mardi 19 mars 2019

Uršuľa Kovalyk, s'évader des cages de la vie

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Uršuľa Kovalyk – S'évader des cages que la vie vous impose. À cheval, pourquoi pas, dans l'esprit le plus romantique, le plus exaltant. Ou par la mort, comme le suggère le saisissant premier chapitre. Mais avant, d'enfant, devenir femme. C'est tout cela que relate "L'Ecuyère", deuxième roman d'Uršuľa Kovalyk traduit en français. Cela, en se mettant dans la peau de Karolína, enfant pas très bien dans sa peau, qui évolue dans le monde communiste des pays d'Europe orientale. 

Autour de Karolína, quelle famille! Le lecteur découvre un monde atypique, fonctionnant comme un cocon où évoluent, outre la fille, sa mère qui aime un peu trop l'alcool et les hommes, et la grand-mère, une Hongroise pittoresque et aimée, au sang bouillonnant qui jure, joue et boit elle aussi. Un homme de substitution? On a le droit de se poser la question, d'autant plus que l'auteure fait dire à l'un des personnage de "L'Ecuyère" qu'à Karolína, il manque un père. Ce cocon explose soudain, et Karolína et sa mère se retrouvent logées dans un édifice moderne et sans âme, à peine fini. Et à l'instar des immeubles faits  à la six-quatre-deux au bord d'allées bourbeuses, Karolína se construit comme elle peut. 

"Cages", ai-je dit. Oui, les "cages" constituent un leitmotiv, une image récurrente dans "L'Ecuyère", représentant les déterminismes sociaux ou humains, les prisons que l'on se fait ou que d'autres construisent pour chacun: école, genre, emploi, dépendances, mais aussi régime politique, puisque l'auteure place son roman au temps du basculement d'un régime politique communiste vers l'économie de marché. Et suggère, au-travers de son personnage principal, qu'on s'est contenté de dorer les barreaux.

Splendide symbole d'évasion, dès lors, que celui du cheval! On pense évidemment à l'expression allemande "mit ihm kann man Pferde stehlen", qui signifie, dans un esprit de complicité: "avec lui, on peut aller au bout du monde". Belle promesse de liberté! C'est justement là que Karolína va, pour un temps, trouver un monde accueillant, un locus amoenus, entre son amie Romana, un peu larguée comme elle (elle est boiteuse) et Cecil, le cheval, une bête de seconde main mais qui a de la ressource. Ces cabossés de la vie avant l'âge vont vivre quelques moments exaltants, au fil de concours et d'exhibitions. L'auteure réserve quelques très belles pages à ces moments d'équitation acrobatique, vus de près dans un souci constant de transcrire les plus infimes impressions de Karolína dans ce contexte.

Une Karolína qui, là comme ailleurs, joue les chamanes en faisant usage de son don de double vue, qui lui permet de deviner un autre personnage dans les gens qu'elle côtoie. Irruption du fantastique, intuition sans filtre ou simple affabulation d'enfance, disparaissant dès qu'on est adulte? L'auteure joue la carte du doute, tout en exploitant ce ressort qui donne au roman un supplément d'onirisme. 

Cet onirisme intervient par d'autres biais, d'ailleurs: préadolescente, Karolína rencontre Arpi, un garçon qui lui fait entrevoir des mondes différents au moyen de la musique de Pink Floyd, de la cigarette et des joints – au prix de ses culottes portées, mais rien de plus. Là aussi, la cage s'entrouvre... Karolína va-t-elle passer la porte? Tout cela concourt à permettre une forme d'émancipation, à laquelle répond l'évolution du corps féminin de Karolína. L'auteure, en particulier, réserve des pages sensibles et franches (parce que Karolína parle cash) à l'apparition, à un moment délicat, des premières règles de la jeune fille. 

Et puis, il y a la poésie de l'écriture, celle qui aime recourir aux images, ou pas: dans le monde de l'enfance, par exemple, les sexes sont dits par des métaphores (saucisse ou trompe pour les hommes, bonbonnière ou pelote pour les filles), puis exprimés soudain par les mots qui disent la chose sans détours dès lors que Karolína comprend qu'elle prend le virage vers l'âge adulte. Mais malgré les avanies, Karolína n'a-t-elle pas vécu le meilleur de sa vie dans son enfance et son adolescence? C'est en tout cas à ce moment de sa vie, moment de changements et de promesses rendu avec une vigueur du verbe qui n'empêche pas la justesse du rendu du ressenti, que se joue toute l'intrigue de "L'Ecuyère".

Uršuľa Kovalyk, L'Ecuyère, Paris, Intervalles, 2019. Traduit du slovaque par Nicolas Guy et Peter Žila.

Le site des éditions Intervalles.

dimanche 17 mars 2019

Dimanche poétique 392: Sofia Rybkina


En pleine tendresse

En pleine tendresse, je te regarde,
La mer s’étale devant nous.
L’amour, c’est doux comme une grenade,
Les miracles, je les vois partout.

Je vois le ciel qui me sourit,
Je vois les nuages qui passent.
Le jour a rencontré la nuit,
Mais Dieu, il les défasse.

Je vois le crépuscule noir,
Tu t’installes au balcon.
Le frôlement de ta moire,
Elle sonne comme une chanson. 

Tout sera fini, c’est évident, 
(Je vois le faux, le vrai). 
Je te demande – auparavant – 
De croire et de m’aimer.

Sofia Ribkina. Source: poésie.webnet.

mercredi 13 mars 2019

Paul Colize, ce qu'il peut y avoir derrière une banale disparition

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Paul Colize – Un homme disparaît, et tout est dépeuplé. Tel est le lot d'Emily, cantatrice, qui a vu partir son compagnon un beau matin pour son travail: il n'est jamais revenu. "Un jour comme les autres" explore cette disparition, qui n'a rien de volontaire, et ouvre la porte sur des réponses qui résonnent comme dans un thriller. Paul Colize utilise le monde comme terrain de jeu, avec un point de départ sur les rives du Lac Majeur et un lieu d'ancrage du côté de Bruxelles. Quant à l'actualité, elle nourrit aussi "Un jour comme les autres", roman réaliste.


On pourrait croire en effet que la disparition d'Eric Deguide résulte de la propre volonté de ce personnage: envie de tout plaquer et de refaire sa vie sous une nouvelle identité. C'est de plus en plus difficile de nos jours, mais la police y croit encore. Et cela aurait pu donner un roman sur la vie avec l'incertitude, telle que l'a vécue la cantatrice Emily. Cette incertitude est d'ailleurs le moteur de toute la première partie du roman, son "Acte I" puisque l'ouvrage, en écho au personnage d'Emily, est construit comme un opéra, résonne de plus d'un air et donne à voir quelques lieux bien connus de l'art lyrique, comme le château Saint-Ange où se noue le drame de "Tosca" de Puccini. Mais voilà: l'acte I se termine sur la terrible information de la mort a priori criminelle d'Eric Deguide. Dès lors, le thriller peut commencer. Et les apparences s'effritent pour céder la place à la vérité.

L'auteur dessine avec précision le portrait de l'absent en Arlésienne moderne: tout le monde en parle, mais personne ne l'a vu depuis longtemps. Le lecteur découvre ainsi un personnage brillant et clivant, activiste exalté des bonnes causes et spécialiste du droit international. Un gars qui n'a pas que des amis, donc! Et dont les liens ne sont pas toujours recommandables. Mais ces liens sont-ils avérés? La mise en scène d'un forum Internet consacré aux affaires policières non résolues ouvre la porte aux théories du complot et hypothèses farfelues, semant le doute dans l'esprit du lecteur. Un doute dont tout un chacun aimerait sortir. Reste à savoir comment...

C'est là que l'auteur change de braquet en faisant intervenir des journalistes d'investigation. Il est intéressant de relever que "Un jour comme les autres" met en scène le journaliste du "Soir" Patrick Lallemand, dans son propre rôle... C'est d'ailleurs là, dans le monde du journalisme d'investigation, que le dernier roman de Paul Colize trouve son point de contact avec la réalité et l'actualité que nous connaissons: en arrière-plan, il y a l'élection de Donald Trump et la sortie des Panama Papers, entre autres. Et le fin mot du roman se trouve aussi dans une affaire bien réelle de vente d'armes louche impliquant le Canada, la Belgique et l'Arabie saoudite.

De ce côté-là, alors que les ambiances sont quand même tendues ou pesantes dans "Un jour comme les autres", l'auteur confère une respiration à son roman en y introduisant le personnage de Fred, journaliste et gaffeur cocasse. Un journaliste qui fait voir, par son action déterminée mais pas toujours adroite d'enquêteur, les forces, les astuces et les limites du journalisme d'investigation. Bien dessinés, les moments de complicité qu'il partage avec sa compagne Camille prêtent également à sourire: l'amour entre dans le roman par ce biais, comme au travers de l'ecclésiastique Massimo, qui envoie des lettres troublantes à la fantasque Emily.

Des personnages d'une certaine épaisseur, une intrigue complexe développée sur 447 pages: il y a de quoi se faire plaisir et se perdre dans "Un jour comme les autres" de Paul Colize. Il y a aussi de quoi apprécier un roman rapide, aux points de vue changeants (presse, rapports, lettres), mais où revient, insistant, le regard d'Emily relaté à la première personne. On s'attache à elle facilement, dès le départ: son compagnon l'a laissée seule. Mais qu'y a-t-il derrière cette terrible peine? "Un jour comme les autres" donne la réponse, et elle ne laisse pas de surprendre.

Paul Colize, Un jour comme les autres, Paris, HC Editions. 2019.


lundi 11 mars 2019

Ces anges qui chuchotent à l'oreille des humains

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Tiffany Schneuwly – Voilà une lecture qui m'attendait depuis longtemps! "Entre deux feux, les chuchoteurs" est le tout premier roman de l'écrivain fribourgeoise Tiffany Schneuwly, et depuis, elle a fait son chemin, signant une dizaine de livres dans la veine de l'imaginaire et du fantastique. C'est cependant dans ce premier livre qu'elle fonde son univers d'anges tourmentés, dans lequel Eurielle, personnage principal, semble trouver aisément sa place. 


Dans "Entre deux feux, les chuchoteurs", on passe du fantastique au merveilleux, et l'écrivaine joue très bien sur les deux tableaux. Ainsi, les premières rencontres d'Eurielle avec les anges sont marqués par l'incertitude: qui sont-ils, Eurielle les voit-elle? Le mystère s'installe ainsi, donnant à croire à Eurielle qu'elle a peut-être quelque chose de spécial. L'incertitude est ensuite rompue au profit du merveilleux, à l'occasion d'un accident: Eurielle, figure discrète mais non dépourvue de répondant, est ainsi propulsée dans le monde des anges, où certaines contraintes rationnelles sont suspendues: des licornes se baladent, on se nourrit à des buffets sans qu'on sache qui produit ce qu'on y mange, et tout ce monde est régi par un grand sage respecté de tous ou presque – une gouvernance à l'ancienne, sans séparation des pouvoirs, fondée sur la confiance en un leader charismatique, Karel, aux injonctions paternalistes et arbitraires. Il est à relever que les deux niveaux, celui du naturel et celui du surnaturel, coexistent au gré des points de vue, ce qui est habile.

Eurielle a un rôle à jouer dans ce monde, un rôle important même, puisqu'elle est considérée comme "l'Elue": on attend d'elle qu'elle résolve les tourments d'un univers transcendant en proie aux conflits. C'est là qu'elle apprend les vicissitudes de son passé d'ange qui a vécu sur terre, enfant unique d'un couple présenté comme exécrable, adepte entre autres du mariage arrangé: Monsieur est diplomate (mais n'a pas de mission à l'étranger), Madame est avocate (et soucieuse de la pérennité de son cabinet).

Et qui sont ces anges qu'Eurielle rencontre à l'aube de ses vingt ans? Apparaissant conditionnés comme les humains par des contraintes matérielles (ils mangent, se reproduisent, se reposent), ils apparaissent plutôt comme des surhommes (et surfemmes) pourvus d'ailes et dotés de pouvoirs magiques tels que la capacité de téléportation. L'auteure les répartit entre anges du bien, blonds, et anges du mal, noirauds; le défi étant de trouver "l'équilibre" entre ces deux tendances, qui se traduisent par, d'une part, une sagesse un brin timorée (portée par l'ange Nolann) et, d'autre part, une audace séduisante (portée par son comparse Erwan). Cette visée d'équilibre permet de tempérer l'impression de manichéisme, de même que la constitution d'un troisième camp: celui des anges rebelles autour de Guerric. 

Incarnations du bien et du mal, ces anges chuchotent donc à l'oreille des humains, comme le suggère le titre, leur diffusant leur propre notion du bien et du mal: tel est leur rôle traditionnel d'anges gardiens. Pour des anges, il convient de relever qu'ils ne rejettent pas la violence, si elle est utilisée pour une cause jugée bonne (attentats contre Hitler, par exemple), et ont leurs armes. 

Il est important de noter que l'auteure donne à Eurielle deux paires de parents, suggérant le thème de ce que sont de "vrais" parents: sont-ils les parents biologiques, les parents de cœur, ceux auprès desquels on a grandi même s'ils sont détestables? L'auteure suggère qu'Eurielle, même si elle a de vives attaches avec des personnages humains, est très vite à l'aise avec ses parents angéliques; mais il n'est pas impossible qu'elle se garde des ressources en laissant vivre les parents terrestres d'Eurielle. Reste que cette dernière, à l'aube de sa vie d'adulte, a encore pas mal à découvrir, tant en matière de pouvoirs angéliques que de qualités humaines: ainsi apparaît-elle singulièrement peu consciente de la force qu'elle peut tirer du jeu avec les sentiments: "Mais je n'avais jamais imaginé pouvoir en tirer profit [des sentiments] et en faire découler des pouvoirs personnels", lâche-t-elle naïvement, p. 117.

Nous voilà donc en présence d'un univers d'êtres surnaturels nommés "anges", vivant une période de crise due à la rébellion de l'ange Guerric. L'auteure témoigne d'une certaine tendresse pour le personnage d'Erwan le taquin, suggérant la possibilité d'un amour entre lui et Eurielle. Voilà un roman qui, avec ses allures d'exposition étendue, constitue un bon début pour une saga! Gageons que l'auteure a su développer par la suite (notamment dans "L'Equilibre"), les éléments de l'intrigue qu'elle a fait naître dans "Entre deux feux, les chuchoteurs", ainsi que les éléments philosophiques qui sous-tendent l'univers angélique qu'elle a créé.

Tiffany Schneuwly, Entre deux feux, les chuchoteurs, Paris, Mon Petit Editeur, 2010.

Le site de Tiffany Schneuwly, celui de Mon Petit Editeur.

Lu (dans les deux éditions du roman) par AxlCélesteElodie Liseuse, KaeciliaLimaginaria, LouMadoka, Virginie FleuranceauVirtuellement vôtre.

Coup de pub: la romancière Tiffany Schneuwly donnera une lecture de ses œuvres, en dialogue avec l'écrivaine Marilyn Stellini, spécialisée dans la romance, le vendredi 22 mars 2019 à l'Espace Phénix de Fribourg (Suisse), à 20h15. Une soirée lecture sur la littérature de genre organisée par la Société fribourgeoise des écrivains

dimanche 10 mars 2019

Dimanche poétique 391: Raymond Radiguet

Avec: Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'Or rouge, La plume et la page, Maggie, Violette.

L'école du soir
Aurore, à nul des coeurs qui saignent,
Ne vas recommander l'école
Où buissonnière on nous enseigne
La douleur plutôt que les jeux.

Un jour, en mousse se déguise
L'espiègle Vénus, et son col
Marin fait le ciel orageux;
Demain en maîtresse d'école,

Mais marine, non buissonnière.
Ses leçons sont plus à ma guise,
Ignorante, elle qui serait
De ses élèves la dernière!

Vénus charmant les tableaux noirs
Figure tracée à la craie,
Enfin Vénus s'effacerait,
Ligne à ligne, de nos mémoires.

Raymond Radiguet (1903-1923). Source: Poésie.webnet.

vendredi 8 mars 2019

Entre Sardaigne et Royaume-Uni, deux femmes vingtenaires que le goût du bonheur rapproche

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Angéline Michel – Deux jeunes femmes que tout sépare, cette séparation étant symbolisée par leur habitat dans deux îles européennes bien différentes. Et pourtant, comme on s'y attend en somme, deux destins que tout relie, pour peu qu'on sache débusquer les secrets, tirer le fil de la pelote de laine. Ce jeu de rapprochements et de résonances de plus en plus précises, c'est celui du roman "Le goût du bonheur", le premier de l'écrivaine française Angéline Michel. L'éditeur "J'ai lu" le présente comme un inédit, ce qui est inexact: la romancière a vaillamment fait vivre son roman dans le monde de l'auto-édition avant que cet éditeur ne le repère.


Tout commence avec le récit parallèle de deux existences: celle de Laure, apprentie journaliste à Londres, et celle de Valentina, qui sert des cafés dans un bistrot de Sardaigne en attendant, peut-être, un job d'enseignante. Voilà deux mondes que tout sépare! On croit volontiers à l'ambiance du bistrot sarde où Valentina officie, une ambiance aimable parfaitement en phase avec l'esprit "feel-good" de ce roman. Il est permis de regretter, en revanche, le caractère peu crédible du monde journalistique tel que décrit par l'auteure: s'il ne reçoit pas la moindre invitation pour une représentation d'opéra ou une "Fashion Week", s'il paie tantôt en euros et tantôt en livres mais toujours peu, s'il oblige ses journalistes à jouer la carte de la débrouille (ce qui est amusant dans un tel roman, certes!), le journal Come On London est-il vraiment si important qu'il veut le faire croire?

C'est d'ailleurs plutôt en Sardaigne que tout va commencer, dès lors que Valentina va coup sur coup découvrir que quelqu'un lui ressemble à Londres, photo à l'appui, et se retrouver embarquée dans un jeu de piste amoureux, à la façon de celui qui se joue dans le film "Le fabuleux destin d'Amélie Poulain". Plaisant, jouant sur des plaisirs partagés par l'essentiel du grand public (un bon livre, par exemple, ou une once de mystère irrésistible, ou encore une maquette de bateau), il joue le rôle de moteur du roman. Et suggère de façon un brin convenue, par son issue, que le bonheur est à portée de main pour qui sait le voir. Réactive, Laure apparaît de son côté comme fort inspirée de Bridget Jones, par son métier mais aussi par sa maladresse qui apparaît en pointillés dans le roman. Le fait qu'une de ses collègues s'appelle précisément Bridget met du reste le lecteur sur la piste.

Autour des deux filles que tout sépare mais dont on devine vite que tout va les rapprocher, gravite un petit univers d'amis: nous sommes dans la génération des vingtenaires, des jeunes qui se cherchent une place dans le grand bain que représentent la vie et le monde du travail, sans sacrifier leur bonheur. Ce monde d'amis apparaît fort gentil, personne n'ayant de défaut rédhibitoire. Nikola est un dragueur? Valentina saura calmer ses ardeurs lorsqu'elle s'aperçoit qu'il est amoureux de Laure, quitte à pointer son index de maîtresse d'école refoulée: "Fais attention!". C'est que pour sauver l'ambiance feel-good, il est nécessaire que le cercle d'amis soit préservé, quitte à inhiber certaines personnalités, ou du moins leurs côtés déplaisants – mais des névroses que cela pourrait générer, il ne sera pas question. Tout cela laisse l'impression qu'en somme, dans "Le goût du bonheur", personne n'a de défauts, ce qui affaiblit quelque peu la tension narrative en la ramenant à un monde un peu mièvre, pétri d'aisance factice, à force de se vouloir rassurant.

C'est que pour faire rassurant, l'auteure convoque judicieusement toute la panoplie des ingrédients qui, par connotation, semblent réconfortants aux yeux du grand public. Le café coule en abondance parce que c'est une boisson sympa, surtout si elle est accompagnée de muffins, on boit de l'alcool avec modération juste pour se faire tourner la tête, et il arrive qu'on se réfugie sous un plaid pour fuir les contrariétés de l'existence. Omniprésent, le petit commerce est aussi présenté comme quelque chose de sympathique et de créateur de lien social, notamment dans le village sarde où vit Valentina: même du côté de Londres, il ne sera jamais question de ces monstres sans visage que sont Starbucks ou Amazon. Le côté "bien vivre" est même incarné par un personnage important, Ferdinand le chien, dont le comportement joliment observé prête à sourire à plus d'une reprise. Enfin, alors que les jeunes gens en présence entendent monter leur propre affaire, mêlant journalisme et bistrot littéraire, même la banque se montre bienveillante au moment où on lui demande un emprunt (p. 262). Autant dire que tout va bien!

Autant dire que les pensées négatives n'ont pas leur place dans "Le goût du bonheur"! On se côtoie, on est amis, on s'aime, dans un esprit où transparaît la culture d'une auteure pétrie de références françaises – quitte à ce que cela manque un peu d'esprit british ou d'italianità parfois, par exemple au moment où le projet des personnages se concrétise enfin. En refermant "Le goût du bonheur", un roman qui emprunte son titre, sans doute par hasard, à l'écrivaine québécoise Marie Laberge, le lecteur garde en bouche le goût d'un livre au plaisir quasi sans nuages, recréé sur une île méditerranéenne qui a tout du lieu commun du "locus amoenus" ou du cadre certes grec du film "Mamma Mia!" de Phyllida Lloyd, où même la révélation des secrets de famille soulage plus qu'elle ne gêne. Un goût sage et léger, auquel on ne croit pas tout à fait, mais qu'on apprécie parce qu'il est porté par un brin de plume alerte qu'on serait bien bête de bouder.

Angéline Michel, Le goût du bonheur, Paris, J'ai lu, 2019.

Le site des éditions J'ai lu, celui d'Angeline Michel.


dimanche 3 mars 2019

Intrigues de palais au temps et au pays de Jésus

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José Luis Corral et Antonio Piñero – Nous sommes en l'an 4 avant Jésus-Christ. Hérode le Grand, roi des Juifs, s'éteint, laissant vacant le trône d'Israël. Certes satellisé par Rome, il fait l'objet de plus d'une convoitise. C'est ce trône qui va servir de motif récurrent du roman historique "Le Trône maudit", signé des écrivains espagnols José Luis Corral, également historien, et Antonio Piñero, également philologue. Ils y convoquent du beau monde: Jésus, les descendants d'Hérode (Jésus de Nazareth pourrait d'ailleurs être l'un d'eux, suggère en passant l'intrigue), Marie-Madeleine, et pas moins de trois empereurs romains. Ce faisant, ils revisitent, sources à l'appui et en adoptant un regard sécularisé et rationnel, l'histoire de la Palestine au temps de Jésus.


Malédiction du trône d'Israël, oui: les auteurs soulignent ce que cela signifie pour le peuple juif en ce temps-là, marqué par une certaine superstition, mais aussi, pour ses élites, par un mode de vie bien éloigné de ce que voudrait la Loi et qui intègre sans façons ce que le paganisme a de plus séduisant, y compris ses dieux. Si le trône d'Israël reste vacant, en effet, n'est-ce pas le fait d'un dieu punisseur? Cette malédiction diffuse trouve corps dans celle que prononce Marie-Madeleine au pied de la croix où Jésus de Nazareth agonise: les auteurs suggèrent dès lors que pour le peuple d'Israël, en ce début de premier siècle après Jésus-Christ, c'est le fait de Dieu, encore lui, si les prétendants à ce trône vivent tous une fin misérable. Et les auteurs n'inventent rien: les dépositions successives, dont les auteurs soulignent le caractère terrible pour ceux qui en font l'objet, sont bien historiques.

L'intrigue du "Trône maudit" adopte un point de vue débarrassé de la foi chrétienne, qui a pu donner un déterminisme à certains événements. Mieux: elle se met le plus souvent à la place des grands prêtres et des autorités qui, en ce temps-là, font la loi à Rome ou à Jérusalem. Les auteurs donnent ainsi, sur Jésus de Nazareth en particulier, un point de vue crédible qui tranche avec l'image d'un Christ qui n'est qu'amour: à bien des égards, il apparaît davantage comme un exalté, héritier de Jean le Baptiste, et non exempt de doutes – car le doute est indissociable de la foi. Ainsi, l'épisode des marchands du temple apparaît non pas comme une volonté d'assainir un lieu destiné à la vénération du père de Jésus, mais comme un acte de vandalisme et une attaque en règle contre un business bien établi. Résultat: si Jésus apparaît comme un vandale, les prêtres, eux, Caïphe en tête, apparaissent comme des hommes soucieux de leurs affaires davantage que d'une religion vécue avec toute l'humilité voulue.

Les lecteurs retrouveront dans "Le trône maudit" quelques épisodes que les Évangiles ont rendus familiers, de façon allusive ou clairement décrite, en particulier en ce qui concerne la semaine passée par Jésus à Jérusalem. Quelques-uns manquent, aussi, pour des raisons de focalisation romanesque mais pas seulement: ainsi, le lecteur ne verra pas Ponce Pilate se laver littéralement les mains face à Jésus, au moment de le condamner à mort, et n'aura pas la relation de tous les miracles et de toutes les paraboles que les Evangiles prêtent au Nazaréen.

C'est que Jésus de Nazareth, vu comme un homme ordinaire malgré toutes ses (humaines) qualités, n'est en somme qu'un personnage parmi tant d'autres dans "Le Trône maudit", si importante que soit la place que les auteurs, certainement parfaitement conscients du capital de sympathie qu'il suscite, lui ont accordée. Ce roman tourne en effet en grande partie autour des intrigues de palais entre une poignée de princes, manigançant dans un pays, la Palestine, que les Romains voient comme compliqué et rebelle. Les auteurs excellent à recréer les tenants et les aboutissants de ces querelles, à dessiner aussi les profils des femmes, qu'elles s'appellent Ruth, Salomé ou Hérodiade, qui tirent les ficelles en coulisses.

Avec "Le Trône maudit", fruit d'un énorme et épatant travail de recherche au travers de sources historiques parfois contradictoires ou lacunaires, José Luis Corral et Antonio Piñero proposent un roman généreux, politique bien plus que religieux, détaillé sur près de 600 pages. Certes lent par moments tant il apparaît désireux de dire les choses dans toute leur épaisseur, il sait cependant recréer avec crédibilité le monde et les mentalités de l'est de l'empire romain des débuts, avec un empereur qui ne s'embarrasse pas de séparation des pouvoirs, qu'il s'appelle Auguste, Tibère ou Caligula, et dont il vaut mieux être bien vu, tant les soupçons sont faciles et fatals.

José Luis Corral et Antonio Piñero, Le Trône maudit, Paris, Editions Hervé Chopin, 2019. Traduit de l'espagnol par Anne-Carole Grillot.