dimanche 21 juillet 2019

Ulla, alcoolisme et effacement

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Andréas Becker – L'alcoolisme et la cirrhose au féminin: tel est le thème de "Ulla ou l'effacement" d'Andréas Becker, écrivain allemand d'expression française. Un livre bref et poétique qui invite le lecteur dans la danse installée par une musique des mots particulière. 


Chaloupé, le langage tangue, en effet. La syntaxe est malmenée parfois, l'écriture assume le ressassent et les redites. Pour le lecteur, il en résulte une impression d'errance et de rumination, un peu comme lorsqu'un ivrogne parle: l'alcoolisme transpire jusque dans le choix d'agencement des mots. 

Cela, pour dire une Ulla plus tout à fait humaine, déjà presque devenue une chose, vautrée sur son "canapé bouteille vert". Ulla, on la voit apathique, plus fidèle à l'alcool qu'à ses enfants qu'elle semble aimer moins, mais quand même un peu pour l'un d'entre eux. Les pronoms même ont un sens: faussement hésitant, l'auteur parle tantôt d'elle, tantôt de ça, pour parler d'Ulla.

Une Ulla décrite dès le premier chapitre, dans le cadre d'un dispositif d'exposition minimal qui dit tout. L'alcoolisme est ainsi symbolisé par la bouteille de whisky cachée dans le placard, et l'affaiblissement qu'il amène a pour signe les médicaments qu'Ulla ne prend que de façon aléatoire. Et souvent, dès le début et plus loin aussi, l'auteur rappelle, dans les pas du médecin, que le cœur est le plus solide. 

Voilà qui est paradoxal pour une femme solitaire et indifférente, si peu aimante, déjà en train de s'effacer, à 46 ans. Son effacement est en phase avec la ville où elle vit, Pâlebourg, que l'auteur présente comme une grande localité peu profilée, banale, bombardée qui plus est pendant la Seconde guerre mondiale – ce pourrait être Hambourg, ville natale de l'écrivain. Tout cela suggère qu'Ulla, en somme, est en sursis depuis qu'elle a perdu son doudou dans les bombardements. Et qu'elle s'efface dans une cité elle-même effacée, pâle.

Et puis il y a ce narrateur, ce "je", qui paraît jouer un rôle d'observateur et de passeur. Un "je" longtemps mystérieux, surprenant même puisque l'alcoolisme chronique, à ce niveau-là, se vit en secret. C'est tout à la fin, enfin, que tombe la vérité sur l'identité de ce "je". Cela dit, l'auteur sème au fil du livre quelques indices qui mettent le lecteur sur la voie. Ce qui interroge: entre deux bouteilles de whisky, y a-t-il la place pour un amour maternel?

Andréas Becker, Ulla ou l'effacement, Lausanne, Editions d'En Bas, 2019.

Le site des Editions d'En Bas.

Dimanche poétique 407: Paul Verlaine


Si tu le veux bien, divine Ignorante

Si tu le veux bien, divine Ignorante, 
Je ferai celui qui ne sait plus rien 
Que te caresser d'une main errante, 
En le geste expert du pire vaurien,

Si tu le veux bien, divine Ignorante.

Soyons scandaleux sans plus nous gêner
Qu'un cerf et sa biche ès bois authentiques.
La honte, envoyons-la se promener.
Même exagérons et, sinon cyniques,

Soyons scandaleux sans plus nous gêner.

Surtout ne parlons pas littérature.
Au diable lecteurs, auteurs, éditeurs
Surtout! Livrons-nous à notre nature
Dans l'oubli charmant de toutes pudeurs,

Et, ô! ne parlons pas littérature.

Jouir et dormir ce sera, veux-tu?
Notre fonction première et dernière,
Notre seule et notre double vertu,
Conscience unique, unique lumière,

Jouir et dormir, m'amante, veux-tu?

Paul Verlaine (1844-1896). Source: Poésie.Webnet.

vendredi 19 juillet 2019

Un vin de Bâle-Campagne, discret mais si joli...

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Itinger Mürliwy Regent – Voilà bien un vin rouge qui intrigue! C'est aussi une friandise dont je dois la découverte à mon père. Et me voilà à vous dire quelques mots sur cette chouette bouteille du millésime 2013 du "Itinger Mürliwy Regent". Intrigué? Certes: le canton de Bâle-Campagne produit des vins, comme tous les cantons suisses, mais il n'est pas le plus profilé en la matière. Pénétrons donc ensemble cette terre méconnue...


La bouteille est donc signée Willi Lüdin-Grauwiler, qui a élevé le vin. Nous voilà en présence d'un cépage contemporain, le "Regent", croisement des variétés diana x chambourcin, obtenu en 1967 à la station de recherches de Geilweilerhof, en Allemagne. Nommé en hommage aux grands diamants indiens, on le trouve surtout à Schaffhouse et à Zurich, pour ce qui est du domaine suisse. Et aussi à Bâle-Campagne, apparemment, chez ce Willi Lüdin-Grauwiler qui, si l'on interroge Google, paraît des plus discrets.

C'est donc dans la bouteille elle-même, millésime 2013 je l'ai dit, que réside la vérité. Deux yeux, un nez, une bouche: il n'en faut pas moins pour aborder ce vin. Et un calendrier: six ans de bouteille, déjà, et ça valait la peine! Alors, qu'on le regarde bien, prisonnier de son verre après l'avoir été de sa bouteille: sa robe apparaît d'un beau rouge intense, presque noir.

Et qu'on le hume: il y a de la vigueur dans ce bouquet, de la chair et de la complexité. Le dégustateur est baladé entre de petites impressions piquantes de groseilles, quelque chose de plus sage mais franc les fruits rouges, et même un soupçon de poivre, quelque part au loin: juste de quoi faire frémir les narines de celui qui se montre attentif.

Qu'on porte à présent ce vin à la bouche! Tout en rondeur agréable, c'est de la soie légère, les tannins se sont arrondis comme qui dirait. On retrouve le soupçon de poivre; mais c'est surtout la note de cassis qui domine. En cherchant bien, on décèle au détour d'une gorgée quelque chose de très discrètement empyreumatique qui appelle la grillade ou le plat de viande sympa. Ce jeu d'arômes s'avère équilibré et invite le dégustateur attentif à y voir de près.

Enfin, cet Itinger Mürliwy Regent assume une jolie présence en bouche, porteuse de quelque chose de joyeux et de convivial. Il laisse le souvenir d'un vin rouge aimable et délicat, qu'on interroge gorgée après gorgée et qu'on courtise sans relâche. De la dentelle, en somme! Le discret viticulteur bâlois Willi Lüdin-Grauwiler et sa famille méritent un joli coup de chapeau.

Photo: source: Baselbieterwein.

jeudi 18 juillet 2019

"Oxalate", le meilleur côté des barreaux

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René-Marc Jolidon – "C'était hier, ou le jour précédent, un fait-divers dans le journal". D'hier et d'avant-hier, il est beaucoup question dans "Oxalate", le dernier roman de l'écrivain René-Marc Jolidon. Et le lecteur a aussi droit à quelques faits divers, ainsi qu'à leurs coulisses porteuses de secrets. Dans une petite ville qu'on dit capitale et dont on devine qu'il s'agit de Delémont (elle n'est jamais nommée), les gens se parlent et se connaissent, même s'ils viennent d'ailleurs. C'est donc autour de Fred, de Lorenzo, d'Alice et de Gabi que tout va se révéler.


Lorenzo? Il est à l'hôpital. Cancer, phase terminale! Forcément, il est au centre de toutes les attentions prodiguées par les personnages: Fred qui vient lui rendre visite par amitié, Alice l'infirmière qui prend soin de lui. Tout naturellement, c'est ce personnage de Lorenzo que l'écrivain place au centre de son intrigue, forçant l'attention du lecteur. Il y aura des mensonges dévoilés, des secrets remplacés par d'autres secrets, pas moins lourds à vivre mais finalement confortables: qui a tué Pipo alias Pied-de-Poule – personnage veule, violent parce que faible, que l'auteur prend soin de dessiner, aussi bien que les autres, peut-être parce qu'il apporte son propre supplément d'humanité? Et qui conduisait la voiture volée en ce soir d'ivresse? En suggérant qu'on glisse d'un mensonge à l'autre, et que ces mensonges arrangent pas mal de gens, l'auteur suggère que la vérité, si communément admise qu'elle soit, est en fait à géométrie variable.

C'est justement le personnage de Lorenzo qui est chargé de porter cette manière de penser. Lorenzo, c'est la petite frappe locale, le trafiquant de drogue ramenée de Bâle, celui qui monte des combines pour devenir riche, et est bien connu des services de la police. C'est aussi le personnage qui porte une vision singulière sur sa vie, qui n'accepte pas le monde des hommes et n'y trouve définitivement pas sa place. On le découvre parfaitement à l'aise en prison, y vivant même mieux qu'en liberté – ce qui pose la question des libertés dont chacune et chacun dispose réellement lorsqu'il vit hors de prison: quel est le meilleur côté des barreaux? A chacun ses contraintes, et Lorenzo suggère que la réponse est moins facile qu'il n'y paraît.

L'auteur, on le sent, éprouve une tendresse certaine pour le personnage de Lorenzo, qui se sent libre même et surtout en prison, et trouve sa rédemption dans les livres que Fred lui fait parvenir... et ceux qu'il pourrait lire un jour, dont le titre comprend le mot "soleil". Clin d'œil paradoxal pour un gars qui a passé la moitié de sa vie à l'ombre! Le lecteur se sent certes secoué par ce parti pris: peut-on se laisser aller à aimer un délinquant, si philosophe et moribond qu'il soit? A chacun son ressenti.

Si l'histoire est au présent, elle renvoie à un passé vécu par chacun des personnages, presque tous des quadragénaires qui ont eu leur part de revers – il suffit de penser à Gabi, mère un peu malgré elle, revenue des trucs de l'amour, à laquelle l'auteur donne généreusement la parole en un chapitre des plus amers et désenchantés. Mais le passé, c'est aussi l'enfance, cette enfance qui crée entre une poignée d'humains les liens qui vont les attacher jusqu'au bout, si loin qu'ils aillent, quelles que soient leurs trajectoires.

Seul Fred a fait des études, ce qui l'éloigne de Delémont et des préoccupations des autres; ceux-ci ont fait leur chemin, rompant sans se perdre de vue. Eloigné de la ville de son enfance, il va bien avec Alice, infirmière belge noiraude pourtant bien plus jeune que lui: tous deux ne sont pas tout à fait chez à Delémont, même si leur cœur y a sa place. Céderont-ils ou pas aux sentiments? L'écrivain entretient habilement le suspense, en adoptant le point de vue de Fred, le seul personnage à parler à la première personne dans ce roman.

"Oxalate" est un roman doux-amer, trouvant ses racines dans le Jura des luttes d'indépendance, porté par un style soigné qui goûte les jeux discrets de sonorité et les traits d'esprit. Cela commence par le titre, qui renvoie à un jeu de mots: l'oxalate, c'est le sel d'oseille, celui qu'on met dans la soupe... ou pas. Cette soupe, cette oseille après lesquelles court Lorenzo, qui rêve d'Amérique ou de liberté à sa manière. Une liberté que seule la mort lui accordera peut-être enfin.

René-Marc Jolidon, Oxalate, Montreux, Romann, 2019.



Le site des éditions Romann.


mercredi 17 juillet 2019

Anna Ruchat, ce vide que laisse un père défunt au service

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Anna Ruchat – Un aviateur qui disparaît. Cet aviateur, c'est le père de la narratrice, Sonia, double de la romancière suisse d'expression italienne Anna Ruchat. "Sortir de l'ombre" est le court et dense roman qui explore le vide que crée ce décès, survenu alors que l'enfant avait neuf mois.

Après un prélude aux ambiances faussement religieuses et incantatoires, du reste intitulé "Psaume de service", où "service" rappelle d'ailleurs le service militaire, le lecteur est plongé dans un deuxième chapitre aux ambiances particulières où deux voix s'entrecroisent, porteuses d'un terrible contraste. Il y a d'un côté la parole simple et touchante de la fillette, nommée Sonia, qui raconte sa vie et essaie de vivre avec un vide confus, celui de l'absence.

Cette absence, elle n'a pas le droit d'en souffrir, parce qu'à neuf mois, on n'a pas de souvenir précis, en l'occurrence de son père, et qu'on n'a pas le droit de souffrir de ce dont on ne se souvient pas. Pourtant... La mère de Sonia souffre aussi de cette absence, et les amants de passage ne suffisent pas à la combler. Du reste, Sonia rejette ces amants s'ils tendent à s'incruster: elle ne veut pas perdre sa mère, en plus. Dès lors, l'attachement filial paraît maladif, excessif, exprimant ce que les mots n'ont pas le droit de dire.

Et en contrepoint à ce monde d'émotions bouillonnant et indicible, il y a des extraits des rapports établis par la Confédération sur l'accident d'avion militaire où le père a péri.  L'auteure exploite ce matériau a priori glacé sous la forme d'éclats, jusqu'à en faire une scansion obsédante, lancinante à force de répétitions, de ressassements. Ainsi, ce sont les mots du rapport qui sont supposés remplir les trous, combler l'absence. Mais c'est surtout le malaise qui s'installe.

Les voix se multiplient dans "Sortir de l'ombre", et celle du père défunt ne saurait y manquer. Elle occupe tout le chapitre 3. Il y a évidemment le vécu des dernières heures du pilote militaire, qui ont le ton d'un professionnalisme résigné, sans hauts cris. L'auteure, là, comble aussi un vide: personne ne sait ce qu'a ressenti le pilote, mais elle le reconstruit. 

Les pages du chapitre 3 sont aussi le rappel d'une réalité qu'on ne peut que trouver terrifiante, à quelques décennies de distance: en 1960, sept pilotes militaires suisses ont perdu la vie, en exercice, en temps de paix, à bord des Hunter et Venom qui faisaient le gros des appareils de l'armée suisse en ce temps-là. Énoncée dans le cadre dépassionné des dialogues de rappel des accidents antérieurs, qui implique le rappel des circonstances et des prénoms des pilotes trépassés, cette réalité n'en apparaît que plus dure.

Et le roman s'achève avec l'envie qui porte la narratrice d'y aller voir de près, de retrouver les lieux et les traces. La voix de l'image vient s'ajouter à celle du verbe: le récit est complété par des photos prises sur le terrain, ainsi que par des prises de vues anciennes. Cette visite a un prix: le désenchantement. Le chapitre est ainsi construit qu'il fait résonner la voix de la narratrice devenue adulte, affrontant la vérité crue, et celle de l'enfant qui veut croire encore que quelque part, Papa est vivant. Une croyance que quelques photos brisent, définitivement.

Il y a de l'enquête familiale dans "Sortir de l'ombre", bien sûr, mais aussi la volonté de se libérer de ce qui a pu être un fardeau bien lourd à porter. Sur quelques dizaines de pages, sa poésie sans cesse changeante naît du croisement des voix, qu'elles soient aussi sèches qu'un rapport d'accident ou aussi humaines que la restitution des pensées d'une enfant qui prend les choses comme elles viennent tout en sentant que quelque chose ne va pas. Et là, la traductrice Véronique Volpato restitue en français le texte italien d'Anna Ruchat, dans un souci général de sobriété et de musique bien comprise.

Anna Ruchat, Sortir de l'ombre, Lausanne, Editions d'En Bas, 2019. Traduction par Véronique Volpato.

Le site des éditions d'En Bas.

dimanche 14 juillet 2019

Vers les racines et la nature, à la poursuite du lièvre à trois pattes

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Marie-Christine Horn – Le féminisme est-il soluble dans le roman noir? Avec "Le Cri du lièvre", la romancière suisse Marie-Christine Horn répond par l'affirmative, en installant les thématiques féministes d'aujourd'hui dans un contexte plus large où il est question de rapport à la nature et d'accomplissement de soi au travail. Le tout, vu au féminin.

Voilà en effet une narratrice, Manu, qui prend le large pour fuir un mari violent et un emploi qui ne la satisfait plus. Tentative de retour à l'état sauvage: c'est dans les alpages, pas si loin de son domicile fribourgeois, que Manu trouve un havre. Champignons et fruits mangés crus, vie sans douche entre les quatre murs de bois d'une baraque: la narratrice passe quelques mois ainsi – un peu à la manière de ces sorcières d'antan, qui vivaient à l'écart, près de la nature, sans qu'on sache trop comment elles vivaient.

Sorcière? Le mot n'est jamais écrit, mais il ouvre la porte des thématiques féministes portées par "Le Cri du lièvre". Des thématiques qui concernent Manu. Il lui faudra cependant revenir dans le monde des humains, des hommes pour s'y confronter à sa manière. Il y aura le décès accidentel (mais pas tant que ça) de son mari Christian, un viveur qui aime sodomiser les femmes, la sienne mais aussi d'autres, et se comporte avec elles en propriétaire. 

Il y a aussi la rencontre de Nour et de Pascale, elles-mêmes aux prises avec la violence, que ce soit au travail ou à la maison. Des violences qui trouvent des sources diverses que l'auteure explore avec précision et une certaine empathie, même à l'égard de ceux qui cognent, si coupables et détestables qu'ils soient, comme le mari de Nour. Trois femmes brimées: elles se sentent moins seules, cela les unit. Cela dit, la sororité dans l'épreuve peut-elle résister aux caractères qui se frottent? Suffit-il de vins de grands crus pour lubrifier ces rapports?

L'auteure se souvient que la violence, subie ou assenée, a toujours un passé. Dans "Le Cri du lièvre", tout le monde a donc son histoire, son épaisseur, ce qui rend les personnages particulièrement intéressants et permet de mettre en avant les ressorts de la violence: une société qui brime un homme réduit au chômage et tombé dans l'alcoolisme, une femme qui veut malgré tout le rejoindre, une police qui confond la justice des lois et la justice des cœurs, et déçoit Pascale, la gendarme, victime d'un métier dépourvu de sens et où les hommes ne savent pas forcément se tenir. Et si victimes qu'elles soient, les femmes ont aussi leur part d'ombre dans "Le Cri du lièvre", à l'instar du penchant de Pascale pour l'alcool.

Et la nature, là-dedans? Très belle idée que ce lièvre pris au piège d'un braconnier, et qui va obséder Manu tout au long du livre: Manu l'achève, mais l'animal reste vivant quelque part, revenant en rêve, dans une ambiance qui rappelle le genre fantastique. Mère nature, dans ce qu'elle a de plus sauvage, représente-t-elle pour la femme déçue, battue, violée, un lieu de salut? Derrière les mots de l'écrivaine, il est permis de voir dans cette nature vierge, où il faut réinventer sa vie, un lieu maternel et rassurant, authentique mais âpre aussi, loin d'une civilisation mise en place par les hommes, qui offre des compensations mais ne saurait être entièrement satisfaisante – quand elle n'est pas carrément aliénante. La société est-elle un piège, à l'image de celui qui a broyé la patte du lièvre et l'a fait tant souffrir?

Enfin, la nature est aussi le lieu des légendes, citées régulièrement au fil des pages du livre: Petit Chaperon rouge, Trois Petits Cochons, mais aussi allusions attendues au lapin blanc d'"Alice au pays des merveilles". Trempant sa plume dans l'encre noire, Marie-Christine Horn réussit un roman court, dense et lourd d'une révolte qu'on entend bruire depuis un certain temps déjà – le scandale Harvey Weinstein apparaît en filigrane, ancrant "Le Cri du lièvre" dans son époque. Quant à courir derrière le lièvre à trois pattes, libéré de son piège, est-ce une fuite irréfléchie ou la promesse du monde des merveilles? Décidée, laissant parler sa part animale, Manu fonce: elle sait que d'une façon ou d'une autre, libérée à son tour du piège de la société moderne, ce sera le bonheur.

Marie-Christine Horn, Le Cri du lièvre, Lausanne, BSN Press, 2019.

Le site des éditions BSN Press.

Dimanche poétique 406: Charles Van Lerberghe


Comme une branche d'aubépine

Comme une branche d'aubépine 
Dans la fontaine des scintillements 
Elle est tombée dans mes pensées, 
Cette parole qu'en tressaillant 
Sa bouche divine 
A prononcée, 
Et qu'à mon tour je te redis.

Comme une branche en fleur détachée 
De la cime du paradis.

Et la voici, vierge encore, enchantée, 
Sans qu'une fleur en ait péri, 
Vivante, rajeunie, toute diamantée.

Charles Van Lerberghe (1861-1907). Source: Poésie.Webnet.