender

CubaLibre
Gabriel Bender – Il a parlé des bistrots entre ombres et lumières, il a brocardé l'aventure olympique du Valais dans "Fioul sentimental" en 2018: Gabriel Bender est, semble-t-il, un auteur qui sait tout faire. "Le sociologue couteau suisse", le surnomme le Magazine Migros, sous la plume de Laurent Nicolet. Et voilà que Gabriel Bender arrive avec son premier roman, "Cuba Libre". Force est de constater que là aussi, il assure, en proposant à ses lecteurs un voyage complètement halluciné, affolant par moments, sur un territoire qui a les apparences d'une autre planète que celle où nous vivons.


Un personnage atypique et conventionnel
Pour accentuer le contraste au maximum, l'auteur met en scène Maurice-Guillaume Boniek, un personnage hispano-polonais et Valaisan, Suisse un peu trop bien assimilé par ses parents (il s'appelle Maurice par référence à Saint-Maurice, et Guillaume par référence à Guillaume Tell). Il apparaît comme à la fois conventionnel et atypique. Complexe, ou pour le dire mieux: improbable...

Conventionnel? Oui, dans le sens où il incarne l'archétype du touriste occidental qui aime voyager loin de chez lui, à condition que ce loin ressemble à chez lui. C'est vite déstabilisant, surtout pour un garagiste qui a les pieds bien sur terre! Gageons que les lecteurs qui voyagent se reconnaîtront avec un sourire dans plus d'une scène du roman en se souvenant de leurs moments de décalage culturel loin de chez eux.

Atypique? Cela aussi, au vu de son passé, qui se révèle page après page, comme un secret: sait-on qu'en une seule journée, il est devenu papa, mari et orphelin de père, mais pas veuf, hélas? Sait-on aussi qu'il est devenu père sans avoir vraiment fait l'amour, à une fille qui aurait dû être un coup sans lendemain? Il lui a pourtant bien fallu assumer. Le voyage à Cuba aurait dû être un voyage de noces différé, une façon de renouer enfin avec cette épouse qu'il n'a pas voulue. Mais voilà: elle a dû rester en Suisse parce qu'elle est devenue grand-mère.

Résultat: Boniek part seul en tour de noces. Atypique, j'ai dit.

Touriste sur une autre planète
Une semaine pour voir du pays, ou pour s'éloigner d'un passé devenu trop compliqué: alors que le voyage à Cuba aurait dû être celui du rapprochement nécessaire, voilà qu'il devient celui de la fuite. "Mentira, mentira, mentira", lit-on en début de roman, en espagnol: dès le début, on constate que Boniek ment aux autres... et surtout à lui-même, ce que l'on découvre surtout en fin de roman, lorsque les masques tombent, l'alcool et les psychotropes aidant. Les habits sont-ils un masque? Sans doute, puisqu'à un moment de son parcours, Boniek se retrouve nu, puis revêtu d'une robe héritée d'un travesti bienveillant. Quasi-puceau (on en reparlera), est-il vraiment un homme?

Qui dit mensonge dit rapport à la vérité, alternative en fonction des individus: chacun voit la sienne. En bon Suisse, Boniek fait usage de sa raison et sait compter ses sous: c'est un radin de première, cherchant à économiser ses dollars. En face, pourtant, on parvient toujours à le faire raquer. Les négociations font souvent figure de dialogues de sourds que l'auteur s'amuse à orchestrer... et que le lecteur s'amuse à dévorer.

Résultat: baladé en train, en taxi-dromadaire (entendez: en tandem, il faut pédaler!) ou à pied à travers Cuba, Boniek vit un séjour qui n'est pas de tout repos. Paranoïaque, il veille à ne pas prêter le flanc à des accusations policières. Pourtant, et c'est là qu'on voit que chacun a sa vérité, le chapitre "Sabado" constitue une relecture entière du roman, vue par la police, après une narration vue à travers le regard de Boniek.

Boniek, le quasi-puceau
Être à la fois père et puceau, est-ce possible? L'auteur montre avec Boniek un personnage qui n'a fait l'amour qu'une seule fois dans sa vie, et a, si l'on ose le dire comme cela, réussi son coup au-delà de toute espérance. Du coup, alors que certains partent sur cette île pour chercher aventure, cet état particulier du personnage principal génère une tension supplémentaire pour le lecteur, qui se demande si Maurice-Guillaume va baiser. Oui, non? En fonction de l'attachement que l'on porte à Maurice-Guillaume Boniek, le lecteur peut espérer ou redouter – sans doute les deux en même temps. Et à quel prix Boniek va-t-il enfin devenir un homme? Telle est toute la question du roman.

Du coup, l'auteur ne se gêne pas pour disséminer quelques situations où cela pourrait se produire. "Pourrait": oui, le suspens est bien ménagé, et les scènes déceptives sont assez nombreuses – pas qu'à Cuba d'ailleurs, par la grâce du flash-back. Plus d'une fois, Boniek aurait pu, mais, par fierté mal placée ou par manque de générosité (financière, mais ce n'est sans doute qu'un prétexte), il refuse plus d'une avance. Cela, au terme de scènes où l'auteur arrive parfaitement à faire donner les violons: plages, soleils couchants, rien ne manque. 

Porté par quelques motifs récurrents comme celui du coq (qui rappelle celui qui a chanté après que Pierre a renié le Christ par trois fois) ou la citation de poètes cubains ou suisses qui renvoient Maurice-Guillaume Boniek à sa médiocrité culturelle, "Cuba Libre" relate sur un ton échevelé sept journées qui transforment un homme et l'emprisonnent dans une nouvelle vérité, un paradis qui s'appelle Cuba et où le rêve règne, parce que sous les Castro, pour ses habitants, si joyeux qu'ils paraissent, n'y a plus que ça.

Gabriel Bender, Cuba Libre, Fribourg, Faim de Siècle, 2018.

Le site des éditions Faim de Siècle.

vendredi 11 janvier 2019

Canular entre érudits dans le Cône Sud

pires contes des freres grim-300x460
Mario Delgado-Aparaín et Luis Sepúlveda – Ah, les savants entre eux! À quatre mains, les écrivains Mario Delgado-Aparaín et Luis Sepúlveda ont écrit un roman épistolaire entre deux d'entre eux, fictifs: Orson C. Castellanos en Uruguay et Segismundo Ramiro von Klatsch en Patagonie. Son titre? "Les Pires Contes des frères Grim". C'est un ouvrage amusant qui a tout d'un canular; il évoque de façon faussement sérieuse la destinée de deux chanteurs populaires sud-américains exécrables – pour ainsi dire les "Leningrad Cowboys" du Cône Sud.


Pour donner un vernis réaliste et scientifique à leur roman, les auteurs utilisent l'argument d'autorité: si des personnalités aussi importantes que des érudits, se donnant du "Professeur" entre eux, s'intéressent aux frères Abel et Caïn Grim, c'est que ces payadores ont bien dû exister, voire avoir une quelconque importance. Pour faire plus savant encore, les auteurs confèrent à leur livre une préface et une postface signée José Sarajevo, et même un lexique. Bigre, se dit-on: c'est du sérieux! Il y a même des notes de bas de page, qui citent des articles...

Ce sérieux ne tient cependant pas longtemps, et le lecteur est embarqué sans tarder dans un récit improbable qui se construit par lettres successives. Il est entre autres frappé par l'attention portée aux noms des personnages, qui décalquent en les hispanisant les noms d'acteurs de cinéma américains célèbres et créent un fin réseau d'allusions. Astucieux, les deux auteurs glissent même les silhouettes de quelques écrivains anciens ou contemporains sud-américains, tels que les Chiliens Vicente Huidobro ou Hernán Rivera Letelier. Ce sont autant de clins d'œil amicaux. Delgado et Sepúlveda arrivent même à s'auto-citer.

Plus étonnantes encore sont les péripéties du duo de chanteurs, un tandem pas très bien assorti constitué d'un grand et d'un petit, constamment en conflit l'un avec l'autre, pour une femme, un instrument de musique ou un cachet volé. De lettre en lettre, le lecteur les suit d'un village à l'autre, et les voit exécuter des prestations qui désolent le public – pour autant qu'ils arrivent au bout des interprétations de leurs créations musicales. Leurs textes sont du reste volontiers cités, et prêtent effectivement à sourire.

La structure des lettres est toujours semblable: elle commence par évoquer la destinée des facteurs qui les acheminent, en d'amusants développements qui constituent eux aussi, au fil des lettres, une histoire complète où les personnages des facteurs prennent une vie autonome. L'un d'entre eux, par exemple, est affublé d'une jambe de bois sculptée dotée d'une palme pour mieux nager dans les eaux inhospitalières de l'océan. Il lui en poussera une deuxième... Au fil des pages, il est permis de se poser des questions sur l'importance des courriers échangés par les chercheurs, compte tenu des efforts surhumains consentis par les services postaux: est-ce que deux musiciens sans succès, exécrables et oubliés, en valent la peine?

Enfin, ce qui séduit dans toutes ces lettres, c'est le style baroque caricatural qui les caractérise. La flagornerie s'avère excessive entre les deux personnages, qui redoublent d'adjectifs hyperboliques pour s'adresser l'un à l'autre et font assaut d'érudition tout en citant des articles et ouvrages (vraiment très) confidentiels (tirés parfois à deux exemplaires, et souvent rédigés par eux-mêmes). Le lecteur est épaté aussi par la profusion de détails anecdotiques sur la vie des deux chanteurs. Et toute cette exubérance ne contribue pas peu au caractère cocasse des "Pires Contes des frères Grim", un roman bien ancré dans le Cône Sud du continent sud-américain et son faisceau de références géographiques et culturelles, à commencer par l'art poétique et musical local de la payada.

Mario Delgado-Aparaín et Luis Sepúlveda, Les Pires Contes des frères Grim, Paris, Métailié, 2005. Traduction de l'espagnol (Chili et Uruguay) par Bertille Hausberg et René Solis.

Le site des éditions Métailié.

mercredi 9 janvier 2019

Petites mécaniques de la vie, de la mort et de la poésie

claudel001.jpeg
Philippe Claudel – Des nouvelles qui sont tout un petit monde: c'est ce que le lecteur trouve dans "Les petites mécaniques", épatant recueil de nouvelles de Philippe Claudel. Les petites mécaniques évoquées par le titre, ce sont celles de la vie humaine, balançant entre vie et mort, entre raison et passion, depuis toujours.


Le flou des temps
Depuis toujours? L'auteur balade volontiers son lecteur en des temps immémoriaux, dont on devine qu'ils sont anciens à partir d'ambiances, d'indices, d'objets nommés ou non – sans oublier la mention de traditions religieuses catholiques, autrefois importantes, aujourd'hui en partie tombées en désuétude, en tout cas dans le grand public. 

Cette temporalité n'est cependant jamais nette, ce qui donne à chaque texte un caractère de conte ou de rêve (comme ceux de Beata Désidério dans "Les Confidents") aux contours flous. Les contours des lieux sont flous aussi, même si l'auteur aime évoquer l'Alsace et la Lorraine, dont il est natif. Une sympathique manière de se signaler!

Le rêve et la mort
Rêve, ai-je dit? Celui-ci se confond avec la réalité, contribuant à l'impression de flou artistique virtuose élaboré au fil du livre – c'est dans la nouvelle "Georges Piroux", plus précisément en son début, que c'est le plus net: "Georges Piroux mourut dans son lit un matin d'août, au moment même où il rêvait qu'il mourait". On croit entendre Homère, là: "Le sommeil est le frère jumeau de la mort"... 

En effet, la mort est le sujet le plus présent de ce petit recueil. Mort sociale acceptée avec un enthousiasme paradoxal dans les deux nouvelles intitulées "Panoptique", mais aussi mort physique, vécue ou subie de différentes manières. L'être humain est une "petite mécanique", fragile: dès lors, la moindre atteinte peut l'abattre.

Les mots et la poésie
La première nouvelle, "Les mots des morts", indique un thème différent mais lié, qui va revenir plusieurs fois dans le recueil, celui de la parole – et en particulier de la poésie. Dans "Les mots des morts", il est en effet permis de penser, mais ce n'est pas certain, que c'est la parole qui a tué les personnages mis en scène. Dans d'autres nouvelles, l'auteur se fait plus précis et aborde le thème de la poésie.

Et de façon imagée, il fait passer quelques messages sur la promesse de pérennité de la poésie ("Arcalie", sur un peuple qui crucifiait les poètes – on pense à Platon, qui chassait les poètes de sa "République"), ou sur la fascination qu'elle exerce, allant jusqu'à un étrange mimétisme ("L'autre", autour d'Arthur Rimbaud). Un mot même peut être un objet d'obsédant intérêt, comme on le voit dans "Paliure". Tels peuvent être aussi les affres de l'écrivain qui, obsédé lui aussi par tel ou tel vocable, partage un peu de son vécu au travers d'un personnage tiers.

La poésie contre la mort
C'est que la poésie est elle-même un défi lancé à la mort, une tentative de vivre, de se survivre. Et c'est une autre "petite mécanique": celle des mots et du rythme. Des mots et des rythmes qui, justement, reproduisent la vie sur le papier. Et l'auteur montre l'exemple au travers de ses nouvelles, écrites de façon précise, aux flous calculés, sans qu'il n'y ait jamais rien de trop. Les moments de lyrisme eux-mêmes s'avèrent indispensables à la création d'ambiances où il n'y a pas un mot de trop, même dans les nouvelles les plus longues et les plus développées.

Et si la ligne doit être claire, voire implacable, elle le sera aussi, comme dans "Tania Vläsi", rappel glaçant, déshumanisant de certains régimes politiques que le vingtième siècle a connus à l'est du rideau de fer – cela, au travers de ce que l'humain a de plus intime: la reproduction. Etre reine, en effet, qu'est-ce donc? Sans doute le résultat d'une mécanique plus si petite que ça, puisqu'elle vous dépasse.

Philippe Claudel, Les petites mécaniques, Paris, Folio, 2007.


L'écrivain Philippe Claudel donnera une causerie le lundi 21 janvier 2019 à 18h30 à la Salle Rossier de la Bibliothèque de la ville de Fribourg (Suisse). Une séance de dédicaces suivra. Organisation par l'Alliance française de Fribourg.

mardi 8 janvier 2019

Parler en public, une approche qui dédramatise

PrendsProvoque
Maxime Morand – Prendre la parole en public: voilà un exercice peu naturel que pas mal de gens redoutent. Théologien et philosophe de formation, anciennement actif au sein de l'église catholique, l'écrivain et consultant fribourgeois Maxime Morand a décidé de mettre au net son expérience en matière de prise de parole publique et d'enseignement de celle-ci. Il n'est certes pas le premier à aborder ce thème: on se souvient par exemple de "Comment parler en public" de Dale Carnegie. Mais "Prends et Provoque ta Parole en Public" a quand même son originalité propre.


On relève d'abord qu'il s'adresse à des personnes amenées à s'exprimer face d'assez larges auditoires et désireuses de mettre toutes les chances de leur côté. L'auteur ne laisse rien au hasard, pas même la disposition de la salle: faut-il une tribune? Combien de chevalets de conférence sont-ils nécessaires? La préparation, la question même de la légitimité de la prise de parole est soulevée. 

Sur cette base, l'auteur développe sa manière de structurer un discours, qu'il surnomme "méthode CAMERA", du nom des éléments clés d'une présentation: le coup d'éclat initial, l'annonce, le message, l'envoi, le résumé et l'arc-en-ciel, qui boucle la boucle. De façon plus générale, la gestion de la prise de parole est détaillée, jusqu'au travail sur la voix et sur sa propre personne. Et l'auteur ne manque pas de réfléchir à la manière de frapper juste en éveillant les bonnes émotions de l'auditoire au bon moment. Quitte à gentiment provoquer – une approche assumée.

De ce livre, on appréciera l'attention que l'auteur porte sans cesse aux mots qu'il utilise, et qui ont tous un sens à plusieurs épaisseurs, volontiers puisées dans leur étymologie. Il ose l'une ou l'autre comparaison audacieuse, telle en particulier que l'aisance souveraine de la patineuse Katharina Witt, qu'il propose comme modèle à toute personne amenée à parler en public.  Le ton de l'auteur se veut sympathique aussi, sans négliger la précision du propos: il veille à s'adresser aux hommes comme aux femmes en général, et tutoie d'emblée son lecteur, ce qui dédramatise l'exercice.

De plus, les commentaires sont courts et percutants, favorables à une découverte rapide du livre et à un approfondissement ultérieur. Cette découverte est rendue agréable par le travail original de mise en page réalisé par Maxime Morand et Florian Cunnet, ainsi que par les illustrations soignées, tout en douceur et en rondeur, de Fabien Page. C'est l'antithèse des bonshommes PowerPoint, et c'est tant mieux: pour l'auteur de "Prends et Provoque ta Parole en Public" aussi, le PowerPoint qui fait la conférence à la place du conférencier, c'est du passé.

Maxime Morand, Prends et Provoque ta Parole en Public, Fribourg, Faim de Siècle, 2018.

Le site des éditions Faim de Siècle, celui de Maxime Morand.

lundi 7 janvier 2019

Une poussière qui cache les indices... et pourrait en être un elle-même

51fZQRUmRUL._SX195_
Matt Goldman – Quand un scénariste s'essaie au genre du roman, il arrive que ça fonctionne du tonnerre! C'est le cas avec "Retour à la poussière", premier roman de Matt Goldman, qui a été le scénariste de séries telles que "Seinfeld" et "Ellen". Et il y va avec la manière, marquant ce livre, un bon gros polar, d'une touche appuyée de tendresse et surtout d'humour. Enfin, comme "Retour à la poussière" se passe en plein hiver continental, non loin de Minneapolis, c'est bien une lecture de saison idéale: "Minneapolis eut un Noël brun. Ça arrive parfois.", c'est ainsi que commence le roman. Ambiance...


Mais ce n'est pas la neige qui constitue l'élément spécifique de "Retour à la poussière", non: c'est bien la poussière, qui peut aussi avoir des airs de flocons. L'éditeur en fait un argument massue pour initier son intrigue: si le cadavre que l'on découvre, celui d'une femme notoirement sympa, est recouvert de poussière, résoudre l'énigme n'a rien d'évident. Le "manque de preuves exploitables" n'est cependant qu'un pur argument de vente, qui ne tient guère alors que le roman avance, et c'est tant mieux en fait: l'auteur met en scène quelques limiers qui savent faire leur travail, interrogeant tour à tour les suspects dans la cité d'Edina. Cela, même si la récolte d'indices de terrain s'avère malaisée: il faut travailler autrement. Mais après tout, même la poussière, censée couvrir les indices du crime, étalée en quantités industrielles, est elle-même un indice...

En première ligne pour mener l'enquête, le lecteur découvre le personnage de Nils Shapiro, un détective privé au nom improbable, sonnant à la fois scandinave et juif – un trait que l'auteur relève avec le sourire. En confiant le travail à ce privé, la police officielle assume son échec et admet qu'il faut autre chose pour boucler le dossier. Shapiro est un détective atypique. Pas d'alcool chez lui, ou si peu, ce qui nous change des enquêteurs qui noient leur désenchantement dans le whisky bon marché. C'est aussi un bonhomme qui évolue sentimentalement dans une zone grise: il est séparé mais pas divorcé, et reste tenté par l'envie de mêler travail et sentiments. De quoi lui donner une vraie épaisseur humaine.

Surtout, Shapiro a quelques qualités utiles pour faire un bon détective: il a des capacités de déduction telles que celles d'un Sherlock Holmes, fondées sur un sens aigu de l'observation, et il s'en amuse comme l'illustre personnage de Conan Doyle. Et  puis, il est capable de faire parler n'importe qui, quitte à ce que cela paraisse un peu facile pour le lecteur parfois: l'homme paraît un peu trop désarmant pour être tout à fait crédible sur ce coup-là.

Edina, ai-je dit plus haut? L'auteur réussit à recréer l'ambiance d'une banlieue américaine riche et conservatrice, au détour de conversations ou en exhibant les voitures de luxe et les belles villas du lieu; et si Nils Shapiro peut y vivre, c'est dû aux circonstances de la vie plutôt qu'à une improbable fortune. C'est aussi une cité qui assume son identité et n'aime pas qu'une mauvaise prononciation déforme son nom. Et bien sûr, l'ambiance est hivernale; l'auteur le souligne de façon très régulière, rappelant que la neige, si elle peut révéler des indices, peut aussi en gommer, surtout si elle tombe soudain en tempête.

Mais c'est bien l'humour qui fait la différence dans "Retour à la poussière". Entendons-nous: on n'est pas dans le burlesque à la Carl Hiaasen, et l'intrigue policière est structurée de façon classique, solide, sur des arguments rationnels éprouvés. L'esprit de l'auteur affleure surtout dans les les dialogues, qu'il paraît affectionner. Ils sont nombreux dans ce livre, et ça tombe bien: le lecteur s'en réjouit systématiquement, tant il y a de vannes et de sorties cocasses au fil des répliques. Celles-ci constituent une exquise respiration dans le climat trop calme d'une banlieue finalement pas très profilée, trop discrète pour être honnête.

Et tout en menant son enquête policière, Nils Shapiro balade sa loupe de détective sur les zones d'ombre de sa propre vie sentimentale afin d'évoluer: de ce parallélisme naît l'impression que le détective privé est une figure profondément attachante, capable de donner de la tendresse et d'en recevoir. Et l'auteur réussit ainsi un premier roman où évolue un enquêteur attachant, capable de créer naturellement des instants d'humour dès qu'il parle.

Matt Goldman, Retour à la poussière, Paris, Calmann-Lévy, 2017. Traduction de l'anglais par Estelle Roudet.

Le site des éditions Calmann-Lévy, celui de Matt Goldman.


dimanche 6 janvier 2019

Dimanche poétique 382: Anne Serre

Idée de Celsmoon.

Un jour à Pont-Aven

La clarté du matin qui monte à l'horizon
Touche de son pinceau le flanc de la colline.
Tout, au Pays d'Amur, chaudement s'illumine:
Le sable au long des quais, l'Aven, les champs d'ajonc...

Pourquoi les peupliers sont-ils pris d'un frisson?
Quel est ce vent subtil plein de senteur marine?
Vois, le bateau léger se soulève et s'incline.
Le flot vient de la mer, il sent le goémon.

Rose au-dessus du vieux moulin sur la rivière,
Saint-Guénolé sourit de toute sa bruyère
Lorsque les deux courants s'affrontent sous le pont...

Une ultime splendeur fait luire en chaque feuille
La lumière du soir qui sombre à l'horizon.
C'est l'heure douce et blonde oÙ le jour se recueille.

Anne Serre (1960- ), Sonnets sornettes etc..., Saint-Etienne, 1981.

samedi 5 janvier 2019

Dunia Miralles, une irruption dans le fantastique revisité

539722
Dunia Miralles – C'est sous le signe de l'écrivain américain Stephen King, mais aussi celui de Charles Baudelaire, que se place "Folmagories", un recueil de cinq nouvelles signées Dunia Miralles. Avant tout connue comme romancière, auteure en particulier du livre culte "Swiss Trash", l'écrivaine revisite dans "Folmagories" le genre classique de la nouvelle fantastique, pétri d'incertitudes et d'ambiances nocturnes. Elle s'inscrit ainsi dans une tradition qui a vu s'exprimer des écrivains tels que Guy de Maupassant.

En ouverture du recueil, nimbé d'accents espagnols et de couleurs vertes, "La Verde" met en scène un écrivain en panne d'inspiration... ou qui se cherche des excuses. Il est permis de penser qu'il y a un peu de l'auteure elle-même dans celui qui s'exprime au fil des pages de cette nouvelle; en tout cas, la mise en première place d'un texte mettant en scène un écrivain signale l'importance que l'auteure du recueil accorde à son art. Cela, même si l'inspiration manque... Se chercher des excuses? Oui: l'auteur mis en scène se sent sec, fondamentalement, puis peine à écrire alors qu'un enfant pleure au loin. Son absence d'inspiration peut aussi être vue comme l'absence d'inspiration des architectes qui ont construit l'immeuble sans âme où a trouver à se loger pour, espère-t-il, écrire.

L'écriture de cette première nouvelle dénote un souci certain du rythme: il semble que l'écrivaine gomme le sujet lorsqu'il n'est pas indispensable dans ses phrases, simplement pour aller plus vite. Vers la fin, "Retourne écrire! T'as retrouvé l'inspiration.", suggère un personnage autour de l'écrivain. Vraiment? Pour qu'un écrivain ait envie de se remettre au travail, il ne suffit pas de l'ordonner ainsi. C'est donc sur une assertion faussement forte que s'achève "La Verde".

Il y a quelque chose de la déclaration amoureuse post-mortem dans "Stagliano", nouvelle médiane du livre, qui trouve place dans un cimetière et met en scène une femme qui a perdu un être cher. Que signifie l'heure de la fermeture dans cette nouvelle? Est-ce un confinement au cimetière ou un éloignement définitif, dicté par la mort? Le souvenir de la sensualité, celui de l'être cher, subsiste; mais sortir du cimetière, c'est aussi fermer la porte sur un lien privilégié. De ce point de vue, les dernières phrases, rapides comme des vers, sonnent comme autant de sentences définitives. Et de très loin, on pense à "L'heure de la fermeture dans les jardins d'Occident" de Bruno de Cessole.

Les nouvelles qui suivent installent un climat fantastique plus classique, avec à leur base des personnages bien connus des amateurs d'irréel. La spéléologie qui constitue le cadre de "Vouivre" est une invitation originale à plonger dans des mondes obscurs – aux ambiances nocturnes différentes et novatrices, pour le coup! – qui sont un prolongement aux ambiances urbaines et nocturnes de "La Verde"; les noms des personnages eux-mêmes suggèrent un climat étrange. Il est question en effet de Radon le gazeux (beau nom pour un gaz rare, on dirait un aptonyme...), mais aussi de Troll et de Vampire. Côté personnages bizarres, bien sûr, il y aura aussi les feux follets de "Appolutin et Rizhida", porteurs de conformisme gris, tueurs de la poésie qui est l'essence de toute littérature. Et même ce rapace qui invite le personnage principal de "L'Envol" à gommer les frontières entre les genres: pour le coup, l'auteure se risque à l'écriture inclusive, et c'est là-dessus que le recueil s'achève.

Bien construites, les nouvelles de "Folmagories" n'ont que l'apparence de la sagesse. Elles utilisent la définition classique du genre fantastique pour créer des mondes résolument contemporains, écrits avec les mots d'aujourd'hui, déclinés de manière sobre: si les phrases peuvent être rapides, si le retour à la ligne intensif s'y met pour accélérer le débit, force est de constater que ces écarts concourent à un rythme dosé en fonction de textes nourris par des points de vue et des propos variables, qui requièrent à leur tour, et l'auteure l'a bien compris, une musique à la fois différente, pour marquer un territoire, et similaire, pour créer une unité au cœur d'un livre qui assume, dès son titre en forme de néologisme, son grain de folie.

Dunia Miralles, Folmagories, Lausanne, L'Age d'Homme, 2018.

Le site de Dunia Miralles, celui des éditions L'Age d'Homme.


vendredi 4 janvier 2019

Histoire et amours au temps de l'Escalade à Genève

ob_b742f0_la-nuit-la-plus-longue-gautschi
Henri Gautschi – Ah, l'Escalade, cet épisode historique d'une nuit qui a marqué l'histoire genevoise! Cela, à telle enseigne qu'aujourd'hui encore, cette péripétie est évocatrice. A-t-on tout dit de cet événement qui a marqué la nuit du 12 décembre 1602? L'auteur Henri Gautschi, passionné d'histoire locale, a choisi de s'atteler à ce thème pour son premier roman. Cela donne "La nuit la plus longue", paru dernièrement aux éditions Encre fraîche. À Genève, comme il se doit.


L'histoire locale, est-ce barbant? Peut-être, si l'on se sent très loin des événements: ceux-ci sont anciens, et se sont sans doute déroulés loin de chez vous. Et oui: l'auteur place son récit du côté de Chancy, commune où il vit et qui l'a distingué pour ses travaux de recherche historique. Mais c'est dans la campagne genevoise, tout ça! On peut donc craindre que le lecteur se sente peu concerné. Comment le captiver? C'est un défi!

Mais en refermant "La nuit la plus longue", le lecteur constate que ces craintes ne sont guère fondées. L'auteur, en effet, sait embarquer le lecteur dans son monde, en utilisant les codes familiers des romans historiques, en particulier la personnalisation du propos.

Tout tourne en effet autour des personnages de Jean et Marianne, de jeunes gens que les circonstances amènent à se rapprocher, malgré les obstacles que représente la religion, à l'époque et du côté de Genève: la Réforme ne fricote pas avec les papistes, et réciproquement! Jean et Marianne, ce sont des personnages ordinaires ou presque: sur le marché, Jean vend des brouettes avec sa famille, et Marianne vend des légumes.

L'idylle est inévitable, et constitue un fil rouge idéal entre deux personnages attachants. Attachants? L'auteur renforce cette impression en leur donnant directement la parole tout au long d'un roman polyphonique qui alterne "je" et "il". Les chapitres à la troisième personne, imposant une prise de distance, sont quant à eux réservés aux personnages secondaires de l'intrigue, tels que la famille de Marianne et de Jean. L'auteur les utilise par ailleurs pour brosser le contexte historique et social.

S'il alterne les voix à sa manière, l'auteur adopte un ton assez uniforme tout au long du roman, refusant le jeu des contrastes excessifs. Ce ton uniforme se caractérise par une remarquable simplicité de l'écriture, faite de phrases courtes et immédiatement perceptibles par l'auteur. Les chapitres aussi sont courts. Directs et sages, confinant à la naïveté, ces choix d'écriture ne sont pas pour rien dans la capacité qu'a l'auteur d'intéresser à son propos le public le plus étendu.

Mais écrire simplement, cela ne signifie pas faire des concessions à la vérité historique! En fin connaisseur, l'auteur se montre précis sur l'essentiel, et excelle à recréer la vie des braves gens telle qu'elle était dans la campagne genevoise au début du dix-septième siècle. L'époque apparaît troublée pour cette région, partagée entre la France, la Savoie et ce qu'on appellera plus tard la Suisse. Autour d'une histoire d'amour qui se construit page après page, l'auteur dessine des escarmouches locales aux résonances européennes, mais qui touchent aussi les individus.

Et peu à peu, l'intrigue se resserre sur la nuit de l'Escalade, la plus longue selon le calendrier protestant d'alors, en décalage avec le calendrier catholique – un décalage qui joue d'ailleurs un rôle crucial dans "Crécelle et ses brigands", premier roman de Michaël Perruchoud, soit dit en passant. De façon plus précise, l'auteur recrée l'ambiance de cette nuit à Genève, citant même au passage la fameuse Mère Royaume et la soupe aux légumes bien connue qu'elle a balancée sur la tête des soldats savoyards pour les arrêter. Des erreurs d'appréciation du côté savoyard, une poignée de morts à Genève, un peu plus chez les Savoyards: en quelques chapitres, le lecteur saisit l'essentiel, y compris quelques astuces de stratégie militaire.

L'essentiel: oui, l'auteur va à l'essentiel, et son roman est semblable aux dessins simples qui illustrent le livre, eux aussi signés Henri Gautschi. Cet essentiel, c'est un cadre historique posé en allant au plus court, sans recherche de vérités alternatives ou de relecture de l'épisode, soucieux avant tout de paraître vrai. Mais c'est aussi une histoire porteuse d'un sentiment qui dépasse les querelles humaines: l'amour. Et grâce à une belle idée en matière de focalisation, cette histoire d'amour prend le premier plan et prend le lecteur par la main pour traverser tout ce premier roman.

Henri Gautschi, La nuit la plus longue, Genève, Encre fraîche, 2018. Illustrations de l'auteur.

jeudi 3 janvier 2019

"Tohu-Bohu", une fête inouïe aux mots rares et précieux de la langue française

9782260011941ORI
Richard Jorif – Amis des mots rares et précieux balancés avec générosité, c'est pour vous! Délibérément branché sur François Rabelais, "Tohu-Bohu", roman de Richard Jorif (1930-2010), relate les avanies du navire Argo sur les mers du monde. Le Prince Pelée, richissime mécène, aimerait balancer toute sa riche bibliothèque à la mer. Frédéric Mops, embarqué, n'y croit guère et cherche sa place au sein d'un groupe de marins lettrés qui parfois le dépassent. Quant au fils de Frédéric, Julien, on le voit vivre ses premières amours, nolens volens.

Qu'on se souvienne! Avant "Tohu-Bohu", Frédéric Mops est le personnage principal de deux romans de Richard Jorif: "Le Navire Argo" et "Le Burelain". Sa particularité: isolé, il a appris le français en étudiant un Littré du dix-neuvième siècle, ce qui lui donne une façon bien particulière de parler et de voir le monde. Ce personnage ouvre la porte à un constant festival des mots; et l'écrivain ne ménage pas sa peine. L'auteur s'amuse, on le sent, c'est certain; mais il indique aussi les limites imposées par près de deux siècles de décalage langagier. Dans "Tohu-Bohu", l'entourage de marins de Frédéric Mops le croit plus intello qu'il ne l'est, notamment en ce qui concerne les références littéraires. Du coup, Frédéric, maussade par moments, en constant décalage, se retrouve renvoyé à son statut de dictionnaire ambulant et se sent illégitime: entre un homme du dictionnaire et des gars d'expérience, c'est une crise d'identité profonde que l'écrivain décrit avec le personnage de Frédéric Mops.

"Tohu-Bohu" relate un voyage à travers les mers, qui n'est pas sans rappeler le "Quart Livre" puis le "Quint Livre" de Rabelais, remis au goût du vingtième siècle. On s'arrête ainsi sur plusieurs îles qui n'ont rien d'imaginaire, telles Gorée ou les Antilles, voire la Martinique, d'où vient la mère de l'auteur elle-même. A chaque passage, naissent les réflexions et les rencontres: il sera question d'esclavage à Gorée bien sûr, dans ce qui apparaît comme un souci d'apaisement, mais aussi d'une mère martiniquaise qui se refuse à singer totalement le créole local. Ce qui fait écho à la règle d'or du navire Argo: on n'y parle que français, quitte à ce qu'il soit le plus riche et le plus inventif possible. Quitte à ce que les anglicismes soient francisés: biftèque, bangalo: voilà quelques idées...

Que du français? Ah que oui! À la façon d'un Rabelais justement, l'auteur invente en un constant festival plus d'un vocable joyeux. La truculence des choses du sexe, indissociable des contacts avec les filles des ports, trouve là l'une de ses sources les plus vigoureuses: il n'est pas forcément nécessaire de comprendre le sens exact des choses, le sens général suffit, nourri de doubles sens et d'astuces verbales. Et l'interrogation constante sur ce que l'on dit, ainsi que l'intelligence des étymologies, donnent au propos une épaisseur insoupçonnée que l'auteur dévoile mine de rien.

Parallèlement au voyage, tel un Pantagruel moderne, Julien reste à terre avec les personnages familiers de Mamitate, la tante, et de l'amie Marie-Véronique. On le sent attiré par la volonté d'une culture plus large que celle du dictionnaire; mais dans "Tohu-Bohu", on le voit aussi vivre ses premières aventures d'adolescent face à la gent féminine. L'auteur décrit avec finesse ce que cela peut avoir de peu évident pour un jeune homme: face à des femmes attirées et intéressées, Julien, chaste fol malgré lui, n'est pas forcément consentant et, à plus d'une reprise, il se sent joué par plus forte que lui. Ce qui le chiffonne... jusqu'à "LA" rencontre.

Reste que si Frédéric fait un tour du monde, Julien s'offre un tour de France, et pas des moins savoureux – il suffit de se souvenir du passage du jeune homme à Saint-Porcel, où a régulièrement lieu une fête du cochon qui sert de prétexte à ripailles et libations et suscite plus d'une anecdote d'essence païenne. 

Des anecdotes, nous y voilà: tout au long du voyage, ils sont nombreux, les personnages qui s'emparent du moindre prétexte pour raconter leur propre histoire, à caractère légendaire ou sérieux. Ainsi naît toute la profondeur de "Tohu-Bohu", jouissif récit porteur d'histoires. Et au-travers des mots les plus improbables et les plus (ou moins) inventés, l'écrivain Richard Jorif fait, sur un peu plus de 300 pages, une fête inouïe à la langue française. "Tohu-Bohu" a paru en l'an 2000 aux éditions Julliard, et c'est le dernier tome d'une trilogie. Cela dit, il serait grand temps qu'on remette ça et qu'on fasse de nouveau une telle fête au français. C'est savoureux tout ça, et on a faim et soif, ventredieu!

Richard Jorif, Tohu-Bohu, Paris, Julliard, 2000.

Le site des éditions Julliard.

mercredi 2 janvier 2019

Jean-Pierre Bours: Faust revisité

TENTATIONS_SITE-1
Jean-Pierre Bours – Parti dans le monde des intrigues au temps de la Réforme et de Martin Luther avec "Indulgences", l'écrivain belge Jean-Pierre Bours a décidé, encouragé par sa maison d'édition, de poursuivre dans la même veine. "Tentations" s'inscrit donc dans le prolongement d'"Indulgences", et couvre en somme la génération suivante.


Ce faisant, il précise des possibilités déjà inscrites dans "Indulgences". Il reprend le personnage de Gretchen, qui devient naturellement Margarete, une jeune femme qui va trouver sur sa route la figure légendaire de Johannes Faust – qui, sur ce coup-ci, fait figure de pivot entre la réalité historique et le monde du roman. Du premier roman, enfin, l'écrivain récupère le personnage de Méphistophélès, auquel il donne véritablement la parole dans "Tentations". Du coup, le lecteur se retrouve plongé dans une relecture moderne et généreuse du mythe de Faust.

Faust? Son pacte avec le Diable? L'écrivain est conscient de s'inscrire dans une longue tradition artistique: Goethe, Berlioz, Gounod, Delacroix ou Busoni, pour n'en citer que quelques-uns, s'y sont attaqués, chacun dans son domaine artistique de prédilection. Jean-Pierre Bours adopte une posture novatrice en inscrivant le mythe de Faust dans la dynamique d'un roman historique tel qu'on en écrit aujourd'hui, réaliste et fouillé, pour ne pas dire érudit, naviguant constamment entre la grande et la petite histoires, si incroyables ou surprenantes qu'elles puissent paraître parfois.

Méphistophélès prend donc la parole dans ce roman. En de longs chapitres qui semblent faire du démon l'instigateur de l'intrigue, l'auteur campe un personnage pragmatique et déterminé, non dépourvu d'humour bien à lui (surtout s'il faut jouer avec les mots et les doubles sens, mais avec modération), qui n'a pas son pareil pour cibler les faiblesses des hommes qu'il est amené à côtoyer pour pactiser. Il n'est qu'à voir son approche de Jean Savonarole, qu'il voit comme un radical pétri, ô péché suprême, d'orgueil. La manière qu'a Méphistophélès de le percer à jour rappelle, en notre époque de convictions d'autant plus rigides qu'elles sont fondées de manière boiteuse, qu'un pur autoproclamé n'est rien d'autre qu'un homme ou une femme possédé par celui qui divise: le Diable.

Reste que les contacts entre Faust et Méphistophélès ont tout du secret inavouable. S'inspirant de la lecture que Goethe fait du mythe, l'auteur de "Tentations" voit entre eux un pari plutôt qu'un pacte valable 24 ans. Et seul un amour immense, inconditionnel, permet à Faust, homme torturé et médecin génial donc jalousé, d'avouer le fond de l'affaire à Margarete, celle qu'il aime.

Médecin génial? Au travers de Johannes Faust, l'auteur dessine le bouillonnement qui saisit la médecine en pleine Renaissance, en particulier en recréant les enjeux des dissections publiques: trouver des cadavres, les disséquer face à un auditoire d'étudiants, comprendre l'anatomie et la physiologie, etc. Ce bouillonnement saisit l'Europe tout entière, offrant à l'écrivain un terrain de jeux immense. Invité à quitter la ville allemande de Wittemberg où naît la Réforme, le lecteur est baladé sur les traces de Faust, médecin de renom international, dans la Cracovie de Pan Twardowski, le légendaire Faust polonais, mais aussi du côté de la Rome des Borgia, ou alors à Ferrare, sur la trace de tout un monde d'intrigues autour de Lucrèce Borgia, dont l'auteur s'efforce de mettre en valeur la face la plus lumineuse, celle de protectrice de la ville de Ferrare. Autour d'elle, se profile la figure d'Isabelle d'Este, qui pourrait être, selon une hypothèse historique parmi d'autres, le modèle de la Joconde de Léonard de Vinci...

La Réforme interpelle de plus en plus de fidèles, l'humanisme se déploie dans toute une Europe encore pétrie d'ancestrale culture chrétienne: dans un tel contexte, qui ouvre la porte à la description de mythes et d'intrigues romanesques guerrières (Marignan et Henri IV) ou amoureuses (les frasques du jeune Paolo), "Tentations" apparaît comme un roman séduisant, lent et ample. Il pose un regard moderne et respectueux, jamais pris en défaut, sur un mythe ancestral. Et après "Indulgences", force est de constater que l'auteur, visiblement captivé par son sujet, ne s'essouffle pas dans "Tentations".

Jean-Pierre Bours, Tentations, Paris, HC Éditions, 2018.

Le site de HC Éditions.