dimanche 24 mai 2026
Dimanche poétique 743: Joseph Biron
mardi 19 mai 2026
La traversée de Saint-Etienne par temps de covid-19
Les évocations du passé de Saint-Etienne s'avèrent parcimonieuses: Virgile a reçu des ordres dans ce sens de son éditeur. Cela ne l'empêche pas de citer le captivant recueil "Saint-Etienne, regards d'écrivains!", élaboré par l'historien Gérard-Michel Thermeau, ne serait-ce que pour renvoyer à d'autres auteurs les lecteurs intéressés par l'histoire. Ni de glisser mine de rien l'une ou l'autre anecdote du passé, d'autant plus belle qu'elle n'est pas forcément vérifiable. Ainsi, on en apprend davantage sur les origines un peu olé olé du nom de la chaîne d'épiceries "Casino".
C'est qu'au-delà des mesures historiques bien qu'actuelles liées au covid-19, surnommé "Connardo le virus" par Virgile le narrateur, il y a tout un présent stéphanois à raconter, construit, pour le plus immédiat, par la manière dont la population a vécu et s'est approprié les mesures de lutte contre la pandémie. De manière plus large, ce présent se souvient du temps des passementiers et des armuriers et évolue, face à des habitants parfois dubitatifs, vers l'idée de devenir une cité du design.
Et c'est là que Virgile sort de chez lui pour aller voir un ami artiste... Dès lors, démarre une nuit un peu dingue, généreusement arrosée de whisky et de rhum arrangé. Mission: rapporter des livres à l'artiste, trimballer une œuvre d'art, tout en jonglant avec les autodéclarations de sortie et la possible rencontre des flics, qui oblige à prendre des chemins de traverse en pleine ville. Il y eut "la Traversée de Paris", il y a désormais "la Traversée de Saint-Etienne", matière d'un guide qui sait installer ainsi une certaine tension dramatique.
Celui-ci se révèle atypique, on s'y attend un peu. D'abord, il dresse le portrait de quelques personnages pittoresques, tel cet artiste vaguement paranoïaque, spécialisé dans la peinture des parties intimes féminines, qui vit non loin du cimetière de Crêt de Roc. On rencontrera aussi un barman qui a organisé des strip-teases dans un bar d'Auvergne et affecte de se déguiser en Michou (celui du cabaret parisien éponyme), un homme de théâtre surnommé Bakounain, un amateur d'oiseaux qui trouve que le covid-19 est une bénédiction, et quelques autres originaux encore. Cela, sans compter les femmes de Saint-Etienne, dont il s'efforce de cerner le caractère empreint de simplicité et d'esprit pratique.
L'épisode du bar de "La Mine", non loin du puits Couriot, fait dès lors figure de final choral d'une exploration qui aura aussi visité les cimetières (on y pense: ne pas oublier que le covid-19 a aussi tué, et que certains personnages le craignent) et plus d'un établissement public. Les lieux cités par l'auteur sont du reste authentiques. Mais il n'ira pas jusqu'à en donner les adresses: au lecteur de les chercher lors d'un passage à Saint-Etienne, ou de farfouiller dans Google pour en avoir un avant-goût.
Au final, c'est une sacrée visite que le lecteur aura faite en se mettant à la remorque d'un Virgile qui, tel le personnage de la "Divine Comédie", visite une ville dantesque où l'enfer et le paradis peuvent aisément se mêler. S'il a de la culture, s'il a mille histoires à la bouche, ce Virgile, alter ego transparent de l'auteur, a aussi de la gouaille et un sens prononcé de la formule qui amuse. On le lit donc volontiers, mieux même: on dévore ce guide touristique gorgé d'humour. Pour donner encore davantage envie, "Saint-Etienne au temps du Coronavirus" est enrichi par les illustrations de Stéphane Montmailler. Simples et immédiatement lisibles, elles sont exécutées en blanc sur noir: c'est dans la nuit des jours comme dans celle du covid-19 que se développe l'intrigue de ce roman.
Bruno Testa, Saint-Etienne au temps du Coronavirus, Lyon, Utopia, 2024.
Le site des éditions Utopia.
lundi 18 mai 2026
Et si c'était Marc Lévy?
Voilà un roman délicieusement foisonnant, parfaitement actuel! Par où commencer? Par exemple par cette ligne directrice qui le marque, et qui est celle de la distinction entre le vrai et le faux, et le sens qu'on donne à ce qui nous entoure. Peut-on ainsi trouver un sens profond aux romans de Marc Lévy, réputés légers, comme on le fait avec Jean-Paul Sartre, dont l'image de sérieux semble inoxydable? Analyser l'un ou l'autre peut s'apparenter à développer un discours à la logique interne infaillible, mais non souhaitée peut-être par l'auteur. Du côté Sartre, il sera question du motif du trou, dans "L'Être et le Néant". Du côté Lévy, en revanche, la plongée va toucher aux Saint-Simoniens, au socialisme primitif et à des appels à la révolution. Et puis, dans "Marc", tout le monde se raconte un peu des histoires...
... c'est que David n'est pas seul dans sa quête d'un peu de sens dans sa vie d'adulescent vivant dans les années 2022 – un Paulo Coelho aurait dit "sa légende personnelle". Autour de lui, il y a Youssef, devenu riche et bon vivant, toujours à l'écoute pour un mauvais coup. Il y a Juliette, perdue dans sa maternité, et Diana, la compagne de David lui-même, amoureuse à tout prix. Ce besoin de se la raconter éclate d'emblée avec le personnage d'Alex, personnage au genre fluide mais plutôt féminin, surtout lorsqu'il s'agit de cracher sa misandrie, évoquant la possibilité d'une théorie du genre essentiellement opportuniste qui se matérialisera avec son manifeste du solipsisme, marqué par un individualisme radical.
Côté travail, l'écrivain jongle adroitement avec les concepts creux du management et s'éclate dans la caricature jamais lassante du monde de l'entreprise, avec ses anglicismes qui finissent par ne plus avoir aucun sens et ses jeux de rôles, incarnés par la plantureuse Elise, qui désire David – surtout pour ce qu'il représente, en sa qualité de cadre de sa start-up. L'auteur décrit parfaitement les décolletés un peu trop ouverts, créant une relation trouble entre eux: baiseront, baiseront pas? La question pimente le roman, tout comme, dans le même esprit romantique, la relation conflictuelle qui relie David et Alex: y aura-t-il une romance "from hate to love"? Je vous le laisse découvrir.
Gageons que l'auteur de "Marc" a payé de sa personne en lisant tous les romans de Marc Lévy à titre documentaire! Sans doute certaines allusions m'ont elles échappé, n'étant pas moi-même lecteur de l'auteur de "Et si c'était vrai..." – d'où vient par exemple ce délire récurrent autour du bourdon, qu'on découvre rêveur? Sans doute pas du "Retour du Bourdon" d'Hélène Dormond; quoique?...
Sur cette base abondante et cohérente, Benjamin Stock édifie une intrigue qui, par son érudition bricoleuse, fait penser au "Pendule de Foucauld" d'Umberto Eco. Construite en un crescendo à l'issue révolutionnaire (Marc Lévy est vu comme un homme de gauche authentique par un David chauffé à blanc), shootée par ce qu'il faut d'alcool pour donner leur grain de folie aux personnages, l'intrigue, cocasse, prête à rire sur tous les tons, du rire franc au ricanement narquois ou ironique. Elle se révèle surtout riche en péripéties improbables: vols de bibliothèques, questionnements sur les opinions religieuses des insectes, ou rencontres nocturnes mystérieuses entre amateurs de ce vice impuni qu'est la lecture de Marc Lévy.
Benjamin Stock, Marc, Paris, Rue Fromentin, 2024.
Le site des éditions Rue Fromentin.
dimanche 17 mai 2026
Dimanche poétique 742: Jean de La Fontaine
Une Perle, qu'il donna
Au beau premier Lapidaire.
"Je la crois fine, dit-il ;
Mais le moindre grain de mil
Serait bien mieux mon affaire. "
Un ignorant hérita
D'un manuscrit, qu'il porta
Chez son voisin le Libraire.
"Je crois, dit-il, qu'il est bon ;
Mais le moindre ducaton
Serait bien mieux mon affaire. "
samedi 16 mai 2026
Alexandre Del Valle et les mutations politiques de notre monde
L'idée d'"ordre international libéral" apparaît tôt dans l'ouvrage, comme constitutive d'un Occident démocrate, donneur de leçons dès lors qu'il s'agit de droits de l'homme, de droits LGBT, etc. Ce messianisme volontiers paternaliste, en lequel il est permis selon l'auteur de voir une nouvelle forme de colonialisme culturel, est décrit de manière critique. Il est désormais rejeté, et les votes condamnant l'opération militaire spéciale russe et les sanctions qui ont été prises sont révélatrices: tout le monde n'est plus prêt à suivre le modèle occidental, et des puissances désormais émergées (Chine, Inde, monde islamique, Afrique) ont les moyens de faire entendre une autre voix.
Donald Trump? La manière dont l'auteur dessine une cohérence dans sa politique internationale se révèle intéressante. Elle rompt selon l'analyste avec le paternalisme d'un Biden prompt à subordonner tout contact avec un pays non occidental au respect strict des droits de l'homme et privilégie ce que l'auteur appelle le "pragmatisme amoral". L'idée? On n'est pas là pour se faire la morale ou pour chercher des coupables, mais pour trouver des solutions. C'est ainsi en écartant toute question morale que Donald Trump a su trouver l'oreille de Vladimir Poutine, notamment du côté d'Anchorage, en faisant litière de tout autre acteur.
Et puisqu'on parle de Vladimir Poutine... l'un des chapitres les plus longs de "Le nouvel ordre post-occidental", mais aussi le plus détaillé (ce qui n'est pas peu dire, tant ce livre est dense et solidement informé), retrace l'historique du conflit qui oppose actuellement la Russie et l'Ukraine. L'auteur n'approuve certes pas cette opération militaire spéciale, qui relève selon lui d'un irrédentisme inacceptable. Cela dit, il reconnaît que la Russie a été poussée à bout par les provocations d'une OTAN de moins en moins défensive et d'un monde occidental qui, sûr de sa victoire sur le communisme, a fini par prendre un peu trop la confiance.
Quant à l'Union européenne, vue comme le dindon de la farce, vassalisée, la description qu'en donne l'analyste n'est guère enviable: elle sort des péripéties de ces dernières années plus dépendante qu'avant des Etats-Unis, forcée de payer au prix fort des matières premières naguère disponibles autrement, en particulier auprès de la Russie. Et paie la facture de l'effort de guerre ukrainien sans aucun bénéfice en retour: le matériel de guerre livré est américain. L'Union européenne apparaît dès lors prisonnière d'une posture morale (soutenir "la démocratie" en Ukraine, voilà qui résonne comme certains éditoriaux de Bernard-Henri Lévy...) qui a fini par la desservir dans le contexte d'un retour aux rapports de force entre nations.
L'auteur conclut son étude sur la possibilité, malgré tout, pour le camp européen, de tirer son épingle du jeu, comme les Etats-Unis de Donald Trump ont su le faire dans une certaine mesure, en sortant de l'impasse moraliste. Reste que, nous en sommes conscients, Donald Trump n'est pas un ange... Paru l'automne passé, "Le nouvel ordre post-occidental" ne prend bien entendu pas en compte les événements survenus à un rythme soutenu sur notre planète depuis le début de l'automne 2025. On pourrait dès lors penser cet ouvrage quelque peu obsolète, et c'est de plus en plus vrai chaque jour qui passe. Cela dit, je préfère y voir un point de la situation détaillé, équilibré, établi à un certain moment de l'avancée de l'humanité et de ses conflits – un jalon, en somme. Dès lors, cette lecture s'avère passionnante, éclairante aussi face à une actualité qui, gobée souvent trop vite, ne permet pas de s'arrêter ne serait-ce qu'un instant pour réfléchir. Une longue pause de réflexion et de prise de recul, quitte à ce que ça dérange? "Le nouvel ordre post-occidental" l'offre.
Alexandre Del Valle, Le nouvel ordre post-occidental, Paris, L'Artilleur, 2025.
Le site d'Alexandre Del Valle, celui des éditions de L'Artilleur.
mardi 12 mai 2026
Les fesses, quel beau souci...
De façon générale, et à partir du moment où l'humain n'a plus eu besoin d'être gros pour signifier qu'il a "de la réserve" et qu'il est donc riche, le désamour des fesses généreuses est à imputer, selon le sociologue, à une certaine culture religieuse qui privilégie la minceur, comme promesse de grâce et de rejet de toute sensualité coupable. Cet aspect culturel, chrétien et européen, évoqué dès la préface, se retrouve de façon plus ou moins consciente dans certains phénomènes actuels, tels l'anorexie. Le sociologue ne manque pas, cependant, de noter que toutes les cultures ne voient pas les choses avec une telle austérité: au Japon comme en Amérique du Sud, la rondeur du derrière, élément clé de l'évolution de l'humain, est valorisée: rites folkloriques et esthétique kawaii au Japon, concours de fesses en Amérique du Sud ou ailleurs – quitte, sous d'autres latitudes encore, à prendre des cubes Maggi en suppositoire pour avoir des fesses plus généreuses (p. 43, je n'invente rien)...
Fesses par-ci, fesses par-là, donc... L'auteur se met à l'écoute des forums féminins occidentaux pour lire les témoignages de femmes françaises jugeant leur postérieur trop généreux, alors même qu'il semble plaire à leur copain. Traînant également sur les forums de garçons, l'auteur découvre des commentateurs qui, sans exclusive, apprécient une générosité certaine: bon public, les gars? Un chapitre consacré au regard porté sur les fesses, surtout féminines, indique une dissymétrie: à la plage en particulier, les femmes sont plus sévères que les hommes quant à ce qu'une femme est en droit d'exhiber sur la plage: trop, c'est indécent, et elles ne manquent pas de le relever haut et fort (p. 97 ss). Pour développer cette idée, le sociologue reprend des éléments d'un précédent ouvrage de sa main, "Corps de femmes, regards d'hommes", qui constitue une sociologie de la vie à la plage.
Le propos déborde parfois sur la manière qu'a tout un chacun d'habiter son corps, qui peut devenir une passion. Le sociologue recueille ainsi le témoignage d'une femme devenue férue de musculature et qui s'est mise apprécier son corps musclé alors que cela la dégoûtait a priori. Sans même aller jusqu'aux extrêmes, il interroge l'option de vivre un corps féminin entretenu voire sculpté par le sport. Il sera aussi question de ces mannequins astreints à une maigreur qui confine à un air malsain, hérité, suppose l'auteur, d'une certaine esthétique romantique qui fétichise la maladie, dont la tradition se maintient chez les marques qui comptent. Certes, la rondeur est ponctuellement valorisée, mais l'auteur n'y voit pas une tendance de fond: sous nos latitudes en tout cas, il lui paraît difficile de se soustraire au diktat de la maigreur maladive.
Voilà un livre riche d'exemples et qui ne laisse pas indifférent, si agréable qu'il soit à lire! Au-delà des fesses, c'est tout le monde des injonctions à la beauté féminine que le sociologue aborde, et force est de relever qu'il fait bien le tour de son sujet, sans prise de tête et même avec ce qu'il faut de rondeur(s) dans le propos. Un angle mort, cependant, après tant de pages sur le corps féminin et ce que sa beauté peut être? La fesse et le corps au masculin: à l'heure où une certaine pression se fait sentir chez les hommes pour qu'ils prennent aussi soin de leur corps (peut-être la même que celle qui pousse les femmes à faire de même, depuis longtemps, mais sans doute sur la base d'autres ressorts), il vaudrait le coup d'y aller voir. Fesses aux muscles d'acier après le bel orbe des actrices italiennes d'antan, cul d'Hercule après les rondeurs de Vénus: après tout, chiche!
Jean-Claude Kaufmann, La guerre des fesses, Paris, J.-C. Lattès, 2013.
Le site de Jean-Claude Kaufmann, celui des éditions J.-C. Lattès.
dimanche 10 mai 2026
Dimanche poétique 741: Guy Rancourt
samedi 9 mai 2026
Vincent Peyret: un coup de froid sur les relations humaines

vendredi 8 mai 2026
Pierre Pelot, quand l'été déraille
Ils sont admirablement construits, les deux frères. Il y a d'un côté Fane, défiguré, la main détruite. Et de l'autre Maurice, qu'on dira "un peu lent". Entre eux, existe un lien d'amour-haine, fait à la fois de soutien indéfectible et de domination brute, qui n'est pas sans faire penser à la relation qui existe entre George Milton et Lennie Small dans "Des souris et des hommes" de John Steinbeck. Une impression accentuée par le fait qu'à l'instar de Lennie Small, Maurice aime caresser les trucs doux, en particulier son chien Nonosse. Cela dit, les sources du lien sont différentes: le lien entre Fane et Maurice est né d'un terrible accident.
Quant à Lilas, avec ses sempiternelles lunettes noires qui masquent un œil au beurre noir et suggèrent qu'il y a un secret plus profond à trouver en elle, elle concentre toute l'attention que le lecteur porte à "L'été en pente douce", ne serait-ce que parce qu'elle est la seule femme dont l'action compte vraiment dans ce roman. Elle aime Fane? Voilà qui fait naître le qu'en-dira-t-on, suggérant qu'elle est une femme vénale. Le lecteur n'est pas dupe: l'auteur permet de voir en elle, tout simplement, une jeune femme cabossée par la vie et qui aspire simplement au rêve si commun de fonder une famille – en l'espèce avec Fane, qu'elle trouve "gentil" après avoir été violentée plus souvent qu'à son tour. L'auteur, cependant, ne cache rien de ses zones d'ombre. On peut la trouver manipulatrice avec Maurice, par exemple, et même si c'est pour la bonne cause: "C'est un secret", insiste-t-elle à son égard, après un moment tendre.
Male gaze, femme objet? L'auteur met ces aspects sur la table, même si au moment où ce roman a été écrit, la notion de "male gaze" en tant que telle n'existait pas. Cela dit, le regard que l'auteur balade sur Lilas est si insistant, caricatural même, qu'il peut mettre mal à l'aise. À telle enseigne qu'il interroge le lecteur sur le regard qu'il porte sur les femmes qui l'entourent. Reste que "L'été en pente douce" reste un roman ancré dans un réel parfois cynique: l'auteur indique que Lilas a bien été "vendue" à Fane par Claude. Donc femme objet... commercial? Là encore, l'auteur pousse son propos à l'extrême pour interpeller.
A cela répond, c'est vrai, la mentalité de propriétaires des personnages masculins du roman. On le remarque à certains gestes portés par Fane sur Lilas qui, s'ils ont l'allure de la tendresse et de la protection, indiquent aussi que cette fille est à lui (p. 117), d'autant plus qu'ils sont faits face à Claude, un rival violent que Lilas ne veut surtout plus voir. Enfin, l'esprit commercial éclate à l'état brut chez les frères Voke, propriétaires d'un garage et désireux de racheter la maison de Maurice, Lilas et Fane pour agrandir. Dans ce contexte, Olive, l'un des frères, fait figure à la fois de tentateur et d'homme qui pense qu'on peut acheter une femme amoureuse.
Et pour l'ambiance, l'auteur exploite à fond ce que peut avoir un été en pente douce, toujours tenté de glisser vers l'orage. Lilas est torride? L'été lui répond par sa chaleur, lourde à vivre au quotidien. Et pour survolter son propos, l'écrivain l'irrigue de solides rasades d'alcool, parfait pour radicaliser les positions des uns et des autres. Cela, jusqu'à ce que Fane se fasse l'instigateur de l'irréparable...
Psychologies bien dessinées, ambiances moites et malsaines, relations marquées par des liens froidement transactionnels: "L'été en pente douce" compte parmi ces romans tendus comme des cordes à violon qu'on dévore pour savoir quelle sera la forme de la catastrophe qui les terminera. Alors oui: on s'attend à ce que Lilas soit l'icône sacrificielle de ce roman; mais jusqu'au bout, l'auteur sait surprendre. Il n'y a qu'à voir l'issue tragique qu'il lui réserve, ainsi qu'à Fane et à Maurice, qui devra peut-être quand même, même s'il s'y refuse, aller vivre dans un hôpital spécialisé. Dans la mesure où les interactions entre humains, décrites avec justesse, sont universelles, "L'été en pente douce" mérite d'être à nouveau ouvert, quarante-cinq ans après sa parution, pour une lecture qui sera une redécouverte.
Pierre Pelot, L'été en pente douce, Paris, Fleuve noir, 1981. Les numéros de pages font référence à l'édition publiée par France Loisirs (1987).
Egalement lu par Claude le Nocher, Manuel.
dimanche 3 mai 2026
Dimanche poétique 740: Jean Lahor
Comme la chambre heureuse où dort ma bien-aimée :
Large fleur au coeur blanc qui parfume la nuit,
La lune sur l'étang du ciel s'épanouit.
Ma pensée est sereine et rêve caressée
D'une odeur de santal que ta chair m'a laissée.
samedi 2 mai 2026
Claude Luezior en roumain
vendredi 1 mai 2026
Blick Bassy, quelques destins au Cameroun... et ailleurs
Le livre s'ouvre, et voilà le lecteur plongé dans son monde, celui d'une petite localité camerounaise. On y tombe amoureux, il y a un pasteur qui fait son blé, et on triche un peu pour avoir ce qu'on n'a pas. Le narrateur se montre soucieux de présenter son entourage, avec ses travers et ses surnoms évocateurs, et aussi son contexte de vie: on s'attache à ces garçons, tout en regrettant les conditions d'éducation et de socialisation parfois dures qui sont encore les leurs: adultes voire plus, les voilà malgré tout infantilisés par un fonctionnement social clanique qui continue à les considérer comme des enfants – le fait qu'ils jouent au foot comme des gosses, aussi pour séduire les dames, alors qu'ils ont l'âge d'être étudiants universitaires voire au-delà, revêt un côté révélateur de ce point de vue là. La société qui les entoure les empêche-t-elle d'être totalement adultes, émancipés?
L'expatriation vers l'Europe est un thème récurrent, pour ne pas dire fondateur, du roman "Le Moabi Cinéma". L'auteur sait dessiner les regards qui brillent, les gars motivés, mais aussi les déceptions lorsque la demande de visa est refusée. Et aussi ces mbenguistes, qui y sont arrivés eux, et qui reviennent apparemment nantis, pleins de cadeaux, de signes extérieurs de richesse et même de femmes – l'environnement décrit par l'auteur admet la polygamie, Boum Biboum étant lui-même l'enfant, avec quinze autres, d'un homme ayant deux épouses qui s'en occupent (et le grondent) à parts égales.
Et si c'était du cinéma? Tout "Le Moabi Cinéma", justement, consiste à déconstruire l'image du mbenguiste avide de distinction (il parle le français à sa manière) et chargé de signes de prospérité gagnée en Europe. Le procédé cinématographique participe à ce désenchantement progressif: l'écrivain imagine un dispositif de projection révélateur, en forêt, défendu par des militaires farouches mais qu'il suffit de savoir prendre. Peu à peu, ce cinéma de brousse va révéler à ceux qui sont restés le destin réel de ceux qui ont pu partir vers l'Europe. Un secret bien gardé par un pays qui, on le comprend à demi-mot, trouve un intérêt à exporter sa misère.
Respectueux mais sans concession, l'écrivain prend le temps de se raconter, de raconter son entourage proche, amical ou familial, et de décrire les mentalités et les fonctionnements d'un village camerounais. Il n'hésite pas à utiliser des tours de langage typiques, voire à se frotter au camfranglais pour donner à son récit une couleur locale qu'on ne peut qu'apprécier. Mais il serait faux de considérer que "Le Moabi Cinéma" se résume à une histoire exotique et pittoresque: les questions qu'il pose au travers de personnages talentueux ou habiles mais privés d'avenir solide, coincés entre une expatriation décevante et une vie de combines marquée par la loi du plus fort ou du plus malin, sont graves.
Dès lors, l'humour malicieux qui traverse "Le Moabi Cinéma" apparaît lui aussi comme pas tout à fait gratuit: c'est aussi la réponse désolée à un air du temps ingrat pour les jeunes âmes, invitées cependant à se souvenir, tout à la fin du roman, que s'il y a quelqu'un qui vaille la peine qu'on se lève et qu'on coure pour apporter du soutien, c'est, bien plus que les grandes causes et chimères lointaines, chaque proche resté au pays et en proie au malheur.
Blick Bassy, Le Moabi Cinéma, Paris, Gallimard/Continents noirs, 2016.
dimanche 26 avril 2026
Dimanche poétique 739: Jules Laforgue
Les pianos, les pianos, dans les quartiers aisés !
Premiers soirs, sans pardessus, chaste flânerie,
Aux complaintes des nerfs incompris ou brisés.
Ces enfants, à quoi rêvent-elles,
Dans les ennuis des ritournelles ?
" Préaux des soirs,
Christs des dortoirs !
" Tu t'en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss's et tu t'en vas,
Défaire et refaire ses tresses,
Broder d'éternels canevas. "
Jolie ou vague ? triste ou sage ? encore pure ?
Ô jours, tout m'est égal ? ou, monde, moi je veux ?
Et si vierge, du moins, de la bonne blessure,
Sachant quels gras couchants ont les plus blancs aveux ?
Mon Dieu, à quoi donc rêvent-elles ?
A des Roland, à des dentelles?
- " Coeurs en prison,
Lentes saisons !
" Tu t'en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt's et tu t'en vas !
Couvent gris, choeurs de Sulamites,
Sur nos seins nuls croisons nos bras. "
Fatales clés de l'être un beau jour apparues ;
Psitt ! aux hérédités en ponctuels ferments,
Dans le bal incessant de nos étranges rues ;
Ah ! pensionnats, théâtres, journaux, romans !
Allez, stériles ritournelles,
La vie est vraie et criminelle.
" Rideaux tirés,
Peut-on entrer?
" Tu t'en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss's et tu t'en vas,
La source des frais rosiers baisse,
Vraiment ! Et lui qui ne vient pas... "
Il viendra ! Vous serez les pauvres coeurs en faute,
Fiancés au remords comme aux essais sans fond,
Et les suffisants coeurs cossus, n'ayant d'autre hôte
Qu'un train-train pavoisé d'estime et de chiffons.
Mourir ? peut-être brodent-elles,
Pour un oncle à dot, des bretelles ?
"- Jamais ! Jamais !
Si tu savais!
" Tu t'en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt's et tu t'en vas,
Mais tu nous reviendras bien vite
Guérir mon beau mal, n'est-ce pas? "
Et c'est vrai ! l'Idéal les fait divaguer toutes,
Vigne bohème, même en ces quartiers aisés.
La vie est là ; le pur flacon des vives gouttes
Sera, comme il convient, d'eau propre baptisé.
Aussi, bientôt, se joueront-elles
De plus exactes ritournelles.
" - Seul oreiller !
Mur familier !
" Tu t'en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss's et tu t'en vas.
Que ne suis-je morte à la messe !
Ô mois, ô linges, ô repas ! "
vendredi 24 avril 2026
Chroniques dans les nuages: leur cité a des ailes...
lundi 20 avril 2026
Barbara Polla à l'écoute de Brigitte Lahaie
Barbara Polla – La collection "Verum Factum" des éditions BSN Press se consacre aux témoignages de vie remarquables, rédigés sous la forme ramassée de petits livres d'un peu moins de cent pages. Le dernier de ces opus est certes signé Barbara Polla; mais c'est pour mieux mettre en vedette Brigitte Lahaie, actrice spécialisée devenue animatrice de radio. Une troisième voix vient s'adjoindre aux deux premières: celle de l'éditeur, Giuseppe Merrone, ponctuelle et distanciée. Cela donne "Brigitte Lahaie à l'écoute du monde".
Le rapprochement entre Brigitte Lahaie et Barbara Polla peut apparaître évident aux auditeurs de l'émission que Brigitte Lahaie anime sur Sud Radio: Barbara Polla y est régulièrement invitée comme intervenante externe spécialisée. Pourtant, rien ne rapproche les parcours de ces deux femmes, et Brigitte Lahaie ne manque pas de le relever. Pourtant, le duo fonctionne, chacune amenant ses éléments dans les dialogues avec les auditeurs de l'émission: le principe veut en effet que toute personne se sentant concernée par des questions liées au sexe, aux sentiments ou à la vie de couple peut appeler l'animatrice en direct.
Brigitte Lahaie assume pleinement son passé dans "Brigitte Lahaie à l'écoute du monde". Aucune révélation croustillante à attendre, cependant: si elle l'évoque, c'est surtout pour dire comment il a fait d'elle ce qu'elle est devenue, en lui révélant certains traits de caractère qui vont nourrir son activité radiophonique. Elle en donne quelques ficelles: l'écoute active sans juger, une vision du monde nourrie par une certaine vision de la psychologie voire de la transcendance (Brigitte Lahaie est une lectrice de Carl Gustav Jung, entre autres – elle se trouve en résonance avec l'idée d'érotisme existentiel chère à Barbara Polla). Cela, sans pour autant tomber dans la complaisance: Brigitte Lahaie, si empathique qu'elle puisse être, invite chacune et chacun à dépasser le cas échéant son statut de victime.
Au-delà d'une Brigitte Lahaie qu'on imagine scandaleuse (un tempérament qu'elle assume, qui fait le titre d'un de ses livres: "Moi, la scandaleuse"), qui aime provoquer, le lecteur de "Brigitte Lahaie à l'écoute du monde", témoignage dense, découvre une facette nouvelle de l'actrice devenue femme de radio passionnée par l'humain: celle d'une femme qui mène le métier d'animatrice radio avec la passion et le souci de bien faire, dans un esprit d'écoute active à la manière d'une Luce Irigaray. Avec amour, donc.
Barbara Polla, Brigitte Lahaie à l'écoute du monde, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026. Préface de Giuseppe Merrone, avant-propos de Brigitte Lahaie.
Le site des éditions BSN Press, le blog de Barbara Polla; Brigitte Lahaie sur Sud Radio.
dimanche 19 avril 2026
Dimanche poétique 738: Albert Mérat
vendredi 17 avril 2026
Innovation: des idées sans pétrole?
Tout peut en effet s'intégrer à l'idée de l'internet des objets, tout peut devenir connecté, même les noix, au sens littéral: une appli permet par exemple d'évaluer une récolte à partir d'un survol de plantations de noyers. Le lecteur découvrira aussi une appli connectée pour les chevaux (pour s'assurer qu'ils ne manquent de rien), voire – mais c'est un canular – une patate connectée, présentée avec succès à Las Vegas. La traversée du temps du covid-19 a généré son lot d'idées, et l'auteur des papiers en souligne avec gourmandise le côté "flic". On ne pense pas sans sourire, enfin, à ce projet de micro-laiterie qui ne peut qu'évoquer la débâcle du "Juicero". De manière générale, ces articles prêtent à sourire: à chaque fois, la conclusion est que l'humain fera tout aussi bien que la machine. Et là, pour redevenir sérieux face à ce qui pourrait n'être qu'anecdotes, on pourrait citer Coluche: "Rigolez pas, c'est avec votre argent!"
Le recueil d'articles "La Noix connectée" est en effet complété par quatre articles de fond qui évoquent la générosité financière des pouvoirs publics face aux start-up, une générosité dont les acteurs du monde de l'innovation savent faire usage à leur bénéfice. Certains articles dénoncent la manière dont l'un ou l'autre start-upper monte son projet d'entreprise de façon à payer le moins possible d'impôts possible: pour le développement, la France serait selon les journalistes du "Postillon" un paradis fiscal. Pour la production, il faut en trouver un autre – Singapour par exemple. Pour faire bon poids, enfin, Eric Piolle, désormais ancien maire de Grenoble (déjà observé dans "Le vide à moitié vert", du même auteur), apparaît aussi dans ces pages, critiques d'un supposé "modèle grenoblois" en matière d'innovation, promptes aussi à égratigner une presse économique (ou pas, le "Dauphiné libéré", surnommé "Le Daubé" dans "La noix connectée", n'est pas épargné) jugée trop complaisante.
Même plusieurs années après leur parution (les premiers remontent à 2017), lire ces articles bien documentés et portés par un ton sarcastique est certes un délice; mais pourquoi s'y intéresser alors qu'on n'est pas forcément du cru? Sans doute parce que l'impression diffuse persiste que partout dans le monde globalisé de l'innovation, il y a beaucoup de déchet (difficilement acceptable quand on connaît l'empreinte écologique du numérique) et qu'on s'y intéresse trop peu, alors qu'il en va de l'efficience même de la démarche: innover, mais à quel prix, a fortiori si c'est le contribuable qui finance et qu'il y a un impact écologique? Vaut-il mieux renoncer? De telles idées apparaissent aussi dans "Les nouveaux cobayes" de Dan Lyons, qui évoque aussi la radicalité du modèle de la start-up, uniquement conçu pour faire de l'argent et dont seuls bénéficieront un cercle étroit de "sérial entrepreneurs".
Le Postillon, La noix connectée, Fontaine, Le Postillon, 2025.
Le site du Postillon.
mercredi 15 avril 2026
L'axolotl est l'avenir de l'homme...
Cet ouvrage déroule en parallèle deux points de vue: celui de Nick, artiste dépressif, et celui de Sivra Sivramatrapassam, chercheur de talent piégé dans une start-up californienne en quête d'immortalité. Lequel prête le plus à sourire? Le lecteur fait la connaissance de Nick alors qu'en fuite, il conduit une voiture, tout nu. Quant à Sivra, pressé d'obtenir des résultats, il va piquer l'axolotl domestique de sa fille pour faire avancer sa recherche: il paraît que ces bestioles se régénèrent très bien, alors pourquoi pas profiter de cette résilience pour fabriquer des humains immortels? Et utiliser en mode cobaye non consentant, tant qu'à faire, le patrimoine génétique de Nick, légué précédemment à l'équipe de Sivra? Quel père indigne...
"La créature de la base nautique" devient dès lors le court récit d'un animal mutant, devenu presque humain avant de fluctuer: le titre en dit tout. Tant qu'à faire, l'auteur se met à imaginer ce que peut être un viol par une telle bestiole, interrompu net (un procédé déceptif classique, allez...) par une particularité anatomique qui lui interdit toute pénétration. Peu à peu, d'autres violences prennent place, celles que peut commettre un mutant génétique oscillant entre humanité et bestialité. Celui-ci va s'en sortir, trouver un moyen de vivre de manière agréable au sens humain du terme. Mais à quel prix?
"La créature de la base nautique" sera peut-être, m'a-t-on confié, le dernier titre de la collection "Damned" de petits romans décomplexés, présentés comme traduits de l'anglais ou de quelque langue improbable par des auteurs romands qui écrivent ici sous pseudonyme. Cette collection pourrait cependant renaître sous une nouvelle forme, par exemple avec des romans plus longs. Le titre de Jean-Marie Shelley, librement inspiré de "Frankenstein" apparaît dès lors comme un chouette point d'orgue de la collection. Il mêle habilement science-fiction et outrance humoristique pour susciter de la réflexion (un peu) et du plaisir (beaucoup) au fil des pages.
Jean-Marie Shelley, La créature de la base nautique, Chavannes-de-Bogis, Nouvelles Editions Humus, 2025, traduction de l'auteur.
lundi 13 avril 2026
Quatorze fois une voûte, sans cesse renouvelée
Chacun des lecteurs de ce petit livre appréciera les textes ainsi recueillis selon ses préférences, c'est dit! Peut-être même est-il permis, au gré des réticences ou des enthousiasmes, de dire qu'une sélection de quatorze nouvelles est déjà bien généreuse, parmi un nombre d'envois qu'on ne connaît pas. Cela étant, le thème est une invitation à imaginer des voûtes qui ne sont pas que célestes, ainsi qu'à explorer des ambiances romantiques et nocturnes, et "Sous la voûte obscure" recèle plus d'une pépite. De Roane Leschot, avant tout, le lecteur appréciera ainsi la biographie d'un personnage qui, ballottée sous "La voûte à Céleste", connaîtra en tant que migrante son lot d'avanies dans son pays d'adoption, la Suisse, vu comme fort ingrat.
Ce romantisme, on le retrouve dans plus d'une référence littéraire convoquée par les auteurs. "La corbeille à papier" de Charlotte Alemany relate ainsi, de manière malicieuse et bien observée, "le" mot qu'un livre de Gustave Flaubert doit à Dorian, l'un des hommes qui sont à ses gages. Et de manière inattendue mais bien vue également, la nouvelle de Dario Lopreno, "Un iguane est entré dans mon réfrigérateur", met en scène un animal à sang froid et au tempérament baudelairien qui a trouvé place dans le frigo d'un narrateur qui cherche à comprendre pourquoi, comment... On relève ici la précision d'un vocabulaire choisi avec soin. On relève du reste non sans sourire qu'en donnant à l'iguane un profil de migrant jamais tout à fait à sa place, cette nouvelle crée une résonance avec "La voûte à Céleste".
Le motif de la nuit est indissociable du romantisme, c'est dit, et plus d'un auteur s'est emparé de ce motif propice aux "voûtes". Cette nuit pourrait être définitive pour autant que la voûte céleste soit devenue inaccessible au commun des mortels. Qu'une fillette décide de contrer son destin d'humain vivant sous terre et l'on a "Etoile filante" de Clelia Curti, nouvelle émouvante qui se termine sur l'évocation souriante du ciel. Elle n'est pas moins évocatrice, la nouvelle "L'Envol des conditionnels" de Véronique Rosset, qui évoque une fulgurance sensuelle impérieuse dans un monde confiné qu'on imagine obscur. Quant au merveilleux, il s'invite dans cette danse des lunes élues que relate "Danser au au milieu des étoiles" de Jade Sercomanens. Autant dire qu'il s'en passe de belles sous la voûte des cieux!
"Sous la voûte obscure" prend l'aspect à la fois beau et appétissant d'un solide recueil de textes choisis, dont on apprécie, côté objet, le format carré confortable. Quant aux nouvelles recueillies, chacun y trouvera ses favorites et ses oubliables, en fonction de ses propres préférences: oui, il y a du talent et de l'émotion à retrouver au fil des pages de cet ouvrage aux ambiances sans cesse renouvelées autour d'un thème qui fait figure de constante.
Collectif, Sous la voûte obscure, Genève, Encre fraîche, 2026.
Le site des éditions Encre fraîche.
dimanche 12 avril 2026
Dimanche poétique 737: Alfred de Musset
jeudi 9 avril 2026
Voyager avec un mook sous les yeux
Après une cinquantaine de numéros caractérisés par leur grande taille, en effet, Sept.mook, numéro 53 de la série, se présente sous un nouveau format, plus ramassé que d'ordinaire. Outre les publicités de rigueur dans un média d'information (j'en parlais naguère – l'étude d'Alain Clavien...), le lecteur y trouve mille délices sur le thème du voyage. Ce numéro, en effet, se propose, en partenariat avec l'Union des éditeurs de voyage, de donner à lire des extraits représentatifs de livres rédigés par des écrivains ou des reporters à l'âme bourlingueuse. Les destinations comme les angles sont aussi divers que les auteurs. Et, comme il se doit pour des livres appelés à vivre longtemps, son papier est agréable au toucher.
Concession à l'actualité au sens large (vous avez dit Donald Trump?), c'est un témoignage sur la médecine au Groenland qui ouvre ce recueil. C'est dense, et on trouve dans ces lignes les enjeux d'une politique de soins typique d'un pays peu peuplé qui a choisi, malgré tous les inconvénients que cela peut avoir, la centralisation à la danoise. Quitte à faire du chiffre au détriment du soin... ce que l'autrice, Annie Kerouedan, elle-même médecin en ces terres, constamment désireuse de soigner sans relâche, regrette: c'est "Uummannaq, mon hôpital et ma défaite".
Le lecteur du numéro 53 de Sept.Mook va se retrouver baladé aux quatre coins du monde, généralement dans des recoins où il n'ira guère: la Bolivie et l'Argentine évoquées dans "Remercier la Pachamama" d'Angélique Mangon, les terres Maasai qu'on ne connaît guère que grâce au roman "Le lion" de Joseph Kessel et que revisitent, un brin militantes, les plumes conjointes de Philippe Geslin et Mackrine N. Rumanyika: il y sera question d'excision, de clanisme... et d'émancipation. Et puisqu'il est question de lion, cette rencontre à la Kessel, l'autrice Soline Lippe de Thoisy l'offre, empreinte de ressenti personnel, dans "Le jour où l'Okavango s'est ouvert".
Si les pays abordés sont bien connus du lecteur, les reporters savent y trouver une approche méconnue – on pense à la démarche historique d'Adam Brookes dans "L'exil secret de la Cité interdite", racontant un déménagement patrimonial en Chine, où à "L'Ile aux esprits" de Rosemary Taleb-Rivière, vision atypique de Taïwan. Le voyage est plus intérieur dans "De thé et d'amour" d'Hubert Delahaye, qui laisse résonner dans ses lignes les vibrations d'une cérémonie du thé à la japonaise oscillant entre aisance et rigueur. Enfin, on s'observe avancer sur la glace du Zanskar dans "Zanskar, à pas de glace" de Marie-Laure Vareilles.
La plupart de ces textes sont rythmés par de belles et rares illustrations, choisies pour leur force – il n'est qu'à penser à la couverture du mook. Le rythme fluctue du reste au gré des reportages, jusqu'à l'extrême: le numéro 53 de Sept.Mook se termine sur une intéressante interview, instructive même, de Maylis de Kerangal, menée par Benoît Heimermann. Il est à noter qu'après les très grands et lourds formats des livraisons précédentes, la taille de "presque-poche" de ce numéro 53, né sous un format inférieur à A5, repensé de fond en comble en vue d'un dynamisme accru, permet de l'emporter partout. Par conséquent, le lecteur appréciera la qualité des poignées de minutes de lecture que lui offriront chacun des textes recueillis. Et voilà l'astuce: à l'inverse des articles de presse classiques, les textes réunis dans cette livraison vieillissent bien!
Sept.Mook 53, Villars-sur-Glâne, sept.ch, 2026.
Le site des éditions sept.info (pour commander un numéro, mais aussi pour s'abonner).
mardi 7 avril 2026
Une journaliste face aux banquiers genevois
Ce monde de la presse, l'écrivain le dépeint avec une acuité indéniable: une fois exposée la théorie de la liberté de presse, il y a la pratique. En s'intéressant aux papiers énigmatiques que Charlotte Vasiliev reçoit un beau jour, elle met le doigt dans un engrenage aux multiples ramifications. Mener l'enquête, c'est en effet souvent toucher à des susceptibilités et à des ordres bien en place. On y pense par exemple lorsque l'on découvre que le rédacteur en chef est ami avec l'une des personnes impliquées: un banquier qui finance un journal qui, comme tous, et surtout aujourd'hui, recherche désespérément des fonds – on pense ici à l'étude "L'argent de la presse suisse" d'Alain Clavien. Autre élément: lorsqu'un journaliste est sur un gros coup, ses collègues sont-ils vraiment des soutiens?
Au fil des pages, l'auteur donne à voir le développement d'une enquête journalistique, jusqu'à sa publication. Belle relation des méandres du métier! L'article est régulièrement mis à l'épreuve des relectures par la rédaction en chef, à la recherche de la moindre faille: un simple faisceau d'indices ne suffit pas à se mettre à l'abri d'une plainte pour diffamation. Et en l'espèce, il y a du lourd: Charlotte Vasiliev tente de démontrer qu'une banque privée genevoise a vu le jour en se finançant sur de l'or nazi. Incidemment, elle se retrouve aussi sur la piste d'un mystérieux "journal intime d'Hitler", qui rappelle ses "Carnets", un faux notoire. L'auteur va jusqu'à décrire ces écrits chimériques, suggérant que la calligraphie de son auteur penche à droite mais qu'il dessine bien – des mots d'enfants dont la maîtresse exige qu'ils écrivent droit, mais ça suffit pour un serment secret propre à tendre l'intrigue d'un roman.
Enfin, l'écrivain rend justice à la Genève internationale, où se noue l'intrigue de "Enquête Baumann", en donnant à ses personnages des noms qui semblent venus de partout: un peu de couleur slave pour Charlotte Vasiliev, mais aussi française, italienne, voire juive. Ce roman est du reste branché sur le monde, puisqu'il lorgne du côté de la société écran Octogon, au Liechtenstein, cheville ouvrière de plus d'un financement fondé sur l'or nazi (son fondateur, le marchand d'armes suisse Rudolf Ruscheweyh, apparaît comme personnage de ce roman), comme de la Spiegelgasse à Zurich, berceau du dadaïsme, où sommeille un cadavre.
"Enquête Baumann" est un roman richement documenté dont les aspects historiques gardent leur actualité – à travers la personne de Rudolf Ruscheweyh, c'est l'entreprise Oerlikon-Bührle que l'auteur questionne de loin, sans la citer. Quant à l'enquête proprement dite, elle s'avère captivante, portée qu'elle est par une écriture qui privilégie l'efficacité et se décline en chapitres courts qu'on adore dévorer.
Philippe Krauthammer, Enquête Baumann, Genève, Cousu Mouche, 2026.
Le site des éditions Cousu Mouche.













