mercredi 22 janvier 2020

Vie et mort d'un squat

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Sonia Ristić – Un squat comme un microcosme, un laboratoire effervescent de vie et de création. Librement inspiré du "Théâtre de Verre" à Paris, "Saisons en friche", troisième roman de l'écrivaine Sonia Ristić publié aux éditions Intervalles, décrit les femmes et les hommes venus d'horizons divers qui s'y côtoient, tentent d'être artistes de diverses manières et de développer un monde différent, en rupture avec la société contemporaine qui nous entoure tout en ne parvenant pas à échapper totalement à ses contraintes, bien sûr.


Vie et mort d'un squat et de ceux qui le peuplent, au gré de quatre saisons qui sont les quatre parties d'un roman qui s'étend entre 2010 et 2011: tout se passe dans une gare désaffectée de Paris, investie en toute discrétion, par effraction, par une poignée de gens jeunes qui viennent d'être chassés d'un autre abri précaire. Les combines sont évoquées: comment s'assurer d'avoir du courant en se branchant sur le réseau du voisin, comment avoir Internet, comment ne pas être délogé illico par le propriétaire des lieux ou par la mairie. Cela, afin de créer. Les vicissitudes d'une vie associative sont aussi décrites, non sans tendresse: assemblées foutraques sans fin, plans de travail non respectés, amours, débats pour savoir s'il faut aussi accueillir des sans-papiers au squat...

L'auteure dessine dès lors les portraits tranchés de toute une série d'artistes les plus divers: Nieves qui veut devenir actrice, Lana l'écrivaine en devenir qui veut à tout prix faire plaisir tout en jonglant avec ses inquiétudes, Vladimir et ses grandes installations (le bien nommé: étymologiquement, son prénom signifie "Maître du monde", et de fait, il se positionne en leader grâce à son expérience). Il y a aussi Malo, qui se redécouvre une vocation de dessinateur de bandes dessinées alors qu'il exerce les fonctions de videur pour gagner sa vie, en tandem avec son ami Alexandre. Tout le monde, en effet, oscille entre l'impératif de créer et celui de faire bouillir la marmite.

S'ils sont entre deux métiers, les personnages principaux de "Saisons en friche" sont aussi entre deux âges, littéralement, se demandant souvent ce que signifie être adulte. C'est souvent avoir: avoir un appartement plutôt que vivre dans un squat, avoir un sofa ou un lave-linge. C'est aussi avoir "une maison, un cheval, un chien. Et aussi une épouse.", à l'instar de Leo, musicien de rock arrivé, éternel absent et amant d'Alice, jeune femme qui peint les pages de ce roman avec les couleurs plus ou moins vives qui sortent de sa vie et de son pinceau. Enfin, plus d'un personnage est aussi entre deux pays, l'un étant la France, qui n'est pas toujours facile à vivre, par exemple si l'on pense aux rapports qu'entretient la Portègne Nieves avec les hommes français, qu'elle trouve plus compliqués que les Argentins.

La romancière excelle à montrer ses personnages en action afin de leur donner une épaisseur, et aussi à pénétrer leurs âmes, leurs pensées. On pense au raisonnement qui taraude Malo l'Africain qui reçoit du papier et des couleurs en cadeau de Lana l'Américaine juive, ce qui lui donne l'impression d'être manipulé comme un ancien colonisé, incité par la bande à se remettre au dessin. En parlant de Malo, l'auteure exploite une autre astuce: elle donne à ce personnage l'habitude de donner des surnoms à celles et ceux qui l'entourent, par exemple Jivago pour Alexandre, BB pour Clémence la danseuse ou Catherine Deneuve pour Lana, permettant au lecteur de poser sur eux un visage, une posture sans avoir à parcourir de longues descriptions.

Enfin, l'écrivaine fait revenir dans "Saisons en friche" les trois personnages, amis indissociables, qui ont fait les belles pages de "Des fleurs dans le vent". C'est d'abord Douma qui apparaît, puis au fil des pages, les voilà qui prennent progressivement une place immense. On les retrouve avec bonheur, Douma aux premières loges, JC en arrière-plan et Summer à Berlin, où elle tente de trouver un emploi pour Douma. C'est que l'entraide, la solidarité sur fond de débrouille traversent aussi "Saisons en friche", non sans débats parfois, non sans un regard amusé, légèrement décalé et détaché, surtout en fin de récit, sur certaines situations et tumultes qui sont le lot de la vie en collectif artistique.

Sonia Ristić, Saisons en friche, Paris, Editions Intervalles, 2020.

dimanche 19 janvier 2020

Dimanche poétique 431: Charles d'Orléans


Ma seule amour...

Ma seule amour, ma joye et ma maistresse,
Puisqu'il me fault loing de vous demorer,
Je n'ay plus riens, à me reconforter,
Qu'un souvenir pour retenir lyesse.

En allegant, par Espoir, ma destresse,
Me couvendra le temps ainsi passer,
Ma seule amour, ma joye et ma maistresse,
Puisqu'il me fault loing de vous demorer.

Car mon las cueur, bien garny de tristesse,
S'en est voulu avecques vous aler,
Ne je ne puis jamais le recouvrer,
Jusques verray vostre belle jeunesse,
Ma seule amour, ma joye et ma maistresse.

Charles d'Orléans (1394-1465). Source: Poésie.webnet.

samedi 18 janvier 2020

Contre les décisions absurdes, mieux connaître l'humain

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Christian Morel – De l'aviation à la troupe de théâtre du Splendid, en passant par l'armée et les sorties en montagne: le sociologue Christian Morel étudie dans "Les décisions absurdes II" des situations où des décisions d'une absurdité radicale et persistante sont prises et reprises, pouvant exposer une ou des personnes à un danger mortel. Ce volume ouvre des voies vers une meilleure fiabilité organisationnelle. Il fait suite à un premier tome (2002) qui avait lui aussi étudié plusieurs situations qui ne devraient jamais se produire... et arrivent pourtant.


Encore une fois, dans une première partie riche en exemples, l'auteur donne à voir bonnes et moins bonnes pratiques. Celles-ci illustrent certains biais et dysfonctionnements qui doivent davantage aux comportements humains qu'à l'organisation. Il sera donc question, par exemple, des effets pervers d'une hiérarchie trop rigide, par exemple dans le cockpit d'un avion, mais aussi de la manière dont il a été possible d'y remédier. L'auteur introduit aussi les biais liés aux décisions de groupe: fausses unanimités, silences qui ne valent pas forcément accord mais qu'on considère comme tels, biais divers et effets pervers liés au fonctionnement en groupe, etc. L'analyse de certains processus médicaux permet aussi à l'auteur d'identifier la source d'erreurs médicales graves, voire fatales.

Cela dit, l'auteur évoque sur cette base plusieurs pistes, déjà appliquées dans les secteurs abordés et souvent transférables dans d'autres domaines de l'activité humaine. L'auteur analyse ainsi les potentialités qu'offrent les check-lists, entre autres dans le domaine médical, pour éviter qu'un chirurgien ne se trompe de côté en opérant. Il étudie aussi la grille d'analyse appliquée par les alpinistes suisses, et qui a fait chuter la mortalité en montagne. Les modalités de rédaction de la pièce de théâtre "Le Père Noël est une ordure", qui impliquaient l'accord hilare de tous les comédiens (unanimité parfaite et exprimée donc) fait également partie des bonnes pratiques; Christian Morel va jusqu'à citer Thierry Lhermitte à cette occasion. Enfin, il est aussi question d'avocats du diable et des pièges du risque zéro, sans oublier l'appel à une nouvelle culture de l'erreur exempte de punitions.

Tributaire d'une extrême fiabilité et d'une extrême sécurité, le domaine de l'aviation, le plus souvent cité, sert de point de départ de plus d'une réflexion de Christian Morel. Celui-ci aborde la question de l'indétermination par le biais de la question délicate de l'atterrissage des avions: pistes trop courtes en conditions extrêmes, variations météorologiques rapides, vent, eau et neige sur les pistes. Cela lui permet d'évoquer les limites d'une approche purement rationnelle et scientifique (rationalité substantielle, opposée à la rationalité procédurale). Il évoque aussi la question de la hiérarchie dans le cockpit, qui peut être suspendue au profit du savoir-faire. Cela, comme dans un sous-marin militaire: non sans surprise, l'auteur montre que l'armée sait aussi suspendre les hiérarchies: celui qui a raison, ce n'est pas toujours le chef qui commande, mais parfois aussi le technicien qui sait.

"Les décisions absurdes II" va chercher des exemples un peu partout dans le monde, et pas seulement en France. Nous avons cité les alpinistes suisses; une hôtesse de l'air de la compagnie Swissair est également citée. L'auteur est aussi allé voir ce qui se passe outre-Atlantique, dans les salles d'opération mais aussi du côté des tragédies des navettes spatiales Challenger et Columbia, dont il développe l'analyse entamée dans "Les décisions absurdes". Il s'est entretenu avec de nombreux interlocuteurs et a eu accès, parfois plus facilement que prévu, à des rapports d'accidents, notamment dans le secteur aérien. Il en résulte une réflexion riche et fascinante, servie par une écriture agréable et accessible, au plus profond des comportements humains dans les situations les plus intensives.

Christian Morel, Les décisions absurdes II: comment les éviter, Paris, Gallimard, 2012.

Le site des éditions Gallimard, le site de Christian Morel.

mercredi 15 janvier 2020

Papa, Maman, la petite Miss... et le lecteur qui rigole

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Philippe Lamon – C'est grinçant souvent, c'est drôle toujours, c'est vachard parfois: avec "Le Casting", Philippe Lamon signe le roman satirique des jeunes familles romandes, et au-delà sans doute, de ce début de vingt et unième siècle. Cela, en utilisant comme fil rouge un concours de photographies d'enfants en bas âge, dont on se demande s'il n'est pas spécialement organisé pour faire mousser des parents narcissiques.


L'effet hilarant résulte de la concentration des situations que vivent les jeunes parents d'aujourd'hui sur deux couples à la fois différents et fort semblables en définitive, radiographies d'une façon bien différenciée. Il y a donc Many et Sylvain, parents de l'adorable Zia, si sage, qui a tout de suite fait ses nuits, et de l'autre Florent (le père super investi, ça fiche des complexes) et Maude, parents de Chloé la peste, qui ne fait pas ses nuits et se montre violente plus souvent qu'à son tour. Il y a là de quoi analyser les manières d'éduquer (faut-il dire "non" ou "stop" à son enfant quand il s'apprête à faire une bêtise?), les attitudes, de questionner même la répartition des tâches en famille.

Et si en théorie, il n'y a pas de compétitions entre parents, dans la pratique, l'écrivain exacerbe cette idée que pour ses parents, leur enfant est forcément le meilleur, le plus craquant. Bien entendu, il y a le concours, dont la finale a lieu à la Foire du Valais: en somme, une forme de Miss Baby Suisse romande qui ne dit pas son nom et peut être vu comme dérisoire. L'auteur tape juste: alors que sans doute, les enfants vivent cela avec l'air absent de la fillette qui orne la photo de couverture, les parents vivent la compétition comme si leur vie en dépendait. Et si officiellement, l'idée est surtout de faire un truc sympa, la concurrence fait rage et c'est surtout l'ego des parents qui est en jeu. Hypocrisie du truc...

Ainsi s'effritent les amitiés, ainsi les amours sont mises en péril. On se trouve ainsi avec Sylvain qui, peu intéressé par le concours, dragouille une cliente de sa librairie. Elle s'avère lesbienne – on le sentait venir, avouons-le. De l'autre côté, Maude retrouve un ex, Brice, ce qui rallume des feux mal éteints. Les réseaux sociaux favorisent le rapprochement. Et puis, l'histoire familiale tourmentée de Many l'Asiatique refait surface. Quant à la compétition, chacun se positionne à sa façon face à ce qui est devenu une obsession pour laquelle tous les coups sont permis, y compris piquer le doudou de la fille de l'autre pour la déstabiliser.

Réseaux sociaux? On le sait, et l'auteur le rappelle justement, ils sont une façon pour les familles de mettre en scène, à l'attention du monde qui s'en fout (mais on a Facebook, on est moderne!), leur vie ordinaire en famille: ennuis de santé, bisbilles, rien n'est épargné au lecteur, qui assiste à la chasse aux "likes" pas forcément placés à propos. On l'a dit: le concours de beauté est un fil rouge, un prétexte pour aborder tout ce qui fait le sel généreusement dosé de la vie des jeunes parents. Alors que les enfants devraient y être au top, ce concours de beauté souligne le côté aléatoire de la chose: on n'est jamais à l'abri d'une mauvaise fièvre, d'une dent qui pousse de travers ou du refus obstiné de la fillette de porter la jolie robe chère qu'on a choisie pour elle.

Roman sur les équilibres familiaux, "Le Casting" met en scène, sur un ton pince-sans-rire qui s'avère jubilatoire, des parents surinvestis mais pas toujours de façon efficace, à la fois touchants et risibles, anonymes désireux d'être des vedettes par procuration en exploitant l'aspect forcément craquant et adorable de leur marmaille. Gageons que plus d'un jeune parent se reconnaîtra à un moment ou un autre dans ce livre rythmé qui décape la moindre et ne loupe aucun des défis du métier acrobatique de parent d'aujourd'hui.

Philippe Lamon, Le Casting, Genève, Cousu Mouche, 2019.

Le site des éditions Cousu Mouche.

lundi 13 janvier 2020

Marie Loverraz, l'amour au bout des doigts

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Marie Loverraz – "L'amour est aveugle": un adage mille fois entendu devient le titre d'un micro-roman signé Marie Loverraz. Pour le coup, il doit être compris au sens littéral: Monsieur est aveugle. Ce qui ne l'empêche pas d'être sensible... de tous ses sens restants. Auquel il faut ajouter un sixième sens qu'on appellerait, en d'autres circonstances, l'intuition féminine – ressentie par un homme, pour le coup, ce qui ne manque pas de déstabiliser Madame.


On y va: A comme amour, c'est aussi A comme Augustine et A comme André, le courageux si l'on en croit l'étymologie. Et Josiane, la collègue d'Augustine, est hors jeu: son prénom ne commence pas par la même lettre que les futurs amants. Et on pourrait dire J comme jalousie, pour le coup... Continuons un instant dans l'onomastique: il y a aussi un peu d'ironie à nommer André "Leclair". Mais dans cette histoire, n'est-ce pas l'aveugle qui y "voit" le plus clair? La romancière le montre comme un homme qui sait y faire avec les femmes, comédien bonimenteur, assertif en diable, allant jusqu'à jouer avec sa cécité. On l'a compris: une fois que la danse amoureuse a commencé à la rue Desanges ("des Anges"), c'est lui qui la mène.

Il est certes permis de ne pas adhérer sans réserve au personnage d'Augustine, présentée comme une quadragénaire au physique banal, résignée au célibat parce que, selon elle, les hommes ne savent voir que le physique. Pas faux, la science l'a démontré! Cela dit, une femme banale peut rassurer un homme qui craint qu'une femme trop belle, attirant les regards, ne soit jamais tout à fait à lui – bête réflexe de genre, comme quoi... Mais de manière plus universelle, cette Augustine qui se pique de culture, libraire et lectrice pour une bibliothèque sonore, hantant conférences et concerts, ne fait-elle pas fuir les gars simplement parce qu'elle se prétend plus intelligente que les autres, comme le dernier des cuistres?

Point de vue personnel certes... c'est dans cet état d'esprit que j'observe Augustine. Et l'intérêt littéraire est ailleurs. L'auteure a en effet l'habileté de faire tout doucement monter la température, en dessinant une relation amoureuse qui se précise, jusqu'au point suprême. Elle organise son récit en cinq chapitres, qu'on peut voir comme les cinq sens, qui participent de tout bon érotisme. La véritable force d'Augustine est ainsi sa voix, présentée comme extrêmement sensuelle et chaude. De quoi épater un aveugle dont les autres sens sont exacerbés par compensation. Le toucher joue son rôle dans le texte aussi, bien entendu, par le biais des caresses. La vue elle-même est essentielle, d'ailleurs: l'auteure suggère qu'André, aveugle à la suite d'une maladie (il a été peintre, et le caractère érotique de ses créations concourt au crescendo) a des yeux au bout des doigts. Quant au goût et à l'odorat... de façon classique, un peu de champagne y pourvoira en faisant des bulles dans les cœurs. Davantage qu'un thé...

Il est dès lors intéressant de voir cette Augustine si sûre de son savoir, qui se considère même comme finalement pas si mal (ils n'y connaissent rien!) fondre face à un homme qui sait y faire et la mener vers ce qui leur fera plaisir ensemble. A plus d'une reprise, on la sent déstabilisée par un homme qui, sans la voir, lit en elle comme en un livre ouvert. On la sent devenir une toute petite fille, révélée à elle-même par l'amant André qui, nouveau Pygmalion, la guide vers plus loin et la fait se sentir belle et désirable, naturellement. Il semble d'ailleurs que la typographie, taquine, participe au crescendo: césure sur "con-" en page 93, sur "cul-" en page 102... ou quand la forme rejoint le fond.

Pourtant, ce n'est pas sur un orgasme que s'achève "L'amour est aveugle", mais sur un poème. L'auteure paraît suggérer ainsi que la poésie va encore plus loin que le bonheur physique d'un moment d'amour, fût-il virtuose – et Dieu sait si l'auteure n'hésite pas à montrer les gestes, ni les positions, ni à dire les sensations. Ecrit en alexandrins pas toujours exacts, brut de décoffrage et parfois maladroit, le poème qu'André récite après l'amour fait figure, en fin de récit, d'instant suprême de sincérité brute: limité uniquement par les mots qu'il faut bien choisir, c'est dans ces vers qu'André se fiche définitivement à poil. Cela, après avoir tombé ses lunettes noires (geste présenté comme déjà fort intime) et ses vêtements... C'est peut-être ça, l'amour: quelque chose de beau que la poésie transcende.

Marie Loverraz, L'amour est aveugle, Chamblon, Catherine Gaillard-Sarron, 2019.



dimanche 12 janvier 2020

Dimanche poétique 430: Shemsi Makolli


La dernière nuit

Nous avons pris place à table
Dans une ambiance morose
Pour seul décor en ce lieu
Un cercueil
Et une rose noire qui fleurit de ton côté.

Nous nous sommes regardés, visages pâles, 
Comme sur un miroir vieilli
Qui ne reflète plus beaucoup de lumière.
Le soleil pour nous ne se lèvera plus.

Nous attendons l'aube
Faisons semblant de supporter la douleur
Nos regards perdus dans le lointain
Noyé l'espoir
D'une nouvelle terre
Ne pourrions y manger avec nos vieilles fourchettes.

Cette nouvelle terre
Pourrait-elle cicatriser les vieilles blessures
Et cacher à nos enfants nos souffrances?

Shemsi Makolli (1966 -), Elégie d'automne, Vevey, L'Aire, 2019.

vendredi 10 janvier 2020

Quand Frank Wedekind couvre un fait divers

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Jean-Yves Dubath – Dans quel univers l'écrivain suisse romand Jean-Yves Dubath plonge-t-il son lecteur dans son dernier roman? "Adieu Bogomir" débute en présentant son intrigue comme un fait divers révélé en avant-première: "Il faut évoquer cette affaire à présent; car dans six mois, tout le monde s'y attèlera, et cela n'aura dès lors plus aucun intérêt". Une histoire neuve, inédite, ainsi annoncée: comme captatio benevolentiae, quoi de mieux? Reste que l'urgence de cette annonce fait contraste avec la lenteur luxuriante que l'auteur affectionne au fil des 210 pages du livre.


De quoi parle-t-on? Un certain Gauthier Berthomieux, créateur de meubles de son état, prend ses quartiers au château de Lenzbourg en Argovie, anciennement propriété de la famille Wedekind, qui a donné au monde le poète qui inspira l'argument de l'opéra "Lulu" d'Alban Berg. Du bout de sa longue-vue Zeiss, depuis le musée, il observe ce qui se passe dans la cour du pénitencier cantonal. Il donne des noms aux prisonniers, leur invente une histoire – comme un romancier dans le roman. En tête, il y a un certain Bogomir, compagnon de Verochka, la fille du train, que Gauthier a la faiblesse d'aimer. On imagine l'affaire, du coup: Gauthier Berthomieux va-t-il plonger dans le crime passionnel?

Il est permis de s'étonner de l'érudition de Gauthier Berthomieux, finalement un "simple" créateur de meubles: il semble connaître sur le bout des doigts les tenants et aboutissants de la présence de la famille Wedekind à Lenzbourg. Reste qu'il a visité le musée, à plus d'une reprise. Plus: il connaît l'opéra "Lulu" d'Alban Berg sur le bout des doigts, allant jusqu'à citer les points forts de son livret – qui constituent le leitmotiv du roman et résonnent comme une musique de fond. Cela dit, c'est peut-être un peu beaucoup pour un artisan! Il paraît plus crédible lorsqu'il est question des styles de meubles, et en particulier son style "Empire revisité" et son attrait pour les accoudoirs où les courbes s'immiscent. Quel empire en matière de mobilier, d'ailleurs? Bonaparte ou Habsbourg?

Cela dit, l'omniprésence obsédante de Frank Wedekind dans "Adieu Bogomir" donne au lieu des allures de château hanté par le fantôme du poète allemand. Est-ce ce fantôme qui conduit au meurtre final? En tout cas, le poète hante les lieux et surtout, au travers des personnages de "Lulu", l'esprit de Gauthier Berthomieux. Il y a quelques autres éléments récurrents, comme cette prune sur laquelle on se casse les dents, ou même la couleur bleue, annoncée dès la couverture. Ou les personnages de l'opéra d'Alban Berg, par exemple la comtesse von Geschwitz.

Tout cela, à moins que le meurtre final ne soit tout simplement motivé par des affects bien terrestres où les fantômes n'ont aucune place – et là, dès lors qu'on hésite entre deux lectures, le ton fantastique est installé. Amoureux de Verochka, Berthomieux rêve de tuer son conjoint supposé, qu'il surnomme Bogomir. Cela lui permettrait de traverser le miroir, de se trouver à son tour dans la cour des promenades, avec ceux dont il invente l'histoire en les observant à la longue-vue: il y a un Nicolas, un Jérôme, un Polonais. Le lecteur les distingue, ou les confond. Surtout, il est invité à un rôle de voyeur pour ainsi dire défendu: les tiers ne devraient pas être témoins des peines de prison de tiers. Et puis, il y a ce Kurt, apparu comme par hasard, auquel Gauthier Berthomieux s'adresse en de longues stances, en particulier au dernier chapitre de "Adieu Bogomir" avant l'épilogue: cela apparaît comme une manière de donner un ton à la voix de Berthomieux.

On sait l'écriture dense et lente, voire touffue (on la mâche et remâche, et si les chapitres sont courts, les paragraphes sont longs), de Jean-Yves Dubath. Dans "Adieu Bogomir", elle est fidèle à elle-même, assumant le ressassement et les choses dites deux, trois fois avec des mots à peine divers, comme pour cerner une réalité au millimètre près. Cela, au prix d'une lenteur certaine et d'un côté statique dans la narration. Un prix à payer pour dessiner le portrait d'un ébéniste original, pour ne pas dire bizarre, et explorer, avec précision et érudition, les tenants et les aboutissants d'un meurtre survenu en un lieu présenté comme chargé d'histoire, dans un canton suisse souvent considéré comme banal, incolore, riche de ses seules autoroutes et voies de chemin de fer. A découvrir en ayant à l'oreille les accents de "Lulu" d'Alban Berg... et en se souvenant qu'avec son lecteur, Jean-Yves Dubath est exigeant... jusque dans les geôles.

Jean-Yves Dubath, Adieu Bogomir, Lausanne, BSN Press, 2019.

Le site des éditions BSN Press.