mercredi 26 avril 2017

Marie Javet, énigmes et esprits à Interlaken

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Le site de l'auteure, celui de l'éditeur - merci pour l'envoi!

Du rêve d'enfance à la vie d'adulte, il y a parfois loin. Et même si un parcours de vie paraît balisé, les surprises peuvent abonder sur le chemin. "La Petite Fille dans le miroir" est le premier roman de Marie Javet. Faisant le grand écart entre les Etats-Unis et la Suisse, il suit l'existence d'une jeune femme bizarre qu'on surprend à Interlaken. On la découvre romancière à succès, agoraphobe, refusant de se dévoiler. Comment en est-elle arrivée là?

"La Petite Fille dans le miroir" suit tour à tour June Lajoie, l'écrivaine, et Lizzy Willow, une fille riche, à vingt ans d'intervalle. Sans parler de l'évanescente Sibyl Jones... Le lecteur comprend rapidement que ces trois femmes n'en sont qu'une seule, June et Sibyl étant les noms que Lizzy s'est donnés au fil des ans, se réinventant des identités au fil des nécessités. Outre l'intrigue, l'auteure sème du reste deux ou trois indices qui mettent le lecteur sur la piste.

Le roman commence lentement, prenant le temps de camper les personnalités de June et de Lizzy, qu'on peut croire distinctes tant elles sont dissemblables. Leurs portraits croisés s'inscrivent dans un esprit faussement calme, celui des situations impossibles: fille de très riches Américains, Lizzy étouffe dans un mode de vie extrêmement contraignant qui n'est pas sans rappeler l'Angleterre victorienne. Quant à June, elle fait face à ses fantômes, cachée du grand public dans un luxueux hôtel historique d'Interlaken. Et à ceux des autres: c'est là que "La Petite Fille dans le miroir" décolle. Et que son titre trouve sa justification.

Ce qui commence comme un roman de moeurs bascule en effet soudain dans le fantastique et dans le roman à énigmes. Qui est, en effet, cette "petite fille dans le miroir", apparition mystérieuse, qui intrigue plus qu'elle n'inquiète? Le personnage de l'écrivaine vit dès lors comme un personnage de roman qui mène l'enquête, entre vieux papiers et photos historiques, pour connaître le fin mot de l'histoire. Mais ce fantôme extérieur, cette fillette qui fait des apparitions, est le reflet des fantômes intérieurs de June. Ce n'est pas le seul jeu de miroirs auquel s'adonne l'auteure de "La Petite Fille dans le miroir", soit dit en passant: certaines morts, réelles ou rêvées, passées et présentes, résultant de chutes de balcons ou d'accidents de voitures, sont trop semblables pour n'être que des coïncidences... et, dans l'impression qu'elles lui donnent de s'interpeller par-delà les ans, elles n'en sont que plus troublantes pour le lecteur.

Refus de soi-même, passion amoureuse, spirale du mensonge: débarquée sur la côte lémanique pour entrer dans un de ces pensionnats huppés où l'on forme les enfants fortunés du monde entier, Lizzie, autonome pour la première fois de sa vie, découvre l'existence. La vie de pensionnat s'avère finalement sage; en revanche, le lecteur se passionne pour l'évolution d'une personnalité, celle de Lizzie, écartelée entre sa situation réelle et le personnage qu'elle se construit. Avec une question cruciale: la pauvre héritière riche peut-elle construire une histoire d'amour sérieuse sur un mensonge? Et jusqu'où cela ira-t-il? A quel prix?

Peinture de moeurs, énigmes et fantômes de part et d'autre de l'Atlantique: c'est un roman plus généreux que ne le laissent présager ses 214 pages que Marie Javet offre à son lectorat. Sans aspérités certes, le style est agréable, et pour ne rien gâcher, l'auteure n'hésite pas à s'attarder, d'une manière à la fois informée et touristique, sur certains jolis coins de Suisse: la ville de Lausanne aux rues qui montent et descendent, le train de montagne de la Jungfraujoch, Lucerne et son pont de La Chapelle. Nombreux sont également les clins d'oeil et références littéraires, reflets des lectures de June Lajoie - et de l'auteure.

Cela, sans oublier enfin le festival rock de Leysin de 1992 (l'avant-dernier!), clé de voûte d'un roman qui fait la part belle aux citations tirées des succès du rock d'hier et d'aujourd'hui: de quoi donner le supplément de nerf qui sied à l'ouvrage!

Marie Javet, La Petite Fille dans le miroir, Lausanne, Plaisir de lire, 2017.

lundi 24 avril 2017

Sabine Dormond, la poésie du jeu d'échecs

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Le site de l'auteure, celui de l'éditeur; merci pour l'envoi.

"Les Parricides" est la dernière publication de Sabine Dormond - c'est l'un des quatre microromans que les éditions BSN Press font paraître ces jours-ci, à la veille du Salon du Livre de Genève. L'auteure y décrit une situation familiale difficile au coeur de laquelle grandit Vincent, un garçon doué pour les chiffres et le jeu d'échecs. Enfin... vraiment doué. Quant au lecteur, il s'attache à ces personnages; l'écriture est par ailleurs travaillée, en particulier les dialogues, dont on apprécie la spontanéité.

L'épaisseur d'un personnage maternel
C'est au travers de la mère de Vincent, Emilie, que tout est observé, une mère qui connaît quelques secrets avec lesquels il lui faut bien vivre: son père a un penchant prononcé pour la bouteille, sa mère est partie pour un monde meilleur. Quid du père de Vincent? Diego, c'est le coup d'un soir, celui qui a rendu femme la mère de Vincent. Au-delà des espérances, et bien avant l'âge...

Un tel parcours permet à l'auteure d'aborder un certain nombre d'aspects liés à la condition féminine d'aujourd'hui, aujourd'hui encore difficiles. En particulier un certain regard, peu amène pour le coup, sur les mères adolescentes, dont la romancière identifie précisément certains ressorts - le choix des mots, des phrases qui font mal et sont comme des banderilles plantées, sont aussi pour beaucoup dans l'impression d'hostilité perçue.

Enfin, l'écrivaine donne de l'épaisseur à son personnage de mère en l'obligeant à lutter contre ses propres démons (sa mère absente, qui paraît la hanter) en plus de l'adversité au quotidien. Un psy, des médicaments... comment en venir à bout?

Une poésie des échecs
Et Vincent, donc. Vin et sang. Mais aussi vingt cents, c'est-à-dire deux mille: l'auteur n'oublie pas de sourire, même dans les situations dramatique, ni d'aller voir les mots derrière les mots. Et quand on s'appelle vingt cents, on se doit d'être doué pour les maths. Plus, peut-être, que pour les relations humaines: le personnage de Vincent le surdoué fait penser, de loin, au "Bad" de Daniel Fazan.

De la poésie des nombres et des calculs compliqués, on passe à celle des échecs, auxquels le grand-père de Vincent l'a initié. Les parties d'échecs sont décrites de manière crédible, et la technique a sa place dans le texte; mais au-delà, l'auteure développe une poésie du jeu, donnant aux 64 cases d'un échiquier le statut de métaphore du monde: une limite étroite, mais où se jouent tant de choses.

Cela, jusqu'à la mise à mort du roi, père des pièces qui évoluent sur l'échiquier - l'auteure rappelle à plus d'une reprise que le perdant couche son roi au moment où il est mat, indique aussi qu'en de telles conditions, le jeu d'échecs n'a jamais de vrai gagnant. En passant, l'auteure cite aussi les jeux de gladiateurs et la corrida. Où la mise à mort est réelle...

Enfin, le jeu d'échecs est l'occasion pour Vincent de tuer symboliquement le père, et de devenir ainsi un homme à son tour. Il ne le sait pas, certes, que son père, l'absent et irresponsable Diego, est vraiment face à lui à ce moment: de même, sait-on vraiment, en tant qu'homme, si l'on a effectivement "tué le père", pour reprendre ce terme de psychologie? En écho, Emilie vivra aussi la libération de ses propres fantômes. Et pour le lecteur, ce petit roman riche et tourmenté s'achève ainsi sur la promesse d'un apaisement.

Sabine Dormond, Les Parricides, Lausanne, BSN Press, 2017.




dimanche 23 avril 2017

Laure Mi Hyun Croset, l'amour comme un match d'escrime

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Le site de l'auteure, celui de l'éditeur.

Amour et escrime: l'écrivaine Laure Mi Hyun Croset ose une association qui n'a rien d'évident avec "S'escrimer à l'aimer". En apparence du moins... Ce tout petit livre, présenté comme un microroman, a les allures d'une novella construite à la manière d'une partie d'escrime, tendre guerre où chacun avance ses arguments tour à tour. "En garde!", "Allez!": tels sont les virages d'une intrigue qui souligne les solitudes d'une époque, la nôtre, qui privilégie l'individualisme jusqu'à l'excès.

L'histoire est classique: une femme dans la trentaine publie une annonce dans un journal qui pourrait être "Le Nouvel Observateur" pour dire qu'elle cherche une correspondance. "Et plus si entente", selon l'expression consacrée. En somme, ça commence un peu comme "Les Tribulations de Tiffany Trott" d'Isabel Wolff... Heureusement, "S'escrimer à l'aimer" fonctionne tout autrement, évitant le défilé ennuyeux des insupportables et des caricaturaux: ce jeu ne dure que deux ou trois paragraphes, juste de quoi mettre le lecteur en bouche.

Très vite, en effet, tout se concentre sur la relation privilégiée entre deux correspondants: Louise, celle qui a écrit l'annonce, et Pierre, son épistolier. On ne saura leurs prénoms qu'en fin de roman, comme s'il fallait, en la nommant enfin au terme du livre, rendre unique une histoire sans doute courante. Terme à la fois tragique et ouvert vers le meilleur: il y est question d'un enterrement, et aussi de la soeur de Pierre, qui a vécu dans son intimité les sentiments de son frère envers Louise. Jusqu'à les faire siens? La porte reste grande ouverte...

La romancière accroche son lecteur en développant un crescendo appuyé dans les sentiments que Louise éprouve à l'attention de son épistolier. Il y a du génie dans la manière de l'agencer: alors qu'au départ, le lecteur a l'impression d'une communication classique entre deux âmes éprises d'une culture désincarnée, voilà que le sport s'en mêle. Le sport, c'est le corps en action, et l'écrivaine montre ce que cela peut avoir de fort et de charnel, d'un point de vue visuel certes (des photos circulent entre les correspondants), mais aussi lorsque l'on pense aux autres sens: Pierre va jusqu'à envoyer des vêtements de sportifs, empreints de la sueur de ceux qui les ont portés. De son côté, Louise est obligée par son épistolier de sortir de sa zone de confort, de s'intéresser au sport, d'y voir autre chose qu'un traumatisme d'enfance.

Mieux: l'écrivaine voit le sentiment amoureux comme une addiction, et prête à une femme une dépendance similaire à celle qu'un homme peut avoir pour la pornographie: après une phase initiale de rejet, il en faut toujours plus. On en arrive ainsi à un sommet d'érotisme qui flirte avec l'excès, qui n'est pas tout à fait exempt d'ironie, mais reste crédible jusqu'au bout. On y croit parce que le style, aussi sensible que le geste d'un bon chef d'orchestre, est généralement sobre et simple, ce qui donne au moindre éclat, au moindre mot familier, à la ponctuation même, un poids considérable. En une tendre guerre, les deux épistoliers se placent, se mettent en garde; et si l'écrivaine était l'ultime stratège du duel?

Peu de pages, en effet, et peu d'effets pour un résultat maximal: en présentant l'approche amoureuse comme un match d'escrime, "S'escrimer à l'aimer" fait mouche à tout coup, quitte à tuer: en littérature, on ne joue jamais à fleurets mouchetés et on ne saurait s'arrêter au premier sang. Il est permis de considérer que c'est à ce prix aussi que le match entre Louise et Pierre n'a pas de gagnant attendu. Enfin, le fait que ces deux correspondants ne se rencontreront jamais physiquement exacerbe la force de ce petit livre aux allures discrètes, mené avec l'extrême finesse d'une auteure d'une habileté supérieure.

Laure Mi Hyun Croset, S'escrimer à l'aimer, Lausanne, BSN Press, 2017.

Dimanche poétique 298: Bruno Mercier

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line], Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.


Glace du Rhône

La féerie d'un jour d'hiver
S'est posée sur des lames de fer
Tourne, au son des chants de Noël,
Comme les chevaux d'un carrousel!

Ici le froid est convivial,
Car sur une piste de bal,
On s'élance en manteau de ville,
On danse à Rousseau, à son île!

Le carré de glace enchanteur
Orchestre tous les patineurs
En ballet de drilles débridés,
D'étoiles glissantes corps satiné.

Tourbillonne sur le blanc miroir,
Jambe fuseau, fine toupie d'un soir!
Les bras vrillés montent vers le ciel
Cueillir les rêves en ribambelle.

La féerie d'un jour d'hiver
S'est posées ur un sol de verre
Tourne le temple, la passerelle,
En avant, file à tire-d'aile!

Le tram se déplace en patins
Joue le Lac des Cygnes en refrain
Au marché le bon vin chaud maintient
L'atmosphère de Brueghel l'Ancien

Bruno Mercier (1957- ), dans "Le Scribe", numéro 60/octobre 2007.

samedi 22 avril 2017

Quand Roger-Louis Junod met un écrivain aux prises avec le monde

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Un écrivain aux prises avec le réel: voilà bien un thème clé de réflexion dans le domaine littéraire. A travers le personnage de Mathieu Lombard, c'est celui qu'explore l'auteur suisse Roger-Louis Junod (1923-2015) dans "Les Enfants du roi Marc". Publié pour la première fois en 1980 et réédité tout dernièrement, et c'est judicieux, par les éditions InFolio, ce livre fait même le tour du sujet.


Présenté comme un roman, "Les Enfants du roi Marc" prend la forme d'un journal. Une forme propice à l'introspection, où le diariste raconte tour à tour ce qu'il vit et ce qu'il ressent. C'est aussi un choix pertinent, le seul possible peut-être: compte tenu que l'auteur se prétend toujours en panne d'inspiration, affirme qu'il n'écrira plus, qu'il ne saurait rédiger un roman, que ses confrères sont toujours meilleurs que lui (personnage d'Estelle Manera, dont le premier roman observe sans complaisance la localité où elle a grandi, suscitant l'ire de ses habitants - le lecteur d'aujourd'hui pense au scandale qui a suivi la publication de "Pays perdu" de Pierre Jourde, en 2003). Le lecteur découvre ainsi un écrivain bien loin du héros magnifié des lettres: celui qui tient son journal est en proie au manques de courage, aux compromissions, et se situe un peu en porte à faux face à l'impératif d'engagement dans le monde suisse des lettres des années 1970. Mathieu Lombard est par ailleurs boiteux, image qui n'est pas sans rappeler un albatros baudelairien que des ailes de géant empêchent de marcher. Mais quelles sont les ailes du romancier Mathieu Lombard?

C'est bien un roman qui se situe au coeur du livre: "En vain j'appelle un nom" est présenté comme le livre qui tente de dire l'indicible, à savoir la mort d'un enfant bien réel: Olivier, le fils du narrateur et d'Odile, sa conjointe. Autour de la perte d'un être cher et commun, se noue le tragique des "Enfants du roi Marc": alors que Mathieu tient à ce roman, qu'il connaît même un succès public et critique certain, Odile rejette ce qu'elle voit comme l'exploitation d'un drame intime par son mari, va jusqu'à refuser les cadeaux chers que son mari lui fait parce qu'ils ont été financés par l'argent réalisé sur le dos de l'enfant mort. Bien sûr, l'un et l'autre ont de bonnes raisons à défendre... Et en définitive, chacun a quelque chose à perdre.

On pourra trouver un peu scolaire le style des "Enfants du roi Marc". Volonté de l'auteur, sans doute, au risque d'agacer le lecteur: cela ajoute à la couleur brute, naturelle, du journal intime. Derrière cette apparence, se cache une richesse d'écriture qui renouvelle le genre du journal. Celui-ci est en effet nourri d'extraits de romans, d'articles de presse, ou même de sorties moins appliquées, comme si le diariste se laissait aller. Bac à sable, réceptacle des joies et des peines, recueil de collages: fourre-tout immense, le journal intime de Mathieu Lombard est tout cela à la fois. On peut même le voir comme le miroir déformant de celui qui l'écrit.

Miroir: une image qui n'est pas due au hasard, puisqu'elle est omniprésente dans "Les Enfants du roi Marc". Le miroir, c'est le narcissisme de l'écrivain qui se regarde écrire, c'est aussi l'art qui reflète la vie réelle. C'est le rappel du premier roman de Roger-Louis Junod, "Parcours dans un miroir". Et c'est peut-être aussi, enfin, la métaphore d'un écrivain incapable de se concevoir autrement que comme le reflet des autres, qu'il faut imiter, égaler, citer.

Mathieu Lombard, en effet, ressemble à une sorte d'écrivain par procuration, incapable d'une écriture vraiment personnelle. Nombreuses sont en effet les références un brin pédantes aux écrivains du passé, le diariste allant jusqu'à citer par complaisance ce qui pourrait plaire à l'autre. Le titre même de "En vain j'appelle un nom" est emprunté à un grand poète d'autrefois. Sont rappelés également des personnages de romans du passé, de classiques scolaires tels que ceux de Stendhal. Cette tentation confine à la représentation de Mathieu en mari cocu et content, protecteur du couple étrange que son épouse forme désormais avec son fils Marco (celui de Mathieu, mais d'une union antérieure à sa rencontre avec Odile, ce qui permet d'éviter, mais pas tout à fait, le trouble de l'inceste): en un final pénible, écrit à la troisième personne comme pour suggérer une forme paradoxale de détachement (romancier contre diariste?) Mathieu Lombard se prend pour le roi Marc, protecteur des amours de Tristan et Iseut.

Tout cela s'inscrit dans le contexte bien rendu des débats littéraires et idéologiques qui ont cours dans le milieu littéraire suisse, un thème qui arrive dès les premières pages du livre sous la forme d'une demande de texte engagé faite à Mathieu Lombard par l'un de ses pairs. On retrouve le Groupe d'Olten et ses débats, qui peuvent paraître vains: à quoi bon écrire des ouvrages engagés que personne ne lira? Il est possible de voir aussi, dans le portrait de certains auteurs imaginaires mis en scène, une volonté de désacraliser la figure de l'écrivain, de montrer l'humaine faiblesse qui se cache derrière la grandeur de l'oeuvre.

"Les Enfants du roi Marc" est donc un long journal, qui explore de manière détaillée quelques thèmes extrêmement vastes. Inscrit dans son époque, ce livre dense résonne encore aujourd'hui, par les interrogations qu'il aborde sur les rapports entre l'activité d'écrivain et le réel: un écrivain, c'est aussi un homme dans le monde, dont les écrits ont un impact, dans ce qu'il y a de plus intime comme dans la sphère publique la plus étendue.

Roger-Louis Junod, Les Enfants du roi Marc, Gollion, InFolio, 2017, postface d'Alain Corbellari, couverture de Jean-René Moeschler.

jeudi 20 avril 2017

Avec le bourreau Anatole Deibler, une biographie contre la peine de mort

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La peine de mort, une page d'histoire française: en signant "Anatole Deibler, l'homme qui trancha 400 têtes", l'historien suisse Gérard A. Jaeger s'intéresse à la figure d'un bourreau connu, spécialiste malgré lui de la guillotine, qu'il a actionnée durant près de quarante ans. En relatant la vie d'Anatole Deibler, il retrace aussi les débats relatifs à l'abolition de la peine de mort, en donnant à entendre sans ambages qu'il s'y oppose aussi. Mais au début du vingtième siècle, la question se posait bien différemment...


"Anatole Deibler, l'homme qui trancha 400 têtes" se lit comme un roman: tout commence, en manière de prologue, avec la narration de la mort d'Anatole Deibler, survenue alors qu'il se rendait à Rennes pour une exécution. Si l'écriture est aisée, ce n'est sans doute pas par hasard: le lecteur est ainsi invité à une certaine empathie avec un bourreau qui l'est devenu, en définitive, à son corps défendant.

Il y a de la minutie dans la description que l'historien donne de la manière dont Anatole Deibler, fils et petit-fils de bourreaux, devient à son tour exécuteur des hautes oeuvres de la République. Le travail de l'historien témoigne d'une forte documentation. Il donne ainsi à voir un enfant brimé en raison du métier fortement connoté de son père, bourreau lui aussi, et qui, après une phase de révolte, se résigne à son destin de bourreau et se constitue, notamment en assistant son oncle bourreau et en faisant son service militaire en Afrique, une carapace. Exécuteur? En tant que tel, il affirme ne faire que son métier, qui est aussi, et il l'accepte, une affaire de famille. Mais le lecteur comprend, au fil des pages, qu'Anatole Deibler, être humain, préférerait souvent se soustraire à cet atavisme et être ailleurs qu'aux côtés de la guillotine. L'historien le montre du reste comme un père de famille attentionné autant qu'on peut l'être à l'époque, amateur passionné de cyclisme, se reconstruisant tant bien que mal après le rejet de fiançailles avec la fille d'un artisan spécialisé dans la construction de guillotines...

Le récit de la vie d'Anatole Deibler télescope la narration de la grande histoire et des faits divers de la Belle Epoque et des Années folles. En ce temps-là, le terrorisme est le fait des anarchistes, et quelques affaires où l'on croise les noms de Landru, de Raymond la Science ou de Pilorge (évoqué par l'écrivain Jean Genet, compagnon de détention). Cela, sans oublier Violette Nozière, qu'Anatole Deibler n'a pas eu à exécuter: il en a été soulagé. Anatole Deibler lui-même a laissé la piste permettant de retracer son parcours de bourreau, sous la forme de "carnets d'exécution" dans lesquels il consignait scrupuleusement ce qu'il savait et pensait des condamnés. L'ouvrage reproduit quelques pages de ces cahiers, secrets, illégaux même peut-être, retrouvés après la mort du bourreau; il recense aussi les noms de toutes les personnes exécutées par Anatole Deibler, dans un esprit de mémoire. Si révoltants, si graves qu'aient été leurs crimes, le biographe les voit surtout comme des victimes d'une peine de mort controversée.

Controversée, oui! En contrepoint de la biographie d'Anatole Deibler, en effet, l'historien reconstruit les enjeux et débats liés à la peine capitale au début du vingtième siècle. Des débats qui indiquent les paradoxes et contradictions de la peine capitale, arguments recevables aujourd'hui encore. De l'autre côté, comme s'il s'agissait d'être humain même dans l'application d'une peine vue comme inhumaine, le rédacteur met au jour le côté technicien d'un Anatole Deibler désireux d'optimiser les bois de justice, afin que les exécutions se passent "au mieux": entretien de l'appareil, facilité de transport, silence et rapidité du montage afin de ne pas mettre la puce à l'oreille du condamné... Le biographe va jusqu'à rappeler les aspects psychologiques liés à la peine de mort: l'attente de l'exécution, selon lui, aliène le condamné et l'amène à désirer l'instant de l'exécution. Et si l'on exécute le matin de bonne heure, c'est par humanité: il aurait été inhumain, argumentait-on à l'époque, de faire attendre le condamné jusqu'à l'après-midi.

Enfin, l'historien va jusqu'à rappeler le rituel des exécutions, d'abord publiques, puis ouvertes à un public restreint, et enfin limitées à l'enceinte de la prison. Un rituel dont la presse est friande, et qui donne lieu à des articles généreusement cités. Le lecteur d'aujourd'hui aura de quoi être choqué: les chroniqueurs évaluent les qualités du bourreau, chronomètrent le temps des exécutions, donnent des reflets de l'ambiance d'événements publics qui n'ont guère retenu les criminels. Gérard A. Jaeger suggère même que ces exécutions sont une publicité recherchée par ceux qui passent à l'acte. Encore un élément qui reste actuel.

A travers une biographie complète et minutieuse du bourreau Anatole Deibler, Gérard A. Jaeger reconstruit tout un contexte dans un esprit critique envers la peine de mort. "Anatole Deibler, l'homme qui trancha 400 têtes" est un livre d'histoire richement documenté, rehaussé d'illustrations rares; mettant au jour le malaise que fait naître l'idée d'exécuter, il prend résolument position contre une peine de mort jugée en dissonance avec toute attitude humaine. Pas de voyeurisme, donc, dans cette biographie; mais plutôt la photographie d'une époque et d'un débat, toujours actuel même s'il se pose partiellement en d'autres termes, observée par l'historien d'une manière engagée, de façon à parler au plus grand nombre.

Gérard A. Jaeger, Anatole Deibler, l'homme qui trancha 400 têtes, Paris, Editions du Félin, 2001.

mardi 18 avril 2017

De Paris à Dole, rédemption d'un journaliste avec David Desgouilles

Dérapages

C'est pour ainsi dire deux politiques-fictions pour le prix d'une que David Desgouilles, journaliste et écrivain, propose dans son deuxième roman, "Dérapage". L'une consacre en effet la chute d'un professionnel des médias, alors que l'autre assure sa rédemption.

Tout commence avec un seul acronyme, en effet, lâché dans toute la brutalité d'une phrase en un seul mot qui sert d'incipit: "MILF". Lâché sur antenne par le peu délicat journaliste Stéphane Letourneur alors que celui-ci croyait son micro coupé, ce terme va faire le tour de l'Internet et du monde réel. La meute est lâchée... L'oeil aux aguets, l'auteur montre les soutiens égrillards et les regards lourds de sous-entendus, mais met aussi en évidence les critiques, d'autant plus assassines qu'elles émanent de courageux anonymes. En donnant à Stéphane Letourneur une compagne ambitieuse qui travaille pour un ministre et refuse tout remous susceptible de faire ombrage à sa carrière, il fait monter la pression autour de son personnage.

Quant à l'enlèvement de Nicolas Sarkozy, il constitue le deuxième versant de ce roman. L'auteur se met dans la peau de ce personnage, montrant un homme avide de lectures, désireux de bouger: bien que séquestré par un groupe constitué autour d'un militaire libyen désireux de rendre justice à Kadhafi (et bien recréé, notamment avec la personnalité de de Léa, manipulable et embarquée malgré elle dans cette galère), il a envie de faire du sport. L'écrivain va jusqu'à donner la parole à l'ancien président. Une parole qu'on pourra trouver un peu trop paisible, peut-être: plus que par cette parole, c'est par le biais de l'univers recréé et du besoin de dynamisme qu'il reconnaîtra Nicolas Sarkozy. De ce versant de l'intrigue, on retiendra aussi et enfin la jouissance offerte par l'observation d'un gouvernement obligé de tout mettre en oeuvre pour sauver, à son corps défendant, un homme politique antagoniste.

Il est tentant, et pertinent, de faire quelques rapprochements entre "Dérapages" et "Le bruit de la douche", premier roman de l'auteur. Dans "Dérapages", on retrouve en effet avec bonheur un écrivain qui analyse avec finesse le fonctionnement d'une caste: si "Le bruit de la douche" montrait le Parti socialiste et le milieu politique, c'est le secteur des médias qui est ici mis en avant et observé à la loupe: postures scandaleuses mais insincères des chroniqueurs, course au scoop, pression et contrats précaires quoique prestigieux.

Comme dans "Le bruit de la douche", l'écrivain met en scène, avant tout, des personnalités réelles, plus ou moins connues du grand public. Souvent, ce sont des figures rapidement dessinées, placées dans des situations de connivence ou d'interaction. Ainsi fait-il déjeuner ensemble Eugénie Bastié et Alexandre Devecchio, journalistes au Figaro, et Pauline Bland-Meunier, journaliste de fiction et femme de principes travaillant pour Valeurs Actuelles. Gageons que les dialogues entre les personnages inspirés de la réalité utilisent des tics de langage et des attitudes que l'auteur a parfaitement cernés, que les initiés reconnaîtront sans doute, mais qui échappent à ceux qui ne les connaissent pas personnellement.

Et comme dans "Le bruit de la douche", le succès passe peut-être par une certaine abstinence sexuelle: si, dans le premier roman de l'écrivain, Dominique Strauss-Kahn, promis à la présidence de la France, est invité par sa responsable de la communication, Anne-Sophie Myotte, à mettre ses pulsions sexuelles en veilleuse, c'est aussi ce qui arrive, de manière plus implicite, moins frontale mais à peine moins forte, à Stéphane Letourneur lorsqu'il sollicite l'aide de Pauline. L'aide de Pauline va amener Stéphane Letourneur du côté de Dole et du Jura... où se joue aussi une partie du "Bruit de la douche". Le regard affectueux que l'auteur porte sur cette région, ses clubs de football de talus, sa cuisine roborative, ses campagnes amènes, crée un contrepoint bienvenu aux jeux d'appareil décrits.

L'écrivain a le mérite de la concision, enfin. Plutôt que de s'embarrasser de détails touffus, il offre avec "Dérapage" un roman rapide et accrocheur qui va à l'essentiel. S'il sait jouer avec la forme au besoin (dialogues entre journalistes, voix de Nicolas Sarkozy), il privilégie une écriture fluide qui fait toute la place à l'intrigue nouée. A quelques jours de l'élection présidentielle française, "Dérapage" est un divertissement bien ficelé, qui va vite, sonne juste et recèle un regard en coin sur la politique et le journalisme en France. 

David Desgouilles, Dérapage, Monaco, Editions du Rocher, 2017.