samedi 6 juin 2020

Huis clos aux moulins du Col-des-Roches

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Nicolas Feuz – Jusqu'où une femme est-elle prête pour protéger son enfant et sa mère? Telle est la question qui traverse, on le découvre peu à peu, le roman "L'engrenage du mal", dernier polar de Nicolas Feuz. Cette femme, c'est Tania Stojkaj, que les fidèles lecteurs de l'écrivain neuchâtelois ont côtoyée dans de précédents opus. "L'engrenage du mal" se lit certes très bien tout seul, mais avoir lu les titres antérieurs apporte un éclairage supplémentaire sur le petit monde que le romancier donne à voir.


Tout commence cependant autour de deux situations fort distantes en apparence, que l'écrivain rapproche progressivement. Il y a d'une part ces deux cadavres que la montagne recrache dans les montagnes neuchâteloises, traumatisant une brave famille de pique-niqueurs. Et d'autre part cette femme face à ses juges, dans l'ambiance à la fois calme et tendue d'une salle d'audience. Voilà un auteur qui souffle le chaud et le froid: bel art du contraste.

Le lecteur retrouve dans "L'engrenage du mal" quelques constantes des romans de Nicolas Feuz, en particulier le caractère particulièrement violent et spectaculaire des meurtres, ainsi que la description quelque peu complaisante, mais indéniablement réaliste, des victimes. Tout commence par un bonhomme pourtant costaud, mafieux albanais qui plus est, qui a perdu un bras – c'est bien plus tard qu'on comprendra comment cela s'est produit. 

Quelques réminiscences, pour ceux qui connaissent les précédents romans: la silhouette du Vénitien rappellera le souvenir de mises à mort façon Murano, de même que la mise à mort par l'eau, qu'on a déjà vue en prologue de "L'Ombre du renard". Et c'est de ce dernier roman également que sort un lingot d'or frappé d'une croix gammée... 

Sur ces bases, la police neuchâteloise mène l'enquête, et l'on retrouve Flavie Keller et Norbert Jemsen. Leur fonctionnement est conditionné par les liens avec les suspects. Peu à peu, ils en apprendront davantage sur une scène de crime particulière, magistrale, placée au cœur du roman: un huis clos à quatre personnes, promises à mourir noyées et qui ont toutes des raisons d'en vouloir l'une à l'autre. Tout cela, au centre de la terre, du côté des (véritables) moulins souterrains du Col-des-Roches, près du Locle, dans le canton de Neuchâtel. Voilà pour l'ancrage local...

On l'a dit, ce monde où la violence se donne libre cours est contrebalancé par un procès. Il est narré avec un indéniable talent: les interrogatoires sont finement menés, et l'auteur a l'habileté de montrer aussi, de près, les gestes et les interactions entre les personnes présentes en salle d'audience: les mots ne sont pas seuls à parler. Le lecteur se trouve ainsi plongé dans l'ambiance de jeux d'échecs qui peut marquer un procès, avec les enjeux que l'on sait.

Mené à un train d'enfer au fil de chapitres courts et efficaces, "L'engrenage du mal" est tout à fait dans la ligne des deux précédents romans de Nicolas Feuz, au point de boucler une trilogie (voire: il reste une ou deux portes ouvertes, on ne sait jamais!). "L'engrenage du mal" se révèle écrit avec vigueur et rigueur, jusque dans les détails. Par rapport aux précédents titres, on y trouve aussi un supplément de rondeur pour dessiner un univers maîtrisé, autour des personnages de Flavie Keller, Norbert Jemsen et Tania Stojkaj, ainsi que de la mafia albanaise. Et pour la bonne bouche, on ne peut que sourire au clin d'œil que l'auteur de "L'engrenage du mal" fait à son confrère Marc Voltenauer dans le prologue...

Nicolas Feuz, L'engrenage du mal, Genève, Slatkine, 2020.

Le site de Nicolas Feuz, celui des éditions Slatkine


mardi 2 juin 2020

Marie Loverraz, les étreintes du solstice d'été

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Marie Loverraz – C'est bientôt l'été, le soleil commence à cogner fort sur nos contrées, et après une longue période de confinement, on a envie de se laisser caresser par l'air chaud. Alors, pourquoi ne pas emporter dans sa poche "Solstice", le nouveau recueil de nouvelles érotiques de l'écrivaine Marie Loverraz? Elles sont trois, ces nouvelles, et à chaque fois, c'est l'été, avec son cortège d'images attendues: champs de blé, plage en Grèce, et même, dans un registre un peu différent, anniversaire de mariage chaud bouillant.


"Solstice", la nouvelle qui donne son titre au recueil, qui ouvre le recueil en offrant "la totale", s'avère typique de l'auteure. Celle-ci sait convoquer les cinq sens pour développer ses intrigues érotiques. Bien sûr qu'on se regarde, bien sûr que tout peut naître d'une rencontre inspiratrice, et la fugace serveuse qui sourit au jeune client n'est qu'un avant-goût de la suite. Une suite qui revisite le classique de l'amour sur la paille, puisque le jeune homme, arrivé d'Amiens vers le sud de Grenoble, séduit une Parisienne mutine, curieusement juchée sur une charrette de foin.

Mais voilà: si l'approche est rapide entre les jeunes personnages, consentants avant même d'en être conscients, l'auteure donne aussi à sentir, non sans lyrisme, la terre humide qui embaume au crépuscule, et la musique des râles amoureux – précisément le soir de la Fête de la musique. Et pour la malice, l'approche des deux amants joue sur le double sens du mot "culbuter". Visuelles mais pas seulement, les métaphores sont évocatrices: les seins de Cloé sont des pêches, ils ont du goût et on aime les caresser. Et la nouvelle, comme un jeu, oscille entre douceur et vigueur, avec un doux "examen".

Dans la deuxième nouvelle, "Vénus aquatica", c'est carrément à la mythologie que l'imagerie emprunte – et pour cause, nous sommes en Crète. Dans cette île surpeuplée de touristes, qui ne rêverait d'une plage qui offrirait un agréable confinement, bien solitaire? Le titre de la nouvelle l'annonce, c'est en Vénus anadyomène que la nordique Veronika va se sentir réincarnée. Et un charmant jeune homme un brin voyeur passe par là, image du satyre mythologique ou de l'adonis... Le lecteur comprend au terme de cette lecture qu'une femme, pour être vraiment honorée, doit se sentir comme une déesse.

Dessinée en rouge et noir dans l'intimité d'un logement, l'ambiance de "Noces de soie" est différente: il n'y est plus question d'une union entre deux inconnus, ni d'amours en plein air. C'est l'été cependant, c'est fête à la maison et il y a deux menus: le menu amoureux et le menu à manger, tous deux appétissants. Tous deux sont développés en parallèle, dans une volonté de faire monter la température. La complicité des amoureux, un couple rodé mais où la flamme n'est pas morte, est dessinée par les petits jeux de mots glissés dans la conversation. Et il y a aussi du mérite à montrer que s'habiller, au moins autant qu'un strip-tease, peut être émoustillant.

On retrouve certaines images d'une nouvelle à l'autre, que ce soit celle de l'amant qui "grogne" ou celle du miel, de l'humeur liquoreuse, ce qui crée un lien mais peut aussi paraître un poil répétitif sur un si court recueil (113 pages, lues en une courte après-midi). Reste que chaque nouvelle s'avère habilement troussée, à la fois explicite et baignée de poésie, pour relater des étreintes à la fois évidentes et extraordinaires – évidentes parce qu'elles relatent l'histoire de gens qui ont juste envie d'un bon moment (mais cela arrive-t-il comme ça ailleurs que dans les livres?) et extraordinaires parce que l'auteure sait en dire tout le bonheur qu'elles peuvent susciter, tout simplement.

Et au terme de la lecture de "Solstice", une citation d'Yvan Audouard: "L'érotisme, c'est quand on le fait, le porno, c'est quand on le regarde". Et quand on l'imagine, qu'est-ce que ce serait? Telle est la porte qu'ouvre "Solstice".

Marie Loverraz, Solstice, Chamblon, CGS, 2020.



dimanche 31 mai 2020

Malaise après une lecture de Robert Brasillach

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Robert Brasillach – Le lecteur d'aujourd'hui ne sort pas sans un malaise certain du roman "Les Sept Couleurs" de Robert Brasillach. Malaise né de la reconnaissance nécessaire d'un talent indéniable (ce roman a du reste frôlé le Goncourt en 1939), irrémédiablement maculée par un substrat idéologique, celui du fascisme, dont on n'a pas fini aujourd'hui de dire et de sonder l'horreur.

"Les Sept Couleurs", ce sont donc sept des couleurs que peut adopter le roman, soit les formes de la narration. L'auteur les assigne à chacune des sept parties de son livre, écrite dans tel ou tel style: récit, lettres, journal, réflexions, dialogue, documents, discours. Force est de constater que de chaque forme, l'auteur s'attache avec talent à tirer le meilleur. Il en résulte une forme qui peut paraître globalement lâche, mais qui présente un intérêt expérimental certain et une cohésion quand même suffisante.

L'histoire? C'est celle de Catherine, courtisée par deux hommes, Patrice et François. Ces deux-là ne se rencontreront jamais, et représenteront deux caractères opposés: autant Patrice apparaît labile à force d'être mobile, intello et instable professionnellement, bohème pour tout dire, autant François, collègue de Catherine dans une grande entreprise aéronautique, représente la stabilité et la sécurité qu'elle recherche. Les deux jeunes gens se rejoignent cependant sur un point: leur fascination exaltée pour les fascismes, chacun de leur côté: Patrice connaîtra les versions italienne et allemande, et François ira combattre aux côtés de Franco en Espagne

Quant à Catherine, peu instruite, peu affirmée et consciente de ses lacunes, elle fait figure d'élément modérateur, les pieds sur terre, prudente et raisonnable, loin des débats politiques qui traversent l'entre-deux-guerres. 

Il est permis de saluer encore l'univers pittoresque, balzacien à plus d'un égard, de la pension où Patrice a ses habitudes. S'y croisent des personnes hauts en couleur, tels cette domestique naine nommée Théodore ou ce personnage féru de spiritisme. On relève aussi les personnages des enfants Patrice et Catherine, qui portent par coïncidence les mêmes prénoms que les jeunes gens dont "Les Sept Couleurs" retracent la destinée: ne sont-ils pas le symbole de la jeunesse perdue? Les âges de la vie, et spécialement la trentaine, sont justement le thème de la partie "Réflexions".

... une partie où cette trentaine est vécue au temps des fascismes, que l'auteur paraît comparer au fil des pages. Et c'est là que s'impose le malaise.

Baladant ses personnages masculins sur les lieux où le fascisme, puis le nazisme et le franquisme, sont installés, l'auteur les décrit admiratifs face à ces régimes: camps de travail pour aryens où l'on semble vivre bien, jeunes gens porteurs d'un virilisme vu comme sain, substrat païen du mysticisme nazi. Cela, sans compter une description admirative des grand-messes nazies de Nuremberg. Sachant le bilan désastreux du nazisme, on ne peut s'empêcher que l'auteur n'a pas su, ou pas voulu, aller au-delà de la surface des choses: de la Florence de Mussolini ou du Nuremberg de Hitler, il ne montre que la façade. Cela, sans oublier la guerre d'Espagne, vue uniquement du côté franquiste, exalté (toute la partie "Documents").

Certes, Patrice fait mine de ne pas être dupe, par exemple en décrivant le Führer sous les traits d'un "triste fonctionnaire végétarien" (p. 138). Mais le lecteur ne peut s'empêcher de penser que l'écrivain n'a pas su prendre toute la distance critique suffisante face aux régimes montants de l'époque. En particulier, l'auteur ne met en scène aucun personnage frontalement opposé au fascisme, qui aurait équilibré le propos en installant une dialectique. Quant à l'antisémitisme de ces régimes et de leur contexte, il est à peine évoqué et paraît normal sous la plume de l'écrivain. En définitive, le lecteur ne peut s'empêcher de penser que mal caché derrière ses personnages, c'est l'homme Robert Brasillach qui vend ses idées. Cela, d'autant plus quand on connaît son engagement ultérieur dans la collaboration.

"Le talent est un titre de responsabilité", a déclaré Charles de Gaulle au moment de refuser sa grâce à Robert Brasillach, condamné à mort. Vrai: le malaise de la lecture des "Sept Couleurs" naît sans doute du constat d'un talent voué à l'admiration de ce qui s'est avéré un énorme gâchis. Un gâchis que l'auteur, journaliste qui plus est, aurait dû s'efforcer de voir venir s'il avait été visionnaire. "Les Sept Couleurs" était éventuellement recevable en 1939, mais ne peut plus guère être lu aujourd'hui sans un malaise certain, pour ne pas parler d'un vif dégoût.

Mon imageRobert Brasillach, Les Sept Couleurs, Paris, Godefroy de Bouillon, 2009/première parution en 1939. Préface d'Anne Brassié.

Lu par Blogres, Robertcri.

Défi Je relis des classiques avec Vivre Livre et Délivrer des livres.

jeudi 28 mai 2020

Mélanie Chappuis, entre migration et passion

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Mélanie Chappuis – Entre théâtre et monologue: c'est là que se situe le dernier livre de l'auteure suisse Mélanie Chappuis. Intitulé "Exils", il regroupe deux ensembles de textes, l'un sur le thème de la migration, "Exils", l'autre sur le thème de la passion amoureuse au féminin, "Femmes amoureuses". Si certains des monologues qui composent les deux versants de ce recueil ont paru dans diverses publications antérieures, c'est au théâtre qu'ils ont été vraiment créés, dans le canton de Genève.


"Exils", premier ensemble de textes du livre, se caractérise par une écriture sobre qui n'a cependant jamais peur de dire les choses. Chaque monologue incarne, en quelques dizaines de lignes, des personnages ayant un passé, un présent ou une généalogie conditionnée par la migration. Le lecteur passe ainsi d'un portrait à l'autre, d'une histoire à l'autre aussi: un grand nombre de vécus possibles, qu'on lit à suivre, rapidement – la scène théâtrale, plus lente, laisse sans doute plus de temps au spectateur pour passer d'un personnage à l'autre.

Dans "Exils", la migration est souvent forcée, ou une donnée non choisie avec laquelle il faut composer. Le thème du déracinement en découle forcément, et l'image de l'arbre (séquences XII et XIII) apparaît évidente. Il est aussi question d'un hypothétique retour, mais aussi des tentatives désespérées de se rattacher à un pays supposé d'origine qui a laissé ses traces dans tel ou tel personnage qui n'y a cependant jamais vécu. La cuisine peut dès lors s'avérer un pont, par exemple la cuisine vietnamienne évoquée à la séquence III, qui s'achève sur une invite, un mot d'ouverture: "Je vous ferais goûter un jour, si vous le désirez."

Les voix varient, les situations aussi. Elles indiquent que les couleurs de peau n'ont pas forcément grand-chose à voir avec les origines: par exemple, qui est le plus Ivoirien dans la séquence IX, du chauffeur de taxi noir natif de Rambouillet qui ne connaît rien de l'Afrique, ou de la cliente blanche née à Abidjan? C'est pourtant sur un final coloré et lumineux qu'"Exils" s'achève, avec la belle image des citrons (XVI).

Le ton de "Femmes amoureuses" penche nettement vers la poésie, envoûtante à force de jouer sur les jeux de sonorités et de voix dès le premier chapitre: le travail de l'auteure se fait alors musical. Le lecteur comprend cependant, au fil des séquences qui sont la recréation d'autant de moments amoureux, que chacune porte une voix de femme distincte, avec ses sensations, ses sentiments qui viennent des tripes.

La jalousie est ainsi un ressort puissant ("Arrête de la regarder mon amour...", X), de même que la description des affres de l'absence, voire de la rupture. L'amour passion tutoie; dès lors, les "tu" qui émaillent les séquences ne peuvent qu'interpeller directement le lecteur et lui rappeler qu'en amour, on est deux – quitte à accuser ("Tu avais dit que tu m'aimerais toujours.", XXII). Et pour être encore plus forte, l'écriture travaille le rythme en phrases haletantes comme des battements de cœur trop rapides, ponctuées en structures courtes. Ce rythme, c'est aussi l'audace de passer d'une musique à l'autre à chaque texte, fulgurante comme l'éclair ou lente comme un fleuve.

Alors oui, l'amour caresse, comme dans la séquence XXIII, qui revêt la fugacité d'un haïku, forte comme le brûlé d'une caresse. Il peut être la promesse d'un enfant. Il fait mal aussi. Et l'auteure conclut en une dernière séquence, poème libre qui suggère une seule envie, évoquée avec cette image mille fois dite: "Reprendre l'amour,/Garder les papillons dans le ventre". Recommencer encore: la boucle est bouclée.

Ainsi, entre "Exils" et "Femmes amoureuses", s'exposent, contrastées mais sonnant et frappant toujours juste, deux facettes du talent de l'écrivaine Mélanie Chappuis.

Mélanie Chappuis, Exils, Lausanne, BSN Press, 2020.

Le site de Mélanie Chappuis, celui des éditions BSN Press.


Egalement lu par Francis Richard.

lundi 25 mai 2020

Un drame au sens fort à l'ouest de Vancouver

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Catherine May – On pourrait trouver banal le titre du dernier roman de Catherine May, "Drame à Wally Creek". En tournant les pages de ce policier à double détente, toutefois, on finit par comprendre que le mot de "drame" n'a rien d'usurpé et qu'il est pensé au sens fort. Qu'on imagine: un enfant mort par accident, une famille à la dérive entre alcool, addiction au jeu et surpoids, un viol avec chantage, des histoires de fric, et pour finir un homicide. C'est Cole Kinnaman qu'on trouve dans cette baie de Wally Creek, en effet, mort noyé, méconnaissable. Question classique, celle qui porte depuis toujours les lecteurs de romans policiers au  fil des pages: qui l'a tué?


La romancière est passée par les lieux qu'elle décrit, ce petit village d'Ucluelet, ce village un peu moins petit de Tofino, dont on n'a guère entendu parler avant d'ouvrir "Drame à Wally Creek". Nous sommes à l'ouest de Vancouver, là où le Canada se marie avec l'Atlantique. La nature et le cadre sont bien plantés. Et l'auteure apporte un soin marqué à dessiner la vie dans cette région en mettant en scène des ouvriers d'une pêcherie. Elle souligne aussi le côté calme d'une région où les policiers n'ont rien d'exaltant à faire, si ce n'est assurer la sécurité à la Fête du saumon. Cela, à telle enseigne qu'ils se surprennent à se réjouir qu'un meurtre soit survenu: enfin du travail sérieux!

Ce travail sérieux revient à Matt Campbell, un gendarme attachant mais aussi un enquêteur intéressant: c'est un parfait débutant dans le métier. Rompant avec le stéréotype du policier chevronné et désabusé, l'auteure le montre d'emblée en train de se demander ce qu'il faut faire face à son premier cadavre, d'essayer de se souvenir de ses leçons de l'école de police. On le voit aussi désireux de faire ses preuves, humilié que d'autres reprennent les choses en main et l'obligent à jouer les seconds violons face à Joan Thibault, policière d'expérience qui prend les choses en main.

Ce côté débutant, Matt Campbell l'exprime aussi dans sa vie amoureuse, marquée par sa rencontre avec Madison, femme carriériste s'il en est, qu'il a peut-être mise enceinte et qui s'est peut-être servie de lui pour passer de bons moments sans plus. Matt Campbell n'est pas insensible au charme caché de la revêche Joan Thibault; dès lors, l'auteure suit le fil des états d'âme de Matt Campbell, qui ne peut s'empêcher de faire le parallèle entre les deux histoires. Point commun? Dans le couple, la femme est toujours plus âgée et plus expérimentée. Professionnellement comme dans sa vie intime, Matt Campbell laisse donc l'impression d'être un personnage qui cherche son maître. Ou sa maîtresse, en l'occurrence.

Bien présentes en arrière-plan, les questions de santé hantent "Drame à Wally Creek". On pense bien sûr aux problèmes de dos de tel personnage: sont-ils réels ou simulés? Cela peut avoir son importance dans l'enquête. Il y a aussi l'obésité d'Isabel, épouse de Cole Kinnaman, personnage de femme éprouvée construit en profondeur, charriant son lot de désespoirs qui, par métaphore, alourdissent ses traits à l'excès. Et puis, dans un autre registre, la sèche Joan Thibault a aussi un souci de santé, éventuellement difficile à vivre dans l'optique de fonder une famille. L'auteure la laisse s'exprimer en une scène adroite où, pour éviter un climat didactique qui aurait été difficile, les plaisirs épicuriens de la table s'entrechoquent avec l'aveu d'une maladie spécifiquement féminine et difficile à vivre: l'endométriose.

Si l'on aime les décors de "Drame à Wally Creek", on s'attache aussi à tous ces personnages que l'auteure met en scène, travaillés en profondeur, tour à tour victimes des mauvais coups de la vie et qui réagissent chacun à sa manière, quitte à ce que cela se solde par un beau gâchis. Qui plus est, les chapitres sont courts, ce qui augure d'une lecture rythmée au galop. Parfait pour une intrigue forte sur fond de détresse humaine et sociale!

Catherine May, Drame à Wally Creek, Lausanne, Plaisir de lire, 2020.

Le site des éditions Plaisir de lire.

dimanche 24 mai 2020

Dimanche poétique 449: Bernard Waeber


Je voudrais
que les fleurs deviennent papillons
et les papillons cerfs-volants.

Je voudrais
retrouver le brin de courant
qui emporte les enfants
dans un monde
où chaque chose
change de nom.

Je voudrais
que me soit rendu mon cerf-volant,
que je puisse découvrir à nouveau
le vrai sens de chaque nuage.

Il faut pour m'évader
retourner à l'école buissonnière
et courir sur les pas de l'enfant
qui prend son souffle en moi.

Bernard Waeber (1948- ), Les petits pas, Lyon, Editions Baudelaire, 2016.

samedi 23 mai 2020

Allusions littéraires en miroir autour d'une disparition

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Daniel Sangsue – "A la recherche de Karl Kleber" est le dernier roman de Daniel Sangsue, que les lecteurs ont connu en d'autres temps sous le nom d'Ernest Mignatte. Qui dit recherche dit disparition; et c'est à une quête littéraire, pour ne pas parler d'enquête, truffée de références astucieusement choisies, que l'auteur  jurassienne invite: où est passé le professeur Karl Kleber?


Si l'écrivain glisse quelques allusions à la réalité, par exemple en citant l'ancien secrétaire d'Etat suisse Charles Kleiber, cette réalité joue à cache-cache avec la fiction au fil des pages. On sourit à l'idée qu'il y ait une université à Morat ou à Thoune; si elles n'existent pas en vrai, elles sont bien présentes dans "A la recherche de Karl Kleber". En revanche, bien entendu, les références littéraires sont bien réelles. Dans l'anecdotique, il y a un certain Harry Quebert, entre autres. Fausse piste, l'intrigue le dit: il y a plus fondamental, et Quebert n'est pas Kleber. Allons donc plus loin.

Voici en effet un écrivain, Daniel Sangsue, qui joue la carte des pseudonymes pour construire son œuvre, à la manière d'un Stendhal. Référence d'autant plus pertinente que sous le nom d'Ernest Mignatte, il a signé "Le Copiste de Monsieur Beyle". C'est le même Stendhal que l'on retrouve tout au long de la riche bibliographie de chercheur de Daniel Sangsue. Quant aux allusions littéraires, elles semblent adressées aux "happy few", pour citer "La Chartreuse de Parme", qui sauront les attraper au vol. Pour aider, cependant, l'auteur dévoile en fin d'ouvrage un certain nombre des clins d'œil qu'il a dispersés dans son livre.

Nous reviendrons à Stendhal; mais à la base, il y a un autre écrivain qui apparaît fondateur dans ce roman de quête qui va mener jusqu'en Aveyron, et c'est Georges Perec. C'est prévisible si l'on pense que nous sommes en présence d'une "disparition"! Formelle chez Georges Perec on s'en souvient, elle devient partie intégrante de l'intrigue, thème littéraire revisité, chez Daniel Sangsue. Le motif perecquien se concentre chez le bouquiniste, Georges précisément, qui tient une boutique nommée "Le Cabinet d'amateur" – titre d'un roman de l'auteur des "Choses". L'énumération citée en pages 29/30 suggère du reste l'envie désespérée de remplir matériellement les vies vides qui traversent en particulier "Les Choses".

On relève aussi la présence fugace d'un certain Jean Wirtz, professeur suisse de sémiotique, cité en page 90. L'homme est un spécialiste des mystifications littéraires, et rappelle justement l'histoire d'Ernest Mignatte, vue comme un "coup" qui a fait du bruit jusque dans le "Canard enchaîné". Ainsi encore, le romancier jurassien fait miroiter un palais des glaces où l'on ne sait jamais si l'on est dans le réel ou dans le fictif. Côté professeurs d'université réels, on croisera aussi un certain Pierre Centlivres, au nom prédestiné pour un tel ouvrage.

Et la disparition de Karl Kleber, alors? Elle peut être due à une histoire d'amour, ou à une volonté de fuir les réformes de l'université. Tout le monde en parle dans "A la recherche de Karl Kleber", mais personne, et surtout pas le lecteur, ne le voit: belle figure d'Arlésienne au masculin. Le narrateur va consacrer cinq ans de sa vie à le rechercher – un narrateur qui ressemble quelque peu à l'auteur, veut-on imaginer; dès lors, ces cinq ans renvoient au temps qu'il a fallu à Flaubert pour écrire "Madame Bovary". Peut-on cependant paraphraser l'auteur de Croisset en suggérant que le narrateur pourrait affirmer "Karl Kleber, c'est moi"? Ce serait peut-être excessif, mais voilà encore une piste de lecture.

Enfin, le nom de Kleber renvoie à Strasbourg, avec sa grande place éponyme – ville où passe l'intrigue du roman "Le Rouge et le Noir" de Stendhal – encore lui. A noter que la "place Kléber" strasbourgeoise s'est nommée "Barfüsserplatz", comme une autre place du même nom à Bâle. Ce n'est pas un hasard si l'intrigue de "A la recherche de Karl Kleber" passe par ces deux villes... et s'avère irriguée par pas mal de bière, ce qui la rend goûtue et familière, de même qu'un certain nombre de jeux de mots discrets, glissés là comme par hasard. Mais cette bière, n'a-t-elle pas été brassée par Hermann Raffke, brasseur dans... "Un cabinet d'amateur", court roman de Georges Perec?

Stendhal un peu partout, Perec à la base et à la tireuse, et quelques autres réunis en une nouvelle symphonie romanesque où le réel et le fictif s'entrecroisent: de Morat jusqu'à l'Aveyron, voilà un court et malicieux roman littéraire, porteur d'un réseau serré d'allusions. Faisant la jointure entre l'auteur de fictions Ernest Mignatte et le professeur émérite Daniel Sangsue, il saura délecter les lecteurs avides d'allusions, désireux de revisiter le genre du roman de quête.

Daniel Sangsue, A la recherche de Karl Kleber, Lausanne, Favre, 2020.

Le site des éditions Favre.