lundi 23 octobre 2017

La Défense, les mots et le sens qui passent sous l'Arche

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Laurence Cossé – Dès lors qu'il parle d'un monument architectural, il paraît clair que le romancier propose à son lecteur quelque chose de très construit. Cette évidence, l'écrivaine Laurence Cossé l'a saisie à la perfection avec «La Grande Arche». On pourrait croire qu'il s'agit là d'un essai sur les coulisses de la construction de l'Arche de La Défense. Vraiment? En plaçant en victime expiatoire, quasi mystique, son architecte, Johann Otto von Spreckelsen, l'écrivaine hisse son récit au niveau d'un grand roman, voire d'un mythe moderne.


Il y a en effet dans «La Grande Arche» un exceptionnel travail sur le style, poli jusqu'à ce qu'il paraisse naturel, soucieux du mot juste, teinté toutefois par moments d'un zeste d'ironie. Il y a du rythme et des phrases bien balancées dans ce roman, le tout structuré en chapitre courts. Courts, les paragraphes le sont aussi, volontiers, et le lecteur ne s'y noie jamais. S'ils ont parfois l'air de confettis, d'éclats de verre épars, qu'on se rassure: la romancière ne perd jamais son chemin. Et ce nécessaire soin du détail fait écho à celui de l'architecte de La Défense, Johann Otto von Spreckelsen, présenté comme un orfèvre...

Pour donner à son propos des airs de reportage pétri d'un supplément d'humanité et plonger ainsi son lecteur au cœur d'un récit exemplaire, elle n'hésite pas, par ailleurs, à transcrire les paroles des acteurs concernés par la construction de l'Arche de La Défense. Et enfin, la romancière affleure derrière les belles phrases, désireuse d'indiquer de temps à autre les coulisses et techniques de son art. Comme si elle voulait rendre apparentes certaines structures d'ordinaires masquées, les plus belles peut-être, de son roman. Certains architectes le font aussi, d'ailleurs...

Cela, pour un livre qui s'avère construit comme une tragédie qui, comme toutes les tragédies, oppose deux légitimités. C'est évident: d'un côté, nous avons la légitimité de l'architecte: Johann Otto von Spreckelsen, quasi-anonyme au moment où son projet pour La Défense est sélectionné par l'Etat français, s'avère le porte-drapeau d'un camp qu'on peut voir comme celui du cœur. L'architecte danois, défenseur de son projet de «cube», fait figure d'Antigone du vingtième siècle, forte qui plus est (on tombe dans le religieux!) de la construction de quatre églises qui pourraient donner à l'artiste Spreckelsen une stature christique, pour ne pas dire divine. Face à lui, la raison d'Etat, forte de toute sa légitimité démocratique, ne saurait être désavouée, malgré ses revirements... démocratiques justement: face à une Antigone constante, en somme, l'écrivaine met en scène un Créon qui changerait d'avis à chaque élection – et qui, pourtant, n'aurait jamais tort.

Dans le propos, cela se traduit par les choix contraints par les appels d'offres (ah, le marbre que Spreckelsen aurait tant voulu!), par l'organisation mouvante d'un projet sans finalité bien définie (qu'est-ce qu'une maison de la communication?) et par les méandres des élections successives, sans parler du régime de cohabitation qui a marqué une partie de la présidence de François Mitterrand, déroutant s'il en est. De droite ou de gauche, les choix budgétaires seront différents, et Jacques Chirac, maire de Paris et premier ministre, va par exemple sacrifier La Défense au profit des projets strictement parisiens.

Voilà pour les structures, les soubassements d'un splendide ouvrage! Bien construit, on l'a compris, «La Grande Arche» est aussi un ouvrage solidement documenté, soucieux du moindre détail. L'auteure rend ainsi son lectorat attentif voire sensible au grain d'un marbre, aux propriétés d'une plaque de verre ou d'un bloc de béton, ou à la température qui peut se dégager par simple effet de serre. Et en s'intéressant à une œuvre architecturale dont la finalité n'a jamais été bien définie, elle offre au monde un livre entièrement consacré à un ouvrage finalement construit pour la simple beauté de l'art, vide mais capable d'émouvoir encore, par son simple positionnement dans l'axe historique de la ville de Paris. Il y sera également question des personnes qui sont intervenus autour du monument, pour le faire émerger,... ou pas: en cherchant à donner un sens à ce cube ajouré (pour ne pas dire vide) qui a tout d'un objet d'art pour l'art, ils se positionnent tous en artistes du paysage que les habitants de la région parisienne, ainsi que les touristes, côtoient jour après jour.

Laurence Cossé, La Grande Arche, Paris, Gallimard, 2016/Folio, 2017.


Lu en partenariat avec Livraddict et les éditions Gallimard. Merci pour l'envoi!


dimanche 22 octobre 2017

Dimanche poétique 324: Laurent Tailhade

Idée de Celsmoon.
Avec: Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Maggie, Violette.

Funerei flores

Les nostalgiques citronniers aux feuilles blêmes
S'étiolent et leurs parfums, avec ennui,
Meurent dans le jardin peuplé de chrysanthèmes.
Pour la dernière fois le soleil tiède a lui.

Soir des morts ! Glas chargé de pleurs et d'anathèmes :
Le Souvenir s'éveille et reprend, aujourd'hui,
En sourdine, les vieux, les adorables thèmes
Des renouveaux lointains et du bonheur enfui.

Le Souvenir marmonne à voix basse. Une cloche
Funéraire, dans le ciel gris où s'effiloche
Maint lambeau d'occident fascé de pourpre et d'or.

Et c'est le crépuscule automnal des années
Que d'un encens trop vain fait resplendir encor
La mémoration des corolles fanées.

Laurent Tailhade (1854-1919), Vitraux. Source: Poésie.Webnet.

vendredi 20 octobre 2017

Hyver, pas grand-chose à voir avec les saisons!

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Fabrice Papillon – De la bibliothèque d'Alexandrie au 36 quai des Orfèvres en plein déménagement, le journaliste et vulgarisateur scientifique François Papillon fait le grand écart temporel dans "Le dernier hyver". S'étendant sur deux bons millénaires, ce premier roman s'avère copieux, soucieux du détail et également trépidant, porté qu'il est par un style fluide qui favorise l'efficacité. Et puis, il y a la grande histoire mise en avant en été pour donner à voir le "grand hyver", qui n'a pas grand chose à voir avec les saisons.


Le lecteur est d'emblée accroché par un début de roman qui suggère qu'il se passera quelque chose d'ésotérique au fil des pages, peut-être à la manière d'un livre de Dan Brown – qui fait du reste une apparition discrète dans "Le dernier hyver". Structurellement, le roman fait un constant aller et retour entre l'histoire et l'époque actuelle, qui doit gérer un héritage devenu fou. C'est que l'auteur imagine une continuité érudite qui prend sa source chez les Amazones et se poursuit à notre époque, matérialisée par un livre que des acteurs clés complètent au fil des siècles.

Il y a quelque chose d'ambigu dans cette lignée de scientifiques, qui débouche sur les méchants du "Dernier Hyver". C'est entendu: il s'agit d'un groupe étrange étrange et fascinant, scientiste, qui se réclame du dieu Hermès – auquel l'auteur donne une épaisseur certaine. L'écrivain donne à ce groupe occulte un statut apparent de victime, ce qui suscite l'empathie du lecteur. Difficile toutefois de marcher: la tradition dessinée a pour objectif de faire émerger un homme nouveau, détaché des contingences de la sexualité. Elle est portée par des femmes d'exception (et des hommes qui font figure d'idiots utiles, nommés Voltaire, Le Pogge, Léonard de Vinci, Isaac Newton, rien que ça!), sur la base de deux arguments: le scientisme est tellement mieux que la religion catholique... et la femme est tellement mieux que l'homme.  En constituant ce lignage, l'auteur fait bon marché de l'aspect éthique, et fait l'impasse sur le transhumanisme, théorisé pour le grand public par un certain Luc Ferry. Et c'est ainsi qu'au début du vingt et unième siècle, tout s'affole à Paris...

Face à cette lignée aux visées discutables, l'écrivain place une escouade de policiers, autour de Marc Brunier. Il s'agit là d'une belle figure de policier tourmenté, porteur de fêlures qu'il cache en recourant à mille stratégies: on le découvre épileptique, père d'une fille disparue, divorcé. Voilà un personnage qu'on apprécie! Autour de lui, évolue une brigade de policiers à laquelle le lecteur ne peut que s'intéresser, tant l'auteur excelle à montrer les relations et tensions entre ces personnages. Parmi eux se dégage en particulier Estelle Chomet, une féministe rabique qui contribue modestement à conférer à "Le dernier hyver" une détestable ambiance misandre. Enfin, d'une façon générale, plus un personnage est creusé, plus il a de chance de survies...

Marc Brunier prend sous son aile Marie Duchesne, une stagiaire intelligente qui semble particulièrement concernée par une enquête spécialement délicate. Et cette relation va loin, quitte à dérouter. On acceptera en effet que la stagiaire soit aussi un témoin clé d'une enquête de grande envergure. On admettra même que toute la famille ait un rôle dans cette affaire, et même, disons-le, que toutes les femmes concernées aient le même ADN. Rapidement, le lecteur pense parthénogenèse, mères porteuses, naissances non naturelles. Et enfin, lorsqu'il apprend que la mère de Marie Duchesne est vierge (oui, oui!), il commence à se poser des questions: l'auteur ne va-t-il pas un peu trop loin?

Détestation des hommes qui ne dit pas son nom, mise en avant des femmes qui ont fait l'histoire en toute discrétion, quitte à ce que cela dérape: tout cela représente un ouvrage peu séduisant. L'écrivain se rattrape cependant par de nombreuses et belles pages d'ambiance, donnant en particulier à voir les policiers du Quai des orfèvres préparant leur déménagement vers le nouveau site des Batignolles. Il y a là de la nostalgie et de la résignation, et en montrant une équipe policière entre deux sites, l'auteur laisse transparaître le désenchantement qui peut dominer le métier de policier. Et puis, il est question de Paris, bien sûr... et la ville est bien montrée.

"Le dernier hyver" laisse donc l'impression mêlée d'un roman policier aux personnages à la fois attachants et détestables, pleins de zones d'ombre et de lumière, mais aussi d'un livre richement documenté, millimétré, où l'on a l'impression que rien n'est laissé au hasard. 

Fabrice Papillon, Le dernier hyver, Paris, Belfond, 2017.



Le site de l'éditeur, merci pour l'envoi.


Défi Premier roman: le tir groupé de Sharon

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Quatre participations au défi Premier roman, rien de moins: voilà ce qu'annonce Sharon, fidèle à ce challenge s'il en est. Quel beau tir groupé! Je vous encourage à aller lire ses chroniques, qui sont autant d'invitations à la découverte. Les voici, avec les liens:


Emily Fridlund, Une histoire des loups.
Shari Lapena, Le couple d'à côté.
Viet Tranh Nguyen, Le sympathisant.

Merci pour ces participations et à bientôt – et à vous de jouer!

mercredi 18 octobre 2017

La tendre guerre, en lente gradation...

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Emily Blaine – Abby Harper, attachée de presse, devra-t-elle s'occuper de la carrière de l'acteur le plus ingérable de Hollywood, Garrett McIntyre, et plus si entente? La fin du roman "Les filles bien ne tombent pas amoureuses des mauvais garçons" est prévisible, car telle est la loi du genre de la romance. Dès lors, l'intérêt de cet opus, signé Emily Blaine, réside dans la manière dont les choses vont se goupiller entre deux personnages qui, dotés chacun d'une solide carapace, sont amenés à se faire une tendre guerre, comme cela se fait depuis que le monde est monde...


Du point de vue formel, le lecteur attentif observera une astuce intéressante, qui consiste à découper le livre en chapitres d'une part, en journées dûment datées d'autre part. Il en résulte un rythme syncopé d'un bel effet et permet de structurer des chapitres plutôt longs, où la tentation du cliffhanger est souvent présente pour relancer l'intérêt. Côté écriture, on peut regretter un style pas toujours aussi pétillant qu'attendu, où affleurent des tics de langage (utilisation fréquente du verbe "contrer", utilisation un peu trop facile de l'anaphore). Cela dit, on relève que les dialogues claquent bien et, lorsque ce sont eux qui s'expriment, laissent transparaître une vraie complicité entre les deux personnages principaux. C'est là que s'exprime, en particulier, l'habileté de l'auteure à cerner leurs psychologies respectives, qui ont leurs complexités et défendent leurs territoires respectifs.

Ainsi, il n'est pas évident de cerner Abby Harper, à l'aise dans un monde de mensonges (c'est ainsi qu'apparaît Hollywood dans le roman, de façon attendue), jusqu'à y jouer avec zèle le rôle qu'on attend d'elle: rattraper le coup lorsqu'une actrice finit au poste de police en état d'ivresse manifeste, par exemple. On sent déterminée mais aussi, curieusement, effrayée à l'idée de prendre en main le suivi de la carrière d'un personnage présenté comme hors norme. Peur du dossier McIntyre? Ou fascination pour celui-ci? Le personnage d'Abby Harper assume ses contradictions.

Et Garrett McIntyre, est-il si cauchemardesque? Là aussi, on peut s'interroger: certes, il est sauvage, mais il est aussi présenté comme un homme qui a des manières sous des apparences rudes. En somme, Garrett McIntyre peut être vu comme l'incarnation classique du mec parfait, pour ne pas dire de l'homme objet, à la fois sexy, sauvage pour cacher une fêlure dans sa vie, tendre quand même une fois qu'on a percé la carapace, doté d'une certaine intelligence du cœur: protecteur plutôt que prédateur en somme. Quelles perfections! Cela le distingue des personnages secondaires hommes de ce roman, dessinés de façon schématique comme agressifs ou prédateurs. Cela conduit quand même à s'interroger: mis à part quelques frasques retentissantes qui ont fait les choux gras de la presse people, qu'est-ce que Garrett McIntyre a de si terrible, en définitive? Mis à part qu'il faut aller le chercher avec les dents pour qu'il consente à sortir de sa retraite de Soledad pour un dernier tour de piste...

Il a déjà été question ici d'éléments de structure du roman. J'y reviens brièvement pour noter une des forces de "Les filles bien ne tombent pas amoureuses des mauvais garçons" pour noter la qualité majeure de ce livre: sa capacité à mener une gradation tout en finesse, sur 284 pages, reflet de la montée de sentiments tendres, déstabilisants puis peu à peu irrésistibles, entre les deux personnages. Fort à propos, en particulier, c'est vers la fin de ce roman que les personnages couchent ensemble, pour une première fois. Et comme l'auteure ne compte pas s'arrêter en si bon chemin, elle propose, sous forme d'extra pas indispensable mais croustillant, une ultime scène volée: "Sex Scene Don't Read", avertit la romancière... ce qui va aiguiser les convoitises pour un dernier tour de piste.

Emily Blaine, Les filles bien ne tombent pas amoureuses des mauvais garçons, Paris, Harlequin, 2017.
Le site de la romancière, celui de l'éditeur.



dimanche 15 octobre 2017

Dimanche poétique 323: Jacqueline Thévoz

Idée de Celsmoon.
Avec: Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Maggie, Violette.


Ode au lit

O lit, cher lit, roi de mon domicile,
Mon réceptacle, mon animal de compagnie immobile,
O lit, mon lit, le meilleur de mes amis,
Toi sur lequel on est couché plutôt qu'assis,
Qu'il fait bon te retrouver, chaque soir,
Ou chaque matin, les jours de maladie!
D'abord berceau, puis poussette,
Carrée, poucier, enfin plumard,
Tu es le lieu de tous les plaisirs
Sur lequel on peut lire
Sans avoir à courber la tête.
Qu'il fait bon, en été, sur toi ne plus bouger,
Et, en hiver, disparaître sous la couette,
Et, toute l'année, au chant de ton sommier faire des bébés!
Tu fus le trône horizontal
Sur lequel vivait le cercle familial
Des anciens Grecs qui y faisaient la fête.
O mon lit, j'aimerais t'emporter partout avec moi:
Tu es mon repos et ma joie.
Pour vivre heureux, vivons couchés,
Mais si c'est pour l'Eternité,
Renonçons à l'affreux cercueil,
Dont il vaut mieux faire le deuil.
Préférons-lui un lit-couchette
Où nous rejoindront nos amis poètes!

Jacqueline Thévoz (1926-), De la Terre au Ciel, Sion, A La Carte, 2015.

mercredi 11 octobre 2017

De l'ordinaire à la gloire: une famille dans l'Oisans sous le Second Empire

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Pierre Gandit – L'orage qui tue l'hiver, c'est cette intempérie impérieuse qui annonce rituellement aux habitants de l'Oisans que le printemps peut enfin commencer. C'est un moment important de l'année, alors que du côté d'Huez, en plein Second Empire, la société demeure rurale, presque inchangée depuis le dix-huitième siècle. C'est à cet instant que Pierre Gandit, maire de La Garde en Oisans, fait commencer son premier roman, justement intitulé "L'orage qui tue l'hiver". Et c'est là que le lecteur fait la connaissance du jeune Nicolas et de sa famille: les Berthon.


On passera rapidement sur la qualité discutable de l'édition de ce roman, où les coquilles restent nombreuses et où la mise en page est parfois erratique, laissant au lecteur l'impression d'un ouvrage brut de décoffrage, qui aurait mérité un bon coup de polish supplémentaire. Le souvenir qu'on préfère garder est celui d'un roman historique bien construit et solidement documenté, écrit par un homme féru d'histoire locale, un peu comme l'un de ses personnages, parti de ses montagnes pour étudier à Grenoble, la grande ville.

Certes, ce roman se déroule sur quelques semaines, correspondant au printemps de l'année 1858. L'une des grandes habiletés de l'écrivain est cependant de décrire, à partir de ce bout de saison, une vaste fresque familiale, avec toutes ses complexités et finesses, qui plonge ses racines dans l'Ancien Régime. Cela permet entre autres à l'auteur de rédiger quelques belles pages, épiques, sur la retraite de Russie: nombreux sont les soldats qui meurent, mais certains ont aussi la grande chance de revenir au pays, plus riches qu'avant peut-être, sans forcément le comprendre tout de suite. Il sera aussi question, plus succinctement, de l'Espagne ou de l'Algérie.

Ce vaste monde fait écho au territoire limité de l'Oisans et de ses villages, La Garde, Huez, etc., et à la vie qu'on y mène. En premier lieu, en créant le personnage antagoniste d'Elie Basset, l'auteur introduit une certaine cruauté, couverte par le fardeau du secret, dans les moeurs de ces contrées: adultère, prostitution qui ne dit pas son nom, rivalités et avidité. Par ailleurs, l'écrivain recrée, dans un esprit plutôt grave, la vie quotidienne dans les montagnes, rythmée par les travaux, portant parfois tout le poids de mauvais choix de vie. Pour ce faire, il ne recule pas devant l'usage d'un lexique local imprégné de patois, rendu avec justesse, explicité (parfois à plus d'une reprise) sous forme de notes en bas de page: les dialogues sont indéniablement un point fort de "L'orage qui tue l'hiver". Enfin, comme l'Oisans est un lieu de légendes à l'instar de nombreuses campagnes à l'époque, l'écrivain choisit de dérouler un fil rouge porté par une prédiction inquiétante annoncée à un Nicolas attaché à son saint patron homonyme.

Bien rendue, cette gravité est contrebalancée par quelques scènes cocasses qu'on savoure, telles que la remise de la médaille de Sainte-Hélène à une brassée de grognards vieillissants: certains sont venus à la cérémonie en uniforme de l'armée de Napoléon Bonaparte, dont le souvenir des équipées demeure vivace chez ces anciens combattants. L'auteur a dû prendre plaisir à décrire cet épisode, quasi initiatique pour certains personnages plus jeunes, et où l'on voit un préfet pris de court par les imprévus! Cela, d'autant plus qu'en arrière-plan, il parvient à décrypter les enjeux politiques d'une telle cérémonie. Dans le même esprit, on sourit volontiers à la manière dont l'un des décorés, le grand-père Berthon, qui a répondu présent au temps des Cent-Jours, vient dire ses quatre vérités au gantier grenoblois qui emploie sa fille, ainsi qu'à sa contremaître.

Regardant en arrière depuis les années 1858, c'est donc presque un siècle d'histoire que l'écrivain Pierre Gandit offre à ses lecteurs avec "L'orage qui tue l'hiver", entre la discrétion des campagnes et les éclats des guerres napoléoniennes. Si la narration est lente, elle n'en est pas moins fluide, portée par une plume qui a ses élégances. Surtout, elle est le vecteur d'un propos riche qui recrée dans ses moindres détails une époque et des lieux que l'on découvre riches, même lorsqu'il est question de la vie quotidienne dans les coins les plus reculés. C'est tout cela qu'est venu couronner le Prix Ex Libris Dauphiné, décerné à cet ouvrage généreux en 2011.

Pierre Gandit, L'orage qui tue l'hiver, Bourg d'Oisans, L'Atelier, 2011.