mercredi 16 janvier 2019

Serrés comme des sardines, du côté de Quimper

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Cloé Verdier – Nous voilà en France profonde, du côté de Quimper. Ils sont quelques-uns, souvent des jeunes, que les circonstances ont rapprochés mais qui ne savent pas que faire de cette soudaine conjonction, cristallisée autour de la rue Chabossot. On s'aime, on se déteste, on se maudit ou l'on se découvre dans "Les sardines à l'huile", écrit puis publié en 2009 par la romancière Cloé Verdier, qui a évolué dans la nébuleuse qui entoure l'homme de lettres Aloysius Chabossot.


Un souvenir personnel pour commencer: Cloé Verdier a été l'une des premières commentatrices de ce blog. Son pseudonyme, "Pfft..." se retrouve dans "Les sardines à l'huile", un roman où les personnages soupirent beaucoup de la sorte, pour les raisons les plus diverses. De quoi animer la musique de dialogues qui filent: tout comme les gens parlent sans se poser de question, l'auteure les rédige au naturel, bruts de décoffrage. Le Gros Plant ne se mange pas, par exemple, il se boit; mais au fil de la conversation, alors qu'il est question de se nourrir, qu'importe! Du point de vue du style, le récit est à l'avenant: décontracté, parfois confortable et abrasé comme un bon vieux jeans à trous.

Mais voyons ce qu'il en est, concrètement. On se retrouve avec Charlie, illustratrice, dont un livre pour la jeunesse a été accepté par un éditeur. Larmes: on pleure beaucoup dans "Les sardines à l'huile", et l'auteure en joue. Les larmes, en effet, sont de joie comme de tristesse, et cela surprend le lecteur à plus d'une reprise.

Autour d'elle, il y a Thomas, le costaud à dreadlocks qui change des vitres, dont on apprécie le caractère bourru. Derrière cette apparence de force, c'est aussi un homme tendu entre homosexualité et hétérosexualité, entre les conventions (faire famille avec Charlie et son fils) et l'accomplissement d'un autre penchant avec l'intrusif Yvan (qui, lui, a justement cédé aux conventions sociales et est devenu un père de famille modèle et prospère) – et bien sûr le refus de s'engager. Une fragilité dans les choix de vie qui se reflète dans une faiblesse physique: les maux de dos, motif récurrent, crédible vu le métier très physique du bonhomme.

Derrière ces liens qui se créent au fil d'une relation de voisinage, lourds sont les secrets de famille, et l'auteure les dévoile peu à peu comme il se doit. On comprend progressivement pourquoi c'est tendu dans la famille de Thomas, même si la réflexion n'est pas totalement aboutie: l'auteure passe en particulier comme chat sur braise sur un transfert de maternité pourtant pas évident. Le lecteur préfère observer la complicité profonde, parsemée d'explications franches et vigoureuses, que la romancière dessine entre Thomas et son frère Mika.

Et il y a les voisins, ces rôles secondaires qui font avancer l'intrigue au bon moment: le masseur Parfait, par exemple, ou Suzie, la vieille dame dont il a la charge et qui continue de minauder dès qu'il débarque. Il y a aussi l'improbable Odette Bimbo (c'est quoi ce nom?), amante de Parfait, qui trouble Mika – l'auteure sait trouver les mots simples pour ce penchant. Comme dit: c'est tout un monde qui essaie de coexister, de cohabiter. L'image des "sardines à l'huile" prend tout son sens en page 200, dans la bouche de Gino, le fils de Charlie, qui considère qu'on est trop serrés dans cet appartement, comme des sardines justement. Autant dire que dans le monde trop compliqué et pragmatique des adultes, tendus entre élans passionnés et conventions raisonnables, c'est encore l'enfant qui se montre simple et poète.

Certes observé avec une tendresse douce-amère, ce petit monde n'est pas évident à prendre en charge pour un écrivain! Nous passerons sur le côté brut de décoffrage du travail éditorial, où les coquilles et fautes de français manifestes restent nombreuses, pour rester dans le domaine littéraire, qui est globalement bien pensé. L'auteure use d'un artifice pour le mettre en place et pour boucler son récit: celui-ci commence et s'achève dans un bistrot de province française profonde, un de ceux où l'on peut encore avoir envie de fumer à l'intérieur malgré les interdictions. Là, une jeune femme qui pourrait être la romancière se met au clavier et se laisse inspirer par une vieille dame qui a la descente un peu raide. Au début comme à la fin, qui apparaît cyclique: les dernières inspirations de la vieille dame suggèrent d'assumer le happy end.

Et s'il fallait chercher celui-ci dans le début du roman lui-même?

Cloé Verdier, Les sardines à l'huile, Peter_Clochette, 2009.

Pour commander un exemplaire sur Lulu: Les sardines à l'huile.

dimanche 13 janvier 2019

Dimanche poétique 383: Claire Genoux

Avec: Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'Or rouge, La plume et la page, Maggie, Violette.

Toutes les soifs

Dans les restes de repas mes mains tendues
tremblent comme une laine
se brûlent au pain des heures passées
l'un et l'autre ne disons mot de ce qui nous encombre
de ce qu'il faut de travail contre soi
pour arriver à descendre
dans l'éternité la plus friable du corps
là où s'éprouve le pêle-mêle de toutes les soifs

Claire Genoux (1971- ), Faire feu, Orbe, Bernard Campiche Editeur, 2011.

samedi 12 janvier 2019

Voyage halluciné sur la planète Cuba avec Gabriel Bender

CubaLibre
Gabriel Bender – Il a parlé des bistrots entre ombres et lumières, il a brocardé l'aventure olympique du Valais dans "Fioul sentimental" en 2018: Gabriel Bender est, semble-t-il, un auteur qui sait tout faire. "Le sociologue couteau suisse", le surnomme le Magazine Migros, sous la plume de Laurent Nicolet. Et voilà que Gabriel Bender arrive avec son premier roman, "Cuba Libre". Force est de constater que là aussi, il assure, en proposant à ses lecteurs un voyage complètement halluciné, affolant par moments, sur un territoire qui a les apparences d'une autre planète que celle où nous vivons.


Un personnage atypique et conventionnel
Pour accentuer le contraste au maximum, l'auteur met en scène Maurice-Guillaume Boniek, un personnage hispano-polonais et Valaisan, Suisse un peu trop bien assimilé par ses parents (il s'appelle Maurice par référence à Saint-Maurice, et Guillaume par référence à Guillaume Tell). Il apparaît comme à la fois conventionnel et atypique. Complexe, ou pour le dire mieux: improbable...

Conventionnel? Oui, dans le sens où il incarne l'archétype du touriste occidental qui aime voyager loin de chez lui, à condition que ce loin ressemble à chez lui. C'est vite déstabilisant, surtout pour un garagiste qui a les pieds bien sur terre! Gageons que les lecteurs qui voyagent se reconnaîtront avec un sourire dans plus d'une scène du roman en se souvenant de leurs moments de décalage culturel loin de chez eux.

Atypique? Cela aussi, au vu de son passé, qui se révèle page après page, comme un secret: sait-on qu'en une seule journée, il est devenu papa, mari et orphelin de père, mais pas veuf, hélas? Sait-on aussi qu'il est devenu père sans avoir vraiment fait l'amour, à une fille qui aurait dû être un coup sans lendemain? Il lui a pourtant bien fallu assumer. Le voyage à Cuba aurait dû être un voyage de noces différé, une façon de renouer enfin avec cette épouse qu'il n'a pas voulue. Mais voilà: elle a dû rester en Suisse parce qu'elle est devenue grand-mère.

Résultat: Boniek part seul en tour de noces. Atypique, j'ai dit.

Touriste sur une autre planète
Une semaine pour voir du pays, ou pour s'éloigner d'un passé devenu trop compliqué: alors que le voyage à Cuba aurait dû être celui du rapprochement nécessaire, voilà qu'il devient celui de la fuite. "Mentira, mentira, mentira", lit-on en début de roman, en espagnol: dès le début, on constate que Boniek ment aux autres... et surtout à lui-même, ce que l'on découvre surtout en fin de roman, lorsque les masques tombent, l'alcool et les psychotropes aidant. Les habits sont-ils un masque? Sans doute, puisqu'à un moment de son parcours, Boniek se retrouve nu, puis revêtu d'une robe héritée d'un travesti bienveillant. Quasi-puceau (on en reparlera), est-il vraiment un homme?

Qui dit mensonge dit rapport à la vérité, alternative en fonction des individus: chacun voit la sienne. En bon Suisse, Boniek fait usage de sa raison et sait compter ses sous: c'est un radin de première, cherchant à économiser ses dollars. En face, pourtant, on parvient toujours à le faire raquer. Les négociations font souvent figure de dialogues de sourds que l'auteur s'amuse à orchestrer... et que le lecteur s'amuse à dévorer.

Résultat: baladé en train, en taxi-dromadaire (entendez: en tandem, il faut pédaler!) ou à pied à travers Cuba, Boniek vit un séjour qui n'est pas de tout repos. Paranoïaque, il veille à ne pas prêter le flanc à des accusations policières. Pourtant, et c'est là qu'on voit que chacun a sa vérité, le chapitre "Sabado" constitue une relecture entière du roman, vue par la police, après une narration vue à travers le regard de Boniek.

Boniek, le quasi-puceau
Être à la fois père et puceau, est-ce possible? L'auteur montre avec Boniek un personnage qui n'a fait l'amour qu'une seule fois dans sa vie, et a, si l'on ose le dire comme cela, réussi son coup au-delà de toute espérance. Du coup, alors que certains partent sur cette île pour chercher aventure, cet état particulier du personnage principal génère une tension supplémentaire pour le lecteur, qui se demande si Maurice-Guillaume va baiser. Oui, non? En fonction de l'attachement que l'on porte à Maurice-Guillaume Boniek, le lecteur peut espérer ou redouter – sans doute les deux en même temps. Et à quel prix Boniek va-t-il enfin devenir un homme? Telle est toute la question du roman.

Du coup, l'auteur ne se gêne pas pour disséminer quelques situations où cela pourrait se produire. "Pourrait": oui, le suspens est bien ménagé, et les scènes déceptives sont assez nombreuses – pas qu'à Cuba d'ailleurs, par la grâce du flash-back. Plus d'une fois, Boniek aurait pu, mais, par fierté mal placée ou par manque de générosité (financière, mais ce n'est sans doute qu'un prétexte), il refuse plus d'une avance. Cela, au terme de scènes où l'auteur arrive parfaitement à faire donner les violons: plages, soleils couchants, rien ne manque. 

Porté par quelques motifs récurrents comme celui du coq (qui rappelle celui qui a chanté après que Pierre a renié le Christ par trois fois) ou la citation de poètes cubains ou suisses qui renvoient Maurice-Guillaume Boniek à sa médiocrité culturelle, "Cuba Libre" relate sur un ton échevelé sept journées qui transforment un homme et l'emprisonnent dans une nouvelle vérité, un paradis qui s'appelle Cuba et où le rêve règne, parce que sous les Castro, pour ses habitants, si joyeux qu'ils paraissent, n'y a plus que ça.

Gabriel Bender, Cuba Libre, Fribourg, Faim de Siècle, 2018.

Le site des éditions Faim de Siècle.

vendredi 11 janvier 2019

Canular entre érudits dans le Cône Sud

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Mario Delgado-Aparaín et Luis Sepúlveda – Ah, les savants entre eux! À quatre mains, les écrivains Mario Delgado-Aparaín et Luis Sepúlveda ont écrit un roman épistolaire entre deux d'entre eux, fictifs: Orson C. Castellanos en Uruguay et Segismundo Ramiro von Klatsch en Patagonie. Son titre? "Les Pires Contes des frères Grim". C'est un ouvrage amusant qui a tout d'un canular; il évoque de façon faussement sérieuse la destinée de deux chanteurs populaires sud-américains exécrables – pour ainsi dire les "Leningrad Cowboys" du Cône Sud.


Pour donner un vernis réaliste et scientifique à leur roman, les auteurs utilisent l'argument d'autorité: si des personnalités aussi importantes que des érudits, se donnant du "Professeur" entre eux, s'intéressent aux frères Abel et Caïn Grim, c'est que ces payadores ont bien dû exister, voire avoir une quelconque importance. Pour faire plus savant encore, les auteurs confèrent à leur livre une préface et une postface signée José Sarajevo, et même un lexique. Bigre, se dit-on: c'est du sérieux! Il y a même des notes de bas de page, qui citent des articles...

Ce sérieux ne tient cependant pas longtemps, et le lecteur est embarqué sans tarder dans un récit improbable qui se construit par lettres successives. Il est entre autres frappé par l'attention portée aux noms des personnages, qui décalquent en les hispanisant les noms d'acteurs de cinéma américains célèbres et créent un fin réseau d'allusions. Astucieux, les deux auteurs glissent même les silhouettes de quelques écrivains anciens ou contemporains sud-américains, tels que les Chiliens Vicente Huidobro ou Hernán Rivera Letelier. Ce sont autant de clins d'œil amicaux. Delgado et Sepúlveda arrivent même à s'auto-citer.

Plus étonnantes encore sont les péripéties du duo de chanteurs, un tandem pas très bien assorti constitué d'un grand et d'un petit, constamment en conflit l'un avec l'autre, pour une femme, un instrument de musique ou un cachet volé. De lettre en lettre, le lecteur les suit d'un village à l'autre, et les voit exécuter des prestations qui désolent le public – pour autant qu'ils arrivent au bout des interprétations de leurs créations musicales. Leurs textes sont du reste volontiers cités, et prêtent effectivement à sourire.

La structure des lettres est toujours semblable: elle commence par évoquer la destinée des facteurs qui les acheminent, en d'amusants développements qui constituent eux aussi, au fil des lettres, une histoire complète où les personnages des facteurs prennent une vie autonome. L'un d'entre eux, par exemple, est affublé d'une jambe de bois sculptée dotée d'une palme pour mieux nager dans les eaux inhospitalières de l'océan. Il lui en poussera une deuxième... Au fil des pages, il est permis de se poser des questions sur l'importance des courriers échangés par les chercheurs, compte tenu des efforts surhumains consentis par les services postaux: est-ce que deux musiciens sans succès, exécrables et oubliés, en valent la peine?

Enfin, ce qui séduit dans toutes ces lettres, c'est le style baroque caricatural qui les caractérise. La flagornerie s'avère excessive entre les deux personnages, qui redoublent d'adjectifs hyperboliques pour s'adresser l'un à l'autre et font assaut d'érudition tout en citant des articles et ouvrages (vraiment très) confidentiels (tirés parfois à deux exemplaires, et souvent rédigés par eux-mêmes). Le lecteur est épaté aussi par la profusion de détails anecdotiques sur la vie des deux chanteurs. Et toute cette exubérance ne contribue pas peu au caractère cocasse des "Pires Contes des frères Grim", un roman bien ancré dans le Cône Sud du continent sud-américain et son faisceau de références géographiques et culturelles, à commencer par l'art poétique et musical local de la payada.

Mario Delgado-Aparaín et Luis Sepúlveda, Les Pires Contes des frères Grim, Paris, Métailié, 2005. Traduction de l'espagnol (Chili et Uruguay) par Bertille Hausberg et René Solis.

Le site des éditions Métailié.

mercredi 9 janvier 2019

Petites mécaniques de la vie, de la mort et de la poésie

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Philippe Claudel – Des nouvelles qui sont tout un petit monde: c'est ce que le lecteur trouve dans "Les petites mécaniques", épatant recueil de nouvelles de Philippe Claudel. Les petites mécaniques évoquées par le titre, ce sont celles de la vie humaine, balançant entre vie et mort, entre raison et passion, depuis toujours.


Le flou des temps
Depuis toujours? L'auteur balade volontiers son lecteur en des temps immémoriaux, dont on devine qu'ils sont anciens à partir d'ambiances, d'indices, d'objets nommés ou non – sans oublier la mention de traditions religieuses catholiques, autrefois importantes, aujourd'hui en partie tombées en désuétude, en tout cas dans le grand public. 

Cette temporalité n'est cependant jamais nette, ce qui donne à chaque texte un caractère de conte ou de rêve (comme ceux de Beata Désidério dans "Les Confidents") aux contours flous. Les contours des lieux sont flous aussi, même si l'auteur aime évoquer l'Alsace et la Lorraine, dont il est natif. Une sympathique manière de se signaler!

Le rêve et la mort
Rêve, ai-je dit? Celui-ci se confond avec la réalité, contribuant à l'impression de flou artistique virtuose élaboré au fil du livre – c'est dans la nouvelle "Georges Piroux", plus précisément en son début, que c'est le plus net: "Georges Piroux mourut dans son lit un matin d'août, au moment même où il rêvait qu'il mourait". On croit entendre Homère, là: "Le sommeil est le frère jumeau de la mort"... 

En effet, la mort est le sujet le plus présent de ce petit recueil. Mort sociale acceptée avec un enthousiasme paradoxal dans les deux nouvelles intitulées "Panoptique", mais aussi mort physique, vécue ou subie de différentes manières. L'être humain est une "petite mécanique", fragile: dès lors, la moindre atteinte peut l'abattre.

Les mots et la poésie
La première nouvelle, "Les mots des morts", indique un thème différent mais lié, qui va revenir plusieurs fois dans le recueil, celui de la parole – et en particulier de la poésie. Dans "Les mots des morts", il est en effet permis de penser, mais ce n'est pas certain, que c'est la parole qui a tué les personnages mis en scène. Dans d'autres nouvelles, l'auteur se fait plus précis et aborde le thème de la poésie.

Et de façon imagée, il fait passer quelques messages sur la promesse de pérennité de la poésie ("Arcalie", sur un peuple qui crucifiait les poètes – on pense à Platon, qui chassait les poètes de sa "République"), ou sur la fascination qu'elle exerce, allant jusqu'à un étrange mimétisme ("L'autre", autour d'Arthur Rimbaud). Un mot même peut être un objet d'obsédant intérêt, comme on le voit dans "Paliure". Tels peuvent être aussi les affres de l'écrivain qui, obsédé lui aussi par tel ou tel vocable, partage un peu de son vécu au travers d'un personnage tiers.

La poésie contre la mort
C'est que la poésie est elle-même un défi lancé à la mort, une tentative de vivre, de se survivre. Et c'est une autre "petite mécanique": celle des mots et du rythme. Des mots et des rythmes qui, justement, reproduisent la vie sur le papier. Et l'auteur montre l'exemple au travers de ses nouvelles, écrites de façon précise, aux flous calculés, sans qu'il n'y ait jamais rien de trop. Les moments de lyrisme eux-mêmes s'avèrent indispensables à la création d'ambiances où il n'y a pas un mot de trop, même dans les nouvelles les plus longues et les plus développées.

Et si la ligne doit être claire, voire implacable, elle le sera aussi, comme dans "Tania Vläsi", rappel glaçant, déshumanisant de certains régimes politiques que le vingtième siècle a connus à l'est du rideau de fer – cela, au travers de ce que l'humain a de plus intime: la reproduction. Etre reine, en effet, qu'est-ce donc? Sans doute le résultat d'une mécanique plus si petite que ça, puisqu'elle vous dépasse.

Philippe Claudel, Les petites mécaniques, Paris, Folio, 2007.


L'écrivain Philippe Claudel donnera une causerie le lundi 21 janvier 2019 à 18h30 à la Salle Rossier de la Bibliothèque de la ville de Fribourg (Suisse). Une séance de dédicaces suivra. Organisation par l'Alliance française de Fribourg.

mardi 8 janvier 2019

Parler en public, une approche qui dédramatise

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Maxime Morand – Prendre la parole en public: voilà un exercice peu naturel que pas mal de gens redoutent. Théologien et philosophe de formation, anciennement actif au sein de l'église catholique, l'écrivain et consultant fribourgeois Maxime Morand a décidé de mettre au net son expérience en matière de prise de parole publique et d'enseignement de celle-ci. Il n'est certes pas le premier à aborder ce thème: on se souvient par exemple de "Comment parler en public" de Dale Carnegie. Mais "Prends et Provoque ta Parole en Public" a quand même son originalité propre.


On relève d'abord qu'il s'adresse à des personnes amenées à s'exprimer face d'assez larges auditoires et désireuses de mettre toutes les chances de leur côté. L'auteur ne laisse rien au hasard, pas même la disposition de la salle: faut-il une tribune? Combien de chevalets de conférence sont-ils nécessaires? La préparation, la question même de la légitimité de la prise de parole est soulevée. 

Sur cette base, l'auteur développe sa manière de structurer un discours, qu'il surnomme "méthode CAMERA", du nom des éléments clés d'une présentation: le coup d'éclat initial, l'annonce, le message, l'envoi, le résumé et l'arc-en-ciel, qui boucle la boucle. De façon plus générale, la gestion de la prise de parole est détaillée, jusqu'au travail sur la voix et sur sa propre personne. Et l'auteur ne manque pas de réfléchir à la manière de frapper juste en éveillant les bonnes émotions de l'auditoire au bon moment. Quitte à gentiment provoquer – une approche assumée.

De ce livre, on appréciera l'attention que l'auteur porte sans cesse aux mots qu'il utilise, et qui ont tous un sens à plusieurs épaisseurs, volontiers puisées dans leur étymologie. Il ose l'une ou l'autre comparaison audacieuse, telle en particulier que l'aisance souveraine de la patineuse Katharina Witt, qu'il propose comme modèle à toute personne amenée à parler en public.  Le ton de l'auteur se veut sympathique aussi, sans négliger la précision du propos: il veille à s'adresser aux hommes comme aux femmes en général, et tutoie d'emblée son lecteur, ce qui dédramatise l'exercice.

De plus, les commentaires sont courts et percutants, favorables à une découverte rapide du livre et à un approfondissement ultérieur. Cette découverte est rendue agréable par le travail original de mise en page réalisé par Maxime Morand et Florian Cunnet, ainsi que par les illustrations soignées, tout en douceur et en rondeur, de Fabien Page. C'est l'antithèse des bonshommes PowerPoint, et c'est tant mieux: pour l'auteur de "Prends et Provoque ta Parole en Public" aussi, le PowerPoint qui fait la conférence à la place du conférencier, c'est du passé.

Maxime Morand, Prends et Provoque ta Parole en Public, Fribourg, Faim de Siècle, 2018.

Le site des éditions Faim de Siècle, celui de Maxime Morand.

lundi 7 janvier 2019

Une poussière qui cache les indices... et pourrait en être un elle-même

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Matt Goldman – Quand un scénariste s'essaie au genre du roman, il arrive que ça fonctionne du tonnerre! C'est le cas avec "Retour à la poussière", premier roman de Matt Goldman, qui a été le scénariste de séries telles que "Seinfeld" et "Ellen". Et il y va avec la manière, marquant ce livre, un bon gros polar, d'une touche appuyée de tendresse et surtout d'humour. Enfin, comme "Retour à la poussière" se passe en plein hiver continental, non loin de Minneapolis, c'est bien une lecture de saison idéale: "Minneapolis eut un Noël brun. Ça arrive parfois.", c'est ainsi que commence le roman. Ambiance...


Mais ce n'est pas la neige qui constitue l'élément spécifique de "Retour à la poussière", non: c'est bien la poussière, qui peut aussi avoir des airs de flocons. L'éditeur en fait un argument massue pour initier son intrigue: si le cadavre que l'on découvre, celui d'une femme notoirement sympa, est recouvert de poussière, résoudre l'énigme n'a rien d'évident. Le "manque de preuves exploitables" n'est cependant qu'un pur argument de vente, qui ne tient guère alors que le roman avance, et c'est tant mieux en fait: l'auteur met en scène quelques limiers qui savent faire leur travail, interrogeant tour à tour les suspects dans la cité d'Edina. Cela, même si la récolte d'indices de terrain s'avère malaisée: il faut travailler autrement. Mais après tout, même la poussière, censée couvrir les indices du crime, étalée en quantités industrielles, est elle-même un indice...

En première ligne pour mener l'enquête, le lecteur découvre le personnage de Nils Shapiro, un détective privé au nom improbable, sonnant à la fois scandinave et juif – un trait que l'auteur relève avec le sourire. En confiant le travail à ce privé, la police officielle assume son échec et admet qu'il faut autre chose pour boucler le dossier. Shapiro est un détective atypique. Pas d'alcool chez lui, ou si peu, ce qui nous change des enquêteurs qui noient leur désenchantement dans le whisky bon marché. C'est aussi un bonhomme qui évolue sentimentalement dans une zone grise: il est séparé mais pas divorcé, et reste tenté par l'envie de mêler travail et sentiments. De quoi lui donner une vraie épaisseur humaine.

Surtout, Shapiro a quelques qualités utiles pour faire un bon détective: il a des capacités de déduction telles que celles d'un Sherlock Holmes, fondées sur un sens aigu de l'observation, et il s'en amuse comme l'illustre personnage de Conan Doyle. Et  puis, il est capable de faire parler n'importe qui, quitte à ce que cela paraisse un peu facile pour le lecteur parfois: l'homme paraît un peu trop désarmant pour être tout à fait crédible sur ce coup-là.

Edina, ai-je dit plus haut? L'auteur réussit à recréer l'ambiance d'une banlieue américaine riche et conservatrice, au détour de conversations ou en exhibant les voitures de luxe et les belles villas du lieu; et si Nils Shapiro peut y vivre, c'est dû aux circonstances de la vie plutôt qu'à une improbable fortune. C'est aussi une cité qui assume son identité et n'aime pas qu'une mauvaise prononciation déforme son nom. Et bien sûr, l'ambiance est hivernale; l'auteur le souligne de façon très régulière, rappelant que la neige, si elle peut révéler des indices, peut aussi en gommer, surtout si elle tombe soudain en tempête.

Mais c'est bien l'humour qui fait la différence dans "Retour à la poussière". Entendons-nous: on n'est pas dans le burlesque à la Carl Hiaasen, et l'intrigue policière est structurée de façon classique, solide, sur des arguments rationnels éprouvés. L'esprit de l'auteur affleure surtout dans les les dialogues, qu'il paraît affectionner. Ils sont nombreux dans ce livre, et ça tombe bien: le lecteur s'en réjouit systématiquement, tant il y a de vannes et de sorties cocasses au fil des répliques. Celles-ci constituent une exquise respiration dans le climat trop calme d'une banlieue finalement pas très profilée, trop discrète pour être honnête.

Et tout en menant son enquête policière, Nils Shapiro balade sa loupe de détective sur les zones d'ombre de sa propre vie sentimentale afin d'évoluer: de ce parallélisme naît l'impression que le détective privé est une figure profondément attachante, capable de donner de la tendresse et d'en recevoir. Et l'auteur réussit ainsi un premier roman où évolue un enquêteur attachant, capable de créer naturellement des instants d'humour dès qu'il parle.

Matt Goldman, Retour à la poussière, Paris, Calmann-Lévy, 2017. Traduction de l'anglais par Estelle Roudet.

Le site des éditions Calmann-Lévy, celui de Matt Goldman.