dimanche 22 septembre 2019

Dimanche poétique 415: Antoine de Latour


Un soir d'automne

Une source à mes pieds roule son eau limpide,
Et mêle son murmure à celui de mes vers,
Tandis qu'autour de moi tombe la feuille humide
Du saule qui déjà sent le froid des hivers.

A l'autre bord du lac, une beauté timide
Dessine, en se jouant, ces coteaux encor verts
Qui disputent en vain à son crayon rapide
Et leurs mille détours et leurs lointains divers.

Et parfois je crois voir une blanche nacelle
S'en venir d'elle à moi pour retourner vers elle,
Et la muse, au milieu, nous sourire en passant,

Et verser tour à tour de sa coupe bénie,
Aux changeantes lueurs du jour qui va baissant,
La lumière sur l'un, sur l'autre l'harmonie.

Antoine de Latour (1808-1881), Loin du foyer. Source: Poésie française.

samedi 21 septembre 2019

Prix de l'Ailleurs, l'actualité de la science-fiction

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Prix de l'Ailleurs 2019 – Voilà un recueil collectif de nouvelles de science-fiction intéressant! On l'oublie un peu, en effet, mais il existe une scène vivace de la science-fiction en Suisse. Et, a fortiori, elle sait évoquer la guerre avec appétence. "Swiss Wars" démontre tout cela en collectant les neuf textes lauréats et remarqués d'un appel lancé sur le thème de la guerre en Suisse. Neuf textes qui reflètent avec intelligence ce que peut être la science-fiction made in Switzerland en ce début de vingt et unième siècle.


Guerre? Une préface érudite signée de l'universitaire Marc Attalah rappelle l'importance du thème de la guerre dans le genre de la science-fiction, et donc sa pertinence pour un appel à textes. Sa réflexion s'appuie sur Tsvetan Todorov et sur la notion de catastrophe, comprise comme un événement inattendu. Elle résout aussi le paradoxe qui rapproche l'idée de guerre de celle de Suisse, pays neutre s'il en est, en rappelant que la guerre ne saurait se limiter aux combats entre armées. Ce que les auteurs primés ou remarqués ont bien compris...

La nouvelle qui a obtenu le premier prix ne prend guère les allures d'un texte de science-fiction au sens classique du terme, si ce n'est par une forme de futurisme. Dans "L'Appel de la sirène" de Nicolas Alucq, tout part d'une sirène qui résonne sans que personne ne sache pourquoi. L'auteur la laisse résonner dans l'esprit et le corps de ses personnages, suggérant une inquiétude d'autant plus forte que l'attaque pourrait bien relever d'une inquiétante guerre de l'information.

Pas de Suisse sans accent, bien sûr! On s'amuse dès lors en lisant "Un semblant d'espoir ou bien" de Claire Boissard, qui revisite et mixe joyeusement les mythes suisses actuels. Les monstres de notre temps résonnent dans un futur prochain, parfois par le biais de leur filiation puisqu'on y trouve par exemple un descendant subversif de Jean Ziegler: bon sang ne saurait mentir. Les questions de genre s'y mettent aussi, avec une certaine fluidité: on trouve une Camille qui est en fait un homme, et plusieurs femmes qui font des trucs d'homme comme piloter des aéronefs. L'auteure dessine ainsi une Suisse où l'égalité entre les sexes est plus avancée qu'à présent et paraît évidente malgré quelques malentendus. Et aussi où déposer une initiative, acte civique s'il en est en Helvétie, devient soudain quasi héroïque.

Mais pas non plus de Suisse sans argent, ni sans investissements; dès lors, la guerre économique et la vente des forces au plus offrant sont un double sujet rêvé pour les auteurs de "Swiss Wars". "Stratégie d'investissement" de Thalie Ré met ainsi en scène des armées entièrement soumises aux intérêts privés, se faisant la guerre pour des capitaux, des points de croissance. Elle rappelle un élément classique: longtemps mercenaires, les Suisses ont parfois été appelés à se battre les uns contre les autres, sous les drapeaux de ceux qui les paient.

Le thème de la guerre économique fait aussi tout le sel de "Le nerf de la guerre" de Valérie Kurz, qui s'achève sur un habile retournement de situation. On est encore dans la science-fiction, de justesse, grâce à l'idée d'anticipation et au déploiement de la technologie. Mais on est si près de questions actuelles...

C'est que, et la postface de Jean-François Thomas le souligne, la science-fiction sert à mettre à nu les travers d'une époque. Cela ne date pas d'hier: membre du jury, il adopte une approche historique pour dire les multiples tentatives de science-fiction suisses, utopies, dystopies ou politiques-fictions d'hier et d'aujourd'hui. Des démarches qui sont exceptionnellement empreintes d'une philosophie conservatrice qu'on dirait de droite – on voit apparaître là, entre autres, un Pierre Dudan méconnu, bien loin de l'aimable "café au lait, au lit".

Et pour compléter l'ouvrage, Marc Attalah pose quelques questions à Quentin Ladetto, ingénieur auprès d'Armasuisse (Office fédéral suisse de l'armement), partenaire de cette publication. Partenariat étonnant? Que nenni: Quentin Ladetto indique que de telles créations littéraires, géniales ou non, reflètent les menaces que les Suisses perçoivent, et offrent ainsi de précieuses pistes de travail à son service. Ce qui rappelle le travail synthétisé dans l'ouvrage "De beaux lendemains?", ouvrage marquant puisqu'il s'est intéressé, en 2002 déjà, à ce que la science-fiction a à dire à notre temps.

Collectif, Swiss Wars, Vevey, Hélice Hélas, 2019.

Le site des éditions Hélice Hélas, celui de la Maison d'Ailleurs, initiatrice du Prix de l'Ailleurs.

jeudi 19 septembre 2019

Sylvie Zaech, des "Intouchables" à Central Park aux amours retrouvées dans le Vaucluse

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Sylvie Zaech – Difficile de ne pas penser à "Intouchables", ce film avec Omar Sy et François Cluzet, lorsqu'on découvre la scène initiale de "Je pars demain" de Sylvie Zaech. Ce roman s'ouvre en effet sur la vision de deux personnages que tout semble séparer et que les circonstances rapprochent forcément: un danseur âgé devenu solitaire nommé Côme, cloué pour l'heure dans un fauteuil roulant, et un soignant, David, qui l'assiste.


Tout le début de "Je vais partir" se concentre dès lors sur la relation entre le soignant et l'artiste, avec ce qu'elle a de particulier et de complexe: elle s'avère à la fois cordiale, amicale et strictement professionnelle. Chacun paraît donner ce qu'il a, et cela peut convenir, peut-être: David s'avère un coach de première force, et Côme s'ingénie à partager un brin de culture avec lui. A un moment donné, les rôles paraissent même se confondre, voire s'inverser: alors que l'auteure écrit "Il (David) passait souplement de la cuisinière à l'évier, des assiettes aux couverts.", le lecteur a le droit de se demander qui est le plus danseur des deux.

Reste que "Je vais partir" est aussi le roman, certes court donc parfois esquissé de façon trop rapide, d'une lutte contre le corps, ce corps de Côme qui refuse d'obéir mais que tels efforts du danseur et de David vont peu à peu réveiller. Cet éveil du corps fait écho à la résurgence des souvenirs: Côme est un danseur français, né au sud du pays, qui a fait carrière à New York où il a trouvé sa femme Marylou, fort loin de ses racines.

La romancière évoque par touches la vie de bohème qui a caractérisé les débuts de Côme le danseur, une période traversée par des artistes tels que Jackson Pollock, Mark Rothko, Robert Rauschenberg ou, c'est important, Edward Hopper. C'est un monde de pauvres, qui essaient de placer leurs travaux en attendant la gloire – qui viendra, pour Côme et pour les trois premiers artistes cités. Quant à Hopper, la romancière indique qu'il est déjà connu et qu'il se compromettrait en signant une affiche pour un danseur qui vivote au fil de projets difficiles. Est-ce à dire qu'il y a une hiérarchie entre les artistes? En dessinant les interactions entre ses personnages, réels ou fictifs, l'auteure le suggère – sans juger.

Et puis, il y a ce retour des Etats-Unis en France, ce retour aux racines, qui donne son sens au titre du roman. Cela vient de loin: Côme quitte progressivement son fauteuil roulant, ses béquilles, son mentor, pour marcher de ses propres forces et retrouver une nouvelle vie à l'aube de ses quelque 80 ans – et gagner une troisième dimension. Il aborde même un autre art, celui de la peinture. On relève que l'auteure ne manque pas de dire les souvenirs d'antan et les ressentis d'aujourd'hui de Côme, en des passages introspectifs rédigés à la première personne et en italiques. Ces passages accompagnent cette transformation en lui offrant la profondeur qui la rend crédible.

Et de façon classique, il ne manque qu'un amour de jeunesse, retrouvé dans les profondeurs du grand âge et fugitivement vécu alors que la camarde veille, pour parachever le récit de la destinée de Côme – et c'est Magali, qui porte un beau prénom qui fleure bon le sud de la France, qui s'y collera. À l'extrême automne de sa vie, elle retrouve un homme qu'elle a sincèrement aimé et qui a beaucoup reçu de la vie: une belle carrière, des amours vraies et une chance de se racheter, et même du soutien lorsque sa santé chancelle et que sa vie sociale de danseur descendu des scènes internationales s'appauvrit. Et voilà que, destin oblige, il revient vers elle, de loin...

A quoi bon aller chercher la gloire à New York alors que l'amour se trouve à Sault, dans le Vaucluse? Entre ce que la célébrité internationale peut offrir de beau et de superficiel et ce qu'un village de province propose d'à la fois essentiel et emprisonnant, l'écrivaine ne choisit guère. Avec Côme, elle met en scène un personnage qui a eu la chance d'apprécier tout cela et de faire le grand écart entre le petit village et la grande ville, et de s'en trouver bien. Pas mal pour un danseur qui a dû lutter pour quitter sa chaise roulante...

Sylvie Zaech, Je pars demain, Gollion, InFolio, 2019.

Le site des éditions InFolio.

lundi 16 septembre 2019

Sven Bodenmüller, quand l'horloge se dérègle

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Sven Bodenmüller – La plume du calamar n'a rien à voir avec celle, traditionnelle, d'un écrivain, quoi que suggère une couverture un brin trompeuse. En effet, c'est bien l'ossature du calamar qu'on nomme ainsi. Une ossature fragile, comme celle qui structure le fonctionnement d'un atelier d'horlogerie, d'une montre... ou d'un être humain. Et dans son premier roman, justement intitulé "La Plume du calamar", Sven Bodenmüller, écrivain et horloger de formation, dérègle les cadrans avec adresse.


L'auteur promet une histoire d'amour tumultueuse à son lectorat. Mais celle-ci se mérite: l'écrivain utilise une centaine de pages pour planter le décor et dessiner les personnages qui hantent une situation en équilibre, qui fonctionne vaille que vaille. Ce long prélude voit en particulier arriver le personnage de Léo, homme qu'on imagine infiniment libre: l'écrivain utilise l'image du cow-boy pour le décrire, notamment au travers du couvre-chef qu'il porte (un stetson) et de sa passion des armes.

Quant au prénom de Léo, évocateur du lion roi des animaux, il suggère que le bonhomme jouera le rôle de roi de l'atelier, de maître des horloges. Un roi jalousé bien sûr, et l'écrivain sait dessiner les tensions que cela installe, générationnelles ou simplement professionnelles: par la parole, Léo s'ingénie à dérégler doucement le fonctionnement ronronnant de l'atelier. Roi, il l'est aussi en ce sens qu'il détrône le narrateur, lui-même bavard mais moins pertinent, qui reconnaît sa défaite. Une reconnaissance féconde: Léo joue le rôle de révélateur des faiblesses du narrateur et transforme son fonctionnement. Et au fil d'anecdotes à teneur littéraires (Georges Bataille gravé en douce sur les mouvements, par exemple) dont le lecteur s'amuse, l'amitié s'installe...

Reste que l'ami se pose en observateur impuissant de Léo, soudain épris de la "Veuve noire", de "l'Araignée", à savoir Claudia, cette nouvelle collègue séduisante et qui s'avère totalement immature – trentenaire, "femme à problèmes" comme qui dirait. Du coup, ce Léo, fort mais naïf, le lecteur a envie de lui mettre quelques claques: l'amour l'a rendu aveugle et impuissant. L'auteur décline peu à peu tout ce qu'une femme comme Claudia peut soutirer d'un homme en jouant sur les sentiments: de l'argent, une pension, un changement de mode de vie, l'acceptation d'infidélités, de nouveaux meubles Ikea pour remplacer les belles pièces artisanales d'antan.

Terrible, la deuxième partie résonne comme la description d'un amour piège, vécu comme une servitude... dont l'esclave, se cherchant les excuses typiques du déni, ne paraît longtemps pas se rendre compte: sa descente aux enfers est vécu dans une sorte d'anesthésie, bien souvent payée de sa propre poche. L'auteur trouve aussi les bons mots, les bonnes articulations pour dessiner ce qui s'apparente à une forme de parasitisme, soudé par une grossesse qui a tout d'une paternité imposée – imposée qui plus est par une mère qui, dépressive autoproclamée, s'empresse de se décharger de ses devoirs parentaux sur Léo.

Dès lors, quelle solution pour Léo? On la sent venir, et la possibilité d'un nouvel amour avec l'intègre Katia (l'auteur la décrit physiquement de façon à ce qu'elle inspire confiance au lecteur) apparaît comme le dernier rayon de soleil avant l'irréparable – dont, l'auteur le souligne avec subtilité, Claudia n'est peut-être même pas entièrement responsable. Pourtant, allez laisser jouer un amoureux avec ses armes favorites!...

"La Plume du calamar" respire donc d'un double souffle romanesque: dans un premier temps, Léo dérègle le fonctionnement bien huilé d'un atelier d'horlogerie en en subvertissant les mécanismes par sa simple personnalité et son innocence bavarde qui vient à bout de toutes les oppositions. Toutes, sauf une: dans un second temps, c'est à lui d'être déréglé par quelqu'un de plus déréglé que lui. En choisissant le monde de l'horlogerie (qu'il connaît bien et dont il donne à voir, crédible et soucieux de réalisme, quelques zones pas très transparentes) comme contexte, en choisissant un ami comme narrateur afin d'avoir un recul face à son sujet – recul synonyme d'une forme d'impuissance – l'écrivain sait ce qu'il fait: jusqu'à l'irréparable, rien ne fait tic-tac de façon tout à fait régulière dans "La Plume du calamar".

Sven Bodenmüller, La Plume du calamar, Genève, Encre Fraîche, 2019.

Le site des éditions Encre Fraîche.

dimanche 15 septembre 2019

Dimanche poétique 414: Albert Mérat


Les seins

L'éclosion superbe et jeune de ses seins
Pour enchaîner mes yeux fleurit sur sa poitrine.
Tels deux astres jumeaux dans la clarté marine
Palpitent dévolus aux suprêmes desseins.

Vous contenez l'esprit loin des rêves malsains,
Nobles rondeurs, effroi de la pudeur chagrine !
Et c'est d'un trait pieux que mon doigt vous burine,
Lumineuses parmi la pourpre des coussins.

Blanches sérénités de l'océan des formes,
Quelquefois je vous veux, sous les muscles énormes,
Géantes et crevant le moule de mes mains.

Plus frêles, mesurant l'étreinte de ma lèvre,
Vers la succession des muets lendemains,
Conduisez lentement mon extase sans fièvre.

Albert Mérat (1840-1909), L'Idole. Source: Poésie française.

Des Slovaques en Europe: un vécu doux-amer dans les grandes villes

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Zuska Kepplová – L'Europe est leur terrain de jeux, on les retrouve à Paris, Londres, Helsinki, Budapest. Eux? Ce sont les personnages du roman "Le Biscuit national" de l'écrivaine slovaque Zuska Kepplová. Un roman hanté par des jeunes gens et surtout des jeunes filles qui ont quitté la Slovaquie, sans que celle-ci, au contraire, ne les ait totalement quittés.


Le biscuit national qui donne son titre à ce livre apparaît comme un symbole, et ce, dès les premières pages: il s'agit des friandises Horalky, connues de tout le monde dans le pays, garantie honnête et sans artifices capitalistes comme le dit l'un des personnages. C'est une référence pour ceux qui sont partis, mais aussi pour les anciens, restés au pays et qui s'accrochent à ce qu'ils peuvent alors qu'ils ont traversé des années de profondes mutations – que la démolition de la piscine Central, évoquée en incipit, pourrait symboliser concrètement. 

De façon générale, entre autres avec la mention des "Buchty" également, la nourriture apparaît comme un leitmotiv et un point de repère dans "Le Biscuit national".

L'auteure décrit dans "Le Biscuit national" une jeunesse devenue mobile, qui quitte le pays pour trouver, peut-être, un monde meilleur. Elle décrit le changement des mentalités, qui s'occidentalisent au gré des découvertes, par exemple des sociétés plus hétérogènes que celle du pays d'origine. Cela, sans jamais oublier les racines! Centrant chacune des parties de son livre sur un personnage et un lieu, l'écrivaine évoque les petits boulots, la précarité, une vie de bohème en somme, en allant aux éléments concrets: logements miteux et squats où l'on cherche à se faire une vie quand même, nourriture à bas prix achetée au supermarché Tesco. Bien sûr, il y a aussi les amours, le sexe.

Et si les mentalités changent, elles ne manquent pas de s'entrechoquer. Elles le font au fil des anecdotes douces-amères, parfois amusantes aussi, qui émaillent "Le Biscuit national" et sont le vécu des personnages à travers les yeux desquels le lecteur découvre ce roman: pas de sushi pour une mère slovaque venue voir son enfant, par exemple, alors que ce plat est entré dans l'usage en Occident.

"Le Biscuit national" s'achève par la séquence "Trianon – Delta". Un peu à part, elle relate une histoire d'amour entre trois personnages, soudain à la première personne du singulier. Si le ton diffère, les thèmes demeurent: expatriation, jeunesse, rêve européen et désenchantement. Et Trianon fait référence à la dissolution de l'empire austro-hongrois – un passé partagé par les personnages mis en scène, et un nom qui fait figure de mot de passe, de point de repère au-delà des frontières.

Zuska Kepplová, Le Biscuit national, Paris, Intervalles, 2019. Traduit du slovaque par Nicolas Guy.

Le site des éditions Intervalles.

mercredi 11 septembre 2019

Perdus, les lingots de Rommel? Pas pour tout le monde, dit Nicolas Feuz...

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Nicolas Feuz – Le procureur du canton de Neuchâtel est de retour dans le monde du polar! Avec "L'Ombre du renard", Nicolas Feuz propose un roman policier international qui plonge ses racines en Corse comme dans la bonne république de Neuchâtel, et donne vie à la légende du trésor d'Erwin Rommel, un trésor mythique qui fascine les plongeurs, les mafias et les gouvernements. Nicolas Feuz jette sur ces tonnes d'or englouties le regard du romancier, à la suite d'essayistes comme Jean-François Sers, auteur du livre "Le Trésor de Rommel" (Grasset, 1991).


En convoquant les nazis installés en Corse, l'auteur choisit de mettre en scène une poignée de personnages qui vont à coup sûr fasciner le lecteur, envoûté par la petite musique de la fascination du diable. De façon classique, l'auteur les montre sur leur jour le plus impitoyable, capables même de tirer sur des gosses qui jouent à la guerre navale dans le caniveau: des enfants, quoi de mieux pour susciter l'empathie et, en miroir, le dégoût? Ces nazis, l'auteur les montre aussi tentant d'évacuer six caisses de lingots d'or par la voie navale: il recrée ainsi, à sa manière, la naissance du mythe du trésor de Rommel, renard du désert pour ne pas dire "fennec" – un trésor plongé dans les tréfonds de la Méditerranée à la suite des aléas de la fuite. Et pour donner naissance à sa fiction, l'écrivain prend soin de laisser quelques témoins. Et un monastère où tout n'est pas net...

Témoins et survivantes louches du monastère: il n'en faut pas plus pour que l'affaire resurgisse en ce début de vingt et unième siècle. Dès lors, l'écrivain réalise, avec une adresse notable, des allers et retours entre le passé et le présent. Le lecteur ne peut que s'interroger sur la présence subite, en plein Neuchâtel, d'un lingot d'or à croix gammée d'origine nord-africaine (dixerunt les spécialistes de Metalor) qui semble semer la mort autour de lui. Cette adresse se retrouve dans la construction virtuose de l'intrigue, qui met en scène quelques personnages atypiques voire doubles (ce qui ouvre la porte aux retournements de situation) autour du procureur Norbert Jemsen, de sa greffier Flavie Keller et de Tanja Stokaj,  inspectrice lâchée dans les situations les plus dégradantes et les plus dangereuses – comme elle l'a été dans "Le Miroir des âmes", premier roman de ce qui se profile désormais comme une saga. Soit dit en passant, on se demande pourquoi elle accepte de faire tout ça...

Dans "L'Ombre du renard", l'auteur réussit à montrer les différences d'approche entre la police suisse, pragmatique dans la mesure du possible, et les acteurs policiers corses, qu'on sent parfois tentés de composer avec des intouchables locaux tels que les Mariani, qui s'adonnent à des activités pour le moins frauduleuses, ou les couvrent tout du moins. Cette criminalité prend aussi la forme d'une société post-nazie nommée "L'Ordre", qui opère à la manoeuvre en sous-main: c'est quelque chose que l'auteur dévoile judicieusement peu à peu.

On reconnaît dans "L'Ombre du renard" la patte de Nicolas Feuz, en particulier au travers de scènes de crime particulièrement révoltantes, "gore" pour le dire plus brièvement, décrites non sans un certain goût de la mise en scène complaisante – on pense à ces hommes émasculés par des gouttes d'eau, ficelés sur une chaise de torture inconfortable avec la bite enserrée par un noeud coulant en nylon, ou à la manière dont l'auteur donne à voir ces bonnes soeurs mortes d'avoir bu ensemble un thé empoisonné, restées emmurées dans une pièce de leur couvent – jusqu'à quand?

Ainsi, alors que le début semble se passer crème au fil de scènes saisissantes, le lecteur féru de polars relève en cours de roman quelques aspects qui auraient pu être mieux amenés: le coup du tournage d'un film dans la crypte du couvent où se trouvent les soeurs mortes paraît un brin surprenant pour le lecteur, de même que l'annonce de la maladie mortelle à court terme de l'atypique inspecteur Beaussant, tardive dans le cours de l'histoire. Reste que cette maladie détermine le fonctionnement de ce flic habile mais démonétisé par une réputation d'alcoolique asocial: c'est typiquement le gars qui n'a rien à perdre, face auquel les méchants de "L'Ombre du renard" vont se casser les dents. Un regret encore? Le caractère un brin didactique du chapitre 77, qui expose, brièvement certes, l'affaire du site d'extraction d'amiante de Canari et les problèmes sanitaires y afférents.

Ces quelques réserves mises à part, force est de relever que Nicolas Feuz offre à ses lecteurs, avec "L'Ombre du renard", un roman rapide (il est rythmé par de nombreux chapitres courts), efficace et accrocheur. Certes fondé sur une légende qui suscite les convoitises, c'est pourtant un roman réaliste aussi, tant dans la description du fonctionnement de la police que dans l'évocation des relations humaines. Et par rapport à certains autres ouvrages de cet écrivain, il offre un "plus" non négligeable en allant puiser ses racines dans la grande histoire et hors de Suisse. En somme, "L'Ombre du renard" est un roman en quatre dimensions: hauteur de vues, longueur des distances, profondeur des personnages, et temporalité historique.

Nicolas Feuz, L'Ombre du renard, Genève, Slatkine & Cie, 2019.

Le site des éditions Slatkine & Cie, celui de Nicolas Feuz.

dimanche 8 septembre 2019

Dimanche poétique 413: Anatole France


Elle a des yeux d'acier ; ses cheveux noirs et lourds
Ont le lustre azuré des plumes d'hirondelle ;
Blanche à force de nuit amassée autour d'elle,
Elle erre sur les monts et dans les carrefours.

Et nocturne, elle emporte à travers les cieux sourds,
Dans le champ sépulcral où fleurit l'asphodèle,
La pâle jeune fille idéale, et fidèle
À quelque rêve altier d'impossibles amours.

Vierge, elle aime le sang des vierges ; et, farouche,
Elle entr'ouvre la fleur funèbre de sa bouche
Et d'un sourire froid éclaire ses pâleurs,

Lorsque, prête à subir une peine inconnue,
La victime aux cheveux de miel chargés de fleurs,
Mourante et les yeux blancs, offre sa gorge nue.

Anatole France (1844-1924). Source: Poésie française.

samedi 7 septembre 2019

Un fantôme nommé Helen Svenson

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Olivier Papaux – A la poursuite d'Helen Svenson, inlassablement: c'est derrière ce fantôme, ce McGuffin que court Jul Jarson, le narrateur du roman "Les enfants de la baie". Et le lecteur court avec lui! "Les Enfants de la baie" est le premier roman de l'écrivain suisse Olivier Papaux. Cet ouvrage embarque son lectorat de la Suisse vers Islay et vers la Normandie.


Tout commence pourtant par un fait paradoxal: le fameux Jul, professeur de français dans un lycée, s'enthousiasme pour l'unique roman d'Helen Svenson, qu'il reconnaît pourtant être intrinsèquement porteur d'ennui puisqu'il raconte l'histoire d'une femme juive qui attend son amant nazi, perdu quelque part, mort peut-être. Ce paradoxe se résout lorsqu'on pense que le style doit primer l'histoire. De là, sans doute aussi, la pureté stylistique et la sobriété de l'écriture des "Enfants de la baie". Mais s'ennuie-t-on à lire ce roman? Guère.

Courir après un fantôme, dans "Les Enfants de la baie", c'est aussi assister à la naissance d'un écrivain – qui, pour le coup, pourrait se confondre avec Olivier Papaux lui-même. Certes, les noms divergent; mais d'un autre côté, l'auteur indique en toute fin de roman que le nombre de chapitres du livre écrit par Jul est le même que celui de son propre roman. Et c'est bien à Helen, cette Helen fictive qui cristallise tout ce que l'auteur a lu et le nourrit dans son travail d'écriture, que ce premier roman est dédicacé. Cette Helen qui inspire aussi Jul Jarson...

Quant à nommer son personnage "Jul", presque "Jules" mais pas tout à fait, c'est la meilleure manière de montrer son incomplétude. Celui-ci a en effet une vocation d'écrivain en lui, et courir après Helen Svenson la lui révèle. Et lui permet aussi de trouver sa moitié... amoureuse.

Quant au jeu de piste, il conduit Jul Jarson à rencontrer quelques personnages assez hauts en couleur, parfois désignés par des surnoms qui peuvent être autant de masques: l'un d'eux s'avère menteur, afin de protéger un secret sur cette île d'Islay où tout se sait très vite, où un étranger comme Jul est vite repéré. Il y a aussi l'entreprenante et mystérieuse Kirsteen, femme libre, amatrice de bons alcools, qui apparaît comme une pièce rapportée dans l'île. Qui est-elle vraiment?

Bons alcools? Il ne saurait y avoir d'Ecosse sans whisky! L'auteur ponctue "Les Enfants de la baie" d'évocation fugaces ou plus appuyées de ces breuvages, évoqués en connaisseur qui connaît ses classiques (Ardbeg, Bowmore, Lagavulin, pour n'en citer que quelques-uns), et confère ainsi à son roman un supplément de saveur.

Olivier Papaux, Les Enfants de la baie, Genève, Encre fraîche, 2019.


Le site des éditions Encre Fraîche.

mercredi 4 septembre 2019

Un serial killer dans le gros de Vaud

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Yves Paudex – En voilà un roman policier atypique! "Crimes sacrés, sacrés meurtres" trouve son cadre dans les localités du nord de Lausanne, et met en scène une police à laquelle l'échec colle aux basques. Dans ces conditions, comment élucider l'étrange affaire du bonhomme découpé en morceaux puis réparti çà et là, de Lausanne au lac de la Gruyère? Et quelques autres, sans parler d'un vol de 32 000 francs à la quête? Autant de bonnes questions que l'inspecteur Valentin Rosset, diabétique à la veille de sa retraite, se pose. Succès ou échec? Le point d'orgue de sa carrière sera en mode majeur ou mineur. Et comme on aime finir sur une note positive, on imagine la pression que ça lui met. 

Pourtant, c'est tout doucement que l'enquête démarre, ou pas: faute d'indices, l'affaire traîne pendant plusieurs mois – un début surprenant pour un lecteur habitué à des débuts de polar plus vitaminés. Pour l'auteur, cependant, c'est l'occasion de mettre en scène la manière dont on appréhende le métier de policier d'une génération à l'autre. Valentin est un inspecteur à l'ancienne, façon Maigret, accordant beaucoup d'importance à la psychologie. Un peu ours, présenté comme médiocre, il a de la peine à accepter tout de suite que la jeune génération, plus scientifique et technique, peut lui apporter quelque chose, sur le ton de la complémentarité. Le personnage de Bavaud saura trouver la voie...

L'écrivain donne du monde de la police vaudoise une image terne, en somme: les enquêteurs sont constamment en butte aux difficultés d'une enquête autour de ce qui s'avère un tueur en série, et la hiérarchie se la joue solo, davantage soucieuse de gloire personnelle que de travail d'élucidation en équipe. Cela, à telle enseigne que le lecteur se demande, parfois, si les commissaires et procureurs locaux ne sont pas quelque peu complices des homicides qui surviennent soudain dans la paisible contrée vaudoise. Ce qui ne les rend guère sympathiques, il faut le dire! Lui-même ancien de la police de sûreté vaudoise, l'auteur assume de s'être librement inspiré de son vécu; le lecteur peut dès lors doucement se demander si l'organisation de sûreté est à la hauteur dans le canton de Vaud.

Cela dit, le lecteur est mis en présence d'un cas hors norme, qui plonge ses racines dans l'Italie fasciste et dans les arcanes de l'institution catholique. L'auteur recourt à des chapitres en flash-back pour dire le passé, mettant en scène l'histoire d'Italiens qui ont leur histoire, mortifiante parfois, et se sont retrouvés en Suisse après la Seconde guerre mondiale, en ces temps où la Suisse accueillait spécifiquement cette immigration de travail. Quant au côté catholique, un prêtre semble s'être perdu dans le récit, mais il apparaît comme un personnage clé. Et le christianisme, par le biais de la garde suisse, pourrait bien être l'une des clés de l'intrigue: l'affaire des meurtres survenus en 1998 au Vatican résonne dans "Crimes sacrés, sacrés meurtres". Cela, même si ce n'est pas de là que naît la violence.

En effet, c'est plutôt du côté de Sernaglia della Battaglia, un village de Vénétie, que tout part. Un patelin qui a connu le fascisme et les collaboratrices tondues à la libération – comme en France, est-on tenté de dire, tout en se demandant si cela s'est passé comme ça en Italie également. Cette bourgade et l'inspecteur Valentin Rosset, qui a des racines italiennes, devaient se rencontrer: le saint patron de la paroisse est précisément Saint Valentin. Et à ce régime, l'auteur va jusqu'à esquisser une histoire amoureuse entre Rosset et Claudine Salamin, mère d'une des victimes du tueur en série. Saint Valentin veille... 

"Crimes sacrés, sacrés meurtres" est porté par une plume des plus adroites, fine et efficace à la fois. L'écrivain n'hésite pas à jouer sur les mots afin de constituer, au fil des péripéties, des tableaux captivants. Les personnages qu'il met en scène n'ont rien de brillant, et la police renvoie en particulier une image médiocre de sa capacité d'action. Mais l'écrivain prend soin de donner une voix, un style, à chacun de ceux qui la font vivre. Et s'amuse à grands coups de jeux de mots à double sens lorsqu'il s'agit de donner la parole au patron de la boîte "Cutty Sark", présentée comme un haut lieu de la vie gaie à Lausanne.

Yves Paudex, Crimes sacrés, sacrés meurtres, Lausanne, Plaisir de lire, 2019. 

Le site des éditions Plaisir de lire.

dimanche 1 septembre 2019

Dimanche poétique 412: Charles Le Goffic


Sérénade

Allez, mes vers, de branche en branche,
Vers la dame des Trawiéro,
Qu'on reconnaît à sa main blanche
Comme la moelle du sureau.

Elle est assise à sa croisée,
Devant la digue des Etangs :
Vous lui porterez ma pensée
Sur vos ailes couleur du temps.

Comme le soir vous favorise
Et que, dans le genêt touffu,
Pour épier votre entreprise,
Aucun barbon n'est à l'affût,

Elle vous répondra peut-être
Et se taira peut-être aussi.
Frappez toujours à sa fenêtre,
Mes vers, et n'en prenez souci.

Les Lycidas et les Silvandres
Vous le diront, ô soupçonneux :
Il est des silences si tendres
Qu'on voudrait se blottir en eux.

Et là, sans un mot, sans un geste,
Près d'un sein qui bat dans la nuit,
Goûter l'enchantement céleste
De mourir à tout autre bruit.

Charles Le Goffic (1863-1932), Impressions et souvenirs. Source: Poésie française.fr.