lundi 17 février 2020

Des livres partout, jusque chez les vedettes du milieu culturel

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Nicolas Carreau – Quelle idée d'aller visiter les bibliothèques des gens? Et des personnalités connues, qui plus est? C'est celle qu'a eue le journaliste radio Nicolas Carreau. Son livre "Et vous, vous les rangez comment, vos livres?" relate, en courts chapitres construits comme des dialogues, une rencontre entre un chroniqueur curieux et une vedette issue du monde des arts au sens large. Ce livre relate des rencontres ayant eu lieu dans le cadre d'une émission intitulée "La Voix est livre".


Visiter des bibliothèques, c'est toucher à l'intime – le lecteur le sait dès le début, et le découvre concrètement lorsqu'il est confronté aux coquetteries des personnes que le journaliste interroge: il y a le désordre, les livres inavouables, le classement qui n'en est pas un, les livres dans les toilettes ou les escaliers. Reste qu'il y a quelques constantes qu'on retrouve d'une bibliothèque à l'autre: les éditions de la Pléiade, les Gallimard aux dos beiges ou les Grasset en jaune, ou alors la science-fiction: plus d'un bibliophile évoque "Dune" de Frank Herbert ou les romans de Philip K. Dick. Au passage, on écorne "Ulysse" de James Joyce, classique réputé illisible, et Proust, qui a inspiré plus d'une personnalité. Et avec Bernard Werber entre autres, on réhabilite Alexandre Dumas.

Le lecteur s'amuse davantage lorsqu'il découvre des spécialités. L'exploration de la bibliothèque de Bruno Fuligni, par exemple, est un voyage dans l'histoire de la police judiciaire: il sera question de bertillonnage et d'un policier tueur en série. Le lecteur découvre aussi les raisons qui ont fait qu'incongrument, "Mein Kampf" a atterri dans la bibliothèque d'Anne Sinclair. On cite aussi Catherine Nay (Anne Sinclair toujours), Paul d'Ivoi (chez Dave, qui lit en français, connaît sa littérature néerlandaise et sait surprendre), voire le pasticheur Pascal Fioretto (chez le dessinateur Jul, qui en rit encore). Il y a aussi les beaux-livres, ceux qu'on exhibe généralement, et que certains, actifs dans les arts visuels, feuillettent pour s'inspirer.

Les entretiens sont menés dans un esprit pétillant et habile, incitant les personnalités interviewées à ouvrir les portes des lieux les plus insoupçonnés de leurs bibliothèques: caves, salles de bains, chambres à coucher. Chacune avoue avoir un ordre bien particulier, ou admet que c'est un peu le bordel: la bibliothèque est ainsi perçue comme un bel indicateur du rapport de chacune et de chacun à l'ordre. Ce qui pose la question de l'usage fait de la bibliothèque: avoir de l'ordre, pour plus d'une personne interrogée, c'est avoir ses ouvrages les plus utilisés sous la main. Quitte à ce qu'ils s'éloignent après usage.

En lisant "Et vous, vous les rangez comment, vos livres?", le lecteur s'aperçoit par ailleurs que les artistes vus à la télé ou au cinéma lisent les mêmes livres que lui, ce qui les rend proches. Cette proximité est encore accentuée par la volonté de l'auteur de restituer un tant soit peu la tonalité de voix de chacune des personnes interviewées: l'ambiance n'est pas la même chez Valérie Damidot, chez Sanseverino ou chez Vincent Delerm. Tantôt on se vouvoie, tantôt on se tutoie, et il arrive qu'on se prenne à partie, passionnément. Les rencontres relatées sont courtes et rapides, et constituent des portraits originaux.

Pour conclure, on relève que l'intervieweur, Nicolas Carreau, prend soin de décrire ce qu'il voit à l'attention du lecteur ou de l'auditeur qui n'est pas sur place – et peut donc imaginer. Sur un ton plein d'humour piquant, cet ouvrage flatte le lecteur en le prenant par les sentiments. Il séduit en montrant qu'en définitive, les personnalités du monde des arts ont les mêmes livres que lui, et qu'elles les lisent aussi. Et qu'elles ont parfois, elles aussi, des livres jusqu'au plafond.

Nicolas Carreau, Et vous, vous les rangez comment, vos livres?, Paris, La Librairie Vuibert, 2020. Préface de François Morel (qui a eu droit lui aussi à une visite de sa bibliothèque).


dimanche 16 février 2020

Dimanche poétique 435: Daniel Fattore


Âme mise à l’envers cœur qu’une flèche perça
Où résonne tel chant ce braisillant Padam
Amené d’un regard d’un sourire allegro
Ou rallumé d’un mot flammèche d’absolu
Amour élan vers toi brûlure de rêver

Daniel Fattore (1974- ). Tiré de: collectif, Touché par l'amour, tout homme devient poète, Sorens, Kadaline, 2020.

Publié tout dernièrement, "Touché par l'amour, tout homme devient poète" est un mini-beau-livre publié par les jeunes éditions Kadaline, à offrir à soi-même ou à l'être aimé, rassemblant les proses et poèmes amoureux de 32 écrivains de Suisse romande, illustré d'autant d'œuvres d'art classiques. Pas besoin de la Saint-Valentin pour y penser: quand on est amoureux, c'est tous les jours.

samedi 15 février 2020

Paul Gadriel, un observateur qui a l'œil

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Paul Gadriel – Il est sympathique, le début du roman "Tout le plaisir est pour moi" de Paul Gadriel: voici un narrateur, contrebassiste d'occasion, mis en présence d'un musicien de rue qui a, ma foi, un certain succès. C'était dans les années 1970. Et voilà le lecteur embarqué, comme le narrateur dans la Renault du musicien, dans un livre à la forme difficile à déterminer, entre nouvelle et roman, qui place ses intrigues dans ces cinquante dernières années que nous avons vécues.


Le premier épisode, la première séquence de "Tout le plaisir est pour moi" place donc un "je" en présence d'un musicien de rue qui va l'embarquer dans son manège. Le narrateur est un jeune homme qui sortira mûri de cette expérience, ayant appris ce que vaut, ou pas, la parole d'un compagnon de rencontre. Désireux de prendre son destin en main, n'en est-il pas la victime malgré tout? C'est sur un air de jazz mené par on ne sait qui que navigue le début du livre, magnifiquement nommé "Comment rater aimablement sa vie".

Le lecteur se trouve dès lors ballotté dans des séquences qui se caractérisent par leur tempérament aventureux et volontiers interlope, qui transforment à coup sûr un narrateur capable de prendre du recul. Ainsi en est-il des compagnons de rencontre pas très intègres de Panama, oscillant entre argent sale et trafic de drogue (on a affaire ici à un grossiste en cocaïne, rien de moins!), ainsi que le personnel de l'ambassade de France sur place, qui se moque des noms parfois involontairement graveleux des diplomates non français – pour le coup, l'auteur s'offre le luxe de déconner un brin.

Situés en France ou ailleurs, ces moments d'aventures sont un bon prétexte pour dessiner un narrateur qui pourrait bien être toujours le même tout au long du livre à en croire sa voix, mais sans certitude: après tout, il endosse toutes sortes de costumes originaux, parolier, antiquaire, mosaïste... Ce "je" à mille vies, on le voit aussi obsédé par ses pulsions sexuelles face à une concierge parisienne et à une baronne belge retirée sur la Côte d'Azur – où ce roman ramène plus d'une fois le lecteur, soit dit en passant, avec une précision qui laisse entendre que l'auteur a un tropisme pour cette magnifique région.

Ces aventures laissent offre une place en vue à quelques personnages flamboyants. Le portrait littéraire de Daboult, ce haut fonctionnaire défenseur original de la francophonie ("Le grand homme, par un crétin crépusculaire", deuxième chapitre) en est un bel exemple: se positionnant en observateur, le narrateur en donne une description affûtée, jusque dans les contradictions du bonhomme, accentuées par la distanciation du regard. C'est parfois long, mais on a toujours envie de sourire, jusqu'au dernier chapitre du livre, où "je" devient l'ami d'une personne victime des attentats de Barcelone – c'était le 11 mars 2004. Le ton se fait grave alors, et met en avant une rencontre qui aurait pu avoir lieu mais n'est pas advenue. Cela éclaire dès lors tous les événements de "Tout le plaisir est pour moi" d'une lumière nouvelle: les intrigues successives de ce livre ne sont-elles rien d'autre que la narration de rendez-vous manqués? L'impression est d'autant plus forte que tout le monde se souvient de ces attentats et les garde au cœur, alors que d'autres événements historiques évoqués paraîtront plus lointains.

Quoi de plus? On rencontre encore dans "Tout le plaisir est pour moi" un ancien directeur artistique de l'Opéra de Paris, amateur de jeunes hommes, et quelques autres personnages d'une originalité certaine, comme on en rencontre parfois. Pour dire leur destinée, l'auteur creuse ces personnages de manière profonde et les restitue au gré de paragraphes parfois longs et compacts. Telle est cependant la meilleure manière de faire vivre tout cet univers du "je" multiple dans lequel s'embarque l'auteur... entraînant son lecteur avec lui, tout en rendant hommage à quelques illustres inconnus, cités au début des chapitres.

Paul Gadriel, Tout le plaisir est pour moi, Paris, Seuil, 2008.

Le site des éditions du Seuil.

vendredi 14 février 2020

Poésie autour d'un père parti

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Jean-Michel Maulpoix – Le deuil est un thème classique en poésie et en littérature, et plus d'un écrivain s'y est frotté. Les lecteurs de ce blog se souviennent du récent recueil de poésies "Frère d'âme" de Catherine Gaillard-Sarron. Et voilà que me parvient "Le jour venu", recueil de proses poétiques où Jean-Michel Maulpoix évoque la mort de son père et la phase de deuil qui a suivi. "Le jour venu" fait suite à "L'hirondelle rouge", son précédent recueil, et le prolonge.


Tout commence par une question qui est comme une révolte: "Cela pourrait-il avoir lieu sans douleur, comme on s'endort dans un fauteuil face à un paysage, tandis que décline la lumière du soir, au bout d'une insidieuse fatigue ayant fait dans le corps tout le chemin?". Cette première phrase porte quelques éléments qui reviendront dans le recueil, à commencer par ce fauteuil qu'on reconnaît dans la toute dernière prose poétique du recueil, avec même une couverture qui apparaît aussi tout au début. L'auteur boucle ainsi la boucle, suggérant que le deuil est un cycle.

Dès les premières pages, on relève avec bonheur le sens de l'image de l'auteur, décrivant le grand âge en rapprochant la peau des vieillards aux rides d'une pomme. Le deuil, c'est aussi l'occasion de se souvenir du père défunt, mais aussi d'observer les autres aînés, au supermarché par exemple, et d'y retrouver celui qui est parti. Le deuil obsède, révolte, on parle d'enfers, l'auteur place des points d'interrogation et des points d'exclamation partout en ce début de livre.

Mais la boîte en bois de la deuxième partie, est-elle un cercueil, ou rien d'autre qu'un écrin pour les souvenirs? Un peu des deux. Et l'auteur touche au cœur en se montrant concret: "Mais il n'aurait alors pas été possible de dénouer le ruban rouge et de rouvrir la boîte, de chercher leur image dans l'odeur de lavande, parmi d'autres images de leur couple ou de leurs enfants, de leurs différents âges, des Noëls, des œufs de Pâques et des anniversaires, de retrouver les bons sourires avec toutes leurs dents, le tailleur, le gilet, le lézard d'argent, la cravate en cuir d'Espagne ou la pipe en écume à tête de lion..." – un point de suspension pour dire qu'on en oublie. La bière se ferme sur la boîte des souvenirs.

Et en page 23, l'auteur cite Baudelaire. Une petite graine pour indiquer la fin du cycle poétique proposé par l'écrivain, qui suggère que la poésie aide à surmonter l'épreuve du deuil. C'est dans la partie "Les ruses du désir" que l'on bascule: l'auteur n'hésite pas à interpeller son lecteur, à glisser des incises frappantes en fin de proses ("Triste comme un collectionneur de timbres."), à questionner l'envie de vivre. Ici viennent les mots, la langue, pensés comme un moyen possible de surmonter le deuil. On trouve Rimbaud plus tard, et Mallarmé, que l'auteur cite: "je fais chaque matin la toilette des fleurs avant la mienne.", confirmant le thème montant des fleurs dans son recueil, rappelant quelque chose de beau dont il faut être reconnaissant – installé dans le cadre vaste de la nature.

"Permettez-moi, je vous en prie, de prendre une dernière photographie...": la première phrase de la prose poétique qui conclut le recueil confirme une dernière fois que "Le jour venu" est un dense recueil d'instantanés autour du deuil de l'être cher, du père. Des instantanés d'une page chacun, aux points de vue variés, tantôt introspection, tantôt dialogue imaginaire, tantôt interpellation et questionnement lancinant, sur la base d'images simples et familières qui résonnent chez le lecteur.

Jean-Michel Maulpoix, Le jour venu, Paris, Mercure de France, 2020.

Le site de Jean-Michel Maulpoix, celui des éditions Mercure de France.

mardi 11 février 2020

Entre flou et nostalgie, un regard sur le Léman

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Florence Grivel et Julien Burri – En un recueil bref, "Lacunes" allie trente et un poèmes de Julien Burri et une brassée d'aquarelles de Florence Grivel. L'image et le texte se répondent ainsi pour une évocation poétique et nostalgique du lac Léman.


Les poèmes de Julien Burri, ce sont de courts éclats de vie taillés avec précision, visuels même, évoquant le lac et les hommes qui l'entourent, qui s'y baignent.  L'un de ces textes évoque la notion très suisse de "costume de bain", indiquant que porter costume, c'est une façon d'être beau et de ne pas paraître pauvre. Un autre poème, c'est l'opposition entre le lac et la mer, et là, les souvenirs affluent, faisant s'entrechoquer la Grande Motte et le Léman.

Ainsi s'élève un monde intimiste, fait de mots simples, qui évoque un passé personnel, pétri de souvenirs d'enfance, qui suscite la nostalgie – pour le dire, le poète aime l'imparfait. Si le poète prend parfois le temps de développer une vision en une dizaine de vers libres, ses poèmes ont aussi souvent la fulgurance du haïku. Fulgurance démultipliée par le choix de dire les choses en mots concrets. Et le flou des images du passé s'entrechoque avec des éléments aussi précis que le prix du pédalo, avec ou sans toboggan.

Flou et précision s'allient aussi dans les aquarelles de Florence Grivel. On pourrait les croire informes, mais non: il suffit de prendre un moment, pas bien long même, sur regarder chacune de ces aquarelles avec attention. Avec enchantement, on y voit alors apparaître le lac, les montagnes qu'on observe depuis la rive nord du Léman, ou alors la nature ou les eaux irisées du lac. On n'est pas dans la ligne claire pour autant, bien entendu, mais plutôt dans un flou qui éveille l'imaginaire, franchement, à coups de couleurs chaudes ou à base de violets. Brouillant les marges de façon plus sûre qu'un papier blanc pur, le papier grisé sur lequel les aquarelles sont reproduites contribue encore au flou évocateur qu'elles portent.

Ce flou artistique répond au flou qui entoure les flashes que constituent les poèmes de Julien Burri, et leur confère un environnement propice à faire galoper, mine de rien, l'imagination du lecteur. Ainsi, alors que les aquarelles se font floues, les poèmes se font dessins pour dire, en une soixantaine de pages, ce cher Léman, d'hiver ou propice aux baignades – avec la jalousie, peut-être, d'eaux plus étendues et plus salées, plus vives en somme, découvertes dans l'enfance.

Florence Grivel et Julien Burri, Lacunes, Lausanne, BSN Press, 2019.

Le site des éditions BSN Press.



lundi 10 février 2020

Oksana Robski: qui a tué Serge?

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Oksana Robski – Imaginez une pauvre petite fille riche, majeure et vaccinée quand même, vivant dans les beaux quartiers de Moscou. Imaginez qu'elle apprend coup sur coup que son mari la trompe et qu'il vient d'être assassiné par balles. Tel est le point de départ de "Caviar, vodka et poupées russes", roman de l'écrivaine russe à succès Oksana Robski. En préambule, précisons que le titre français n'a pas grand-chose à voir avec la version russe originale et, en jouant sur les clichés, apparaît légèrement racoleur.


À la façon des sentiments mêlés d'une femme apprenant en peu de temps qu'elle est à la fois veuve et cocue, "Caviar, vodka et poupées russes" mélange allègrement les genres. On pourrait croire à une chick-lit version russe, mais avec de quoi se défendre dans le sac à main. On peut voir dans ce roman une histoire d'économie, puisque la narratrice monte sa boîte. On pense aussi au genre policier, puisque la même narratrice, certes en proie à des sentiments partagés, a quand même envie de savoir comment est advenue la fin de son mari, Serge. A travers ce voyage à travers les genres, cependant, la romancière met en place une narration qui éclaire sous un jour cru jusqu'à en devenir drolatique le mode de vie d'une classe sociale friquée qui a perdu tout contact avec les réalités quotidiennes des gens moins bien dotés.

On se retrouve donc avec une personnalité qui, en matière de consommation, n'a pas grand-chose à envier à Rebecca Bloomwood, l'accro du shopping. La narratrice n'hésite pas à relater ses séances de shopping, vécues comme sans y penser. Ce shopping va jusqu'au personnel de maison, avec ces femmes de ménage qu'elle congédie facilement, à moins que l'une d'elles n'ait un talent de masseuse. Et plus largement, la narratrice et ses amies ont tendance à considérer les hommes comme leur propriété, surtout s'ils ne sont pas aussi fortunés qu'elles. Qu'on pense au moniteur de fitness d'une de ces personnes, qui laisse l'impression d'être un chien à sa maîtresse plus qu'un amoureux de niveau égal. Chien? Justement, voilà un running gag révélateur: l'une des amies de la narratrice est obsédée par la teinture des poils de son caniche: "Le mari de Kira est parti avec une autre. Je suis étonnée qu'elle n'ait pas repeint Blondie en noir."

Le succès mis à part, la narratrice de "Caviar, vodka et poupées russes" a tout d'un personnage de Paul-Loup Sulitzer puisque par désœuvrement, elle monte son entreprise, spécialisée dans la vente de lactosérum – ce qu'on appelle généralement du petit-lait. Un produit improbable! Reste que là, par exemple en évoquant les bonnes crêpes qu'on peut faire avec ce liquide, l'auteure suggère quelque chose de cette indécrottable Russie profonde, où tout le monde est friand de blinis. Reste que ce processus permet de montrer l'incurie de la jeune entrepreneure, d'abord excitée par son projet, puis rebutée par l'administration et le travail que ça donne, par un personnel peu fidèle et par une mafia qui vient se servir sans vergogne. 

Reste qu'entre police et contacts informels, la narratrice semble finir par identifier le coupable du meurtre de son mari – elle a vite fait connaissance avec son amante, Svetlana, puisqu'elle accepte de payer pour l'éducation de l'enfant qu'ils (Serge et Svetlana, donc) ont eu ensemble. Dans un contexte présenté comme assez fou où l'on ne peut compter que sur soi-même, l'issue du versant policier du roman s'avère fatale, fausse peut-être aussi.

Porté par un rythme alerte, "Caviar, vodka et poupées russes" montre sur un ton doux-amer une tranche de vie d'une riche anonyme aux répliques délirantes. Avec un art certain de la punchline ("Certaines Mercedes ressemblent à des requins"), la romancière montre une femme qui évolue à sa manière dans un monde de mondanités déconnecté et outrancièrement consumériste, où les grandes marques comptent – ces marques sont volontiers citées, ce qui ajoute un côté clinquant à la narration. A cela viennent s'ajouter les traditions, les amis et la famille: après tout, qui a tué Serge?

Oksana Robski, Caviar, vodka et poupées russes, Paris, Calmann-Lévy, 2008. Traduction de Sophie Kajdan.

Le site des éditions Calmann-Lévy.



dimanche 9 février 2020

Dimanche poétique 434: Elisa Mercoeur


Rêverie

Qu'importe qu'en un jour on dépense une vie,
Si l'on doit en aimant épuiser tout son coeur, 
Et doucement penché sur la coupe remplie, 
Si l'on doit y goûter le nectar du bonheur.

Est-il besoin toujours qu'on achève l'année ?
Le souffle d'aujourd'hui flétrit la fleur d'hier ;
Je ne veux pas de rose inodore et fanée ; 
C'est assez d'un printemps, je ne veux pas d'hiver.

Une heure vaut un siècle alors qu'elle est passée ;
Mais l'ombre n'est jamais une soeur du matin.
Je veux me reposer avant d'être lassée ;
Je ne veux qu'essayer quelques pas du chemin.

Elisa Mercoeur (1809-1835). Source: Poesie.Webnet.