jeudi 3 décembre 2020

Une nouvelle légende des cafés, avec le sourire

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Benoît Caudoux – "Je sors de chez moi, je traverse un peu de ville et je vais au café". Tout est dans cet incipit que le lecteur va retrouver, tel quel ou sujet à de menues variations, au début des quatorze chapitres du roman "Sur quatorze façons d'aller dans le même café", roman de Benoît Caudoux. Il sera question en effet du logement d'un narrateur à l'identité fluctuante, de la ville où il habite et du café qu'il hante. 

Alors oui: au début, ça fait drôle de se plonger dans un roman qui dit les détails, les gens, qui regarde et qui écoute, bref: qui brille d'une attention de tous les instants. Le lecteur se sent du coup plongé dans quelque chose qui ressemble à un tropisme façon Nathalie Sarraute. Il y a le sourire en plus, mais n'anticipons pas: le premier chapitre pose le décor. 

En effet, le premier parcours vers le café est un moment où le narrateur se situe par rapport à la foule, à la fois étranger et observateur, auditeur aussi. Qui est hostile à qui? Cette recherche d'une bonne distance entre soi et les autres se retrouve dans la description des moments passés au café, en particulier avec ce bonhomme qui boit sa bière au bar à côté d'un narrateur assoiffé de bière et de livres qui n'a pas très envie d'engager la conversation mais se laisse prendre au jeu quand même, les bières faisant le lien.

Il y a dans "Sur quatorze façons d'aller dans le même café" ce goût pour les détails de la vie auxquels personne ne prête d'attention, ou si peu. La porte du café, de ce point de vue, est emblématique: alors que d'ordinaire, on la pousse sans y prendre garde, l'auteur la met franchement en évidence par des rectangles dessinés où apparaît, en bâtons, le numéro du chapitre. Ces portes subdivisent les chapitres en deux: passé la porte dessinée, le lecteur est symboliquement dans le café avec le narrateur.

Cet intérêt pour les objets dont tout le monde se fiche ne s'arrête pas au café, et c'est même l'un des ressorts de l'humour de ce roman. Le lecteur ne peut que sourire, par exemple, à l'évocation décalée de la relation quasi amoureuse du narrateur avec le sol de son appartement, auquel il arrive même de balancer des assiettes à la figure. Il y a un chapitre d'anthologie aussi, franchement cocasse, où l'auteur se vante d'avoir des slips bulgares, bien éloignés de l'esbroufe des slips australiens. Les kangourous n'ont qu'à bien se tenir.

L'ambiance des cafés, c'est aussi les personnes qui les hantent. On ne saura pas grand-chose du bonhomme qui boit sa bière au bar au chapitre 2 et qui paraît être une ombre. On trouvera plus savoureuse, pour le meilleur,  l'évocation de ce bonhomme qui explique son métier de distributeur d'échantillons pour France Télécom, inventeur de machines inutiles – écho à l'écrivain lucide sur l'utilité de ses livres? Et toujours aussi savoureux, quoique moins aimable, il y a le bonhomme qui pérore sans fin. 

A sa manière, l'écrivain dessine ainsi une nouvelle "Légende des cafés", qui fait penser de loin au recueil de chroniques de Georges Haldas. Quatorze chapitres, cela dit, c'est autant que les stations d'un chemin de croix traditionnel, et il serait intéressant d'approfondir une telle lecture. Cela, d'autant plus que la souffrance du Christ, perçue comme belle, est furtivement évoquée (p. 107). Ces questions autorisent le lecteur à lui-même divaguer dans des théories à caractère mystique, par exemple sur ce philosophe arabe qui considère que Dieu devrait être considéré comme petit, parfait parce qu'il n'est pas encombré de sa grandeur.

Le narrateur, enfin, assume un certain sens du ridicule et accepte de jouer un rôle en société. C'est ainsi que l'on peut comprendre le dernier chapitre de "Sur quatorze façons d'aller dans le même café", où le narrateur, décrivant son sourire naïf, fiche à son tour la banane à son lectorat. Mais ce rôle de naïf, comme pas mal d'autres d'ailleurs, le narrateur l'a joué tout au long du roman déjà, en observant avec un regard neuf tout ce qu'il y a chez lui, sur le chemin et au café. 

Benoît Caudoux, Sur quatorze façons d'aller dans le même café, Paris, Leo Scheer, 2010.

Le site des éditions Leo Scheer.

Lu par Save My BrainSébastien Arnold.



lundi 30 novembre 2020

Irlande, terre des réponses

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Abigail Seran – Trois semaines avec mon oncle: tel aurait pu être le titre de "D'ici et d'ailleurs", le dernier roman de l'écrivaine valaisanne Abigail Seran. Vaste et dense, c'est aussi un livre du retour aux sources. En effet, c'est à travers les yeux de Léanne, dite Léa, que le lecteur aborde l'intrigue.

Léanne ou Léa, d'ailleurs? Ce changement de prénom illustre parfaitement la rupture qui marque le début dans la vie de ce personnage. Léanne devient responsable marketing d'une grosse entreprise, à la force du poignet, ce qui lui permet de se payer des objets de marques chères et citadines et, croit-elle, de considérer de haut les gens des petites villes – y compris ceux de celle d'où elle vient. Autre vie, autre prénom... mais les circonstances vont la ramener dans la cité où elle a grandi.

L'auteure pose dès lors un dispositif qui rythme le roman: Léa est impérieusement chargée de rendre visite chaque jour à l'Oncle Luc, sur demande de sa mère, femme joviale mais au quotidien rigoureusement réglé, qui a choisi de partir en vacances en fin d'automne. L'oncle, lui, vit dans un établissement médico-social et paraît divaguer. Comme vacances, il y a plus sexy, et ce point de départ peut sembler un prélude à l'ennui – d'autant plus que "D'ici et d'ailleurs" prend son temps pour se mettre en place.

Mais il n'en est rien: peu à peu, l'ouvrage prend de la vitesse et finit par happer son lecteur. D'abord, les journées ne se ressemblent pas dans la petite ville où Léa redevient Léanne. Redevenir Léanne, c'est retrouver les copains d'école, qui ont trouvé leur voie dans la région, voire un homme plus âgé qui fut l'a émue autrefois. Le charme va-t-il renaître? Face à ces retrouvailles sporadiques, l'auteure va apporter des réponses nuancées, mais en suggérant à plus d'une reprise que les relations mortes, désenchantées, ne reprennent pas – alors que d'autres, solaires et merveilleuses, peuvent soudain s'imposer, à l'instar de Gloria, la voisine, et de son fils Nathan.

Il est à noter que l'alcool joue un rôle constant de révélateur dans ce roman. L'auteure a la sagesse de ne pas juger la consommation considérable d'alcool de Léa, la considérant plutôt comme une donnée qui offre des potentialités et délie les langues, voire les audaces. Quitte à ce que cela débouche sur un fiasco à l'occasion.

C'est cependant vers l'Irlande que tout va se dénouer, du côté de Kylemore Abbey, et que le lecteur va savoir qui est "Niv". Un indice: à l'instar du français, le gaélique irlandais ne se prononce pas comme il s'écrit, et la romancière joue avec cela pour créer du mystère. C'est à travers les livres, aussi, que Léa, soudain captivée, va se plonger dans l'existence de cet Oncle Luc qui pour elle, au départ, n'est qu'un vieillard qui divague. Romancier, en effet, il a aussi vécu ses années les plus intenses du côté des îles sauvages de la verte Erin.

Contrainte de renouer avec ses racines, Léa finit transformée par ce séjour a priori imposé. Signe littéraire: en fin de roman, peu importe que Léa soit nommée Léa ou Léanne – signe que le retour aux sources a été couronné de succès. Le lecteur aura même droit au pincement au cœur d'une Léanne qui dort pour la toute dernière fois dans sa chambre d'enfant. Et en refermant le livre, il gardera le sentiment d'avoir lu un roman chargé d'émotion sur les liens complexes et fascinants qui relient les humains entre eux, par-delà les générations.

Abigail Seran, D'ici et d'ailleurs, Lausanne, BSN Press, 2020.

Le site d'Abigail Seran, celui des éditions BSN Press.

dimanche 29 novembre 2020

Dimanche poétique 473: Catherine Gaillard-Sarron


Un temps pour tout

Il y a un temps rempli de joie
Un temps d'insouciance et de légèreté
Un temps pour être heureux
Un temps ouvert aux rêves
Un temps où plein d'amour
On se sent invincibles.

Il y a un temps empli de peine
Un temps d'angoisse et de tristesse
Un temps de souffrance
Un temps de solitude
Un temps où malheureux
On se sent vulnérables.

Il y a un temps empli de joie
Puis un temps empli de peine
Et puis il y a un temps qui vient
Un temps dont nul ne connaît rien
Un temps qui nous tient dans sa main
Un temps qu'on appelle destin
Et qui nous mène vers demain.

Catherine Gaillard-Sarron (1958- ), La Ligne du temps, Chamblon, Catherine Gaillard-Sarron, 2020.

jeudi 26 novembre 2020

Dix-sept ou trente-cinq ans, et des milliards de bisous

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Lucrèce – Lucrèce, vous connaissez? Tel est le pseudonyme que s'est donné Bruno Chiron l'espace d'un roman intitulé "Mille milliards de bisous pour mon chéri". De la part de l'auteur du polar "Il n'y a pas de requins dans la Loire", cela valait bien un changement de nom. Pour l'occasion, en effet, le romancier s'est mis dans la peau d'une jeune fille de dix-sept ans, lycéenne écartelée entre ses examens, ses parents et ses amours – celles-ci occupant l'essentiel de l'espace, puisque Lucrèce, 17 ans, se retrouve amoureuse de Sébastien, 35 ans. Il pourrait presque être son père...

"Lolita contemporaine", indique la quatrième de couverture en évoquant Lucrèce. Vraiment? Pas tout à fait: livrée à Humbert Humbert, 37 ans, la Lolita de Nabokov, du haut de ses 12 ans et demi, est plus proche de l'enfance que de l'âge adulte. Lucrèce, en revanche, tend vers ses 18 ans et, à 17 ans, à défaut d'être majeure tout court, elle serait déjà considérée comme majeure sexuellement dans plus d'un pays – dont la Suisse, qui fixe la majorité sexuelle légale à 16 ans, avec des souplesses permettant les premières amours adolescentes. En France, la question paraît encore irrésolue, témoin l'affaire Sarah, qui trouve écho aujourd'hui dans le roman historique "La loi des hommes" de Wendall Utroi.

Mais baste avec les choses juridiques! "Mille milliards de bisous pour mon chéri", c'est aussi la force du verbe. Le lecteur relève en effet que l'écrivain recrée avec succès une manière de langage jeune. Intello et bien de son temps (nous sommes en 2011), celle-ci tient son journal sur son ordinateur, et c'est ce journal qui constitue la matière de "Mille milliards de bisous pour mon chéri". C'est avec ses propres mots que Lucrèce se révèle: on la découvre sarcastique, capable d'un humour décapant, mais aussi sûre d'elle, se considérant comme bien mûre pour son âge. Gouailleuse, elle aime quand ça va vite, surtout si ça va dans son sens – ce que l'auteur suggère par la brièveté des chapitres.

Côté sentiments, l'auteur se met avec justesse dans la peau de Lucrèce, montrant avec une grande sensibilité les balancements du cœur d'une jeune fille à la fois passionnée, hésitante, puis follement heureuse de se retrouver avec un homme mûr, expérimenté, mais aussi rangé: marié, il invite Lucrèce au cinéma presque en secret, jouant des faux-semblants de la séduction sans avoir l'air d'y toucher. Grave pourtant, la question de la différence d'âge est certes abordée, mais vite évacuée, tant la passion finit par tout renverser.

Reste que Sébastien comme Lucrèce ont un entourage. L'auteur exploite habilement le personnage d'Anne-Marie, épouse jalouse mais médiocre de Sébastien, pour créer des retournements de situation captivants à base de menaces à caractère juridique; quant à Xiang, Chinoise en situation irrégulière protégée par Sébastien, Lucrèce s'en débarrassera au moyen d'un procédé qui, et elle en est consciente, ne la grandit pas: la dénonciation anonyme à la préfecture. L'auteur laisse ainsi en suspens une question vache: peut-on bâtir un grand amour, sincère et franc, sur un mensonge ou des secrets? Sébastien, de son côté, a les siens, même si Lucrèce en découvre quelques-uns: sa ressource à elle, ce sont les moteurs de recherche sur Internet.

Elle est loquace, Lucrèce, elle va droit au but même si elle a ses hésitations, elle préfère un mec assertif à ses collègues mollachus du lycée, et c'est comme ça qu'elle est attachante. Le lecteur apprécie qu'elle ait un brin de culture, qu'elle soit cinéphile entre autres – quitte à pardonner certains de ses goûts musicaux, que l'auteur cite avec gourmandise. "Elle apprend très vite", dit encore la quatrième de couverture: en effet, il ne faut pas plus d'une semaine pour que Lucrèce et Sébastien se trouvent et mûrissent considérablement. Et, à terme, se fassent une nouvelle séance de cinéma. À la régulière, cette fois, entre adultes... 

Lucrèce, Mille milliards de bisous pour mon chéri, Saint-Denis, Edilivre, 2011.

Le blog de Bruno Chiron, celui de Lucrèce; le site des éditions Edilivre.

En bonus et en résonance, "Qu'importent mes 17 ans" (1967) d'Arlette Zola:




mardi 24 novembre 2020

Un grand pas pour l'humanité... quelle humanité, au fait?

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Benjamin Knobil – Le théâtre est indéniablement l'une des victimes du Covid-19. Ceux dont cet art est le métier en savent quelque chose. Quant aux spectateurs, ils en prennent personnellement conscience par exemple lorsque leur salle favorite se voit contrainte d'annuler ses représentations. Qu'elles soient des créations inédites n'y change rien! C'est, tragiquement, ce qui est arrivé à "Neil", une "comédie métaphysique" signée Benjamin Knobil, dont les premières représentations auraient dû avoir lieu en ce mois de novembre à Lausanne, au théâtre 2.21. Autant dire que la publication du texte de cette pièce apparaît comme une tentative urgente de faire vivre la pièce malgré tout. 

La pièce elle-même paraît avoir été écrite dans une forme d'urgence, au cours de l'été 2020, et éditée sans délai par BSN Press – l'ouvrage est en librairie depuis le 12 novembre. Il y est question en effet de toutes les thématiques qui ont agité l'année 2020, greffées sur l'épisode historique du premier pas de l'homme sur la Lune – c'est bien à Neil Armstrong, personnage historique radicalement revu, corrigé et un brin fustigé, que le titre de la pièce fait référence. En particulier, il y est question de la respiration, du souffle... 

... souffle du comédien, bien sûr, chargé de faire porter sa voix au plus loin, idéalement sans masque d'hygiène. Souffle d'une vie, d'une viabilité remise en question par les restrictions liées au coronavirus! Mais ce souffle est un thème clé sur la Lune aussi, ce lieu où il n'y a pas d'atmosphère respirable. L'auteur alimente ce thème: on voit un Neil Armstrong qui, sur son échelle, hésite à écrire l'histoire en posant enfin son pied sur la Lune, jusqu'aux limites de son autonomie respiratoire, soit un délai improbable d'environ huit heures. 

Huit heures? Pour le lecteur de l'an 2020, cela fait écho aux quelque 8 minutes d'agonie de George Floyd, que l'auteur voit comme un moment du racisme, souligné par l'apparition improbable de Martin Luther King Jr. Une apparition anachronique peut-être, le principe du rejet du racisme ne se posant pas tout à fait dans les mêmes termes qu'aujourd'hui au temps du pasteur noir afro-américain. Mais l'essentiel est là: pour le dramaturge, ça manque d'air. Et dans l'esprit du lecteur de la pièce, l'étouffement de George Floyd fait écho à cette maladie avant tout respiratoire qu'est le Covid-19: 2020, année étouffante!

Tout cela paraît bien grave, me direz-vous. Certes! Mais le dramaturge est astucieux, capable d'un humour résolu et vigoureux, capable de rallier le public a son propos. Ainsi, dans le plus pur esprit du space opera burlesque, l'une des premières scènes de la pièce met en scène le douanier céleste Blaise Pascal, qui vient mettre une amende de stationnement au module lunaire de Neil Armstrong – c'est Douglas Adams dans le texte! Plus loin, il y aussi la famille de Neil Armstrong qui le relance, avec cette épouse qui lui reproche, sur un ton criard genre "c'est ça, va écrire ta page d'histoire, moi j'ai la charge mentale", de traîner et de ne pas assumer son rôle de père, trop absorbé qu'il est par son métier. De quoi anéantir un Neil Armstrong torturé par la mort de sa fille Karen – ça, c'est historique – et harcelé par ses collègues Aldrin et Collins qui, eux, voudraient rentrer chez eux pour manger des steaks avec Bobonne comme de bons fonctionnaires qu'ils sont.

Alors, astronaute... un job comme un autre? On le découvre au fil des pages, "Neil" s'avère une manière de déboulonner la statue (tiens, encore un truc très 2020, très Black Lives Matter pour le coup) de Neil Armstrong en désenchantant méthodiquement la figure mythique du gars qui a conquis la Lune. Truc de Blancs, exercice d'impérialisme dans un style qu'on croirait oublié, tentative d'intrusion dans un monde où le capitalisme galactique est déjà passé (l'épisode des Neptune Waters): à la fin de la pièce, le lecteur est en droit de se demander si le premier pas de l'humain sur la Lune a vraiment la valeur que l'histoire a bien voulu lui donner. L'auteur va jusqu'à présenter la célèbre phrase historique "C'est un petit pas pour l'homme..." comme un message pas du tout spontané, mais préparé bien à l'avance par de bons gros terriens férus en communication. 

"La Lune est morte", chantaient les Frères Jacques, suggérant qu'avec le premier pas de l'homme sur l'astre de la nuit, une part de magie s'est perdue pour toute l'humanité. Il est permis de croire que cette chanson célèbre résonne en arrière-plan dans les épisodes chantés, ricanants sur le rythme cruel d'une danse ridicule à petits pas, de "Neil". Plus largement, Benjamin Knobil va plus loin en décapant, caustique et vigoureux, l'ensemble de ce qui paraît, aux yeux d'humains émerveillés, un accomplissement majeur pour l'humanité. Quelle humanité, interroge-t-il: celle de Cap Canaveral, perçue comme impérialiste, ou celle d'ailleurs, ce qui fait quand même beaucoup de monde? Avec la pièce de théâtre "Neil", la conquête de la Lune revêt en 2020 une actualité aussi évidente qu'inattendue.

Benjamin Knobil, Neil, Lausanne, BSN Press, 2020.

Le site des éditions BSN Press, celui du théâtre 2.21, celui de Benjamin Knobil.

lundi 23 novembre 2020

Aude, fille courage

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Chris Barnhay – Une auteure rencontrée à une Fête du Livre de Saint-Etienne, en 2011 peut-être; la curiosité qui m'incite à acheter son livre. Et celui-ci a attendu neuf bonnes années sur ma pile à lire... Enfin, voilà que je viens de boucler ma lecture de "Ne jamais dire jamais" de Chris Barnhay. Un voyage porté par une narratrice devenue adulte trop tôt, mais qui finira par découvrir que le bonheur est aussi pour elle. 

Obésité, boulimie: c'est sur ces bases peu avenantes que débute "Ne jamais dire jamais". Ce roman sensible et inspirant donne la parole à un personnage féminin, Aude, suivi depuis son enfance jusqu'à sa vie d'adulte. L'auteure fait œuvre de poète en dessinant les ressorts de l'obésité maladive de la narratrice: elle considère ce gras comme une muraille, une manière de mettre l'autre à distance – à telle enseigne que la narratrice va s'interdire l'amour. 

Cela, pour combler un vide, celui laissé par une mère absente – par la bouffe, mais aussi par les livres, soit dit en passant. L'auteure illustre cette absence en partant de la scène banale d'une fin de journée à l'école. Et elle en donne la clé un peu plus tard dans le livre, comme s'il fallait un peu de temps pour que l'enfant comprenne. La clé? C'est l'alcoolisme, vécu au féminin.

Cet alcoolisme, personnage à part entière, prégnant surtout au début du livre, rend la mère un peu absente au lecteur aussi: tout au plus en aura-t-il les effets. Il y a ces tentatives de suicide auxquelles personne ne croit plus, mais aussi ce vase que la mère brise sur la tête d'Aude. Mais plus généralement, c'est une famille dysfonctionnelle que l'auteure décrit: cinq enfants, un père qui se contente d'assumer sa part, et la narratrice qui remplace sa mère, tenant le ménage à l'âge où les autres filles jouent à l'élastique ou aux garçons. Aude apparaît dès lors en totale dissonance entre une âme grandie trop vite et un corps qui ne suit pas, sans parler du vécu, parfaitement atypique.

Et puis une prise de conscience se fait, et la bascule se fait en page 44: "Une force intérieure était née". Poursuivant dans une écriture qui privilégie l'introspection, l'auteure décrit tout au long de la suite de son court roman le long parcours qui va faire de la narratrice une femme bien dans sa tête et dans son corps. 

Non exempte d'obstacles, la démarche telle qu'elle est décrite apparaît réaliste. L'obésité de la narratrice est ainsi combattue davantage par un changement d'état d'esprit que par des régimes mirobolants; et l'écrivaine ne manque pas de souligner l'évolution des regards des autres, en particulier des hommes, sur un corps qui change – la narratrice y est-elle préparée? En tout cas, elle trouvera des alliés dans sa démarche. Enfin, il y a ce magnifique détour que la romancière propose: la narratrice parvient, par le dialogue, à libérer sa mère de l'alcoolisme. Magnifique par la générosité du geste, bien sûr, mais aussi, du point de vue narratif, parce qu'il libère la narratrice de toute distraction: l'ultime combat, le plus courageux, celui qui lui ouvrira les portes de l'amour et peut-être de la maternité, donc de ce qu'il a de plus beau, sera à livrer contre elle-même et elle seule.

"Ne jamais dire jamais" est un roman essentiellement introspectif, explorant avec une grande justesse un personnage féminin en devenir, parfois tenté par la victimisation mais qui sait qu'il y a peut-être quelque chose d'autre et qui s'y accroche. Partant d'un début déprimé, ce récit s'achève sur les flamboyances que permet la description de sentiments positifs, amoureux, qui balaient tout sur leur passage – et rappellent, alors qu'Aude est assise dans un avion qui l'emmène vers ailleurs, que la vie est un grand voyage.

Chris Barnhay, Ne jamais dire jamais, Paris, Les Editions Baudelaire, 2011.

Le site des éditions Baudelaire.

dimanche 22 novembre 2020

Dimanche poétique 472: Alfred Garneau


Devant la grille du cimetière

La tristesse des lieux sourit, l'heure est exquise.
Le couchant s'est chargé des dernières couleurs,
Et devant les tombeaux, que l'ombre idéalise,
Un grand souffle mourant soulève encor les fleurs.

Salut, vallon sacré, notre terre promise !...
Les chemins sous les ifs, que peuplent les pâleurs
Des marbres, sont muets ; dans le fond, une église
Monte son dôme sombre au milieu des rougeurs.

La lumière au-dessus plane longtemps vermeille...
Sa bêche sur l'épaule, entre les arbres noirs,
Le fossoyeur repasse, il voit la croix qui veille,

Et de loin, comme il fait sans doute tous les soirs,
Cet homme la salue avec un geste immense...
Un chant très doux d'oiseau vole dans le silence.

Alfred Garneau (1836-1904). Source: Poésie.Webnet.

vendredi 20 novembre 2020

Nostalgie des cafés avec Georges Haldas

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Georges Haldas – En ces temps particuliers, vous êtes sans doute nombreux, amis lecteurs de ce blog, à ne plus pouvoir aller prendre un verre dans quelque café, fermeture covidienne oblige. Dès lors, l'envie est là d'aller voir ce que les livres en racontent. Quoi de mieux, dès lors, que de se replonger dans ce recueil de chroniques de caractère intitulé "La légende des cafés"? Mêlant souvenirs, personnes et choses vues, l'écrivain Georges Haldas (1917-2010) y recrée, sur un ton nostalgique, ce qui fait le caractère unique de ces tiers lieux.

Tout commence avec une rapide galerie de portraits, sous le titre "Les horreurs de la nuit", saisis sur le vif à l'heure où l'on sert un café filtre versé directement d'un grand pot. Il y a là les filles qui ont travaillé toute la nuit, ou l'ouvrier en vadrouille qui a mangé la moitié de sa paie en quelques heures (tournées générales, filles, etc.), recherchant au café quelques minutes de répit avant l'inévitable explication familiale. Il y a aussi ces personnages en proie à l'alcool, qu'on calme en leur disant avec une ferme douceur de rentrer chez eux. En décrivant tous ceux-là, leur misère, mais aussi le sourire du désespoir, l'auteur fait montre d'une immense tendresse.

Son regard se balade sur d'autres personnes encore. Il y a là de l'amertume lorsqu'il décrit ce musicien d'orchestre de danse, virtuose contrarié qui n'a pas réussi à percer, auquel on concède le droit de jouer du Chopin entre deux musiques légères – en soulignant à grands cris, pour le présenter, une excellence qu'il a en fait perdue. Les papes de la restauration, perdants magnifiques parfois, ont aussi leur face tragique. L'auteur sait dès lors se faire flamboyant pour décrire en particulier ce patron de bistrot qui, impérial, liturgique, n'a pas son pareil pour couper les tranches de jambon. Il dépeint aussi sa décadence, au rythme dicté par l'alcoolisme et les bistrots qui ne marchent pas sous sa férule.

Des bistrots? En esquisses rapides, l'auteur en fait le portrait, en recrée l'ambiance. Certains sont bien cernés, par exemple cette "Grotte aux fées" où l'on va pour les filles – un lieu entre discrétion et spectacle, où s'exprime aussi une certaine misère. En évoquant un endroit similaire qu'il a visité à Munich, l'auteur rappelle incidemment que les humains sont tous un peu les mêmes, que ce soit dans une petite ville qui pourrait être Genève ou dans la métropole bavaroise. Seule la discipline change, peut-être...

Il est à noter que bien souvent, les bistrots évoqués, aux noms parfois passe-partout ("le Buffet de la gare", au début, par exemple), sont autant d'établissements disparus. Là pointe cette nostalgie de toujours, portée en étendard par les amateurs de cafés de tous les temps: en matière de bistrots plus encore qu'ailleurs, c'était mieux qu'avant, et l'âme a foutu le camp. C'est ce que suggère l'évocation que fait l'auteur d'un passage dans un café moderne, où l'on lui sert une salade d'apparence superbe, mais qui s'écroule et s'avère insipide dès qu'on y plante la fourchette. Illusion, mensonge!

Une ambiance nostalgique encore soulignée par les illustrations en noir et blanc du livre – auxquelles le format de poche, en les réduisant fortement, ne rend pas entièrement justice. Deux pistes: il y a d'une part ces photos anciennes de cafés et de rues, si anciennes même qu'il est le plus souvent devenu impossible de les situer. Pour déguster, le lecteur n'a qu'à imaginer... Quant aux dessins de Perrine Lanier, qui comprennent de nombreux portraits dessinés sur le vif, ils ont la rapidité précise de l'écrivain et donnent corps aux personnages évoqués au fil des pages. Sont-ce vraiment eux? Pas sûr, mais peu importe. Par le dessin et par l'écrit, "La légende des cafés" évoque une génération d'établissements publics où l'humanité se révèle sans fard, s'y sentant chez elle, et où il était même encore possible de fumer. C'était le mitan du vingtième siècle, en gros: autres temps... 

Georges Haldas, La légende des cafés, Lausanne, L'Age d'Homme, 2010/première édition Lausanne, L'Age d'Homme, 1976.

Le site des éditions L'Age d'Homme.

jeudi 19 novembre 2020

"Tolle, lege!" à la radio!

Wow! Je me suis trouvé mardi dernier aux studios de la Radio Télévision Suisse à Lausanne pour évoquer mon premier roman, "Tolle, lege!", face à l'excellent journaliste Christian Ciocca. C'était dans l'émission QWERTZ. Merci à lui pour son intérêt et pour le temps consacré à mon petit livre!

Pour écouter l'émission et lire la chronique de Christian Ciocca, je vous invite à entrer dans le studio en cliquant sur l'image à gauche de ce texte, ou alors en cliquant sur ces mots en gras

Bonne découverte à vous, en espérant que cela vous donnera envie de lire "Tolle, lege!".

mercredi 18 novembre 2020

Mal du musicien, douleur d'autrefois

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Aude Hauser-Mottier – Dystonie de fonction:  c'est le phénomène méconnu qu'Aude Hauser-Mottier, physiothérapeute, musicienne et analyste jungienne, explore dans "La musique de la douleur". Théorie? Oui, en fin d'ouvrage, dans un ultime chapitre qui expose les enjeux de ce problème handicapant, paralysant, qui touche un certain nombre de musiciens de haut vol. Non, puisque l'essentiel de l'ouvrage est formé d'exemples. Ceux-ci prennent la forme de nouvelles, reflets de situations réelles qui illustrent le problème. Une forme littéraire qui permet au grand public d'appréhender facilement ce dont il retourne, d'autant plus que l'auteure choisit des mots simples et précis, empreints d'empathie, pour raconter.

À la fois semblables dans leur structure et diverses pour ce qui concerne les personnes qui se soumettent à un traitement chez la thérapeute, les nouvelles sont le reflet d'une démarche spécifique, sur la base d'un constat peu évident. Chaque fois, en effet, un musicien vient parler d'une main qui ne lui obéit plus, d'une raideur, d'une impossibilité d'aller plus loin. Un travail de rééducation devrait en venir à bout, rendre de la souplesse. Si désemparé qu'il soit, le musicien se dit "ça suffira...".

Mais l'auteure va plus loin, sondant les âmes de ses patients. En particulier, et c'est là que Carl Gustav Jung pointe le bout de son nez, l'exploration des rêves, omniprésente, permet de débloquer des situations profondément ancrées, qui trouvent leurs racines dans l'enfance ou la jeunesse des musiciens, tels des secrets de famille: un père autoritaire remplacé plus tard par un mari qui ne l'est pas moins, un autre pris en grippe par son fils, devenu violoncelliste, à la suite d'une histoire marquée par la guerre d'Espagne, une envie de revanche sur un village qui voit dans tel pianiste un sale pédophile. Il sera aussi question de la voix, le plus intime des instruments.

Ainsi, la dystonie de fonction apparaît comme le symptôme de désordres, de complexes ou de soucis plus profonds, mais auxquels il est possible de remédier. On pense à Daniela, la cantatrice qui ne parvient plus à chanter mais s'acharne à faire des achats pour le cas où. Le remède? Cela peut être une prise de distance définitive avec la pratique musicale de haut niveau, par exemple avec ce pianiste, solide gaillard qui vit son jeu comme une revanche sur son enfance. Ne vaut-il pas mieux cultiver l'art pour sa seule beauté et pour le plaisir qu'il procure?

En point d'orgue de son ouvrage, l'auteure décrypte aussi les tenants et les aboutissants d'une dystonie de fonction sur ces personnes particulières que sont les musiciens – toujours condamnées à être au top face à une concurrence sans merci, soumises au stress de concerts où il s'agit parfois de jouer plusieurs dizaines de notes – justes et inspirées – en une seconde. Elle-même pianiste, Aude Hauser-Mottier sait que pour vivre le possible succès, le nécessaire plaisir, il faut être en paix avec soi-même, avec son entourage et ses fantômes. Se concentrant sur la psychologie et les rêves évocateurs de ses patients autant, voire plus, que sur leur corps, elle y travaille, explorant un créneau méconnu du métier et de la personnalité de musicien.

Aude Hauser-Mottier, La musique de la douleur, Paris, Mercure de France, 2015.


lundi 16 novembre 2020

L'homme qui tua Roger Federer

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Olivier Chapuis – La vie est parfois faite de balles perdues. De celles qui vont s'échouer au fond du court, sanctionnant une défaite. Ces balles perdues, ce sont aussi celles d'un talent abandonné parce que trop médiocre, trop peu porteur. Et lorsqu'un homme abandonne et qu'il voit que d'autres s'en sortent mieux, qu'ils n'ont pas perdu la balle, il ne peut s'empêcher de troquer les balles feutrées jaune fluo du tennis pour d'autres, métalliques, qui vont aussi vite que les autres et qui tuent. Et qu'on se le dise: "Balles neuves", le dernier roman d'Olivier Chapuis, se joue à balles réelles, sans aucun trou dans la raquette, tant l'observation s'avère serrée, minutieuse.

Au premier degré, nous voici en présence d'un de ces nombreux romans qui relatent les affres de la création vues par un écrivain de moyenne envergure, narrateur de surcroît. Construire un personnage, agencer les chapitres de telle manière qu'ils intriguent le lecteur, c'est le jeu. L'auteur confère à ce narrateur une mauvaise conscience, Beat Kaufmann, fantasque écrivain à succès, qui condescend à donner quelques précieux conseils d'ami au narrateur.

Cette idée du maître contre le modeste est reprise en parallèle dans le lien délétère qui existe entre Axel Chang, qui a renoncé au tennis pour une terne carrière de chef de rayon dans un Grand Magasin, et Roger Federer. Un rapport imposé par la femme d'Axel, Marie, fanatique pour le coup du tennisman suisse. Jalousie, envie, détestation: l'auteur développe tous ces ressentis en un crescendo tendu comme les boyaux d'une raquette. Il convient de relever que les deux Maîtres, Roger Federer comme Beat Kaufmann, sont volontiers désignés par leurs initiales – RF et BK. Deux lettres pour moins d'humanité: ils sont passés dieux, comme JC est Jésus-Christ aux yeux de certains.

Voyons d'un peu plus près ce qui rend Axel et sa famille attachants: Axel Chan, c'est exactement le personnage que l'auteur aime à creuser, à approfondir. Il balade son lecteur dans son environnement professionnel, marqué entre autres par des réflexes stéréotypés à l'encontre des personnes qui ont des racines non suisses et bernoises de surcroît: ça peut leur coûter une promotion en pays de Vaud. 

Côté famille, quitte à faire long, l'auteur dessine avec justesse et finesse des relations qui évoluent au fil des ans, observant des enfants qui grandissent et une épouse qui a soudain envie d'autre chose. On pourrait sourire des choix de chacun: tel enfant se proclame végane, la fille s'amourache d'un copain chevelu, le cadet s'englue dans une enfance qui n'en finit pas, l'épouse veut soudain être sodomisée à la faveur de vacances dépaysantes. Mais l'auteur les utilise comme autant de signes du temps qui change les hommes et les femmes. Cela, au sein d'un ménage dont la vie s'avère étriquée: pas de quoi mener la grande vie en pays vaudois lorsque Monsieur est chef de rayon et que Madame est masseuse à temps partiel.

Dès lors, émerge un thème spécifique qui est le rapport de chacune et chacun à la célébrité. Cela commence avec l'écrivain: BK, en Jiminy Cricket du narrateur, ne manque pas d'interpeller ce dernier sur ce qui motive pour lui l'acte d'écrire. Est-ce le plaisir, un exutoire, un besoin d'attirer l'attention, ou l'envie d'un succès synonyme d'une vie enfin déconnectée d'une réalité terne? Des questions qui renvoient aux motivations qui font que Roger Federer, à 39 ans, tape encore des balles sur des courts de prestige. Des motivations que l'auteur ne condamne pas, du moins pas directement – il ne manque cependant pas de rappeler les galères des hommes et femmes de tennis qui n'occupent pas le haut du classement. On pense à la tenniswoman espagnole Nuria Llagostera Vives, qui a posé pour des photos de nu afin d'attirer l'attention sur le dénuement des tâcherons du tennis; mais l'auteur a d'autres exemples en réserve, montrant que le monde du tennis n'est pas fait que de paillettes et de succès. 

L'auteur explore ce personnage d'Axel Chan en profondeur, cet Axel Chan qui finit par tout perdre: emploi épouse, famille. Assassin en définitive, et même si c'est bien lui qui a le doigt sur la gâchette de son Walther d'ordonnance, Axel n'est-il pas la victime de lui-même avant tout? Il l'est aussi d'une société qui favorise la performance de façon outrancière, que ce soit dans le domaine du sport de haut niveau ou dans le contexte professionnel. 

Olivier Chapuis, Balles neuves, Lausanne, BSN Press, 2020.

Lu par Francis Richard.

Le site des éditions BSN Press.


dimanche 15 novembre 2020

Dimanche poétique 471: Raphaël Meneghelli


Son tribal

Musicien de la rue, poète de sa vie
Un souffle très puissant, rythmique, l'énergie
Cheveux noirs, bouclés, longs,
rencontre de sa solde
Soldat de liberté, le vent de la révolte.

Les badauds ou passants prennent
un peu du bon temps
Le bruissement des pièces étonnent les enfants
Admirables, innocents, présentent leur jeunesse
Par leur amour si pur, de leur regard perplexe?

Cet homme troubadour,
nul présent n'est hasard,
Mélodie du bonheur, résonne dans leur cœur
Me rappelant parfois, qu'un chemin, un destin

Se cueille dans la main, comme un clair de lune
Qui met en lumière, la valeur du mystère
Nos ancêtres naguère, eux, le savaient bien.

17 février 2011

Raphaël Meneghelli (1974- ), Pèlerinage de vie, autoédition, 2012.

vendredi 13 novembre 2020

Le retour mortel du fantôme de Napoléon III

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Michel Canesi et Jamil Rahmani – Charlotte commence sa médecine, elle est branchée sur son ordinateur tant qu'il le faut. Et son père architecte, affectant une posture "vieille France", fait tout pour la sevrer de son Mac. C'est sur ces entrefaites que débute "La douleur du fantôme", thriller à la française bien ficelé qui donne envie de revoir Paris. Michel Canesi et Jamil Rahmani jouent ici la carte de Napoléon III en plaçant le Palais Garnier au centre de l'action. 

Quelques anecdotes, le plafond par Chagall, "Giselle" et "Le Lac des Cygnes" avec le souvenir de Rudolf Noureev dont Michel Canesi fut le médecin personnel: il n'en faut pas plus pour recréer l'esprit des lieux aux yeux d'un lecteur avide de culture générale et d'histoire. En particulier, les considérations sur l'interprétation du personnage de Giselle en ballet, aériennes et judicieuses, constituent de fort belles pages. 

Il n'y manque qu'un fantôme, à cet opéra... et celui-ci va bel et bien hanter ces lieux, où surviennent des drames, sur fond de nomination au poste envié de danseuse étoile. Une fléchette, un tatouage toxique, telles sont les armes du crime.

Cette attention aux lieux résonne avec la profession du père de Charlotte de Montbrun, architecte passionné du Second Empire, porteur d'un projet visant à raser et refaire le site universitaire de Jussieu. Elle résonne aussi avec l'approche d'autres lieux parisiens, en particulier Notre-Dame de Paris, observée à travers le prisme de ses orgues et d'une statue de Judas Iscariote. L'envie napoléonienne résonne jusqu'en province, à Biarritz ou Pierrefonds par exemple. 

Bizarre: les morts s'entassent un peu partout. Et Charlotte, toujours témoin, semble au centre de cette hécatombe. Est-elle la clé du mystère, sans le savoir?

Les auteurs excellent à reconstruire peu à peu un puzzle épatant, pétri de ces petites curiosités qui rendent l'Europe, mais aussi l'Egypte, délicieuse pour qui aime l'histoire. Ils jouent habilement avec les points de vue, introduisant en particulier un mystérieux Roland, virtuose de l'informatique, manipulateur adroit et justicier autoproclamé. Est-ce le fantôme du titre, celui de l'opéra et d'autres lieux? En tout cas, il exerce une emprise certaine sur une Charlotte qui se découvre amoureuse.

Comme dans tout bon thriller, le coupable finit par tomber le masque, et le lecteur s'avère surpris. Celui-ci aura fait une balade dans l'histoire, au son de la musique classique, au travers d'un récit de famille révoltant à plus d'un titre. Suicides extravagants ou assassinats spectaculaires: les méthodes de mise à mort sont toujours accrocheuses, flattant le penchant voyeur du lecteur. Un lecteur qui en redemande... 

Michel Canesi et Jamil Rahmani, La douleur du fantôme, Paris, Phébus, 2010.

Le site des éditions Phébus

Lu par EratoL'Oncle Paul.

jeudi 12 novembre 2020

Coupable, toujours coupable!

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Catherine Gaillard-Sarron – L'écrivaine Catherine Gaillard-Sarron gâte ses lecteurs cet automne. Elle leur propose en effet pas moins de deux livres. J'ai évoqué hier son recueil de poésies "La ligne du temps". Simultanément, a paru son dernier recueil de nouvelles "L'écrivain aux mains rouges". Dans la droite ligne de ses nouvelles précédentes, ce recueil met en avant ces humains que nous sommes, et dont les caractères se frottent. Une ligne directrice pour ces six nouvelles? La culpabilité.

Cette culpabilité est assumée, voulue même dans la première nouvelle du recueil, celle qui lui donne son titre et qui est parfaitement résumée par l'image de couverture du livre. Il y a quelque chose de l'"acte surréaliste le plus simple" façon André Breton dans le geste voulu par Germain Ducommun pour connaître enfin le succès littéraire: tuer quelqu'un à coups de revolver. 

Le choix du nom de ce personnage, un prof du secondaire dépourvu de profil, est un programme: il s'appelle Germain comme Saint-Germain-des-Prés, et Ducommun parce qu'il est un écrivain anonyme, aux idées parfaitement communes: pourquoi Nabilla et pas moi? Et pourquoi la justice trouve-t-elle des circonstances atténuantes aux prévenus? 

Et le pire, c'est que ça marche: le livre de Germain Ducommun l'assassin devient un best-seller. L'auteure interroge ainsi ces hommes et ces femmes qui consomment des livres: et vous, achèteriez-vous l'ouvrage d'un criminel – mettons, euh, Merah ou Breivik? Et qu'est-ce qui motiverait votre achat? Coupable lecteur...

Il est possible de placer en parallèle les nouvelles "Le secret de Jonathan" et "Cas de conscience", qui fonctionnent toutes les deux sur le motif romanesque courant du secret de famille, maintenu jusqu'au seuil de la mort. Le lecteur peut relever que le titre "Le secret de Jonathan" peut être compris de deux manières: soit c'est un secret que Jonathan détient, soit c'est un secret dont il est l'objet. C'est ce deuxième sens qui est privilégié. En n'utilisant que des prénoms, l'auteure installe une ambiance de familiarité dans ces nouvelles de famille. "Cas de conscience" fonctionne sur l'hésitation d'un mourant: dire une ultime et terrible vérité ou non? Et elle résonne de manière glaçante. Savoir et souffrir, ou ignorer sur le mode "dormez, braves gens!"? L'auteure laisse le lecteur s'interroger.

Culpabilité encore dans "L'aurore aux doigts de glace". Ce n'est pas la première fois que l'écrivaine utilise le ressort de l'alcool au masculin pour irriguer, si j'ose dire, une nouvelle. Sur ce coup-là, le comble, c'est que la première personne coupable, celle qui tenait le volant, est justement celle qui n'a pas bu au réveillon... encore que: en installant une scène d'accident de voiture dont un enfant est la victime, elle promène son regard sur chacun des personnages concernés ou impliqués et fait sentir avec finesse que toutes et tous ont des raisons de se sentir coupables.

Et lorsqu'un couple rompt, il arrive que chacun dise que le coupable, c'est l'autre. Dans "Opéra Scission", l'auteure met en place deux personnages qui se sentent légitimes à se livrer à leurs loisirs. Sauf que faire des vocalises n'est guère compatible avec le fait de regarder "Des chiffres et des lettres". Construite en crescendo, mettant en scène un champion du jeu nommé Olivier (on pense à l'écrivain Olivier Chapuis, qui a bel et bien excellé à ce jeu télévisé: est-ce un clin d'œil amical?), cette nouvelle s'achève sur un festival de jeux de mots liés à la musique – point d'orgue du recueil, c'est le cas de le dire.

Quant à la nouvelle "Mitomania", c'est par la bande qu'elle aborde la notion de culpabilité: Edgar, celui qui plaque sa copine Lisbeth, doit-il se sentir coupable d'avoir largué une femme devenue folle à force de traquer des mites? Le lecteur pourra, lui, se sentir coupable de s'amuser aux méthodes utilisées par Lisbeth pour anéantir celles qui hantent son garde-manger.

Coupable, non coupable? Pas besoin du marteau du juge pour en décider. Souvent, on s'accuse soi-même, et il arrive que les autres vous enfoncent. C'est dans ces méandres que l'écrivaine, fine mouche, embarque son lectorat. Et comme lire, c'est participer, le lecteur, acteur pas forcément prévenu, prend aussi le risque d'être interpellé de temps à autre.

Catherine Gaillard-Sarron, L'écrivain aux mains rouges, Chamblon, Catherine Gaillard-Sarron, 2020.

Le site de Catherine Gaillard-Sarron.

mercredi 11 novembre 2020

Sablier ou tapis, vie et mort: poèmes sur le temps qui passe

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Catherine Gaillard-Sarron – Le temps, voilà un thème qui nous concerne tous, et apparaît donc comme universel. À sa manière, le revisite au gré de ses vers. Cela donne "La ligne du temps", un généreux recueil segmenté en quatre parties, comme les quatre saisons de l'année.

Mais le temps se mesure aussi en des rythmes plus brefs, marqueurs d'urgence. En privilégiant sans exclusive le vers hexasyllabe pensé en liberté, l'auteure rappelle que le temps se mesure par six ou par multiples de six: les douze heures de la montre (il y en a une sur la couverture, justement), et les vingt-quatre heures du jour. Douze heures? Bien entendu, quelques poèmes de "La Ligne du temps" font aussi résonner l'ampleur solennelle de l'alexandrin. Et quelques poèmes alternent des rythmes plus hétéroclites, comme si le temps perdait, au fil des thèmes, le rythme inexorable que lui taillent les horloges.

Les images que la poétesse rattache au temps peuvent paraître classiques, à l'instar du fil du temps ou de "La Ligne du temps", titre du premier poème du recueil. Cette ligne, c'est celle d'un temps linéaire, mais c'est aussi, on y pense bien sûr, la ligne du chemin de fer – réputé pour son implacable ponctualité. Et ces strophes qui commencent immanquablement par "Roulent" imposent l'image ferroviaire, encore confirmée par... l'image de couverture. 

Côté images, il y a aussi cette belle trouvaille de la vie vue comme un tapis rouge dans "Le tapis de la vie", une image travaillée de façon efficace, en profondeur, pour qu'elle apparaisse dans son évidente et simple richesse aux yeux du lecteur. 

C'est que qui dit temps dit vie, et donc mort. L'auteure la nomme "Camarde", presque camarade, presque un prénom: si elle n'est guère aimée, elle semble quand même familière. C'est l'enjeu de la troisième partie du recueil, qui se fait personnelle puisque plusieurs poèmes s'adressent directement à la mère défunte de la poétesse. Dans l'optique de l'oeuvre de l'écrivaine, on ne peut que penser au recueil "Frère d'âme", consacré au frère également défunt de l'auteure.

Frère, mère, on pense famille et aussi amour – et c'est le thème du dernier volet de ce recueil. L'amour est bien entendu conditionné à notre finitude, et c'est donc encore une histoire de temps. L'auteure en évoque les ressentis amoureux, mais aussi filiaux; et ces derniers peuvent aussi laisser un creux, comme le dit le poème "La chambre vide...", écrit en alexandrins qui s'efforcent, par leur longueur, de combler le vide causé par le départ de l'enfant devenu grand.

Enfin, l'auteure n'hésite pas à jouer avec les mots pour en créer de nouveaux afin de mieux dire certains ressentis, certaines réalités. Ces nouveaux mots prennent une force toute particulière lorsqu'ils apparaissent dans les titres des poèmes, comme "Pré-sens" ou "Transe-génération". C'est rare – mais suffisamment présent pour frapper. 

Entre classiques rassurants, rythmés par la clepsydre ou le sablier, et audaces poétiques pour dire les surprises du temps, "La ligne du temps" apparaît ainsi comme un beau recueil de poèmes, oscillant entre maîtrise et liberté pour dire délicatement le temps qui passe, avec tout ce qu'il peut avoir d'inexorable et de triste, mais aussi d'heureux et d'étonnant.

Catherine Gaillard-Sarron, La ligne du temps, Chamblon, Catherine Gaillard-Sarron, 2020.

Le site de Catherine Gaillard-Sarron

mardi 10 novembre 2020

Ai Weiwei, migration et humanisme

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Ai Weiwei – "Notre humanité" vient de paraître dans sa version française. Il s'agit d'un recueil d'aphorismes et de séquences tirées de différentes interventions publiques de l'artiste dissident et blogueur chinois Ai Weiwei, très engagé sur le front de la thématique des migrants, qu'il aborde avec un regard humaniste. Ces fragments ont été choisis et agencés par l'acteur Larry Warsh, qui a également signé la préface de ce petit livre.

C'est de migrants qu'il s'agit, en effet, et en particulier de réfugiés. En préambule, une poignée d'aphorismes indiquent la conception que l'auteur a de l'humanisme, et sur laquelle il insiste: c'est l'idée que l'humanité est une, indivisible, et que chacun est responsable de l'autre, proche ou (en l'espèce) lointain. Corollaire: elle ne saurait être divisée, par des frontières ou des religions par exemple.

Incidemment, l'auteur, artiste tous azimuts, évoque aussi le rôle de l'artiste, qui est d'avertir. A lire les aphorismes, le lecteur ignorant peut croire que l'auteur jouit de la posture confortable de l'écrivain donnant des leçons derrière son clavier. Mais qu'on se détrompe: considéré comme dissident dans son pays, la Chine, Ai Weiwei est allé sur le terrain, et s'est fait le porte-parole des migrants qu'il a rencontrés, entre autres par le biais d'un documentaire. Et la migration forcée fait partie de son histoire familiale, marquée par le maoïsme et la Révolution culturelle.

Dès lors, dans le chapitre "Crises", le lecteur découvre des faits nus, relatés de façon dure. Au fil des pages et des phrases, l'auteur se fait même juge, en particulier envers l'Europe et les États-Unis (au travers d'un Donald Trump constructeur de murs, qu'on devine même s'il n'est pas nommé), accusés, en tant que pays riches, de ne pas en faire assez en matière d'accueil. Il a aussi une phrase pour les pays du golfe Persique, jugés peu accueillants alors qu'ils sont culturellement proches de certains migrants.

Le propos prône aussi l'ouverture des frontières. Cela peut paraître convenu, mais l'auteur va plus loin que la géographie, suggérant aussi les frontières de l'économie et toutes les barrières, y compris celles du cœur. Enfin, en penseur libre, rejetant l'indifférence qui sépare, l'auteur exprime dans un dernier chapitre "Action" son exhortation à agir, dans le souci d'une humanité une.

Ai Weiwei, Notre humanité, Paris, Éditions Intervalles, 2020. Préface de Larry Warsh, traduction de l'anglais par Olivier Colette.

Le site d'Ai Weiwei, celui des éditions Intervalles.

lundi 9 novembre 2020

Révolte en crescendo avec Jacques Roman

Jacques Roman – Un crescendo en poésie: telle est la dynamique qui porte "Qui instruira le livre du calme", dernier recueil de poésies de l'écrivain et comédien Jacques Roman. Initialement intitulé "Journal d'un émeutier", il évoque au fil de trente-sept poèmes l'univers des manifestations, de la révolte, dans un souci de détail. 

L'auteur recourt à des vers d'apparence classique, massive, d'une longueur bien calibrée. Le nombre de syllabes est cependant volontiers impair, ce qui suggère, comme le dit la préfacière Sylviane Dupuis, une instabilité rythmique, "une boiterie voulue". Cette instabilité est encore accentuée par le jeu des enjambements, où la phrase, la séquence n'égale pas le vers. 

Minimale, la ponctuation contribue aussi à cette instabilité en guidant le lecteur, en particulier avec ces incises indiquées par des tirets semi-cadratins qui se répondent d'un vers à l'autre. Elle contribue aussi à l'inquiétude au gré de points d'interrogation bien placés, qui interpellent le lecteur d'une manière rhétorique. Du reste, avec les mots également, le poète hèle celui qui le lit, pour mieux l'impliquer dans son propos.

Avec cela, les mots sont simples et directs, et donnent envie de déclamer les poèmes à haute voix: l'émeute, ça se crie aussi. Cette envie de parler de plus en plus fort, en crescendo, se traduit aussi par l'utilisation de vers de plus en plus longs au fil des poèmes, constitutifs de poèmes qui eux-mêmes s'allongent, occupant de plus en plus de place sur les pages. Cela, jusqu'à ce que les poèmes, sans titres, paraissent se confondre en toute fin du recueil.

Ce n'est certes pas le "livre du calme" que l'auteur propose ici, malgré son titre: peu à peu, c'est une force qui grandit dans ce recueil, au fil des vers et au fil des mots, porteurs de plus d'une révolte. Car même en formes modérément libres, la poésie ne doit jamais être calme.

Jacques Roman, Qui instruira le livre du calme (journal d'un émeutier), Vevey, Editions de l'Aire, 2020. Préface de Sylviane Dupuis.

Le site des éditions de l'Aire, celui de l'Association des lecteurs et amis de Jacques Roman.

Lu par Francis Richard.

dimanche 8 novembre 2020

Dimanche poétique 470: Abraham de Vermeil


Puisque tu veux dompter les siècles tout-perdants 

Puisque tu veux dompter les siècles tout-perdants 
Par le rare portrait de ses grâces divines, 
Frise de chrysoliths ses tempes ivoirines, 
Fais de corail sa lèvre, et de perle ses dents ;

Fais ses yeux de cristal, y plaçant au dedans 
Un cercle de saphirs et d'émeraudes fines, 
Puis musse dans ces ronds les embûches mutines 
De mille Amours taillés sur deux rubis ardents ;

Fais d'albâtre son sein, sa joue de cinabre, 
Son sourcil de jayet, et tout son corps de marbre, 
Son haleine de musc, ses paroles d'aimant ;

Et si tu veux encor que le dedans égale 
Au naïf du dehors, fais-lui un corps d'opale, 
Et que pour mon regard il soit de diamant.

Abraham de Vermeil (1555.1620). Source: Poésie.webnet.

vendredi 6 novembre 2020

Des e-mails pour construire des ponts entre Genève et Kinshasa

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Max Lobe (éd.) – Aujourd'hui, il y a du courrier! Et même du courrier international: "Genève-Kin 2020" est un projet de correspondance mis sur pied par l'écrivain camerounais et genevois Max Lobe en vue de faire dialoguer deux écrivains suisses et deux écrivains camerounais. La recette? Des échanges d'e-mail deux à deux, dirigés par quelques propositions de questions posées par Max Lobe lui-même. Nous avons donc face à face Lolvé Tillmanns et Missy M. Bangala d'une part, et Anne-Sophie Subilia et Richard Ali A Mutu d'autre part. 

Sur ce coup-ci, les échanges interviennent entre la Suisse et la République démocratique du Congo. Et l'instigateur laisse entendre qu'il y aura d'autres tandems à l'avenir. Ces dialogues épistolaires ont été créés dans le cadre du projet Genev'Africa, qui vise à jeter des ponts entre des auteurs suisses et africains, et la Fête du livre de Kinshasa et le Salon du livre Genève apparaissent, au fil des lettres, comme des jalons structurants: on s'est rencontré à Kinshasa, mais pas à Genève hélas – la faute au coronavirus, qui hante ces lettres écrites entre 2019 et 2020.

Les lettres des deux tandems sont réparties en deux sections qui occupent "Genève-Kin 2020" à parts à peu près égales. Max Lobe choisit de guider les deux tandems en leur soufflant des questions un peu différentes, ce qui offre à ces deux séries d'échange un caractère à la fois contrasté et complémentaire, plongé dans l'air du temps.

Ainsi, on est plus sociétal dans la série d'e-mails que se sont échangé Missy M. Bangala et Lolvé Tillmanns. L'ambiance est à la sororité, et rapidement, les questions de genre s'insèrent dans le dialogue, par exemple lorsqu'il est question du caractère politique du corps de la femme. Les mots de Lolvé Tillmanns et ceux de Miss M. Bangala ne sont pas les mêmes, Lolvé Tillmanns apparaît cérébrale face à une Miss M. Bangala plus intuitive, mais force est de relever une convergence en la matière: oui, le corps de la femme est politique. Il sera aussi question d'identité, celle qu'on assume et celle qu'on plaque sur la personne mais dans laquelle on ne se reconnaît pas.

En contrepoint, l'échange entre Anne-Sophie Subilia et Richard Ali A Mutu se positionne très vite sur le terrain des ambiances. On pourra dès lors le trouver plus précisément littéraire, plus proche de l'art du poète. Richard Ali A Mutu développe ainsi son rapport aux bruits de la ville de Kinshasa, et se montre curieux de ceux de Lausanne – qu'Anne-Sophie Subilia présente comme un village, ce qui va faire débat. Il y a aussi de l'émotion dans leurs e-mails, entre les enfants nés ou à naître et le caractère solaire des mots d'un Richard Ali A Mutu qui sait aussi se faire séducteur mine de rien.

Ces échanges épistolaires ont couru sur une courte durée (quelques mois), mais les lettres, toujours longues, sincères et détaillées, constituent un témoignage de riche valeur. Les correspondances se sont-elles prolongées au-delà du projet, les contacts seront-ils pérennes? Gageons que oui. Lancées d'emblée sur le ton de l'amitié profonde et fraternelle, elles sont le fait d'auteurs ouverts sur le monde qui se révèlent en profondeur en l'espace d'une grosse poignée de mots – ce que la quatrième de couverture surnomme "la belle palabre politico-culturelle entre Sud et Nord".

Max Lobe (éd.), Genève-Kin 2020, Lausanne, BSN Press, 2020. Avec la participation d'Anne-Sophie Subilia, Lolvé Tillmanns, Missy M. Bangala et Richard Ali A Mutu.

Le site du projet Genev'Africa

Et pour changer, en lieu et place de la couverture du livre, je vous mets la photo des auteures et auteurs de "Genèève-Kin 2020". De gauche à droite: Lolvé Tillmanns, Missy M. Bangala, Max Lobe, Anne-Sophie Subilia, Richard Ali A Mutu. Source de la photo: Genev'Africa.

mardi 3 novembre 2020

Lucie, incandescente fille du feu avec Jean-Michel Olivier

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Jean-Michel Olivier – Ces "Filles du feu" à la Nerval, nommées Sylvie ou Adrienne et auxquelles le narrateur de "Lucie d'enfer" se frotte, ce sont ses compagnes de vie. Des personnages secondaires, paradoxalement: Simon, le narrateur du tout dernier opus de Jean-Michel Olivier, place au centre de sa vie Lucie, objet d'un amour jamais déclaré mais source de feux mal éteints, beau personnage de femme à jamais libre, troublante et lumineuse. 

"Lucie d'enfer"? Quelle splendide manière, pour l'écrivain, de revisiter le motif de la sorcière, repris par un certain féminisme! Le lecteur découvre en Lucie une femme libre et envoûtante, omniprésente aussi. C'est aussi une femme proche de la nature, qui connaît les simples et paraît dialoguer avec les animaux sauvages. Sa beauté troublante fait d'elle une tentatrice, et il se trouve que ses conjoints sont tous décédés dans des circonstances ambiguës. Diable de femme, dont le nom rappelle immanquablement Lucifer! Pelletant dans un patelin du Jura suisse nommé "Les Enfers" en fin de roman, Simon l'enchanté ne creuse-t-il pas sa propre tombe? La question reste ouverte...

Qui est Simon, d'ailleurs? Le lecteur fidèle de Jean-Michel Olivier sera tenté de penser qu'il s'agit d'un alter ego de l'écrivain, d'autant plus que Simon est lui-même auteur – d'ailleurs, si Jean-Michel Olivier a écrit "Après l'orgie", Simon est l'auteur de "Après la fête". Parlant à la première personne, il véhicule des thèmes et regards chers à l'auteur. Il y a par exemple cette manière proprement visuelle d'approcher le monde, affirmée dès ce premier paragraphe du livre, qui évoque une aversion pour les blondes platines du cinéma. L'évocation des "écrivains de la photographie", en page 48 (Walter Benjamin, Roland Barthes, Susan Sontag), abonde en ce sens. Cet aspect visuel, l'écrivain Jean-Michel Olivier l'a aussi abordé sous un autre angle, familial et franchement biographique cette fois-là, dans "L'Enfant secret". D'ailleurs... en évoquant Léo, le frère jumeau de Lucie, sur son tricycle (page 124), n'évoque-t-il pas par ricochet la photo choisie par l'éditeur pour la couverture de la dernière édition de "L'Enfant secret"?

Les références artistiques sont légion dans "Lucie d'enfer", faisant de ce livre un conte noir d'essence à la fois musicale et littéraire. Il y a tant de chansons citées, d'autant plus que Simon, le narrateur, est de cette génération branchée sur les interprètes de sa jeunesse vécue au temps de la chute du mur de Berlin. Et au travers du premier conjoint de Lucie, il y a le piano classique, un motif récurrent chez Jean-Michel Olivier puisqu'il occupe déjà une place de choix dans "La Vie mécène". Mais la musique, exigeante maîtresse, peut aussi être un échec, poussant en particulier le personnage de Sylvie à montrer ce qu'il est: une jeune égocentrique peu intéressée par la situation de son compagnon (en détresse et qui couche chez une autre femme).

C'est d'ailleurs au travers des personnages des compagnes régulières de Simon que l'auteur joue sur la corde satirique qu'on lui connaît en tout cas depuis "La Vie mécène". Nous avons ainsi une Adrienne parfaitement au fait de la doxa féministe, caricaturée comme il se doit: comment Simon peut-il vivre avec une telle personne... et comment Adrienne peut-elle vivre avec un homme? Et là, on pense à certain personnage de "Carlota Fainberg" de Carlos Muñoz Molina, jouant avec les slashes et la rhétorique pour se positionner à la pointe du féminisme... Plus profondément, le thème du politiquement correct semble trouver racine dans les évocations récurrentes de Jean-Jacques Rousseau dans "Lucie d'enfer" – qui contribuent aussi à l'ancrage genevois du livre.

Enfin, une fois de plus, l'écrivain invite ses lecteurs à dépoussiérer quelques fantômes – le mot est omniprésent dans "Lucie d'enfer", et récurrent dans les titres des livres de Jean-Michel Olivier. Simon peut dès lors être vu comme un écrivain qui assume d'être hanté par quelques fantômes, assez passivement d'ailleurs: ils s'imposent à lui lors d'une manifestation où sont invités d'anciens élèves, et lorsque le fantôme s'appelle Lucie, il accepte de faire ses quatre volontés, par exemple en payant sa caution pour qu'elle puisse sortir d'une prison irlandaise. Fantômes du passé, êtes-vous donc maîtres du présent de chacun? Et qu'en est-il de Lucie et de ses hommes, disparus mais omniprésents?

Sous la forme d'un "conte noir" gorgé de références littéraires et artistiques, Jean-Michel Olivier, fidèle à lui-même et à ses... fantômes, offre avec "Lucie d'enfer" un roman troublant, privilégiant les déformations de la vision du monde que favorisent l'alcool et les années qui filent. A moins que ce ne soit la vision, à la fois simple et incandescente, d'une femme nue comme Eve en pleine nature.

Jean-Michel Olivier, Lucie des enfers, Paris, Editions de Fallois, 2020.

Le blog de Jean-Michel Olivier, le site des Editions de Fallois.

Lu par Francis Richard.


lundi 2 novembre 2020

Le coronavirus, côté dictionnaire

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Olivier Auroy – L'humour ne semble pas avoir de vertus souveraines pour tuer le Covid-19, et c'est bien dommage. Mais il permet à coup sûr de mieux traverser la pénible séquence dans laquelle nous sommes tous plongés. Alors, pourquoi ne pas rire du virus lui-même, ainsi que des nouvelles situations et des nouveaux comportements qu'il fait naître? D'autant plus que toutes ces nouveautés doivent bien être baptisées. Olivier Auroy, écrivain et "onomaturge", s'y est attelé, courageusement. Et il a fait paraître tout dernièrement son "Dicorona", sous-titré avec pertinence "pour que l'humour ait le dernier mot".

Ce "Dicorona" a l'allure d'un mini-dictionnaire qui recense des mots qu'on n'a guère vus avant l'irruption du virus: terme, genre, nombre, définition, exemple. Chaque entrée est donc prête à faire son entrée dans le Larousse! Le procédé de création de mots est une constante: à chaque fois, nous avons affaire à des mots-valises. Tenez: le gouvernement vient de vous reconfiner manu militari, amis lecteurs français? Prévoyant, l'auteur a déjà un mot: "Quarangaine", défini comme un "deuxième confinement imposé". Et de façon plus générale, chaque nouveau terme renvoie à une réalité vécue ces derniers mois – à l'instar de ces "psychopâtes" qui se battent dans les supermarchés pour un dernier paquet de spaghettis.

Pour lutter contre le coronavirus, l'air frais est décisif. Dès lors, la mise en page est aérée à l'envi. Elle invite à lire tout l'ouvrage à suivre, comme un shot de rigolade vite avalé, ou alors à picorer. Le lecteur relève que comme une cerise sur le gâteau, chacune des citations données à titre d'exemple est signée. Cela lui donne la caution littéraire des exemples du Petit Robert... sauf que les auteurs des citations du "Dicorona" sont invariablement de fantaisie et recèlent un calembour. Ce qui ne contribue pas peu au caractère cocasse de ce petit livre.

Enfin, l'onomaturge Olivier Auroy a ouvert ses pages à une douzaine de néologistes en herbe, dans un chapitre qui a tout du dictionnaire "off", fruit d'une démarche participative. Répondant à un appel sur les réseaux sociaux, j'ai moi-même balancé quelques mots-valises, dont l'un a été retenu pour le livre, "Coronavigo". Je vous laisse en découvrir la définition... et ajoute que les propositions des autres auteurs reflètent elles aussi les nouvelles circonstances que nous sommes amenés à vivre ces temps-ci, sur un mode souriant voire hilarant. 

Olivier Auroy, Dicorona, Paris, Editions Intervalles, 2020.

Le site d'Olivier Auroy, celui des éditions Intervalles, celui du Dicorona.

Lu par AdrienneIvre de livres, Yves Mabon.

dimanche 1 novembre 2020

Dimanche poétique 469: Francis Brodard


La souris dans le miroir

Un jour dame souris grignotait un fromage.
Prudente elle se sentait seule dans les parages.
L'oubli de la fermière profite des faveurs
de ceux qui apprécient des bons mets la saveur
– Que fais-tu là lui dit une voix invisible?
Tu te sers sans droit, voler est-ce possible?
– Qui m'accuse? Aucun animal n'est voleur.
Ce qu'ils trouvent Dieu seul en est le pourvoyeur
Pour voler oiseaux et insectes ont des ailes
ce sont les animaux qui n'ont pas besoin d'elles.
– Je t'épie sans cesse et rends service au chat
quand gent trotte-menu flaire trappes et appâts
Mon miroir réfléchit et reflète la face
des fouineurs qui se servent comme des rapaces.
– Tu ne diras plus que je me nourris sans droit.
J'en suis vexée, et je te dis prends garde à toi.
Sur ce cadre glacé d'où tu m'as injuriée
en quelques bonds, avec mes griffes acérées,
ton support cédera d'un seul coup de dents.
Le miroir chuta, l'effet fut si violent
que l'on vit la psyché s'affaler sur le sol.
– Tes tessons ne pourront plus m'accuser de vol
La rançon est sévère, ma leçon la voilà
Il vaut mieux réfléchir que voler en éclat.

Francis Brodard (1924-2020), 12 Fables originales, Paris, Editions Baudelaire, 2019.