dimanche 5 février 2023

Dimanche poétique 575: Maryse Gévaudan

Beau musicien

Au coin d’une rue à Saint-Germain
Un soir de misère
Où la mort suivait mon chemin,
Ombre familière,
Soudain je vis un magicien,
Sous un réverbère,
En habit rouge et or satin,
Baigné de lumière.

Il égrenait dans l’air du soir,
Tel un enchanteur,
Les sons étranges d’une cithare,
Empreints de langueur,
Qui, pénétrant comme un nectar
Mon cœur tout en pleur,
Vinrent y ramener l’espoir
Et la chaleur.

Il me regardait en jouant
Un air doux et nostalgique
Qui m’enveloppait lentement
D’un charme mélancolique.

Puis avant de disparaître
Dans la nuit qui l’avait fait naître,
Sur ma lèvre il mit un baiser…
Et, longtemps, j’en fus apaisée.

Maryse Gévaudan (1950-2020). Source: Bonjour Poésie.


jeudi 2 février 2023

Derrière la fenêtre d'un train de banlieue, une maison sans histoire...

Paula Hawkins – "La Fille du train", premier roman de Paula Hawkins, part d'une situation des plus banales, que tout un chacun a pu vivre: chaque jour, une jeune femme prend le train entre Londres et sa banlieue, entre son domicile et son lieu de travail. Elle observe avec attention et attachement ce qui se passe dans une maison proche d'un endroit où la rame qu'elle emprunte s'arrête régulièrement: un couple y vit dans une harmonie apparente. Mais soudain, la vie de ce couple semble dérailler...

"Soudain" paraît un grand mot lorsqu'on considère "La Fille du train". En effet, ce thriller d'un peu moins de 400 pages s'avère lent à démarrer. L'auteure prend en effet tout son temps pour dire qui est la fille du train, prénommée Rachel, à grand renfort de détails. Le lecteur apprend ainsi qu'elle est désespérément stérile, qu'elle a un problème d'alcool qu'elle noie dans du gin-tonic en boîtes et une tendance marquée à se raconter des histoires, voire à mentir. Ce qui en fait une candidate idéale à la paumitude. 

Ces traits de personnalité ne l'empêchent pas de mener sa petite enquête, à sa manière, dès le moment où la femme qui habitait dans la maison observée disparaît mystérieusement et fait la une des tabloïds. Intrusive, sa manière d'enquêter va interférer avec le travail de la police et la rendre suspecte.

L'auteure réussit à rendre accessible et claire une intrigue qui pourrait paraître complexe, d'autant plus que Rachel entretient, pour faire bon poids dans l'intrigue, des rapports compliqués avec son ex-mari, remarié avec une nouvelle épouse avec laquelle il a eu un enfant. Face à Rachel, se trouvent ainsi deux couples qui, on l'apprend au fil des pages, ont partie liée. Ces liens, l'auteure les rend lisibles en adoptant tour à tour le point de vue des trois personnages féminins principaux de son roman, des personnages bien typés que l'auteure prend le temps de décrire.

C'est ainsi que, tout doucement, la tension monte. Il y a quelques cadavres plus ou moins avoués sur le chemin, un psychiatre pour faire accoucher les âmes et en extirper les secrets, et des tempéraments qui se frottent. En proie à des difficultés de vie à tous les étages, anti-héroïne fascinante et repoussante à la fois, Rachel joue parfaitement son rôle de moteur de l'intrigue.

"La Fille du train" est un roman qui enclenche un engrenage inexorable, propre à pousser la psychologie de tous ses personnages dans ses derniers retranchements. Les lecteurs qui privilégient les thrillers plutôt lents et statiques (un peu comme le tortillard mis en scène, qui se traîne sur les rails et s'arrête parfois inopinément), où tout se joue dans les âmes de personnages parfaitement ordinaires et dans leurs interactions empreintes de tensions au moins autant que d'éclats, l'apprécieront tout particulièrement.

Paula Hawkins, La Fille du train, Paris, Sonatine, 2015, traduction de l'anglais par Corinne Daniellot.

Le site de Paula Hawkins, celui des éditions Sonatine.

Lu (entre autres) par Analire, Audrey, Gaëtane, KhiadRiz-Deux-ZZZTay, Viduité.

dimanche 29 janvier 2023

Dimanche poétique 574: Jean Richepin

Déclaration

L'amour que je sens, l'amour qui me cuit,
Ce n'est pas l'amour chaste et platonique,
Sorbet à la neige avec un biscuit ;
C'est l'amour de chair, c'est un plat tonique.

Ce n'est pas l'amour des blondins pâlots
Dont le rêve flotte au ciel des estampes.
C'est l'amour qui rit parmi des sanglots
Et frappe à coups drus l'enclume des tempes.

C'est l'amour brûlant comme un feu grégeois.
C'est l'amour féroce et l'amour solide.
Surtout ce n'est pas l'amour des bourgeois.
Amour de bourgeois, jardin d'invalide.

Ce n'est pas non plus l'amour de roman, 
Faux, prétentieux, avec une glose 
De si, de pourquoi, de mais, de comment. 
C'est l'amour tout simple et pas autre chose.

C'est l'amour vivant. C'est l'amour humain. 
Je serai sincère et tu seras folle, 
Mon coeur sur ton coeur, ma main dans ta main. 
Et cela vaut mieux que leur faribole !

C'est l'amour puissant. C'est l'amour vermeil.
Je serai le flot, tu seras la dune.
Tu seras la terre, et moi le soleil.
Et cela vaut mieux que leur clair de lune !

Jean Richepin (1849-1926). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 27 janvier 2023

Quand les invectives claquent sur la tombe du père

Jérôme Richer – Voilà deux frères qui discutent et s'invectivent devant le cercueil de leur père. Tout les distingue: l'un est un photographe droit-de-l'hommiste, l'autre fait commerce de matières premières sans trop de scrupules. Tel est le propos de la pièce de théâtre "Jouer son rôle" de l'écrivain suisse Jérôme Richer. Celle-ci sera jouée encore jusqu'à dimanche à la Comédie de Genève.

Si la pièce paraît plutôt courte (son texte s'étend sur une soixantaine de pages), il est aisé d'imaginer qu'elle sera jouée fortissimo et que ça va cogner sec dans les tympans. C'est littéralement à un théâtre de la vie que se livrent les deux frères, en effet, verbalisant leurs différences et leurs différends, manquant tantôt d'oublier le défunt, s'en rappelant tantôt soudain.

Et si ça claque, c'est aussi que le dramaturge y veille, par une mise en forme qui reflète l'important travail qu'il souhaite voir effectué sur l'intonation des répliques. Celles-ci peuvent paraître ironiques lorsqu'elles doivent imiter les citations qui, rebattues çà et là dans notre société moderne, en indiquent les travers. Qu'un bout de réplique se trouve en renfoncement intérieur et il s'agira de le dire plus vite. Les paroles et phrases coupées sont elles-mêmes signalées.

Enfin, l'écriture de "Jouer son rôle" permet aux acteurs de développer leur jeu en de longues répliques révélatrices de leur rôle social et d'un jeu de reflets entre eux: l'un a trouvé son épouse en Russie, l'autre en Afrique semble-t-il; et si l'un se fiche un peu des droits de l'Homme, l'autre les défend. Au passage, il sera même question, sans qu'il soit nommément cité, de Denis Mukwege et des horreurs faites aux femmes lors de conflits.

Ainsi, si les comédiens tiennent leur rôle sur scène, c'est en incarnant deux hommes qui, eux-mêmes, tiennent chacun le rôle que leur impose la vraie vie. Et les répliques sont précisément travaillées pour leur donner des voix bien distinctes, l'un des personnages ayant par exemple tendance, et c'est dûment transcrit, à gommer les "e" muets, ce qui lui donne un air canaille que l'autre n'a pas.

Jérôme Richer, Jouer son rôle, Lausanne, BSN Press, 2023.

Le site de Jérôme Richer, celui des éditions BSN Press.

mercredi 25 janvier 2023

L'humain modelé par la vie: corps, âme, ville

Jérémie André – Le monde à l'aune du corps humain: c'est ce que l'écrivain Jérémie André met en évidence dans son court premier roman "La Fabrique du corps humain". Son titre emprunte à l'anatomiste André Vésale, certes, mais aussi au titre du blog que l'auteur tient sous l'égide du quotidien suisse "Le Temps".

Le monde, en effet, modèle le corps humain à son image, qu'il le veuille ou non, et c'est particulièrement vrai en ces temps d'anthropocène. Médecin de son métier, l'écrivain promène un regard original et pointu sur la manière dont les conditions de vie de chacune et chacun: dans un fast-food, la conception de la poignée d'un panier à frites explique les douleurs ponctuelles au poignet d'Anna, qui le manie pourtant avec tant de dextérité. A plus d'une reprise, l'auteur suggère ainsi que le monde n'est pas ergonomique.

Cela, qu'il soit façonné par l'humain ou par la nature – l'un et l'autre étant étroitement liés bien sûr. Ailleurs, l'écrivain indique en détail, et c'est rare dans un roman, le parcours que la fumée inhalée du tabac fait dans l'organisme. Et plus largement, nommant les syndromes avec exactitude, il donne à voir comment la maladie ou le stress, eux aussi, constituent une "fabrique du corps humain", causes de remodelages dramatiques.

Humaniste, "La Fabrique du corps humain" met en avant trois personnages: un jeune médecin, le patron – nommé Jean-Pierre – d'un restaurant de chaîne spécialisé dans la restauration rapide situé dans le quartier lausannois du Flon, et Anna, justement, jadis aimée par Dominique, le médecin. 

Le personnage de Dominique permet à l'auteur de rappeler les travers d'une médecine longtemps orientée hommes. La première fois, lorsqu'une activiste intervient dans une conférence sur l'impuissance masculine, le lecteur peut dire, avec son personnage, que c'est du délire. Mais quand une professeure de médecine enseigne que l'histoire de la dissection du corps humain comprend aussi des vols de cadavres féminins pour savoir "comment ça marche, une femme", le même lecteur se met à réfléchir sur la position androcentrée de la médecine des derniers siècles.

Quant aux esprits, indissociables du corps dans l'écologie mise en place par "La Fabrique du corps humain", ils sont également marqués par leur environnement. Il sera question d'aversion au risque avec Anna qui ose sortir du cadre étroit de son emploi de responsable des cuisines d'un fast-food, mais aussi du conditionnement mental de son chef, gérant du même établissement, tellement humain jusque dans ses maladresses, mais fanatique des théories de Frederick Winslow Taylor: son esprit est brutalement façonné par son statut de petit chef dans une entreprise qui le dépasse.

"Roman social au cœur de Lausanne", "La Fabrique du corps humain" dit avec une grande justesse les relations d'humains modelés, malaxés tant au physique qu'au mental par un monde qui les transcende. Ces transformations des humains entrent en résonance, tout au long du roman, avec les remaniements incessants du quartier lausannois du Flon, exemple présenté comme typique d'un palimpseste urbain sans cesse recommencé: il aura accueilli des tanneurs, puis des personnages interlopes (prostitution incluse), puis des artistes et acteurs du milieu alternatif, puis des bobos amateurs d'espaces branchouilles aux prix surfaits – effet d'une gentrification toute récente qui achève d'aseptiser un quartier d'abord vu comme méphitique.

Au travers de trois personnages qui ont aussi un cœur même s'il ne bat pas toujours à l'unisson, barattés par la vie, "La Fabrique du corps humain" décrit avec succès tout un écosystème cohérent, détaillé et attachant. Cela, tout en faisant revivre les grandes années de lieux emblématiques du quartier lausannois du Flon, qu'il s'agisse du célèbre MAD (Moulin à Danses) ou de ces recoins discrets où l'on peut gambiller jusqu'au bout de la nuit, pour autant qu'on ose en pousser la porte à la poursuite d'une jolie fille à aimer.

Jérémie André, La Fabrique du corps humain, Dole, Olivier Morattel Editeur, 2023.

Le blog de Jérémie André, le site d'Olivier Morattel Editeur.

lundi 23 janvier 2023

Un village jurassien sous l'emprise d'un corbeau

Catherine Migy-Quiquerez – L'envoi d'une dizaine de lettres anonymes injurieuses aura pourri pour longtemps la vie du paisible village jurassien de Bressaucourt, à un jet de pierre de Porrentruy. Parmi les destinataires, il y a Catherine Migy-Quiquerez. Choquée, elle dépose immédiatement plainte, et sa ténacité permettra de démasquer la personne qui est derrière ces messages odieux. "Le Corbeau de Bressaucourt dévoilé et jugé" est le témoignage véridique, "thérapeutique" selon ses dires, de tout ce qu'elle a vécu, avec sa famille et son entourage, tout au long d'une procédure tortueuse. 

Entre la réception de la première lettre anonyme en 1996 et le jugement au civil en 2003, cette procédure aura duré sept ans. Sept années éprouvantes que l'auteure relate en détail, dans un livre aux airs de confession totale, sincère et naturelle, quitte à conserver quelques aspérités d'écriture. L'auteure évoque un vécu plombé par une affaire qui mine sa famille (elle s'efforce cependant d'en préserver ses cinq, puis six enfants) et nuit aux activités d'ingénieur de son mari. 

Pour l'écrivaine, c'est aussi l'occasion de découvrir le fonctionnement de la justice, avec ses lenteurs, ses errements et ses espoirs déçus, mais aussi la manière dont elle s'articule avec la police. L'enquête traîne en effet si longtemps que les faits dénoncés sont prescrits au pénal (quatre ans). Elle a ses originalités: constatant, par un test de la salive qui a servi à coller les timbres, que le corbeau est une femme (une "corneille", comme on dit), la police demande un test ADN de toutes les femmes du village. Ce qui n'aboutit à rien, sinon à rendre l'ambiance encore plus irrespirable. C'est qu'il y a une astuce... que l'on finira par trouver, alors que la justice jurassienne est à deux doigts de classer l'affaire. Mais les Migy sont tenaces, gardent tout et réfléchissent, au moins autant que les enquêteurs...

L'auteure ne manque pas d'évoquer quelques éléments de contexte propres à créer quelques tensions au village, et dans lesquels elle est engagée: un projet de terrain d'aviation (elle y est opposée), le remaniement des écoles. Cela ne méritait certainement pas une attaque par voie de lettres anonymes! Même si ces circonstances villageoises sont évoquées dans ces missives, il demeure difficile de comprendre pourquoi la corneille a agi de la sorte, n'y ayant guère d'intérêt. L'auteure des lettres anonymes  a du reste confié à un témoin qu'elle ne comprenait pas pourquoi elle avait agi ainsi. Elle est présentée comme abusant d'un tempérament dépressif, accumulant les certificats médicaux pour éviter de se présenter aux audiences de tribunal. 

"Le Corbeau de Bressaucourt dévoilé et jugé" intègre les reproductions des lettres anonymes reçues, ainsi que des enveloppes – l'une portant le liséré noir typique des faire-part de décès. Le lecteur ne peut qu'être choqué par la violence des mots, qui contraste avec le style enfantin, scolaire, de la calligraphie. D'autres lettres, que la police n'a pas daigné montrer à la plaignante, ont été tapées à la machine à écrire, ce qui a constitué une piste d'enquête menant vers l'administration paroissiale.

Enrichi encore de nombreuses coupures de presse (pas toujours lisibles, hélas), ce livre s'inscrit dans le prolongement d'une première version, simplement intitulée "Le Corbeau de Bressaucourt", aujourd'hui épuisée. Très personnel, rédigé de façon pratiquement exhaustive par la première victime des menées d'une épistolière malveillante, "Le Corbeau de Bressaucourt dévoilé et jugé" est le témoignage important d'une période sombre pour un petit village (environ 450 habitants à l'époque des faits). C'est aussi un ouvrage atypique dans le parcours d'une écrivaine qui s'est surtout consacrée, jusque-là, à la poésie et aux contes pour enfants.

Catherine Migy-Quiquerez, Le corbeau de Bressaucourt dévoilé et jugé, Porrentruy, éditions Occident, 2003.

dimanche 22 janvier 2023

Dimanche poétique 573: Eva Marzi

Muré par mes mains
le visage
J'anéantis un rêve puissant
et l'expulse de la nuit
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Nénuphar sur le lac
l'oiseau flotte
Les abeilles se sont noyées
dans le miel
Des lèvres font frémir les berges
et le vent se livre au soir

Nouvelles falaises de la nuit
sombres jusqu'à mourir

Eva Marzi (1985- ), Nuit scribe, Lausanne, Editions d'En Bas, 2022.