dimanche 17 novembre 2019

Dimanche poétique 423: Jean Richepin


Le vin triste

J’ai du sable à l’amygdale.
Ohé ! ho ! buvons un coup,
Un, deux, trois, longtemps, beaucoup !
Il faut s’arroser la dalle
Du cou.

J’ai le cœur en marmelade.
Les membres froids, l’esprit lourd.
Hé ! ho ! crions comme un sourd
Pour étourdir ce malade
D’amour.

J’ai le nez blanc, l’œil qui rentre,
Le teint couleur de citron,
Le corps sec comme un mitron.
Je veux trogne rouge, et ventre
Tout rond.

J’ai, pour guérir ma folie,
Pris un remède, dix, vingt;
Et puisque tout fut en vain,
Je veux être une outre emplie
De vin.

Que les verres soient mes armes.
Moi je serai leur fourreau.
Nous tuerons l’amour bourreau
Qui met dans mon vin mes larmes
Pour eau.

Je ne bois pas, je me panse.
Au bruit du glouglou moqueur
Je fais taire ma rancœur.
Et j’enterre dans ma panse
Mon cœur.

Jean Richepin (1849-1926), La chanson des gueux, 1881. Source: Poetica.


Délicieuse et nécessaire histoire du vin, révélatrice de notre humanité

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Didier Nourrisson – Y a-t-il un thème plus délicieux que le vin pour raconter l'histoire humaine? Spécialiste de l'historiographie des comportements alimentaires et des questions telles que la cigarette ou l'hygiène, historien peu désireux de parler de guerres et de batailles, Didier Nourrisson propose avec "Une histoire du vin" un document qui, à travers le jus de la treille, raconte quelque chose de notre belle et complexe humanité.


En préambule (qui a dit préam-"bulles"?), force est de relever la richesse et la diversité de la documentation que l'auteur a utilisée. La bibliographie est importante; elle va du prospectus à l'étude fournie, et l'historien en relève le caractère volontiers passionné, voire tranché. Il n'est pas évident de tracer une voie raisonnable et dépassionnée là-dedans; tel est pourtant le projet, réussi, de "Une histoire du vin". Ce qui n'exclut pas les illustrations pittoresques: l'auteur n'hésite pas à citer quelques poètes et chansonniers pour ajouter un supplément de saveur à son propos.

Le lecteur va se trouver face à un ouvrage structuré de façon chronologique, l'auteur allant chercher les origines du vin du côté de l'Arménie et de la Géorgie, il y a quelque six mille ans. Une structure classique et rassurante! La description des débuts du vin, fort anciennes, se fondent sur des indices ténus, parfois mythiques même, à l'instar de l'évocation de Noé qui planta la vigne – l'érudition de l'auteur lui permet d'amener d'autres histoires encore: il parvient par exemple à citer les premières allusions écrites à l'ivrognerie. L'auteur sait cependant les faire parler: ivresse et statut social sont des questions qui se posent même aux temps les plus reculés. Il sera aussi question de ces Romains qui ont colonisé la France par les ceps.

Peu à peu, l'auteur resserre son point de vue sur la France, certes un pays emblématique en matière de vin – mais qui est aussi celui de l'historien. D'anecdotes en analyses, il place son sujet dans les différents contextes historiques. Le vin apparaît ainsi comme une boisson longtemps réservée aux nobles, donc un marqueur de classe, au Moyen Âge et jusqu'à la fin de l'Ancien régime. De façon fouillée, l'historien décrit aussi la mise en place des terroirs fameux de la Bourgogne et du Bordelais, rappelant le rôle des Anglais, bons clients, dans les origines de ce dernier vignoble et de son organisation.

L'historien s'intéresse aussi au caractère populaire du vin, devenu objet de sociabilité, qui émerge au dix-neuvième siècle et culmine durant la première moitié du vingtième siècle, avec des vins légers qui ne sont cependant déjà plus la piquette des temps antérieurs. Il indique aussi l'opposition entre le vin, réputé salutaire, et les alcools forts, qui sont à bannir. Bien entendu, il rappelle Pasteur ("Le vin est la plus saine et la plus hygiénique des boissons"); il rappelle aussi, entre autres, que Philippe Pétain a joué le vin, supposé bénéfique et porteur de valeur civique, contre l'alcool fort (entre autres le pastis, et son créateur, Paul Ricard, évoque des oppositions récurrentes de ce genre dans son propre livre, "La passion de créer"), et qu'en France, l'on éduquait naguère les enfants au bon vin.

Reste que les derniers chapitres analysent un virage que l'auteur place justement après la fin de la Seconde guerre mondiale: on commence à parler du vin comme d'une boisson alcoolique comme une autre, on isole chimiquement l'alcool et, peu à peu, plus ou moins incitée, la société se met à boire moins (et moins souvent), mais mieux. L'historien démontre donc comment, peu à peu, le p'tit jaja a quitté les tables du quotidien. Il esquisse aussi l'émergence des tendances les plus récentes telles que le bio, et évoque les nouveaux pays du vin comme la Chine. Les sources sont récentes pour le coup; dès lors, l'auteur ne manque pas de citer quelques cas typiques qui trouvent leurs racines entre Saint-Etienne et Lyon, du côté du Forez. Pour reprendre les mots de l'historien, c'est "l'époque du bon vin" – la nôtre. 

Qu'on me permette une comparaison: au fil des pages, on se dit que le vin, à l'instar du jeu tel que l'a décrit le professeur d'administration publique Jean-Patrick Villeneuve, est "le bon, la brute et le truand" ("The Good, the Bad and the Ugly: Regulating Gambling in the XXIst century", Lausanne, conférence Bignami, 2011): le bon avec goût et modération, la brute lorsqu'il favorise l'excès, le truand lorsqu'il triche: cela aussi, jus de betterave ou coupages abusifs, on le trouve dans "Une histoire du vin"... 

Le vin d'hier n'est pas celui d'aujourd'hui, on le comprend au fil des pages, et les buveurs changent de visage et d'habitudes au fil des siècles! Evolution du goût et des modes, description d'un fait de société, équilibre entre l'ivresse excessive et la dégustation, où la prophylaxie et l'hygiène viennent jouer leur partition: l'historien se fait aussi sociologue, historien de l'économie, juriste à l'occasion, voire analyste littéraire. Le vin apparaît dès lors comme un aliment complet... en particulier pour l'historien! Le lecteur se délecte bien sûr en entendant résonner au détour des pages les noms des terroirs fameux. Mais même sans cela, il trouvera son bonheur au fil de ces pages riches et goûtues, écrites d'une plume aisée, parfois astucieuse, toujours exacte, soucieuse de parler au grand public d'un sujet qui reste éminemment populaire.

Didier Nourrisson, Une histoire du vin, Paris, Perrin, 2017.



jeudi 14 novembre 2019

Indonésie 1960: l'année de tous les dangers sous le regard de Tash Aw

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Tash Aw – C'est en Indonésie que l'écrivain malais d'expression anglaise Tash Aw emmène ses lecteurs avec son roman "La carte du monde invisible". Un ouvrage qui suit les traces d'un enfant adoptif, Adam, à la recherche de ses racines dans le contexte hautement inflammable de l'année 1960 – "l'année de tous les dangers" pour l'Indonésie de Soekarno.


Le titre fait référence à un élément spécifique du roman: l'île où vit Adam De Willigen, chez son père adoptif Karl, peintre néerlandais favorable à l'émancipation du peuple indonésien, est totalement inventée. Non sans humour, l'écrivain lui crée une histoire, conférant au nom de l'île, Nusa Perdo, une étymologie ambiguë. Rien de plus aisé que d'inventer une île dans un pays, l'Indonésie, qui en compte plusieurs milliers... 

Reste que ce monde imaginaire est en phase avec le réel, qu'Adam, dont l'anamnèse d'enfant adoptif est un gage d'épaisseur attachante dès le minutieux chapitre 2, va expérimenter en partant à la recherche de ses racines – quittant en somme, tel un autre Adam, son paradis imaginaire. Paradis de l'île, paradis de l'enfance aussi peut-être.

Du coup, bienvenue dans le monde réel! L'écrivain décrit avec un réalisme affûté l'année 1960 en Indonésie, en particulier à Jakarta, marquée par des soulèvements populaires. On perçoit un rejet des populations occidentales restées en Indonésie après l'indépendance du pays: Néerlandais bien sûr comme Karl, mais aussi Australiens, ou même une Américaine qui ne se sent guère d'attaches. Pour l'auteur, voilà de quoi plonger son lecteur dans l'action, par exemple lorsqu'il décrit les impressions de personnes coincées dans une voiture chahutée au milieu d'une manifestations. Et aussi de quoi interroger les racines parfois enchevêtrées de ceux qui habitent l'Indonésie au milieu du siècle. 

Racines? L'auteur a un regard aigu lorsqu'il s'agit pour lui de mettre en scène les Indonésiens qui s'observent entre eux: un teint, un faciès, un accent ou un parler suffisent à classer telle personne en fonction de son origine: telle île, telle condition sociale. Et par conséquent telles accointances ou hostilités.

Plus généralement, le lecteur va découvrir les différents groupuscules d'obédience marxiste qui agitent Jakarta et l'Indonésie. Pas de lourdes leçons cependant: sans chercher à condamner ou à louer tel ou tel bord, l'écrivain personnalise les sensibilités politiques au travers de personnages beaux, parce qu'on y croit et qu'ils sont bien travaillés. On pense à Din le fourbe, adepte des grandes théories et de l'action violente et terroriste (Adam jouera ce jeu bien malgré lui), pourtant privilégié puisqu'il est un universitaire qui a étudié à Londres. Distillé au fil des pages, son parcours lui confère une belle épaisseur. On pense aussi à Zubaidah, dite Z, animatrice d'un collectif pacifiste qui fonctionne, de façon romantique, autour d'une revue de poésie. Attentats manqués, émeutes, manifestations houleuses: l'auteur dessine tout cela, qui constitue une fresque historique réaliste. 

Le regard de l'auteur n'est pas moins précis sur les personnages occidentaux qui habitent "La Carte du monde invisible". Ceux-ci ont aussi toute l'épaisseur de leur passé, valorisée par un soupçon de caricature. On sourit ainsi en voyant le portrait de Karl De Willigen, peintre médiocre dans la manière de Gauguin, fataliste, vivant justement dans l'île fictive de Nusa Perdo. Ou en observant Margaret Bates, incapable de préparer un repas, chez laquelle Adam, dans sa fugue à la recherche de ses racines familiales (il y a aussi un frère dans l'histoire, Johann...), se réfugie. Elle constitue la porte d'entrée vers le monde où les Occidentaux restés en Indonésie en 1960 vivent – gens d'affaires ou journalistes véreux vivant à l'aise, entre autres.

Un adolescent cherche ses origines alors qu'un pays se cherche une identité: tel est le programme de "La carte du monde invisible". Il en résulte un roman réaliste complexe et flamboyant, porté par une écriture lente, fluide et généreuse, coloré par un contexte politique clairement recréé, coupures de presse à l'appui. Autant dire que le réel de la politique finit toujours par rattraper l'imaginaire d'une île, Nusa Perdo, qu'on aurait crue protégée...

Tash Aw, La carte du monde invisible, Paris, Robert Laffont, 2012. Traduit de l'anglais par Anouk Neuhoff.

dimanche 10 novembre 2019

Dimanche poétique 422: Claude Malleville


Philis, les yeux en pleurs et le coeur en tristesse
Philis, les yeux en pleurs et le coeur en tristesse,
Implore le secours de notre charité
Et ne brille pas moins au fort de sa détresse
Qu'un astre qui reluit parmi l'obscurité.

Sa seule nudité découvre sa richesse.
Plus on voit de son corps, plus on voit de beauté,
Sa pompe est toute en elle et comme une déesse,
Elle doit son éclat à sa propre clarté.

Philis, belle Philis, ornement de notre âge,
Ou change de fortune ou change de visage,
Ta disgrâce s'oppose à tes charmes vainqueurs.

On ne peut accorder tes faits et tes paroles,
Tu demandes sans cesse et sans cesse tu voles,
Et tes moindres larcins s'étendent sur les coeurs.

Claude Malleville (1596-1647). Source: Poésie.Webnet.

samedi 9 novembre 2019

En cargo vers la Guyane, le sens de l'observation en plus

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Jessica Da Silva Villacastín – Récit de voyage, oui... mais reste-t-il encore des lieux à découvrir dans ce monde qui semble avoir tout révélé à celles et ceux qui le peuplent? La question mérite d'être posée. L'écrivaine et journaliste Jessica Da Silva Villacastín la contourne en écrivant "Un boudoir sur l'Atlantique": ses pages les plus intéressantes, capables de révéler toute la noblesse du genre, sont celles qui disent la traversée en cargo, diverses et passionnantes. Le voyage est-il l'enjeu de ce livre, plus que la destination, qui ne serait qu'un prétexte? Avec le préfacier David Collin autant qu'avec l'auteure, c'est ce qu'on se dit.


Préparer un voyage, le commencer, c'est entre autres passer par une phase de désenchantement: les choses concrètes déconstruisent les images romantiques, nourries de préjugés, que la narratrice a pu se faire de sa destination. Il faut faire une valise, certes, mais aussi répondre aux questions que les amis posent: pourquoi partir pour un si long voyage, et que faire en Guyane française? Ce désenchantement est cependant bénéfique: il conduit la personne qui le vit vers une vérité plus sûre, plus solide.

Les points de vue se multiplient donc lorsque l'auteure raconte sa vie sur le porte-conteneurs Platon – tout un programme pour une femme de culture. Le lecteur se trouve ainsi plongé dans le vécu le plus concret, par exemple lorsqu'il s'agit de relater les ressorts du mal de mer, du roulis et du tangage. L'observation de l'auteure se fait aussi sociologique lorsqu'elle évoque les relations entre les hommes à bord, soulignant le rôle essentiel et insoupçonné du cuisiner pour une bonne ambiance – mais aussi celui du capitaine, autre homme clé bien entendu. Et la technique n'échappe pas à l'observation fine de l'auteure, qui assène chiffres et notions pour créer une certaine poésie à base de mots neufs.

Cela, quitte à ce que cela paraisse un peu froid parfois: on sent que l'écriture se fait journalistique par moments, distancée malgré elle. Il y a aussi comme une distance lorsqu'il est question des autres avec lesquels la narratrice interagit, qui peut passer pour de la superficialité: on aurait aimé en savoir plus. Mais d'un autre côté, l'effleurement apparent dit des rencontres certes intenses, mais fugaces – elles ne dépassent guère le temps d'une traversée, et il n'est pas certain que les e-mails trouveront longtemps des réponses.

Le ton journalistique est cependant assumé en fin de livre, lorsque l'auteure effectue une synthèse théorique de son voyage et du ressenti qui a été le sien: traverser l'Atlantique sur un bateau de la marine marchande, c'est passer dans un autre monde, transformer ses habitudes, entre autres en renonçant aux ressources du numérique en matière de communication ou en renouant avec l'ennui fécond, loin d'une société qui vous sollicite sans relâche. Cela fait envie...

Et certes, l'écrivaine décrit la Guyane qu'elle découvre, confie ses réflexions sur ce lanceur dont la carrière ne dure que quelques instants vite cramés. Elle dit aussi les voyages en auto-stop, les gens, les villes, la nature, les décalages et surprises aussi, avec le sens de l'observation du reporter qui va à l'essentiel. Pour faire encore plus vrai, elle n'hésite pas à citer des tickets de caisse ou des menus de restaurant, donnant à ce livre rédigé sous la forme d'un journal des airs de papiers collés.

Mais si elle est loin de l'Europe, l'auteure n'en oublie jamais d'où elle vient. Porteuse d'éclats de vie, son écriture fluide et naturelle recèle en effet quelques bons vieux helvétismes qui rappellent, même lorsqu'il est question de la Guyane ou du Brésil, que l'auteure est bel et bien genevoise.

Jessica Da Silva Villacastín, Un boudoir sur l'Atlantique, Genève, Encre fraîche, 2019. Préface de David Collin.

Le site des éditions Encre fraîche, celui de Jessica Da Silva Villacastín





vendredi 8 novembre 2019

Violent. Violemment jouissif. Sur "Outrage" de Maryssa Rachel

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Maryssa Rachel – Voilà un ouvrage qui a fait scandale à sa parution dans le monde des blogolectrices et blogolecteurs de romance! Troisième roman de l'écrivaine, chroniqueuse et photographe Maryssa Rachel, "Outrage" plonge dans ce que l'être humain peut avoir de plus sombre et de plus perturbant. Cela, en suivant le personnage de Rose, lui-même torturé, loin des figures de romance vanille trop souvent vues. Qu'on le sache avant toute chose: "Outrage" est violent. Ou violemment jouissif. Choisis ton camp, lectrice ou lecteur.


"Nomen est omen": un personnage portant le prénom presque désuet de Rose mais pourtant jeune en ce début de vingt et unième siècle, ce n'est pas innocent. L'auteure assume toute la symbolique sexuelle de la fleur (qui est, de toutes façons, un organe sexuel, rose ou non), de l'aimable bouton; et pour enfoncer le clou, la couverture, travaillée en clairs-obscurs superbement équivoques, l'atteste. Et de plus, il sera souvent question de boutons de rose – autrement dit, de clitoris. Porteuse d'un vécu marqué par l'inceste et le secret qui l'accompagne, Rose se présente donc, à l'aube de la quarantaine, comme le réceptacle des désirs les plus divers, féminisé à l'excès. Alcool, hommes, drogues: la vie continue, façon Kleenex.

Mais hop: la romancière intercepte son lecteur lorsqu'arrive Alex, le grain de sable qui fait naître le roman. Dès lors, le lecteur est placé en position de témoin, pour ne pas dire de voyeur, d'une relation dysfonctionnelle fondée sur la notion d'emprise. C'est que si Rose est torturée, Alex ne l'est pas moins, à sa manière. Tout va bien s'il n'y avait pas l'amour... La romancière excelle à dessiner une relation incroyable entre deux être que tout éloigne mais que tout rapproche pourtant, surtout le parcours de vie fracassé. Alex est un artiste névrosé, Rose une artiste névrosée, ils se fracassent entre eux, tout va bien...

Cette relation est portée par le poison de l'amour, qui donne à Rose la force de rester quelque temps avec Alex alors qu'elle aurait quitté tout autre homme, qu'il soit ange ou démon. Ce poison est aussi celui qui consommera la rupture, Alex étant allé voir ailleurs. Reste que la relation entre Alex et Rose constitue la plus belle part d'"Outrage", si terrible qu'elle soit: emprise (la clé!), relations perverses, jalousie maladive alternant avec la tendresse, la romancière radiographie exactement le fonctionnement d'un Alex pervers narcissique, en adoptant le point de vue de Rose, celle qui, rappelons-le, vit une existence empreinte de libertinage que son passé explique.

Libertinage? C'est ce qui alimente la deuxième partie du roman. Elle apparaît un peu plus faible, en ce sens qu'elle ne montre plus qu'un seul personnage, Rose, faisant face à différents partenaires tour à tour, dans un concours vers l'extrême qui paraît un brin gratuit. Qu'on s'entende bien: je n'ai aucun problème à lire des histoires de zoophilie ou de sadomasochisme sévère (d'autant plus qu'il y a toujours un code de sortie, et que c'est raconté de façon splendide): le souci est ailleurs.

En mettant en scène une Rose qui roule en solo après sa rupture avec Alex, en effet, l'écrivaine aligne, dans la deuxième partie du roman, des chapitres qu'on voit venir de loin, pratiquement rien qu'en lisant le titre du chapitre, ou ses premières lignes, et qui relatent des coïts sans lendemain, pratiqués dans les extrêmes. Du coup, alors que le lecteur se montre intéressé dans la première partie par le fil rouge de l'évolution d'une relation dysfonctionnelle et pourtant solide, il se retrouve, dans la deuxième partie, avec l'impression répétitive d'une galerie: Rose avec un homme politique, Rose avec un couple, Rose au camping, etc. Alors certes: là aussi, Rose avance, et il est permis de voir cette succession d'épisodes comme un apprentissage romantique et sexuel; mais comme l'auteure ne souligne guère qu'il s'agit de cela, le lecteur a plutôt l'impression de se trouver baladé d'une scène pornographique à l'autre.

Pornographique? On ne va pas se mentir: l'auteure exploite les codes du genre, ainsi que la violence de l'explicite. Cela passe par un vocabulaire sans filtre, que la romancière utilise pour développer une musique puissante et accrocheuse. Cela va aussi, surtout, par le goût pour le zoom avant sur ce qui se passe, quitte à jouer avec les extrêmes jusqu'à la caricature qui les rend dérisoires: giclées de sperme monstrueuses, moumouilles dégoulinantes de cyprine. La surenchère fonctionne aussi dans les situations où le sexe survient, quitte à flirter, éventuellement du mauvais côté, avec la ligne rouge des interdits moraux ou légaux. On se baise dans un cimetière, on s'étrangle dans des orgies BDSM, on fait ça en public, on s'exhibe. On consent? Hum: si l'on n'est jamais dans le viol (sauf une fois - c'est le point de bascule!), on est parfois dans le juste accepté, à la fois jouissif et répulsif, dans ce qu'on déteste, ce qui dégoûte, est aussi ce qui fait jouir. C'est compliqué...

Mais toujours, c'est la voix de Rose, la narratrice qui s'exprime, sans filtre, dans un style qui cogne à coups de répétitions porteuses de rythme, contraignant le lecteur à endosser le rôle du voyeur. L'accepte-t-il? Comme Rose dit à un politique: il suffit de prononcer son prénom pour que s'arrête ce dont on ne veut plus. De même, le lecteur a aussi le droit théorique de s'arrêter: pas plus que le partenaire d'un jeu sexuel, il ne saurait être contraint à aller à des extrêmes qu'il ne veut pas. Mais qui ne voudrait aller au bout d'un livre ou d'un jeu vicieux? Dès lors, on reconnaîtra qu'avec le fascinant roman "Outrage", Maryssa Rachel, Domina le temps d'un livre, conduit de main de maître son lectorat jusqu'aux extrêmes des jeux et labyrinthes sexuels les plus escarpés; et si puissant que soit le sortilège, car la romancière sait clairement mener son récit et envoûter, libre à chacune et à chacun de s'y soumettre ou de quitter le jeu.

Maryssa Rachel, Outrage, Paris, Hugo et Cie, 2017.

Le site des éditions Hugo et Cie.


dimanche 3 novembre 2019

Dimanche poétique 421: Joachim du Bellay


Nous ne faisons la cour aux filles de Mémoire

Nous ne faisons la cour aux filles de Mémoire,
Comme vous qui vivez libres de passion :
Si vous ne savez donc notre occupation,
Ces dix vers en suivant vous la feront notoire :

Suivre son cardinal au Pape, au Consistoire,
En Capelle, en Visite, en Congrégation,
Et pour l'honneur d'un prince ou d'une nation
De quelque ambassadeur accompagner la gloire :

Être en son rang de garde auprès de son seigneur, 
Et faire aux survenants l'accoutumé honneur, 
Parler du bruit qui court, faire de l'habile homme

Se promener en housse, aller voir d'huis en huis 
La Marthe ou la Victoire, et s'engager aux Juifs :
Voilà, mes compagnons, les passe-temps de Rome.

Joachim du Bellay (1522-1560), Les Regrets. Source: Poésie.Webnet.