lundi 14 août 2017

Damien Murith, esthétique de la brièveté pour un monde ancien et intemporel

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Le site de l'éditeur.

C'est en 2013 que l'écrivain fribourgeois Damien Murith a publié son premier roman, "La Lune assassinée". Un ouvrage remarqué, qui a connu un succès certain et a obtenu plus d'un prix littéraire. Il est bon de s'y plonger enfin, à présent, alors que la parution de son nouveau livre, "Le Cri du Diable", paraît demain, jour de l'Assomption.

"La Lune assassinée" se distingue d'emblée par son esthétique de la brièveté, de la concision portée à l'extrême: dans des chapitres si courts qu'ils ne font jamais plus d'une page (et souvent moins), l'essentiel doit être dit. Le lecteur se retrouve ainsi face à des éclats de vie fortement significatifs et directs, ce qui n'exclut pas le sens de l'image, ferment d'une poésie bien présente. Et tout y est: ce que l'on voit, ce que l'on sent, sans fioritures ni préciosités: ce n'est pas de mise.

D'une originalité profonde et remarquable, l'écriture de l'auteur se met au service d'un récit qu'on visualise volontiers en noir et blanc. Il est question d'une société confinée, tendue entre agriculture et industrie, d'hommes et de femmes frustes voire hostiles (figure de l'Etranger), de relations intimes et de mots adressés aux uns et aux autres, et qui claquent comme des fouets. C'est aussi un monde où l'on s'observe, où Dieu est encore là, de même que l'alcool qui enchaîne.

Un monde d'hier, en somme, qui fait penser de loin aux univers d'un Marcel Jouhandeau - qui, lui, privilégiait les paragraphes étouffants, par exemple dans "Prudence Hautechaume". L'écriture, elle, est moderne, rendant au propos une actualité certaine. Et son caractère jaculatoire, précis, bien qu'allusif par moments, permet d'aller immédiatement au fond des choses. Tout en offrant au lecteur l'occasion de prendre le temps de nourrir les blancs typographiques avec son propre imaginaire.

Damien Murith, La Lune assassinée, Lausanne, L'Age d'Homme, 2013.

dimanche 13 août 2017

Dimanche poétique 314: Michèle de Laplante

Idée de Celsmoon.
Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line], Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.


La toison

Etrange toison
Bleuâtre sous le souffle polluant
Un muscle vaporeux
Détonne dans l'air acide
Lâcheté acrimonieuse.

Fer et titane

Cendres blanchâtres
Le long du cours des heures coincées
Par les immondices
Trouées d'azur
Parmi ces meurtrières de novembre

Fer et titane

Les toxines gisent
Au milieu de l'île
Les squelettes fustigent
Les vapeurs corrosives du couchant

Fer et titane

Jamais ne succombe
La menace des nimbus molletonnés
Fer et titane
Voici la mort
Voici, ô douleur! l'aube enfumée

Michèle de Laplante (1944-2010), dans "Le Scribe", numéro 45, avril 2005.

samedi 12 août 2017

Alain Blottière, un rêve de part et d'autre de la Méditerranée

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Deux jeunes hommes que tout sépare: Goma l'Egyptien et Nathan le Français. Pourtant, tout les rapproche sous la plume de l'écrivain Alain Blottière, dans son roman "Rêveurs". Il y a beaucoup de talent dans ce roman à l'impeccable construction, observé avec une grande finesse, parfaitement en phase avec l'actualité de son temps (il a paru en 2012 chez Gallimard).

C'est à Nathan qu'il appartient d'ouvrir les feux de ce roman à deux points de vue. Nathan, le lycéen d'Issy-les-Moulineaux, choyé par son père, fanatique de jeux vidéo, de jeu du foulard et du rêve indien, qui lui font voir des mondes parallèles, faute de vraiment trouver sa place dans la France d'aujourd'hui. Le jeu du foulard est un jeu d'étouffement dangereux, censé apporter une conscience supérieure, rêvée justement; de même, et d'entrée de jeu, le lecteur est plongé dans un récit aux paragraphes longs et compacts, et se retrouve comme en apnée dans "Rêveurs".

Face à lui, et il aura le dernier mot, il y a donc Goma. D'un âge analogue à celui de Nathan, il rêve justement de France, synonyme d'un avenir meilleur pour lui-même. C'est le parfait candidat à une de ces hasardeuses traversées de la Méditerranée dont la presse parle constamment. Sa vie télescope les événements révolutionnaires de la place Tahrir et de la chute de Hosni Moubarak, relatés de façon réaliste par un écrivain qui partage justement sa vie entre la France et l'Egypte.

Et il suffit que Nathan fasse un voyage en Egypte avec son père et sa copine pour que deux mondes se rapprochent, tout par hasard, à travers ces deux personnages.

Deux rêveurs, Nathan et Goma! Mais aussi deux représentants malades de sociétés malades. Pour Goma, le monde, c'est les quartiers populaires du Caire, les policiers qui ne rigolent pas, les petits boulots synonymes d'esclavage, l'impossibilité d'une vie sexuelle alors que celle-ci semble facile en Europe: là-bas, pour lui, les filles sont des prostituées gratuites, pour ainsi dire. En face, Nathan est l'archétype de l'Européen gavé, blasé, obsédé par la propreté, aux tendances suicidaires morbides (les jeux d'étranglement sont montrés comme un flirt avec la mort), parangon d'un continent las.

Côté formel, tout est fait pour indiquer à la fois ce qui sépare et ce qui rapproche Goma et Nathan. L'une de techniques les plus manifestes consiste, pour l'auteur, à élaborer des phrases qui commencent avec l'un des personnages et s'achève avec l'autre, sans ponctuation. Il en résulte une impression réussie de fondu enchaîné entre des séquences de quelques pages, se concentrant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre des personnages. Et si l'auteur excelle à montrer tout ce qui est différent dans les cadres de vie de Goma et Nathan, il parvient aussi, par de multiples allusions qui créent un impressionnant jeu d'échos, à montrer ce que leurs existences peuvent avoir de semblable. De quoi surprendre le lecteur, avec des aspects pourtant a priori évidents.

Enfin, l'auteur sait mettre le doigt sur certains aspects bien concrets, y compris sentimentaux, afin de donner vie à son récit et d'en faire un élément attrayant pour son lectorat. Le lecteur appréciera ainsi l'humanité insoupçonnée de Goma, qui veille sur un de ses compatriotes tué lors des manifestations de la place Tahrir, ce qui pourrait suggérer une tendance homosexuelle impossible à assumer. Et en face, il sera trompé par la figure de cette belle fille rousse en tenue de bain blanche translucide qui fait de l'oeil à Nathan à la piscine (mais des filles comme ça, entre nous, ça n'existe que dans les livres...), lui-même encombré par les invites de Raph, un collègue de lycée homosexuel qui ne sait pas se tenir et le met mal à l'aise en touchant, peut-être, une identité sexuelle qui est encore en train de se construire.

"Rêveurs" est le roman formellement réussi et porteur d'émotions d'une jeunesse qui se cherche, de part et d'autre de la Méditerranée. En phase avec une actualité précise, marqué par une époque, il suggère aussi que si différentes que soient les personnes, il y a toujours quelque chose de commun entre elles. C'est ce qu'on appelle le rêve, mais aussi, sans doute, l'humanité.

Alain Blottière, Rêveurs, Paris, Gallimard, 2012.

mercredi 9 août 2017

Quelques pages de la vie d'Aline Descloux

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Trente-deux ans, une vie presque normale et bien réglée à l'ombre des bâtiments de Fribourg: tel est le lot d'Aline, qui habite chez sa mère et vit avec un léger handicap psychique avec lequel il lui faut bien composer. C'est le propos de "La Vie d'une trentenaire", premier livre, rédigé sous la forme d'un journal par l'écrivaine Aline Descloux et publié par la Société des écrivains.


L'existence s'écoule sereine, ou presque, pour Aline Descloux, la diariste. Ce "presque" a son importance: jamais nommé, mais suggérée, entre autres par le nom des médicaments utilisés (Temesta, entre autres), le handicap d'Aline l'empêche d'avoir une activité professionnelle autre qu'occasionnelle. Sa vie se passe donc entre des plaisirs domestiques ou urbains, finalement banals: télévision (ah, le rituel de "Tout le monde veut prendre sa place" ou de "Motus"!), fitness et course à pied, casino le mercredi et courrier chaque matin, dans l'espoir d'avoir gagné un lot à un jeu-concours.

Peu d'action, peu de dramatisation donc: il en résulte une ambiance en demi-teinte, entre acceptation résignée, voire souriante, d'une situation et tentation de goûter à autre chose, parfois - par exemple lorsque l'on pense à l'ambivalence dont Aline fait preuve face aux relations amoureuses. Mais la vie s'écoule, sans grandes surprises...

"En fait, j'adore parler de moi!", annonce d'emblée Aline. Et c'est vrai: le lecteur goûte aux moindres détails de son existence. L'écriture se fait pétillante par moments, sait être rythmée, comme si la diariste tenait son journal heure par heure plutôt que jour après jour - quitte à ce que le lecteur ait l'impression qu'elle prend des notes alors qu'elle fait tout autre chose. L'auteure paraît prendre cette liberté face à la stricte forme du journal pour se rapprocher du rythme du roman. Une impression accentuée aussi par moments, lorsque la diariste semble s'adresser non pas à son journal intime, mais à des lecteurs.

Parler d'elle, pour Aline, c'est aussi parler de son entourage. Entre disputes qui ne durent guère et moments de complicité, la relation entre elle et sa mère est bien exposée: à trente-deux ans, plutôt que comme la fille de sa mère, elle se considère comme sa colocataire, et les tâches et charges domestiques sont bien réparties: le "syndrome du très célèbre Tanguy" paraît bien vécu de part et d'autre, exempt des tensions incessantes qui font tout le sel du film d'Etienne Chatiliez.

Au-delà de sa mère, l'entourage d'Aline, c'est aussi un petit monde de personnes volontiers heurtées par la vie, malades physiquement ou psychiquement: telle amie est en institution, mais le contact, pas toujours aisé, persiste grâce aux SMS et au téléphone; telle autre est bipolaire; une voisine souffre d'obésité; un voisin est expulsé de son appartement parce qu'il a son franc-parler. La diariste en parle avec tendresse, et surtout avec empathie, dans le souhait que cela aille mieux pour chacune et chacun. Il y a aussi du bonheur dans la description des relations qu'Aline entretient avec sa soeur et la famille qu'elle a fondée.

Nourrie probablement par le vécu de l'auteure, cette vie se déroule à Fribourg, une petite ville que l'on reconnaît bien, avec quelques lieux et adresses que chaque Fribourgeois a pu hanter: le Boccalino (plus connu pour ses pizzas et surtout sa chasse que pour ses fondues - mais Aline et sa mère sont végétariennes), le restaurant Mirabeau, le garage Vuichard (et l'un de ses collaborateurs, indélicat...), les centres commerciaux où il fait bon faire des achats en flânant. L'ambiance locale est encore soulignée par quelques tours de langage typiques qui donnent au style une teinte nature, spontanée, sans apprêts.

Aline Descloux, La Vie d'une trentenaire, tome 1: toujours à la maison, Paris, Société des écrivains, 2015.

dimanche 6 août 2017

Dimanche poétique 313: Claude Schmidt

Idée de Celsmoon.

Heure matinale
Six heures vont sonner aux cloches des églises.
A l'aube, l'homme las, revenu de la nuit,
Croit trouver dans le jour qui fraîchement reluit
Le renouvellement des ardeurs indécises.

Il cherche à repousser l'angoisse des hantises,
Et, sur la foi du rêve, un espoir le conduit.
Il sent en son esprit l'audace qui le fuit
Et saura du passé dominer les sottises.

Voilà de vains efforts dont se rit le soleil.
Ce jour, à ce qu'il fut, l'homme sera pareil.
Vous joindrez, lents regrets, remords, fièvres lassantes.

Et pourtant pour d'aucuns, plus ou moins valeureux,
Les six heures sonnant aux cloches frémissantes
Vont marquer dans l'air frais l'aube d'un jour heureux.

Fin 1948.

Claude Schmidt (1910-1999), dans Renouveau, revue du Cercle romand de poésie classique, novembre 1999.

samedi 5 août 2017

Brasília, de la vie personnelle à la grande histoire avec João Almino

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Fin des années 1950: Brasília, ville nouvelle ambitieuse et future capitale du Brésil, sort de terre. C'est ce contexte exalté, mais non exempt de conflits historiques et personnels propices au drame, qui sert de socle à "Hôtel Brasília", roman signé de l'écrivain et diplomate brésilien João Almino. Sur cette base, l'auteur personnalise son propos en donnant la parole à un narrateur qui parle à son père, acteur de l'érection de Brasília, et qui agonise en prison. Roman de la ville nouvelle, "Hôtel Brasília" est donc aussi et surtout un roman de la famille et de la transmission.  

En préambule, au sujet des choix d'écriture: Brasília est une ville en construction au moment où l'auteur choisit de la décrire. Partant, et avec pertinence, il n'hésite pas à montrer lui aussi les éléments qui ont servi à construire son texte. Il sera donc question, de temps à autre, du blog que le narrateur tient, hanté par un, deux, trois lecteurs qui partagent leurs avis et connaissances. Il sera question aussi des états d'âme du narrateur face à ce qu'il écrit et aux conseils reçus d'un certain João Almino: dans le roman, l'écrivain se positionne donc lui-même comme conseiller du narrateur de "Hôtel Brasília", donnant à celui-ci l'occasion d'expliquer comment se construit un tel livre. Ce qui, pour n'importe quel romancier, est tout aussi important que la manière dont se construit une ville. Et puis bien sûr, il y a ce que le père, tombé en prison pour des malversations peu claires, transmet à son fils: des mots, des souvenirs, des notes, des articles de journal même. 

Et qui est ce narrateur? C'est un homme qui se souvient. L'écrivain le met donc en scène tantôt à l'époque où émerge Brasilia, tantôt au temps actuel, en glissant avec aisance entre les deux points de vue. Côté souvenirs, la construction de la ville se mêle aux ressentis du narrateur, enfant à l'époque. Le lecteur se trouvera donc certes exalté à l'évocation des rituels d'inauguration de la ville; mais il sera ému plus encore par la vie d'un garçon qui, pas loin de l'adolescence, comprend certaines choses de la vie des adultes et découvre ce qu'elles peuvent signifier pour lui. Cela, à travers les rapports qu'il entretient avec ses deux tantes, Francisca et Matilde, et avec son père: la mère a disparu. 

Côté humain, il est essentiel d'évoquer le personnage énigmatique et amical de Valdivino, qui hante tout le roman, dès le début, où l'on se demande s'il est vraiment mort, et comment. Dans un monde conquérant et rationaliste désireux de construire une ville au milieu d'un grand pays, il fait figure de fenêtre ouverte vers la possibilité d'un au-delà. Il s'agit d'un jeune homme, issu d'une communauté, désireux de construire des églises (c'est sa vocation, même), et qui croit dur comme fer que toutes les religions peuvent dialoguer. Vaste programme pour un homme des années 1950, non exempt certes d'un syncrétisme un brin naïf, mais qui trouve son actualité aujourd'hui, où certains monothéismes préfèrent la confrontation. Valdivino concentre sur lui le point de vue du christianisme triomphant, mais aussi des religions et superstitions qui hantent chaque Brésilien. 

Cela va plus loin que l'humanité et le rationalisme étroits, ceux des ingénieurs et des ouvriers pauvres venus construire Brasília, attirés par des salaires généreux. Certes, "Hôtel Brasília" n'est pas à proprement parler un roman social dont l'ambition affirmée est de dénoncer. Mais il ne passe pas sous silence les conditions de vie difficiles d'ouvriers qui ont construit une grande ville en moins de quatre ans: il y a des accidents, des morts même, et l'auteur ne fait jamais l'impasse. Ces difficultés constituent un contrastes presque choquant avec la présence de célébrités, telles que Juscelino Kubitschek, président du Brésil et initiateur de Brasília, mais aussi quelques people, écrivains célèbres en particulier, invités aux festivités d'inauguration de la ville nouvelle. Cela, sans oublier le pape... 

Du gamin qui s'éveille à la vie à la grande ville qui naît, on l'a compris, "Hôtel Brasília" est un roman  de naissances, qui voit loin. Les drames familiaux, exposés dès le début, ouvrent la porte à l'élucidation de lourds secrets. Et la scène initiale où le narrateur voyeur observe sa tante nue est le point de départ des aspects sensuels de ce roman, qu'ils soient généraux (la vie des prostituées dans les villages précaires de travailleurs, à travers du personnage de Lucrécia entre autres) ou personnels. L'écriture de ce roman est compacte, son rythme est lent, et l'on sera même surpris par l'écriture de certains dialogues, indiqués par une simple majuscule et intégrés à des paragraphes souvent longs, eux-même parties de chapitres longs. Certes riche, "Hôtel Brasília" exige donc une certaine endurance de la part du lecteur, baladé doucement entre la grande histoire et les petites histoires familiales.

João Almino, Hôtel Brasília, Paris, Métailié, 2012, traduction du brésilien par Geneviève Leibrich.

mercredi 2 août 2017

Bernard Secrétan, écrivain et fondateur d'une légende familiale

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C'est sous Louis XV que tout commence, et à la Restauration que tout s'achève... ou pas: le scientifique et écrivain suisse romand Bernard Secrétan (1935-2013) signe avec "Le grain de beauté" une intéressante saga familiale qui puise ses racines dans la destinée du général marquis de Balivière (1738-1821), avant de glisser, passant du "je" au "il", vers la destinée de la famille Secrétan, vaudoise, dont il met en avant le génie particulier. Autant qu'un roman historique solidement documenté, "Le grain de beauté" fait ainsi figure de pierre fondatrice d'une légende familiale: celle de l'écrivain lui-même.


Balivière? C'est un ancrage dans l'histoire de l'Ancien régime que l'auteur met en place en ouverture du roman, donnant la parole à son personnage principal au moment des funérailles de son père. Nicolas le Cornu de Balivière est un homme d'armes, dont la noblesse est d'épée. Il est dès lors permis de trouver peu lyrique l'écriture des toutes premières pages du "Grain de beauté": l'efficacité prime le lyrisme. Cela, même si l'auteur réserve de beaux portraits, en particulier du chevalier d'Eon, un homme, un vrai (même s'il entretient le doute), montré comme un personnage cordial et reconnaissant.

Reste que le lyrisme sait se faire jour au fil des pages, entre autres en mettant en avant, mine de rien, des thèmes chers aux romantiques, par exemple l'idée de l'homme tout petit face à une nature immense et puissante que l'auteur décrit volontiers. Cette idée du romantisme se prolonge dans la description de l'émergence du tourisme en Suisse, qui donne à l'écrivain l'occasion d'écrire quelques pages qui, si elles ont un goût de déjà-vu (le ranz des vaches entendu dans les alpages, l'évocation de l'histoire trop fameuse de ce chant qui faisait déserter les soldats suisses...), ne manquent pourtant pas de pittoresque. C'est là faire oeuvre de bon historien!

Bon historien? C'est peu de le dire: l'écrivain s'est renseigné pour relater son histoire, et il ne manque pas d'indiquer ses sources, parfois inédites, anciennes ou surprenantes, en notes de bas de page. Force est de relever que plus d'une péripétie relatée, par exemple celle des vaches à la bataille de Valmy, est pour le moins étonnante! Trépidante est également la narration d'un procès sans fin entre la famille Balivière et quelques Vaudois gourmands d'argent et d'arguties. Gageons qu'un tel récit, croustillant, riche en personnages d'essence romanesque, saura éveiller des impressions de vécu chez certains lecteurs: si les tribunaux à grand spectacle n'ont plus cours aujourd'hui en Suisse, les combines d'avocats, elles, restent de mise aujourd'hui, afin que le plus habile gagne.

Nicolas le Cornu de Balivière est de ces nobles qui ont fui la Révolution française; l'écrivain se plie de bonne grâce, sans dramaturgie excessive, à l'évocation du massacre des gardes suisses à l'occasion de la prise des Tuileries, le 10 août 1792. Il en résulte un récit qui finit en Suisse, où se sont réfugiés de nombreux nobles français, mais lorgne aussi du côté de l'Angleterre; de Londres, le lecteur goûtera à cette occasion une étrange affaire de délit d'initié. En outre, l'homme a été initié à la franc-maçonnerie, mais il n'en sera guère question dans ce livre. Du vrai, du faux? Le prière d'insérer met le lecteur au défi de le démêler.

Mais il y a une force supplémentaire dans ce roman, et qui est l'évocation récurrente des bonnes choses de la vie: quelles qu'en soient les vicissitudes, l'existence réserve toujours quelques bons filets de perche arrosés d'un vin gouleyant. L'auteur ne manque jamais de rappeler les épisodes où l'on trinque, mariages ou funérailles, ententes entre parties, etc.; il ne manque jamais d'indiquer ce qui a été dégusté, quitte - et c'est agréable - à faire rêver le lecteur: quoi de mieux que de déguster un bon petit plat léger arrosé d'un bon vin vaudois, avec le lac Léman pour panorama? Il en reste l'impression d'un pays romand qui est aussi un pays de cocagne.

Rêver, ai-je dit... le rêve, enfin, est un vecteur important du "Grain de beauté". Plus d'une fois, l'auteur utilise le procédé du rêve prémonitoire; en fin de récit, dans un parallélisme troublant, il allie enfin sa propre existence à celle des Secrétan, liés à la famille des Balivière, pour indiquer un projet de rencontre familiale qui touche à la généalogie, afin de cerner l'identité génétique et culturelle des Secrétan. Deux devises fort belles et aimables en émergent, qu'elles soient le fruit du songe ou d'études: les Secrétan ont "le goût pour la farce, le champagne et la fête", et ils souhaitent que leurs descendants soient "aussi beaux, modestes et intelligents qu'ils les ont imaginés". Joie de l'instant, beauté de l'avenir: que demander de plus? Quant à l'aspect génétique, il est évoqué par ce fameux grain de beauté qui donne son titre au livre, et qui se positionne invariablement au deuxième orteil du pied gauche des parents: d'après la légende, c'est de la reine Cléopâtre que la famille le tient...

Bernard Secrétan, Le grain de beauté, Sainte-Croix, Mon Village, 2010.