lundi 18 juin 2018

"La santé par les plantes", un don irrésistible pour la rigolade

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Francis Mizio – Ce doit être un don: Francis Mizio a l'art de rendre hilarant tout ce qu'il touche. Je me souviens de ma lecture amusée de "D'un point de vue administratif", qui raconte la vie d'un fonctionnaire arrosant du vin rouge de la cantine les camemberts de ses diagrammes. Je suis revenu tout dernièrement à cet écrivain, et il ne m'a pas déçu: "La santé par les plantes" pourrait tout aussi bien s'intituler "La santé par la rigolade". Rédigé en huit jours à une cadence infernale pour une première publication à très court terme, ce livre a connu plusieurs éditions remaniées. C'est dans celle publiée par les éditions Après la lune, la troisième que j'ai découvert ce roman. Depuis, une quatrième version a paru aux éditions Multivers, à présent en cessation d'activité.


Qu'en est-il? Imaginez le grand patron d'une entreprise pharmaceutique (OPO, "au pot!"...), Gatsby Legrand, incapable de soigner sa propre constipation chronique. A 29 ans, il estime avoir passé 4,8 ans de sa vie aux toilettes à pousser en vain... Résultat il pousse à son tour, si j'ose dire ainsi, ses propres chefs de divisions afin qu'ils mettent un médicament efficace au point, avec effet retard et doublé d'un somnifère. Mission impossible? Pas sûr: on découvre que l'Indien chargé de la surveillance des bâtiments est un docteur en sciences véreux mais plein de ressources. Presque un prix Nobel...

Et ses copains écoterroristes, Flore et Narcisse, ne valent pas mieux – on les croirait sortis de "Mal de chien" de Carl Hiaasen. L'auteur dépeint une belle paire de truands qui font vibrer la fibre écologique pour arnaquer les gens. En particulier, le positionnement de Flore, protecteur des plantes à tout crin (elle tue des vaches à l'arme à feu afin de protéger les brins d'herbe), caricature certains dogmatismes écolos actuels – on pense au véganisme militant. De tels personnages n'en sont pas à une contradiction près, Flore étant par exemple très nature et... végétarienne. Pour l'essentiel, cependant, c'est un tandem qui fonctionne à merveille.

De l'écologie, on passe à la nature, avec la description toujours cocasse d'espèces menacées. Il y a celles qui sont imaginaires, celles qui sont vraies, et celles qui sont peu les deux; l'auteur démêle du reste le vrai du faux de son roman dans les dernières pages. C'est en particulier dans "La santé par les plantes" que le lecteur découvre les mœurs tordues du perroquet vert à deux crêtes et touffes rouges sous les ailes, bestiole exotique devenue mythique. Les insectes ont aussi un rôle à jouer, de même que les végétaux: l'industrie pharmaceutique se nourrit de tout cela. Par-delà la rigolade, il est permis de considérer que l'enlèvement brindezingue de deux arbres menacés de disparition en Australie est une métaphore du pillage des ressources par l'Occident riche et repu. Gardons le rire, et laissons la morale aux esprits chagrins... 

Les péripéties les plus improbables se succèdent à un rythme d'enfer dans "La santé par les plantes", pour le bonheur d'un lecteur qui n'a pas de temps mort à encaisser: ça part déjà assez fort, et ça finit carrément à fond la malle! L'auteur ne recule devant rien, aucun gag, aucun détour de narration ne lui paraît trop "hénaurme". Il y a même un peu de sexe bien trash là-dedans, grâce au personnage de Samantha "l'égérie dégueulasse" qui ne se lave jamais pour complaire à son amant, lui-même névrosé entre hygiène excessive et tentation du crade. "La santé par les plantes" fait partie de ces délicieux polars burlesques totalement en roue libre, où l'action est rocambolesque, quitte à prendre quelques libertés avec la vraisemblance. Est-ce un problème? Nenni: tout ça, c'est pour rire. Et ça marche.

Francis Mizio, La santé par les plantes, Paris, Après la lune, 2010.

Le site des éditions Après la Lune, celui de Francis Mizio.

dimanche 17 juin 2018

Dimanche poétique 354: Pierre Quillard

Idée de Celsmoon.

Ruines
À Maurice Nicolle.

L'illustre ville meurt à l'ombre de ses murs ;
L'herbe victorieuse a reconquis la plaine ;
Les chapiteaux brisés saignent de raisins mûrs.

Le barbare enroulé dans sa cape de laine
Qui paît de l'aube au soir ses chevreaux outrageux,
Foule sans frissonner l'orgueil du sol Hellène.

Ni le soleil oblique au flanc des monts neigeux,
Ni l'aurore dorant les cimes embrumées
Ne réveillent en lui la mémoire des dieux.

Ils dorment à jamais dans leurs urnes fermées,
Et quand le buffle vil insulte insolemment
La porte triomphale où passaient des armées,

Nul glaive de héros apparu ne défend
Le porche dévasté par l'hiver et l'automne
Dans le tragique deuil de son écroulement.

Le sombre lierre a clos la gueule de Gorgone.

Pierre Quillard (1864-1912). Source: Poésie.webnet.

jeudi 14 juin 2018

Dans les coulisses des salons de massage

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Olivier Auroy – "Aussi loin que Waan se souvienne, les hommes étaient toujours entrés en elle par effraction." Voilà un incipit aussi évocateur que le proustien "Longtemps, je me suis couché de bonne heure"! Celui-ci lance le dernier roman d'Olivier Auroy, "L'amour propre". Par-delà les références familières, il suggère aussi la question du consentement, certes plus grave que celle d'un début de recherche du temps perdu. Nécessairement, il installe aussi le thème du sang, avec ses connotations: règles, défloraison, puis égorgement. Beaucoup de choses sont ainsi dites! Ce livre revêt avec vigueur les ambiances fines d'un thriller d'ambiances, tout en faisant vivre quelques personnages assez bien définis pour que le lecteur se demande de qui il est question.

Ambiances? Nous voilà à Paris, dans un quartier chic et discret où Waan, jeune femme et personnage principal du roman, exerce son savoir-faire de masseuse à l'attention de ceux qui comptent. Le début du livre suggère qu'il ne se passe pas grand-chose, et s'attache à dire son métier au quotidien. Le lecteur se trouve ainsi installé sur la table de massage et, grâce à une description exacte de ce qui se passe, les massages revêtent un petit quelque chose de vécu. L'auteur, en effet, va chercher précisément les muscles de chacune et de chacun, toucher tout le monde de la main ou des doigts... et recréer ainsi, page à page, les ressentis y afférents.

Roman d'ambiances, "L'amour propre" joue la carte de la finesse, écrivant le passé et le présent d'un de Waan qui recherche ses travaux. Certes, Monsieur Victor (quel prénom dominateur!) se pose en responsable paternaliste et mielleux du salon de massage. Et autour de lui, les collègues féminines de Waan s'avèrent apparemment satisfaites de leur sort. Mais Waan a l'expérience des amours contraintes ou tarifées. Faut-il de l'ombre, alors, du côté oriental? Ou vaut-il mieux se donner dans les zones miséreuses de Bangkok ou dans les meilleurs quartiers de Paris? L'auteur pose la question à sa manière, autrement plus crue, vue de la proprette Paris: "A quelques rares exceptions près, elle ne massait plus que des gentleman. Mais c'était quoi au juste, un gentleman? Un goujat qui a décidé d'être patient?"

... précisément: l'auteur construit au fil des pages une comédie de la séduction, à la fois factice et sérieuse, où la masseuse fait croire à l'homme qu'il a une chance de sortir de ce système. L'homme veut y croire, la femme veut et doit gagner: il suffit de quelques lignes et paragraphes pour que l'auteur suggère un monde de relations commerciales où, malgré tout, malgré les ors, la femme est perdante. Ce jeu de faux semblants évolue pour donner des ambiances de thriller en fin de roman, finalement savoureuses dès lors que le lecteur voit les masques tomber, sur fond de trafic de rubis.

Réaliste, "L'amour propre" convainc: il pousse les portes de ces salons de massage parisiens où l'on ne sait jamais vraiment ce qui se passe, et donne à voir au lecteur un univers méconnu. Et au-delà, de Paris à la Suisse, "L'amour propre" est la narration d'une mère qui veut retrouver son fils et est prête à tout: à revisiter son passé, à démasquer celui qui se présente comme son protecteur et à retourner sur les rives du lac Léman. L'ambiance est trouble, les hommes sont gluants: avec Waan, l'auteur suggère qu'il est possible de sortir du piège d'une certaine forme de prostitution. Pourvu qu'on y mette de la volonté et une folle dose de confiance.

Olivier Auroy, L'amour propre, Paris Intervalles, 2018.

Le site des Intervalles, celui d'Olivier Auroy.

mardi 12 juin 2018

Des sourires et des chocs avec le poète des supermarchés

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Thierry Girandon – "La malle à folies", "L'âme à la folie": on a envie de s'amuser avec le titre du quatrième livre de l'écrivain stéphanois Thierry Girandon, qui est aussi un recueil de nouvelles intitulé "La Malafolie". La Malafolie, c'est, dans l'une des douze histoires du livre, un de ces quartiers peu profilés où se jouent les destins de quelques anonymes, humbles et si ordinaires, que l'auteur dépeint avec un regard lucide, précis, entre sourires et tristesse.


C'est qu'il en faut du courage pour être un personnage dans une nouvelle de "La Malafolie"! Tout commence avec "En panne", qui met en scène une caissière qui tente tant bien que mal de cacher son alcoolisme. L'alcool, on le retrouve aussi dans "Sel fin", qui met en scène Hugo, à la fois solitaire et soucieux d'avoir une vie sociale. L'alcool, comme le tabac d'ailleurs, petits plaisirs ou petits fléaux, hantent ce recueil. Quant aux personnages, on les entend dialoguer entre eux, mais parfois, c'est comme s'ils ne se comprenaient pas, ce qui donne lieu à des échanges surréalistes. Surréalistes comme ces bestioles qui hantent "Pigeonné", ce qui donne à l'auteur l'occasion de jouer sur les mots autant que sur le vivre-ensemble appliqué aux espèces du règne animal, être humain inclus.

Les lieux? Il y a les bars, certes. Mais il y a aussi les supermarchés, dont l'auteur exploite les facettes, jusqu'à devenir le poète de ces grands centres commerciaux qu'on dirait froids a priori. "En panne" montre ainsi le côté lieu de travail de ce type de structure, pas forcément folichon, où le personnel discute le bout de gras selon les affinités. On y drague, de préférence du côté des yaourts, et s'il le faut, on embarque celle qu'on veut courtiser à bord du caddie pour un grand voyage: c'est le propos de "Drague", un texte émerveillé. Et enfin, il y a l'intimité des logements, où l'on amène une conquête d'un soir, par exemple dans "Sel fin", et où l'on ramène les courses, comme dans "Ailettes".

Côté écriture, on retrouve le Thierry Girandon tel qu'en lui-même, parlant cash et sans fioritures, avec le chic pour trouver l'image qui fait mouche, suscitant le sourire du lecteur – dans toutes ses nuances, du plus sincèrement amusé au plus grinçant. L'auteur ne s'embarrasse pas non plus de manières pour dire les choses de la vie et du corps, les pulsions sexuelles, les émotions fugaces et profondes qu'elles suscitent. Et au final, le lecteur se retrouve à dévorer un très beau moment de poésie urbaine, empreint de tendresse même quand la vie fait mal.

Thierry Girandon, La Malafolie, Lyon, Utopia, 2016.


Le site des éditions Utopia.

dimanche 10 juin 2018

Dimanche poétique 353: Sylvain Richardot/Chanson Plus Bifluorée

Idée de Celsmoon.

Par Sylvain Richardot, du groupe Chanson Plus Bifluorée. Trois minutes et demie pour réviser sa grammaire dans la bonne humeur... La chanson correspondante peut être écoutée en fin de billet.

Grammaire Song

D'accord c'est un peu rébarbatif Le subjonctif en apéritif Passons sur le mode impératif Le plus-que-parfait, le pronom relatif Adjectif possessif : possession Mes, tes, ses, nos, vos, leurs, mon, ton, son Exemple facile ; c'est son tonton qu'est ton maçon, lui qui t'a bâti ta maison Un cheval au pluriel c'est chevaux Mais des batailles font pas des bateaux Exception faite pour aller aux bals Danser quels régals dans tous les carnavals Avez-vous bien étudié la grammaire Les règles littéraires, accordé l'auxiliaire ? Avez-vous bien révisé le français L'attribut du sujet, le complément d'objet ? L'accent aigu remplace souvent Un ancien "s" qu'on avait dans l'temps L'accent circonflexe évidemment mis pour une lettre qu'on écrivait avant J'ai laissé mon épée à l'escole Avant que d'estudier l'anatole De l'anglais on garde le foot-ball le gin, le pudding et puis le music-hall Avez-vous bien étudié la grammaire Les règles littéraires, accordé l'auxiliaire ? Avez-vous bien révisé le français L'attribut du sujet, le complément d'objet ? "Tout" adverbe est toujours inchangé Mais "tout" adjectif peut s'accorder Quand "tout" est pronom, difficulté ! "Tout" c'est compliqué, on n'y est plus tout à fait Bijou caillou chou genou hibou Sans oublier tous nos vieux joujoux Bijou caillou chou genou hibou pou Mais où est donc or ni car, souvenez-vous Avez-vous bien étudié la grammaire Les règles littéraires, accordé l'auxiliaire ? Avez-vous bien révisé le français L'attribut du sujet, le complément d'objet ? Avez-vous cherché dans le dictionnaire Compris le questionnaire, écrit vos commentaires ? Avez-vous bien étudié l'imparfait L'attribut du sujet, le complément d'objet ? Avez-vous résolu tous les mystères De la conjugaison et du vocabulaire Du temps où vous remplissiez vos cahiers D'attributs du sujet, de compléments d'objet ?



mercredi 6 juin 2018

Note de lecture sur la quatrième livraison de "L'Epître"

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Collectif – Cela fait déjà un certain nombre d'années que "L'Epître" est un promoteur distingué de la littérature brève: nombreux sont les poèmes et les nouvelles qui ont paru sur le site Internet de cette organisation, animée par une équipe d'universitaires de Fribourg. En plus d'apparaître en ligne, "L'Epître" a sa version papier, éditée par les Presses littéraires de Fribourg. La quatrième livraison a paru dans le courant de l'année 2017 et s'intitule fort pertinemment "L'Epître IV". A noter que le choix d'un chiffre romain pour numéroter cette livraison, comme les précédentes du reste, paraît dénoter l'ambition de s'inscrire dans une tradition qui nous dépasse tous.


Au programme, des nouvelles et des poèmes, écrits par onze écrivains, chevronnés ou prometteurs, à des stades différents de leur métier de plume. On repère par exemple la longue nouvelle "L'Ami" de Jean-François Haas, qui publie habituellement au Seuil et joue ici sur ce Pierre noir (Schwarzpeter, puis Peter Schwarz) dont personne ne veut, dont on se fait un ami... et qui n'existe peut-être pas. Cela, dans le cadre glaçant d'un emprisonnement politique survenu en Suisse.

Côté nouvelles toujours, si "Tendre" de Stéphane Berney apparaît comme très abstraite à force d'être allusive même si l'on y décèle un verre de vin rouge et des séquences aux titres courts comme une moquerie (on pense à Joris-Karl Huysmans, de ce point de vue là), le lecteur appréciera le réalisme franc de "Argent Sahara métallisé", nouvelle de Nicolas Violi. Cela, même si le personnage principal de ce texte, un consultant riche avant l'âge, apparaît bien indécis (c'est là le leitmotiv de la nouvelle) alors qu'on l'attendrait sûr de lui. Enfin, même si l'on voit venir sa chute d'assez loin, la nouvelle "La Chambre de l'enfant" d'Olivier Pitteloud marque les esprits en alliant force et sensibilité, autour de l'amour filial.

La poésie se taille une belle part de cette quatrième livraison de "L'Epître", et elle apparaît comme le lieu d'expériences qui intriguent, déroutent ou séduisent, l'un n'empêchant pas l'autre. Stefano Christen offre avec "En pelote de pénombre" un jeu visuel de lettres et de mots éclatés qui laissent la page bien blanche; mais on appréciera la manière dont il file le champ lexical du chat (et aussi du chien) pour décrire des animaux, par éclats synthétiques qu'on imagine volontiers lus à voix haute. Dans "D'invisibles flammes" de Vincent Annen, impossible de ne pas être happé par l'incroyable sensualité de "Corps nu"... où il est question de cerises. Enfin, dans un style plus sage, le cycle de poèmes "Perspectives végétales" de Catherine Charpié amène dans le recueil la musique de vers classiques revisités où la nature trouve toute sa place.

Lieu des audaces et des expériences, "L'Epître IV" est aussi le lieu où s'expriment, sur un pied d'égalité, les jeunes écrivains comme les auteurs habitués du métier. Qu'elles soient terre à terre ou éthérées, les choses dites racontent le monde comme la ville de Fribourg, dans un souci constant de qualité.

Collectif, L'Epître IV, Fribourg, Presses littéraires de Fribourg, 2017.



Ils en parlent aussi: Des livres et nousL'Ivresse littéraire.

mardi 5 juin 2018

Un monde inquiétant où l'homme est un homme pour l'homme

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Sacha Després – Un monde post-apocalyptique où l'homme devient un homme pour l'homme, vorace et dominateur. Voilà l'inquiétant contexte que l'écrivaine Sacha Després installe pour narrer "Morceaux", un roman qui assume sa filiation avec "La Route" de Cormac McCarthy.

Inquiétant? Ce n'est pas peu dire. L'écrivaine installe un monde où des humains dominateurs, les "gras", asservissent d'autres humains, pour leur alimentation ou pour leur agrément, gommant même toute forme de racisme: cynique, la survie post-apocalyptique ne s'embarrasse guère de telles considérations. Pour donner corps à cet univers, l'écrivaine suit les personnages d'Idé et de Lucius Fauve (un nom de famille à consonance animale, ce n'est pas innocent), destinés à l'abattage puis affranchis afin de devenir reproducteurs certifiés ou produits de compagnie.

Produits? Attention: dans "Morceaux", les mots ont un sens. L'auteure parle ainsi de produits ou de morceaux pour évoquer les être vivants destinés à la consommation, et exploite toute la richesse du lexique relatif au bétail: il est entre autres question de cheptel, d'élevage en plein air. L'animalisation d'une part de l'humanité, asservie, va plus loin: l'auteure dit les abattoirs et les humains qu'on y abat comme des bêtes (non sans un brin de pathos, en montrant les mains qui se cherchent pour affronter l'épreuve – un geste fort qu'on a déjà vu, de façon analogue, dans "Les Bienveillantes" de Jonathan Littell, d'ailleurs), les scènes de chasse ou de mise à mort rituelles qui pourraient faire penser à la corrida.

La déshumanisation d'une partie de l'humanité, selon des critères aléatoires, apparaît comme le fondement de l'organisation sociale du monde décrit. On y manque de mémoire, on n'y lit plus guère, et une vieille édition de "La Guerre des Mondes" fait figure de bible. Plus douteuses, certaines comparaisons font penser au génocide juif perpétré par les Nazis: poignets numérotés, musique de chambre, barbelés, tri à l'arrivée, danse (début du chapitre 14, en particulier). Jusqu'à l'excès donc, tout cela va clairement dans le sens d'une volonté de faire sentir au lecteur ce qu'il pourrait vivre et ressentir si, en tant qu'humain, il devait vivre ce que vivent les animaux de rente ou de compagnie.

En opérant une inversion simple mais spectaculaire, en invitant l'homme à se mettre à la place de l'animal, "Morceaux" peut apparaître comme un conte antispéciste. Cela, avec une limite: si l'on va au bout du raisonnement, on pourrait se dire que le summum de l'antispécisme consiste, pour les humains, à n'exploiter et à ne manger que leurs semblables afin de ménager les autres espèces... d'autres espèces plutôt absentes, justement, de "Morceaux": il y a peu d'animaux (ou alors ils sont fantastiques, ou c'est un porc en peluche attendrissant), et encore moins de végétaux.

Il n'empêche: ce roman bestial, saignant, suscite un malaise certain chez son humain lecteur, qui marche au fil des pages sur les traces de personnages humains asservis, certifiés, distingués pour leurs qualités esthétiques ou de reproducteurs, ce qui leur permet d'échapper au destin commun de l'hyperabattoir. Ce malaise est encore renforcé par le choix de l'auteure d'écrire son roman en phrases courtes, où rien n'est de trop, qui composent aussi des chapitres brefs et incisifs. Et si le roman s'ouvre sur une scène de repas, ce n'est pas un hasard: manger ou être mangé, tel est l'enjeu de "Morceaux". En miroir, d'ailleurs, le dernier chapitre suggère que les mangés d'aujourd'hui seront peut-être les mangeurs de demain.

Sacha Després, Morceaux, Lausanne, L'Age d'Homme, 2018.

Le site des éditions L'Age d'Homme, le site de Sacha Després.