mercredi 25 avril 2018

"La gauche en France", une histoire en articles

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Michel Winock – Alors que François Hollande vient de publier un livre en forme de bilan sur son mandat présidentiel, il s'avère utile et instructif de se replonger dans ce qu'il y avait bien avant lui, du côté non monarchiste, à gauche donc de l'échiquier politique français. L'historien Michel Winock y invite les lecteurs intéressés dans un ouvrage à la fois riche, accessible et finalement captivant, justement intitulé "La gauche en France".


Les chapitres du livre sont le reflet du choix de l'auteur de regrouper des articles, publiés pour la plupart dans la revue "L'Histoire". Le lecteur peut donc lire chaque chapitre indépendamment des autres. Reste que leur organisation ne doit rien au hasard: elle tend à suivre la chronologie, en partant des temps les plus anciens, pour arriver à notre vingt et unième siècle – précisément au temps où l'on pressentait que Ségolène Royal serait la candidate du Parti socialiste pour l'élection présidentielle française de 2007.

Tout commence, pour l'auteur, par l'acceptation ou le refus du droit de veto au roi de France Louis XVI: les républicains s'y opposent et, placés à gauche lors du vote, constituent le point de départ de la gauche en France – opposés à ce qui peine à se concevoir comme la droite. A partir de ce point de départ, et en préambule, l'auteur distingue quatre familles de gauche en France, soit trois plus une: la gauche républicaine, celle qui va donner le jour aux radicaux; la gauche socialiste (celle de la SFIO); la gauche communiste, celle qui a accepté les conditions fixées par Lénine lors de la Troisième Internationale et demeure en phase avec Moscou. La quatrième famille est, pour l'auteur, celle de l'ultra-gauche, présentée comme critique, héritière de Gracchus Babeuf. Leur histoire et leur fortune sont retracées, jusqu'à aujourd'hui.

Sur cette base, l'auteur multiplie les points de vue au fil des chapitres. Cela va du portrait (François Mitterrand, Victor Hugo, Guy Mollet – l'occasion de revenir sur quelques préjugés) à l'exposition d'enjeux ou de spécificités de la gauche française, telles que sa méfiance envers la social-démocratie à l'allemande. Au fil des pages, on peut être dès lors surpris de certaines questions qui, si elles ne font plus débat aujourd'hui, étaient discutées en leur temps: par exemple, une certaine gauche refusait le suffrage universel par crainte du vote paysan, ou le vote des femmes, jugées trop enclines à écouter le clergé: "élection, piège à cons!", comme on a pu le dire plus tard. L'impossible articulation avec le catholicisme, malgré certaines passerelles idéologiques, est explicitée aussi, comme prélude à l'anticléricalisme. L'opportunité de prendre le pouvoir, qui fait débat depuis toujours à gauche, est aussi analysée dans ses différents enjeux et aspects. Enfin, l'auteur identifie aussi avec précision les causes de certains aveuglements parfois entêtés, par exemple par rapport à Staline ("Les Français pleurent Staline", mais aussi "Le grand aveuglement").

Certains épisodes où la gauche s'est profilée et a développé la culture républicaine du pays, sont étudiés aussi, de façon nuancée: on en apprend ainsi pas mal sur le positionnement de la gauche face à l'affaire Dreyfus, tentée par la position antidreyfusarde entre autres parce qu'il ne faut pas protéger le bourgeois. Mai 68 n'est pas oublié, l'auteur articulant la révolte estudiantine et celle qui a pris ensuite dans les milieux ouvriers, considérant cette révolte comme la fin d'une époque et replaçant l'événement, singulier dans sa forme, dans le contexte international: un peu partout dans le monde, certains héritages sont remis en question.

Compilation structurée d'articles richement documentés et sourcés, "La gauche en France" recèle quelques redites, d'un chapitre à l'autre: c'est le risque du genre. Paru en 2006, il n'aborde pas les douze dernières années de la vie politique française côté gauche, bien sûr, même s'il esquisse quelques tendances, notamment un rapprochement du socialisme français vers la social-démocratie, plus ou moins assumé par les hommes politiques en pointe au début du siècle (Dominique Strauss-Kahn, par exemple). Il mériterait donc d'être réédité et augmenté! Cela, d'autant plus qu'il s'agit d'un ouvrage écrit de façon neutre et factuelle, montrant de manière étayée les limites et les forces d'une certaine idée de la République française.

Michel Winock, La gauche en France, Paris, Perrin/Tempus, 2006.


Le site des éditions Perrin.


lundi 23 avril 2018

Sonia Ristić, les fleurs de l'amitié

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Sonia Ristić – "Des fleurs dans le vent", ce sont celles qui s'envolent à la fin du deuxième roman de Sonia Ristić. Mais ce sont aussi ces trois personnages attachants que l'écrivaine met en scène et qui sont les parfaits symboles d'une amitié indéfectible, malgré l'adversité: trois fleurs d'humanité, en somme. Summer, JC et Douma, ce sont trois personnages, une trinité en somme, qui donnent à croire qu'il y a quand même quelque chose de bon dans l'humanité, par-delà les différences.


"Des fleurs dans le vent", c'est à la fois trois tranches de vie et une seule. En début de roman, l'auteure prend délibérément un peu de recul, en écrivant son récit à la troisième personne, en rappelant qu'on est dans un roman (on ne va pas se mentir...), et surtout en s'autorisant à intervenir personnellement: c'est bien l'écrivaine qui explique, qui dit l'arrière-plan de ses trois personnages, issus du quartier parisien de la Goutte d'Or, présenté comme populaire, bariolé et vivace, loin d'être guindé – un court transfert d'une école à l'autre, résultant d'un remaniement éphémère de la carte scolaire, mettant en avant ce contraste  extrême qui joue d'un bout à l'autre d'une rue. Le terreau est parfois ingrat, mais on y trouve de quoi nourrir sa vie.

C'est l'amitié qui se trouve au cœur de "Des fleurs dans le vent". Certes, tout semble rapprocher trois personnages que tout devrait séparer. La romancière donne au lien amical une image concrète, forte, celle d'une "drôle de créature à trois têtes, six bras et six jambes, mêlés emmêlés": dès l'enfance, on se mord, on se bat, mais on est toujours inséparables. L'auteure fait évoluer cette vision, au fil des années, imaginant ce qu'elle peut être à l'adolescence, puis au début de l'âge adulte. Il est permis de voir quelque chose de monstrueux dans cette amitié qui, très vite apparaît comme un absolu pour ces trois personnages; mais on peut aussi concevoir ce lien physique comme l'image des nœuds plus immatériels qui constituent une amitié. Et ce n'est pas un hasard, enfin – quelle image forte, si surprenante qu'elle puisse paraître, pour tout commencer! – si "Des fleurs dans le vent" s'ouvre sur la scène où Douma est accueilli par JC et Summer à sa sortie de prison.

Les prénoms des trois amis eux-mêmes ne sont pas choisis par hasard, et suggèrent des voies particulières, comme si, pour citer le proverbe latin, "nomen est omen". Chaque prénom mérite une longue explication, qui permet à l'auteure de donner à ses trois personnages toute l'épaisseur qu'offrent des racines familiales toujours difficiles à assumer, toujours atypiques: une intégration perçue comme excessive pour JC (peut-on s'appeler Jean-Charles da Silva?), une lubie de hippie pour Summer (qui a pour sœurs des filles qui portent aussi des noms de saison, en français ou en anglais) ou une hésitation entre France et Sénégal pour Douma, de son vrai nom Alain-Amadou – soit dit en passant, d'ailleurs, le surnom "Douma", donné au personnage qui réussit le mieux au lycée, suggère "ду́мать", le verbe russe qui signifie "penser"... Tout le monde a le cul entre deux chaises, en somme, dans une société qui n'évolue pas toujours comme on le voudrait et n'adore pas toujours les personnages qui sortent du cadre.

C'est que le contexte socio-politique a tout son poids dans "Des fleurs dans le vent". C'est annoncé dès l'exergue, qui met en résonance le discours bien connu sur "le bruit et l'odeur" de Jacques Chirac et un extrait du "Cahier d'un retour au pays natal" d'Aimé Césaire, caractérisé par sa largeur de vues. Et lorsqu'on entre dans le roman, on constate que tout commence avec l'élection de François Mitterrand. Les actualités politiques marquantes, vues d'un œil critique et empathique, constituent un contrepoint à la vie des trois amis. Elle peut les toucher de plus ou moins près, qu'il s'agisse d'un ajustement de la carte scolaire à Paris (éphémère mais porteur d'ouverture) ou des jalons bien connus des dernières décennies de la Cinquième république: Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de la présidentielle, comme les deux jeunes qui se font électrocuter dans une centrale électrique (y compris les mots de Nicolas Sarkozy désireux de nettoyer la racaille au Kärcher), tout cela est dans ce roman, qui prend dès lors, sous une forme épurée et sensible, mais critique aussi, les allures d'une fresque des trente années qui ont précédé 2007. C'est habile de la part de l'auteur, qui suggère que tout lecteur partage avec ses personnages un vécu, fût-il perçu à travers le filtre de la télévision.

Une amitié que ni les années, ni l'adversité – qui change de forme à tous âges – n'ont pas su corroder: cela peut paraître incroyable, et c'est pourtant formidable. C'est là que réside la ligne de force du deuxième roman de Sonia Ristić, un roman à la fois si proche et si distant selon le point de vue, qui met en scène trois Français au profil a priori inattendu, qui essaient de trouver leur place dans une société que l'auteure dépeint en demi-teintes, avec une sobriété qui fait toute la force du propos. Pour un peu, on aimerait être Summer, Douma ou JC.

Sonia Ristić, Des fleurs dans le vent, Paris, Intervalles, 2018.


Le site des éditions Intervalles

Ils ont également parlé de ce roman: Bertrand GuillotYves Mabon.



dimanche 22 avril 2018

Le mâle occidental froidement mis à nu

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Philippe Testa – Vingt et une nouvelles pour dire l'homme occidental moderne, avec ses faiblesses et ses travers, sa médiocrité en somme. Tel est le propos du recueil de nouvelles de Philippe Testa paru dernièrement aux éditions Hélice Hélas, et sobrement intitulé "Mâle occidental".


C'est avec un regard aiguisé que l'auteur observe ses semblables. Il serait certes difficile de résumer ces nouvelles, l'histoire étant souvent minimale, tirée d'un quotidien banal qui est souvent celui du travail en col blanc – ce monde où les mots ne veulent pas dire grand-chose (et l'auteur recrée bien ses discours creux quand il le faut, par exemple dans "Mâle occidental" ou dans "Guet-apens tchèque"). Les fins d'histoire sont du reste abruptes parfois, et ne correspondent pas à l'image de la chute qui saisit le lecteur par surprise. Non, ce qui intéresse l'auteur, c'est ses personnages et leurs interactions.

Celles-ci sont marquées par les non-dits ou les lâchetés du quotidien. Le rapport au succès et à la défaite fait tout le sel de "Obsolescence programmée", qui met en scène le chef nouvellement élu d'une organisation sportive de prestige, chef dont on attend déjà le départ: derrière les sourires de circonstance, on devine les dents longues. Les rapports de force qui règnent au sein d'une bande d'amis sont minutieusement représentés dans "Nautisme". Cela, d'autant plus si les femmes s'en mêlent...

Car les femmes ne sont pas absentes de "Mâle occidental". L'auteur en a une vision guère moins pessimiste que celle qu'il a des hommes: il met en scène des femmes de caractère, abusives parfois, ou qui prétendent connaître leurs congénères masculins ("La bouche de Carmen"). Cela lui permet de mettre en évidence, par contraste, la lâcheté de ces hommes d'aujourd'hui qui n'osent même plus dire leur fait aux personnes qui méritent clairement d'être remises à leur place: mère qui exige de son fils qu'il lui fasse des petits-enfants ("j'ai le droit d'avoir des petits-enfants", dans "Sharon"), épouses qui mettent la pression sur leurs maris dans "Nautisme". Et puis il y a la drague, peu enthousiasmante voire lamentable, qui permet entre autres à l'auteur de mettre en avant le caractère "grande gueule" de certains hommes ("La guerre, mère des passions").

Et c'est sur la note nostalgique de "Néandertal" que l'auteur conclut son recueil, suggérant, à l'instar de Michel Houellebecq, que l'homme actuel, qui se souvient des temps préhistoriques où l'on était chasseur, vaut en somme moins que l'homme de Néandertal. Et au vu des nouvelles précédentes, force est de le constater, l'homme occidental moderne a, sous le regard de l'auteur, quelque chose d'inachevé, d'immature, de mal affirmé. D'incomplet, en somme, si sophistiqué qu'il se prétende.

La langue de l'auteur reste souvent assez neutre, pouvant donner l'impression que certaines nouvelles se ressemblent; d'autres se détachent, lorsque l'auteur donne directement la parole au personnage principal, par exemple dans "Industrialisé". Ce qu'on retient de "Mâle occidental", c'est la capacité de l'auteur à mettre à nu, froidement, la psychologie de ses personnages, dans des textes où tout est observé de près, les gestes comme les mots, et où tout somme juste.

Philippe Testa, Mâle occidental, Vevey, Hélice Hélas, 2018.

Dimanche poétique 347: Henri Michaux

Idée de Celsmoon.

Chaînes enchaînées

Ne pesez pas plus qu'une flamme et tout ira bien,
Une flamme de zéphyr, une flamme venant d'un poumon chaud et ensanglanté,
Une flamme en un mot.
Ruine au visage aimable et reposé,
Ruine pour tout dire, ruine.
Ne pesez pas plus qu'une hune et tout ira bien.
Une hune dans le ciel, une hune de corsage.
Une et point davantage.
Une et féminine,
Une.

Henri Michaux (1899-1984), L'espace du dedans, Paris, Poésie/Gallimard, 1966/2004.

samedi 21 avril 2018

Les mots malades selon l'un de leurs francs... locuteurs

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Loïc Madec – La langue française est l'objet de toutes les passions, et celles-ci s'expriment de temps à autres en des polémiques plus ou moins intéressantes. C'est dans ce flux de débats que s'inscrit le livre de Loïc Madec, "Les Français malades de leurs mots". A la suite de Thierry Raboud, journaliste auprès de l'excellent journal suisse "La Liberté", il convient de relever que cet ouvrage, écrit par un Français, a paru en Suisse: ses propos auraient-ils été inaudibles dans le pays de son auteur? En tout cas, si le verbe est haut, et nourri de quelques bonnes trouvailles, force est de constater que "Les Français malades de leurs mots" ne tient pas toutes ses promesses.


Ceux qui aiment les proses bien saignantes, pamphlétaires, où la critique vigoureuse est la règle, seront certes servis. L'auteur identifie avec précision les tics de langage d'aujourd'hui, tels que les "c'est mon ressenti", les "chacun ses goûts", les "faut pas généraliser", les "c'est compliqué" qu'il considère comme une manière, de la part du locuteur, de ne pas assumer ses propos ou de refuser de se confronter à leur complexité. Le lecteur sourira immanquablement à certaines trouvailles de style et aux bons mots bien trouvés, tels le tandem "Lady Merx" et "Fun", que l'auteur voit comme les moteurs de la société actuelle: la marchandise (en latin "Merx) et le plaisir ("Fun" en latin d'aujourd'hui, c'est-à-dire en anglais). La plume est alerte, et le lecteur pourra trouver cela jouissif.

Cela dit, l'auteur ne va guère plus loin que le constat, finalement personnel, d'une déliquescence de la manière de parler français. On pourrait dire de façon un brin cruelle que ce débat est de chaque génération, l'ancienne reprochant à la nouvelle de ne pas savoir parler le "biau parler françois"... Plus dommage, l'auteur ne suggère guère de façons de faire mieux, et se contente de citer, souvent sans analyse autre que sommaire, des paroles glanées à la radio ou dans la presse – semblant oublier qu'il n'est pas donné à tout le monde de parler avec aisance à la radio, en pleine conscience des milliers d'auditeurs attentifs: chacun ne sait pas donner, au débotté, un discours articulé à la façon d'un Marc Bonnant, avocat suisse connu pour la pureté formelle de son français.

L'analyse fait même trop souvent la place à des astuces de connivence, l'auteur utilisant certains gros mots comme "constructivisme" sans expliciter suffisamment ce qu'ils recouvrent – même s'ils sont, Dieu le sait, éminemment critiquables. En particulier, l'auteur récupère à son compte certains concepts d'un Philippe Muray, comme "Homo Festivus", sans dire au lecteur de quoi il retourne vraiment. Par de tels raccourcis, l'auteur se dispense d'analyser, et c'est bien dommage.

Et c'est là qu'on arrive à un aspect particulièrement exécrable de "Les Français malades de leurs mots": le mépris du locuteur francophone. Qu'on connaisse la définition de l'Homo Festivus, soit: chez Muray, c'est l'homme qui arrive à un stade de son développement où il ne pense qu'à faire la fête. Gageons que cela pourra déplaire à certains lecteurs qui ne se reconnaissent pas dans cette définition. Mais lorsque l'essayiste arrive avec des termes comme "Neuneu", avec majuscule, pour décrire les francophones, il y a un problème. Cela, d'autant plus qu'en donnant ses leçons, l'auteur considère qu'il n'est ni des "Neuneus", ni des "Homines Festivi" insouciants. Cela, sans parler de l'utilisation du terme "Narcisse": tous les francophones d'aujourd'hui passent-ils vraiment leur temps à se regarder dans un miroir? Et si, en écrivant et en faisant paraître un livre, l'auteur des "Français malades de leurs mots" était le suprême Narcisse? En non-réponse à cette question, et pour reprendre deux expressions courantes et bien pratiques pour le coup: "Je pose ça là..." et "Moi, j'dis ça, j'dis rien...". 

A cela, il convient d'ajouter une série de chapitres sortant du sujet (des développements sur des sujets à la mode, à partir de la page 80): on y trouve une critique du politiquement correct ambiant, éventuellement venu d'Amérique. Cela, sans oublier quelques critiques pratiquement gratuites, à l'encontre de Pierre Desproges ou du Bébête Show. Ni, d'ailleurs, des attaques en règle contre les sciences humaines et sociales, qui n'ont pas forcément leur place dans un livre consacré aux mots du français, si malades qu'ils soient. Le lecteur ressort de cette lecture avec l'impression mitigée de s'être confronté à un auteur qui a le sens de la formule qui claque, mais se trouve démuni dès qu'il s'agit d'aborder les choses dans ce qu'elles ont de profond et d'ordonner ses pensées.

Indubitablement convaincu à défaut d'être franchement convaincant, l'auteur puise volontiers ses références dans une littérature sérieuse, mais qui penche du côté de "Causeur", sans exclusive: on y trouve certes l'excellent Jean-Paul Brighelli ou le touche-à-tout Christophe Bourseiller; on y croise même la journaliste suisse Martina Chyba. Mais on y rencontre aussi le controversé Alain Soral. Ce n'est pas un problème en soi, mais "Les Français malades de leurs mots" semble à maintes reprises une caricature de ces penseurs. Du coup, s'il faut analyser les mots des francophones d'aujourd'hui, mieux vaut s'intéresser, par exemple, aux les écrits exacts d'une auteure trop brièvement citée par l'auteur de "Les Français malades de leurs mots", et dont j'ai lu les articles avec grand intérêt: Ingrid Riocreux.

Loïc Madec, Les Français malades de leurs mots, Lausanne, Favre, 2018.

Le site des éditions Favre.

mercredi 18 avril 2018

Jack l'Eventreur est à Paris... et ça va saigner!

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Nils Barrellon – Jack l'Eventreur est de retour, et il n'est pas content. Il sévit à Paris, son surin à la main... et Nils Kuhn mène l'enquête dans "Le jeu de l'assassin", roman policier de Nils Barrellon. Forcément, les cadavres se succèdent: ce sont des femmes de couleur vivant à l'est de la Butte Montmartre. Et cerner le coupable ne sera pas facile: les indices sont rares.


Le style paraît un peu sage au début, pour narrer par exemple cette scène d'ouverture certes originale et cocasse où l'on voit Nils Kuhn interpeller une voisine qui fait faire ses besoins à son chien. Nils Kuhn? C'est un commissaire qui aime boire son coup dans le Quartier Latin et qui a de l'humour, ce qui le rend sympathique et attachant. Même si c'est surtout son propre humour qu'il apprécie! Au fil des pages, les mots deviennent plus vigoureux, et l'auteur s'autorise quelques termes techniques, dûment expliqués en note, pour la touche de réalisme. Réalisme également dans la recréation du fonctionnement de la police parisienne, celle qui occupe encore le 36, Quai des Orfèvres.

On a déjà pas mal vu Jack l'Eventreur dans le monde des lettres qui font frissonner, certes. L'auteur rend du reste hommage à l'abondante littérature qui existe au sujet de ce personnage historique mystérieux, en citant les lectures d'un personnage qui n'est pas au-dessus de tout soupçon. C'est dans l'intelligence de la transposition des crimes sanglants de Londres que réside tout l'intérêt du "Jeu de l'assassin": le lecteur est plongé dans ce qui pourrait être le pendant parisien de Whitechapel, les filles tuées sont dans la misère, parfois prostituées occasionnelles, et bien sûr, le modus operandi est savamment reproduit. Il y a aussi de quoi se délecter au fil des fausses pistes qui se succèdent, toujours instructives mais insuffisantes: les enquêtes de voisinage ne donnent pas grand-chose, l'épluchage des factures de téléphone s'avère hasardeux... 

L'auteur recrée aussi toute la pression qui peut peser sur les épaules d'un policier, dès lors que la presse s'en mêle. Cela, sans oublier la hiérarchie, qui veut des résultats. Face à une adversité protéiforme, face à des coups qui viennent parfois de son propre camp, voire d'on ne sait où, Nils Kuhn fait preuve d'une pugnacité qu'on admire pour défendre son intime conviction. On l'empêche de mener l'enquête? Il continue quand même, par d'autres moyens, en sous-main et en faisant jouer la camaraderie. L'auteur installe d'ailleurs autour de Nils Kuhn une équipe de collaborateurs aux profils bien tranchés: on aime particulièrement le gars qui surjoue l'argot du 9-3. Mais l'auteur sait aussi installer le trouble autour d'un des personnages féminins qui gravitent autour de l'enquêteur.

Paris, la police, les personnages et les dialogues: tout est recréé avec réalisme et minutie, et l'humour ne saurait manquer à ce roman – où l'on repère un clin d'œil classique aux "Tontons flingueurs" (p. 299). La temporalité est elle aussi reconstituée avec soin: nous sommes en 2011, au temps de la primaire de gauche en vue de l'élection présidentielle 2012. L'actualité est donnée par le biais du radio-réveil de Nils Kuhn, et il arrive qu'elle concoure à l'enquête: c'est davantage qu'un élément de décor.

"Le jeu de l'assassin" (un titre utilisé par plus d'un autre auteur, soit dit en passant) s'avère donc un polar captivant, tendu bien comme il faut, qui ne recule pas devant la violence brute. L'auteur a donné son propre prénom à son narrateur: peut-on en conclure qu'il a mis un peu de lui-même dans ce personnage, que Nils Kuhn est un peu Nils Barrellon? A méditer...

Nils Barrellon, Le jeu de l'assassin, Bernay, City Poche, 2014.

Le blog de Nils Barrellon, le site des éditions City.

mardi 17 avril 2018

Le petit décalogue de l'amour vrai et fort

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Suzanne Marty – Dix commandements pour le parfait amour? Chiche! C'est ce que promet "Amour: les 10 commandements!", petit livre (une heure de lecture) signé de l'écrivaine Suzanne Marty, auteure également du joli roman "La rousse qui croyait au Père Noël". Dix commandements, alors? Il est permis de penser au Décalogue, et l'auteure, allusive, mentionne cette auguste ascendance en passant: "Si je me limite à dix commandements, ce n'est pas seulement pour plagier un des plus grands best-sellers de tous les temps (...)". Mais il n'y a rien de biblique dans ce nouvel opus de l'écrivaine, placé avant tout sous le signe païen de Cupidon et de ses flèches.

Alors oui, "Amour: les 10 commandements!" s'adresse avant tout aux femmes, et l'avant-propos le confirme. C'est du moins ce qu'il paraît! Mais au fil des pages, l'auteure tient compte, à des degrés divers, de l'homme qui lira ces pages et qui se sentirait interpellé. En tant que lecteur homme, on apprécie par exemple que la question de la violence entre conjoints ne soit pas vue sous l'angle convenu de la femme perpétuelle victime (commandement 8: la violence tu ne toléreras pas). Et de façon plus formelle, les accords tanguants des participes passés suggèrent que l'auteure a en vue tantôt des lectrices, tantôt des lecteurs... tantôt les deux.

D'ailleurs, sont-ce des commandements que l'auteure évoque? Même s'ils sont assortis d'un impérieux point d'exclamation dans le titre du livre, il est permis de les voir plutôt comme des mises en garde adressées aux personnes, hommes comme femmes, désireuses de réussir une histoire d'amour – et d'en éviter les "pièges", dès le départ: éléments toxiques, relations à trois problématiques, etc. Tel est le message principal du dixième commandement, qui indique les limites de ces commandements et les présente, en fin de livre, comme "une manière d'éviter à chacun de perdre son temps et son énergie dans des histoires plus foireuses les unes que les autres". Cela dit, libre à chacun d'essayer! Ces commandements n'ont donc rien de divin ni d'absolu, mais résultent plutôt de l'expérience personnelle de l'auteure. Une auteure qui n'hésite pas à faire usage du "je", ni à faire part, d'une manière qui dit beaucoup, tout en restant discrète, de sa propre expérience.

Faire part de sa propre expérience, sans se poser en donneuse de leçons: voilà l'élément fort de ce court bréviaire (après le Décalogue, j'ose, hein!) du Grand Amour, l'absolu, le vrai, le fort, celui qui ne s'embarrasse pas de compromis et mérite plein de majuscules. Cette base personnelle, l'auteure la théorise et la restitue dans le style pétillant qu'on aime trouver dans des billets de blogs – qui sont d'ailleurs la source du livre. Cette écriture pétillante, souriante, peut aussi être vue comme une prise de distance face à ces commandements qu'on croirait claironnés dans un mégaphone: en définitive, ils sont surtout une invitation à la réflexion.

On pourrait reprocher à ce petit livre d'avoir une approche exclusive, en ce sens qu'elle est pensée d'un point de vue hétérosexuel cisgenre. Reproche infondé: tout se fonde sur une base qui tient de l'absolu et constitue le premier commandement – ce qui n'est pas un hasard puisqu'il est applicable à toutes et à tous. De façon réductrice, il s'intitule "Ton cœur tu suivras"; mais ce qu'il dit, c'est que pour qu'un amour soit pérenne, il faut qu'en accord l'un avec l'autre, le cœur, l'esprit et les tripes tendent vers l'être peut-être aimé – peu importe son genre, en définitive. Ce qui correspond, en somme, aux trois dimensions de l'homme: celles du corps, de l'esprit et de l'âme – ou, dit à la manière de l'écrivaine, le microbiome, le cœur et la cervelle. Et à l'idéal d'une adhésion pleine et enthousiaste. Ou, comme le disent les Alémaniques qui recherchent l'âme sœur dans le journal gratuit "Blick am Abend": "Liebe ist, wenn alles stimmt". Et que l'Amour décide!

Suzanne Marty, Amour: les 10 commandements!, Paris, Sandrine Lemercier, 2017.

Le site de Suzanne Marty. Lu en partenariat avec simplement.pro. Merci à Suzanne Marty pour l'envoi!