mercredi 22 janvier 2020

Vie et mort d'un squat

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Sonia Ristić – Un squat comme un microcosme, un laboratoire effervescent de vie et de création. Librement inspiré du "Théâtre de Verre" à Paris, "Saisons en friche", troisième roman de l'écrivaine Sonia Ristić publié aux éditions Intervalles, décrit les femmes et les hommes venus d'horizons divers qui s'y côtoient, tentent d'être artistes de diverses manières et de développer un monde différent, en rupture avec la société contemporaine qui nous entoure tout en ne parvenant pas à échapper totalement à ses contraintes, bien sûr.


Vie et mort d'un squat et de ceux qui le peuplent, au gré de quatre saisons qui sont les quatre parties d'un roman qui s'étend entre 2010 et 2011: tout se passe dans une gare désaffectée de Paris, investie en toute discrétion, par effraction, par une poignée de gens jeunes qui viennent d'être chassés d'un autre abri précaire. Les combines sont évoquées: comment s'assurer d'avoir du courant en se branchant sur le réseau du voisin, comment avoir Internet, comment ne pas être délogé illico par le propriétaire des lieux ou par la mairie. Cela, afin de créer. Les vicissitudes d'une vie associative sont aussi décrites, non sans tendresse: assemblées foutraques sans fin, plans de travail non respectés, amours, débats pour savoir s'il faut aussi accueillir des sans-papiers au squat...

L'auteure dessine dès lors les portraits tranchés de toute une série d'artistes les plus divers: Nieves qui veut devenir actrice, Lana l'écrivaine en devenir qui veut à tout prix faire plaisir tout en jonglant avec ses inquiétudes, Vladimir et ses grandes installations (le bien nommé: étymologiquement, son prénom signifie "Maître du monde", et de fait, il se positionne en leader grâce à son expérience). Il y a aussi Malo, qui se redécouvre une vocation de dessinateur de bandes dessinées alors qu'il exerce les fonctions de videur pour gagner sa vie, en tandem avec son ami Alexandre. Tout le monde, en effet, oscille entre l'impératif de créer et celui de faire bouillir la marmite.

S'ils sont entre deux métiers, les personnages principaux de "Saisons en friche" sont aussi entre deux âges, littéralement, se demandant souvent ce que signifie être adulte. C'est souvent avoir: avoir un appartement plutôt que vivre dans un squat, avoir un sofa ou un lave-linge. C'est aussi avoir "une maison, un cheval, un chien. Et aussi une épouse.", à l'instar de Leo, musicien de rock arrivé, éternel absent et amant d'Alice, jeune femme qui peint les pages de ce roman avec les couleurs plus ou moins vives qui sortent de sa vie et de son pinceau. Enfin, plus d'un personnage est aussi entre deux pays, l'un étant la France, qui n'est pas toujours facile à vivre, par exemple si l'on pense aux rapports qu'entretient la Portègne Nieves avec les hommes français, qu'elle trouve plus compliqués que les Argentins.

La romancière excelle à montrer ses personnages en action afin de leur donner une épaisseur, et aussi à pénétrer leurs âmes, leurs pensées. On pense au raisonnement qui taraude Malo l'Africain qui reçoit du papier et des couleurs en cadeau de Lana l'Américaine juive, ce qui lui donne l'impression d'être manipulé comme un ancien colonisé, incité par la bande à se remettre au dessin. En parlant de Malo, l'auteure exploite une autre astuce: elle donne à ce personnage l'habitude de donner des surnoms à celles et ceux qui l'entourent, par exemple Jivago pour Alexandre, BB pour Clémence la danseuse ou Catherine Deneuve pour Lana, permettant au lecteur de poser sur eux un visage, une posture sans avoir à parcourir de longues descriptions.

Enfin, l'écrivaine fait revenir dans "Saisons en friche" les trois personnages, amis indissociables, qui ont fait les belles pages de "Des fleurs dans le vent". C'est d'abord Douma qui apparaît, puis au fil des pages, les voilà qui prennent progressivement une place immense. On les retrouve avec bonheur, Douma aux premières loges, JC en arrière-plan et Summer à Berlin, où elle tente de trouver un emploi pour Douma. C'est que l'entraide, la solidarité sur fond de débrouille traversent aussi "Saisons en friche", non sans débats parfois, non sans un regard amusé, légèrement décalé et détaché, surtout en fin de récit, sur certaines situations et tumultes qui sont le lot de la vie en collectif artistique.

Sonia Ristić, Saisons en friche, Paris, Editions Intervalles, 2020.

dimanche 19 janvier 2020

Dimanche poétique 431: Charles d'Orléans


Ma seule amour...

Ma seule amour, ma joye et ma maistresse,
Puisqu'il me fault loing de vous demorer,
Je n'ay plus riens, à me reconforter,
Qu'un souvenir pour retenir lyesse.

En allegant, par Espoir, ma destresse,
Me couvendra le temps ainsi passer,
Ma seule amour, ma joye et ma maistresse,
Puisqu'il me fault loing de vous demorer.

Car mon las cueur, bien garny de tristesse,
S'en est voulu avecques vous aler,
Ne je ne puis jamais le recouvrer,
Jusques verray vostre belle jeunesse,
Ma seule amour, ma joye et ma maistresse.

Charles d'Orléans (1394-1465). Source: Poésie.webnet.

samedi 18 janvier 2020

Contre les décisions absurdes, mieux connaître l'humain

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Christian Morel – De l'aviation à la troupe de théâtre du Splendid, en passant par l'armée et les sorties en montagne: le sociologue Christian Morel étudie dans "Les décisions absurdes II" des situations où des décisions d'une absurdité radicale et persistante sont prises et reprises, pouvant exposer une ou des personnes à un danger mortel. Ce volume ouvre des voies vers une meilleure fiabilité organisationnelle. Il fait suite à un premier tome (2002) qui avait lui aussi étudié plusieurs situations qui ne devraient jamais se produire... et arrivent pourtant.


Encore une fois, dans une première partie riche en exemples, l'auteur donne à voir bonnes et moins bonnes pratiques. Celles-ci illustrent certains biais et dysfonctionnements qui doivent davantage aux comportements humains qu'à l'organisation. Il sera donc question, par exemple, des effets pervers d'une hiérarchie trop rigide, par exemple dans le cockpit d'un avion, mais aussi de la manière dont il a été possible d'y remédier. L'auteur introduit aussi les biais liés aux décisions de groupe: fausses unanimités, silences qui ne valent pas forcément accord mais qu'on considère comme tels, biais divers et effets pervers liés au fonctionnement en groupe, etc. L'analyse de certains processus médicaux permet aussi à l'auteur d'identifier la source d'erreurs médicales graves, voire fatales.

Cela dit, l'auteur évoque sur cette base plusieurs pistes, déjà appliquées dans les secteurs abordés et souvent transférables dans d'autres domaines de l'activité humaine. L'auteur analyse ainsi les potentialités qu'offrent les check-lists, entre autres dans le domaine médical, pour éviter qu'un chirurgien ne se trompe de côté en opérant. Il étudie aussi la grille d'analyse appliquée par les alpinistes suisses, et qui a fait chuter la mortalité en montagne. Les modalités de rédaction de la pièce de théâtre "Le Père Noël est une ordure", qui impliquaient l'accord hilare de tous les comédiens (unanimité parfaite et exprimée donc) fait également partie des bonnes pratiques; Christian Morel va jusqu'à citer Thierry Lhermitte à cette occasion. Enfin, il est aussi question d'avocats du diable et des pièges du risque zéro, sans oublier l'appel à une nouvelle culture de l'erreur exempte de punitions.

Tributaire d'une extrême fiabilité et d'une extrême sécurité, le domaine de l'aviation, le plus souvent cité, sert de point de départ de plus d'une réflexion de Christian Morel. Celui-ci aborde la question de l'indétermination par le biais de la question délicate de l'atterrissage des avions: pistes trop courtes en conditions extrêmes, variations météorologiques rapides, vent, eau et neige sur les pistes. Cela lui permet d'évoquer les limites d'une approche purement rationnelle et scientifique (rationalité substantielle, opposée à la rationalité procédurale). Il évoque aussi la question de la hiérarchie dans le cockpit, qui peut être suspendue au profit du savoir-faire. Cela, comme dans un sous-marin militaire: non sans surprise, l'auteur montre que l'armée sait aussi suspendre les hiérarchies: celui qui a raison, ce n'est pas toujours le chef qui commande, mais parfois aussi le technicien qui sait.

"Les décisions absurdes II" va chercher des exemples un peu partout dans le monde, et pas seulement en France. Nous avons cité les alpinistes suisses; une hôtesse de l'air de la compagnie Swissair est également citée. L'auteur est aussi allé voir ce qui se passe outre-Atlantique, dans les salles d'opération mais aussi du côté des tragédies des navettes spatiales Challenger et Columbia, dont il développe l'analyse entamée dans "Les décisions absurdes". Il s'est entretenu avec de nombreux interlocuteurs et a eu accès, parfois plus facilement que prévu, à des rapports d'accidents, notamment dans le secteur aérien. Il en résulte une réflexion riche et fascinante, servie par une écriture agréable et accessible, au plus profond des comportements humains dans les situations les plus intensives.

Christian Morel, Les décisions absurdes II: comment les éviter, Paris, Gallimard, 2012.

Le site des éditions Gallimard, le site de Christian Morel.

mercredi 15 janvier 2020

Papa, Maman, la petite Miss... et le lecteur qui rigole

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Philippe Lamon – C'est grinçant souvent, c'est drôle toujours, c'est vachard parfois: avec "Le Casting", Philippe Lamon signe le roman satirique des jeunes familles romandes, et au-delà sans doute, de ce début de vingt et unième siècle. Cela, en utilisant comme fil rouge un concours de photographies d'enfants en bas âge, dont on se demande s'il n'est pas spécialement organisé pour faire mousser des parents narcissiques.


L'effet hilarant résulte de la concentration des situations que vivent les jeunes parents d'aujourd'hui sur deux couples à la fois différents et fort semblables en définitive, radiographies d'une façon bien différenciée. Il y a donc Many et Sylvain, parents de l'adorable Zia, si sage, qui a tout de suite fait ses nuits, et de l'autre Florent (le père super investi, ça fiche des complexes) et Maude, parents de Chloé la peste, qui ne fait pas ses nuits et se montre violente plus souvent qu'à son tour. Il y a là de quoi analyser les manières d'éduquer (faut-il dire "non" ou "stop" à son enfant quand il s'apprête à faire une bêtise?), les attitudes, de questionner même la répartition des tâches en famille.

Et si en théorie, il n'y a pas de compétitions entre parents, dans la pratique, l'écrivain exacerbe cette idée que pour ses parents, leur enfant est forcément le meilleur, le plus craquant. Bien entendu, il y a le concours, dont la finale a lieu à la Foire du Valais: en somme, une forme de Miss Baby Suisse romande qui ne dit pas son nom et peut être vu comme dérisoire. L'auteur tape juste: alors que sans doute, les enfants vivent cela avec l'air absent de la fillette qui orne la photo de couverture, les parents vivent la compétition comme si leur vie en dépendait. Et si officiellement, l'idée est surtout de faire un truc sympa, la concurrence fait rage et c'est surtout l'ego des parents qui est en jeu. Hypocrisie du truc...

Ainsi s'effritent les amitiés, ainsi les amours sont mises en péril. On se trouve ainsi avec Sylvain qui, peu intéressé par le concours, dragouille une cliente de sa librairie. Elle s'avère lesbienne – on le sentait venir, avouons-le. De l'autre côté, Maude retrouve un ex, Brice, ce qui rallume des feux mal éteints. Les réseaux sociaux favorisent le rapprochement. Et puis, l'histoire familiale tourmentée de Many l'Asiatique refait surface. Quant à la compétition, chacun se positionne à sa façon face à ce qui est devenu une obsession pour laquelle tous les coups sont permis, y compris piquer le doudou de la fille de l'autre pour la déstabiliser.

Réseaux sociaux? On le sait, et l'auteur le rappelle justement, ils sont une façon pour les familles de mettre en scène, à l'attention du monde qui s'en fout (mais on a Facebook, on est moderne!), leur vie ordinaire en famille: ennuis de santé, bisbilles, rien n'est épargné au lecteur, qui assiste à la chasse aux "likes" pas forcément placés à propos. On l'a dit: le concours de beauté est un fil rouge, un prétexte pour aborder tout ce qui fait le sel généreusement dosé de la vie des jeunes parents. Alors que les enfants devraient y être au top, ce concours de beauté souligne le côté aléatoire de la chose: on n'est jamais à l'abri d'une mauvaise fièvre, d'une dent qui pousse de travers ou du refus obstiné de la fillette de porter la jolie robe chère qu'on a choisie pour elle.

Roman sur les équilibres familiaux, "Le Casting" met en scène, sur un ton pince-sans-rire qui s'avère jubilatoire, des parents surinvestis mais pas toujours de façon efficace, à la fois touchants et risibles, anonymes désireux d'être des vedettes par procuration en exploitant l'aspect forcément craquant et adorable de leur marmaille. Gageons que plus d'un jeune parent se reconnaîtra à un moment ou un autre dans ce livre rythmé qui décape la moindre et ne loupe aucun des défis du métier acrobatique de parent d'aujourd'hui.

Philippe Lamon, Le Casting, Genève, Cousu Mouche, 2019.

Le site des éditions Cousu Mouche.

lundi 13 janvier 2020

Marie Loverraz, l'amour au bout des doigts

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Marie Loverraz – "L'amour est aveugle": un adage mille fois entendu devient le titre d'un micro-roman signé Marie Loverraz. Pour le coup, il doit être compris au sens littéral: Monsieur est aveugle. Ce qui ne l'empêche pas d'être sensible... de tous ses sens restants. Auquel il faut ajouter un sixième sens qu'on appellerait, en d'autres circonstances, l'intuition féminine – ressentie par un homme, pour le coup, ce qui ne manque pas de déstabiliser Madame.


On y va: A comme amour, c'est aussi A comme Augustine et A comme André, le courageux si l'on en croit l'étymologie. Et Josiane, la collègue d'Augustine, est hors jeu: son prénom ne commence pas par la même lettre que les futurs amants. Et on pourrait dire J comme jalousie, pour le coup... Continuons un instant dans l'onomastique: il y a aussi un peu d'ironie à nommer André "Leclair". Mais dans cette histoire, n'est-ce pas l'aveugle qui y "voit" le plus clair? La romancière le montre comme un homme qui sait y faire avec les femmes, comédien bonimenteur, assertif en diable, allant jusqu'à jouer avec sa cécité. On l'a compris: une fois que la danse amoureuse a commencé à la rue Desanges ("des Anges"), c'est lui qui la mène.

Il est certes permis de ne pas adhérer sans réserve au personnage d'Augustine, présentée comme une quadragénaire au physique banal, résignée au célibat parce que, selon elle, les hommes ne savent voir que le physique. Pas faux, la science l'a démontré! Cela dit, une femme banale peut rassurer un homme qui craint qu'une femme trop belle, attirant les regards, ne soit jamais tout à fait à lui – bête réflexe de genre, comme quoi... Mais de manière plus universelle, cette Augustine qui se pique de culture, libraire et lectrice pour une bibliothèque sonore, hantant conférences et concerts, ne fait-elle pas fuir les gars simplement parce qu'elle se prétend plus intelligente que les autres, comme le dernier des cuistres?

Point de vue personnel certes... c'est dans cet état d'esprit que j'observe Augustine. Et l'intérêt littéraire est ailleurs. L'auteure a en effet l'habileté de faire tout doucement monter la température, en dessinant une relation amoureuse qui se précise, jusqu'au point suprême. Elle organise son récit en cinq chapitres, qu'on peut voir comme les cinq sens, qui participent de tout bon érotisme. La véritable force d'Augustine est ainsi sa voix, présentée comme extrêmement sensuelle et chaude. De quoi épater un aveugle dont les autres sens sont exacerbés par compensation. Le toucher joue son rôle dans le texte aussi, bien entendu, par le biais des caresses. La vue elle-même est essentielle, d'ailleurs: l'auteure suggère qu'André, aveugle à la suite d'une maladie (il a été peintre, et le caractère érotique de ses créations concourt au crescendo) a des yeux au bout des doigts. Quant au goût et à l'odorat... de façon classique, un peu de champagne y pourvoira en faisant des bulles dans les cœurs. Davantage qu'un thé...

Il est dès lors intéressant de voir cette Augustine si sûre de son savoir, qui se considère même comme finalement pas si mal (ils n'y connaissent rien!) fondre face à un homme qui sait y faire et la mener vers ce qui leur fera plaisir ensemble. A plus d'une reprise, on la sent déstabilisée par un homme qui, sans la voir, lit en elle comme en un livre ouvert. On la sent devenir une toute petite fille, révélée à elle-même par l'amant André qui, nouveau Pygmalion, la guide vers plus loin et la fait se sentir belle et désirable, naturellement. Il semble d'ailleurs que la typographie, taquine, participe au crescendo: césure sur "con-" en page 93, sur "cul-" en page 102... ou quand la forme rejoint le fond.

Pourtant, ce n'est pas sur un orgasme que s'achève "L'amour est aveugle", mais sur un poème. L'auteure paraît suggérer ainsi que la poésie va encore plus loin que le bonheur physique d'un moment d'amour, fût-il virtuose – et Dieu sait si l'auteure n'hésite pas à montrer les gestes, ni les positions, ni à dire les sensations. Ecrit en alexandrins pas toujours exacts, brut de décoffrage et parfois maladroit, le poème qu'André récite après l'amour fait figure, en fin de récit, d'instant suprême de sincérité brute: limité uniquement par les mots qu'il faut bien choisir, c'est dans ces vers qu'André se fiche définitivement à poil. Cela, après avoir tombé ses lunettes noires (geste présenté comme déjà fort intime) et ses vêtements... C'est peut-être ça, l'amour: quelque chose de beau que la poésie transcende.

Marie Loverraz, L'amour est aveugle, Chamblon, Catherine Gaillard-Sarron, 2019.



dimanche 12 janvier 2020

Dimanche poétique 430: Shemsi Makolli


La dernière nuit

Nous avons pris place à table
Dans une ambiance morose
Pour seul décor en ce lieu
Un cercueil
Et une rose noire qui fleurit de ton côté.

Nous nous sommes regardés, visages pâles, 
Comme sur un miroir vieilli
Qui ne reflète plus beaucoup de lumière.
Le soleil pour nous ne se lèvera plus.

Nous attendons l'aube
Faisons semblant de supporter la douleur
Nos regards perdus dans le lointain
Noyé l'espoir
D'une nouvelle terre
Ne pourrions y manger avec nos vieilles fourchettes.

Cette nouvelle terre
Pourrait-elle cicatriser les vieilles blessures
Et cacher à nos enfants nos souffrances?

Shemsi Makolli (1966 -), Elégie d'automne, Vevey, L'Aire, 2019.

vendredi 10 janvier 2020

Quand Frank Wedekind couvre un fait divers

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Jean-Yves Dubath – Dans quel univers l'écrivain suisse romand Jean-Yves Dubath plonge-t-il son lecteur dans son dernier roman? "Adieu Bogomir" débute en présentant son intrigue comme un fait divers révélé en avant-première: "Il faut évoquer cette affaire à présent; car dans six mois, tout le monde s'y attèlera, et cela n'aura dès lors plus aucun intérêt". Une histoire neuve, inédite, ainsi annoncée: comme captatio benevolentiae, quoi de mieux? Reste que l'urgence de cette annonce fait contraste avec la lenteur luxuriante que l'auteur affectionne au fil des 210 pages du livre.


De quoi parle-t-on? Un certain Gauthier Berthomieux, créateur de meubles de son état, prend ses quartiers au château de Lenzbourg en Argovie, anciennement propriété de la famille Wedekind, qui a donné au monde le poète qui inspira l'argument de l'opéra "Lulu" d'Alban Berg. Du bout de sa longue-vue Zeiss, depuis le musée, il observe ce qui se passe dans la cour du pénitencier cantonal. Il donne des noms aux prisonniers, leur invente une histoire – comme un romancier dans le roman. En tête, il y a un certain Bogomir, compagnon de Verochka, la fille du train, que Gauthier a la faiblesse d'aimer. On imagine l'affaire, du coup: Gauthier Berthomieux va-t-il plonger dans le crime passionnel?

Il est permis de s'étonner de l'érudition de Gauthier Berthomieux, finalement un "simple" créateur de meubles: il semble connaître sur le bout des doigts les tenants et aboutissants de la présence de la famille Wedekind à Lenzbourg. Reste qu'il a visité le musée, à plus d'une reprise. Plus: il connaît l'opéra "Lulu" d'Alban Berg sur le bout des doigts, allant jusqu'à citer les points forts de son livret – qui constituent le leitmotiv du roman et résonnent comme une musique de fond. Cela dit, c'est peut-être un peu beaucoup pour un artisan! Il paraît plus crédible lorsqu'il est question des styles de meubles, et en particulier son style "Empire revisité" et son attrait pour les accoudoirs où les courbes s'immiscent. Quel empire en matière de mobilier, d'ailleurs? Bonaparte ou Habsbourg?

Cela dit, l'omniprésence obsédante de Frank Wedekind dans "Adieu Bogomir" donne au lieu des allures de château hanté par le fantôme du poète allemand. Est-ce ce fantôme qui conduit au meurtre final? En tout cas, le poète hante les lieux et surtout, au travers des personnages de "Lulu", l'esprit de Gauthier Berthomieux. Il y a quelques autres éléments récurrents, comme cette prune sur laquelle on se casse les dents, ou même la couleur bleue, annoncée dès la couverture. Ou les personnages de l'opéra d'Alban Berg, par exemple la comtesse von Geschwitz.

Tout cela, à moins que le meurtre final ne soit tout simplement motivé par des affects bien terrestres où les fantômes n'ont aucune place – et là, dès lors qu'on hésite entre deux lectures, le ton fantastique est installé. Amoureux de Verochka, Berthomieux rêve de tuer son conjoint supposé, qu'il surnomme Bogomir. Cela lui permettrait de traverser le miroir, de se trouver à son tour dans la cour des promenades, avec ceux dont il invente l'histoire en les observant à la longue-vue: il y a un Nicolas, un Jérôme, un Polonais. Le lecteur les distingue, ou les confond. Surtout, il est invité à un rôle de voyeur pour ainsi dire défendu: les tiers ne devraient pas être témoins des peines de prison de tiers. Et puis, il y a ce Kurt, apparu comme par hasard, auquel Gauthier Berthomieux s'adresse en de longues stances, en particulier au dernier chapitre de "Adieu Bogomir" avant l'épilogue: cela apparaît comme une manière de donner un ton à la voix de Berthomieux.

On sait l'écriture dense et lente, voire touffue (on la mâche et remâche, et si les chapitres sont courts, les paragraphes sont longs), de Jean-Yves Dubath. Dans "Adieu Bogomir", elle est fidèle à elle-même, assumant le ressassement et les choses dites deux, trois fois avec des mots à peine divers, comme pour cerner une réalité au millimètre près. Cela, au prix d'une lenteur certaine et d'un côté statique dans la narration. Un prix à payer pour dessiner le portrait d'un ébéniste original, pour ne pas dire bizarre, et explorer, avec précision et érudition, les tenants et les aboutissants d'un meurtre survenu en un lieu présenté comme chargé d'histoire, dans un canton suisse souvent considéré comme banal, incolore, riche de ses seules autoroutes et voies de chemin de fer. A découvrir en ayant à l'oreille les accents de "Lulu" d'Alban Berg... et en se souvenant qu'avec son lecteur, Jean-Yves Dubath est exigeant... jusque dans les geôles.

Jean-Yves Dubath, Adieu Bogomir, Lausanne, BSN Press, 2019.

Le site des éditions BSN Press.

jeudi 9 janvier 2020

"La Table bleue": ce que raconte la permanence poétique du bistrot

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Baptiste Oberson – Avant même d'être un livre, la Table bleue, c'est une table de café placée au centre de la première salle du café du Tunnel, célèbre institution de la ville de Fribourg, qui a toujours été accueillante envers les marginaux, héritage du temps de sa patronne historique et charismatique, feu Mama Leone, aujourd'hui parfaitement assumé par Eric Mullener, son équipe et ceux du centre d'accueil "La Tuile".


C'est aussi un concept: pendant un an et demi, Baptiste Oberson a régulièrement posé sa machine à écrire sur la table bleue du bistrot social, dans un esprit d'ouverture et d'écoute. D'ailleurs, c'est marqué sur la table: "Permanence poétique, ouvert" – une manière d'être "visiblement disponible". Il fallait en faire un livre: c'est fait. Dans leur collection "La vie des gens", les éditions Faim de siècle gardent témoignage de cette expérience locale, de ses errements et de ses éclats de lumière. Bien entendu, le livre s'appelle "La Table bleue".

Manager culturel de BlueFactory, Martin Schick signe la courte préface de "La Table bleue". C'est surtout une manière d'ouvrir la porte: elle annonce au lecteur ce qu'il va trouver. A savoir des fragments de vie, collectés avec patience, ce qu'il appelle la Langsamkeit qui invite à revoir ce qui se passe autour de nous. Elle est précédée d'une introduction de l'auteur: autant dire qu'on entre tout en douceur dans le vif du sujet.

Dès lors, l'auteur développe peu à peu, en des chapitres courts, ce que des interlocuteurs anonymes lui ont confié. Ce sont des éclats de vie, comme ce Brésilien qu'on veut toujours renvoyer au football parce que ça paraît typique de son pays, ou cette fillette qui demande: "Et ceux qui ratent l'examen pour devenir maman? Ils deviennent papa?" 

On croise toutes sortes de gens qui assènent leur bon sens ou leurs vieilles histoires, comme le gars qui lâchait des poissons dans la piscine de la Motta. Des hommes, des femmes, des "ils" et des "elles". Autant de vies banales sur lesquelles l'auteur ouvre une lucarne singulière à partir d'un rapide témoignage: un artiste en panne d'inspiration, un Italien qui fabrique des pâtes qu'il vend au marché et connaît les leçons que la vie lui a données. Comme d'autres, succincts ou prolixes: sagesse de bistrot.

Et derrière ces histoires, il y a toujours l'ambiance du café, en arrière-plan, comme un bon enregistrement de piano-bar qui laisse entendre les conversations et les bruits de vaisselle. Certes à l'écoute, l'auteur des éclats de "La Table bleue" ne manque pas de noter ce qui se passe au bistrot, par exemple un bonhomme qui lit un livre sur lequel c'est écrit "Hitler" quelque part à la périphérie (p. 64), ou des touristes qui prennent des photos à travers la vitrine. Leur focale est sans doute plus précise que celle de l'écrivain, qui regarde large et dessine: faussement sommaires, ses croquis paraissent toujours un peu décalés, mal visés. Saisis sur le vif, en somme, désireux de donner l'impression d'avoir été captés trop vite.

Les temps morts de son activité de permanence poétique lui offrent le temps de méditer, et cela s'intègre aussi à "La Table bleue". En page 44, par exemple, l'attente fait songer à Georges Haldas et à sa "Légende des cafés". Et l'auteur réfléchit aussi aux raisons de passer du temps au café. Elles sont marquées par le bon sens: voir des gens, sourire, se rencontrer.

Et les mots s'étendent. Comme les gens qui les prononcent et que l'auteur retrace, ils sont simples dans "La Table bleue", helvétiques parce qu'on dit comme ça ici. En les remâchant à sa manière, l'écrivain recrée toute une ambiance de café populaire. Et comme Le Tunnel cultive une image de bistrot à l'ancienne, sa bonne vieille machine à écrire Hermès Baby crépitante (j'ai la même en vert, ce n'est pas une blague!) s'y intègre à la perfection... tout en suscitant la curiosité à l'heure où l'on écrit plutôt sur son ordinateur portable.

Baptiste Oberson, La Table bleue, Fribourg, Faim de Siècle, 2019. Préface de Martin Schick.

Le site de Baptiste Oberson, celui des éditions Faim de Siècle.

mercredi 8 janvier 2020

Shemsi Makolli, la nature et l'amour en poésie

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Shemsi Makolli – D'origine kosovare, écrivain entre deux langues et deux cultures, le poète Shemsi Makolli a su trouver sa place en Suisse romande, par la singularité de son verbe et par le choix des thèmes abordés. En deux parties, "Élégie d'automne" est un recueil en vers libres et aisés, d'emblée écrit en français, qui oscille entre philosophie et amour, avec quelques interrogations adressées à la religion. Tout cela, Bertil Galland le résume de façon très juste; mais comme il y a plusieurs façons de voir juste face aux résonances des poèmes, il vaut la peine d'y aller voir et de partager une autre expérience de lecture.


Force est de constater, dès le départ, une volonté d'organisation formelle: l'auteur ne se contente pas d'aligner des perles pour espérer en faire un collier correct. Non: "Une porte de l'âme", premier texte du recueil, fait figure de poème liminaire et joue le rôle de "captatio benevolentiae". L'auteur assume un petit côté racoleur ici, c'est de bonne guerre; mais ce texte recèle un élément qui va traverser en tout cas toute la première partie du livre: le jeu sur les images florales – et plus largement naturelles.

Avec une juste précision, il est question en effet, au fil des poèmes, d'un corbeau, d'un lièvre ou d'une limace baveuse, voire des feuilles mortes, auxquelles le poète consacre tout un poème, "Discussions de feuilles": les voilà personnalisées, douées de parole. L'auteur place ici, de plus, des poèmes qui rappellent l'Iliade, et en particulier le cheval de Troie. Telles seront les évocations de la guerre dans ce recueil, écrit par un auteur concerné: de beaux yeux glacés valent-ils la peine qu'on prenne les armes? Nature encore... mais humaine cette fois. Ce qui ouvre la porte aux réflexions philosophiques, qui traversent le recueil.

La seconde partie de "Élégie d'automne", centrée sur l'amour, paraît plus particulièrement personnelle. Baudelairienne aussi, si l'on laisse résonner "Ton âme est un sacré temple" (p. 49) avec le célèbre premier vers de "Résonances" de Charles Baudelaire: "La nature est un temple où de vivants piliers...". L'auteur sait dès lors saisir les instants des sentiments, les ressentis, les inquiétudes. De façon classique peut-être, mais revisitée avec soin, le poète joue les anaphores dans "Il paraît" (p. 62) pour dire l'indicible amour. Un amour qui s'autorise soudain à dire "nous", ici, et "tu", ailleurs. 

Alors, on est certes dans l'écriture de sentiments adressés par un poète homme qui se sent tout petit face à une femme aimée: "Tu étais belle et innocente..." (p. 54). Mais attention: par le biais d'un accord de participe passé sans doute voulu ("fâché à vie", p. 65), le poète entrouvre la porte de son cycle de poèmes à des ressentis qui ne sont pas forcément ceux d'un homme à l'égard d'une femme. Une seule lettre paraît ainsi ouvrir la porte à l'expression d'une universalité de l'amour qu'on veut exprimer. Universalité dans le temps ("Amants éternels"), mais aussi dans le vécu du sentiment!

Ainsi, pour décrire des ressentis de toujours, le poète opte pour des images intemporelles, habilement mises en évidence pour dire qui a le droit de se dire parfait et comment il peut être indéfiniment amoureux. Cela, en convoquant des images intemporelles et des mythes de toujours.

Shemsi Makolli, Elégie d'automne, Vevey, L'Aire, 2019. Postface de Bertil Galland.

Le site des éditions de l'Aire.

mardi 7 janvier 2020

Quand un troll trace la route... et apprend

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Marie-Catherine Daniel – "C'est l'heure entre chien et loup, entre troll et ogre": c'est les zones de pénombre et de presque lumière de ses personnages que la romancière Marie-Catherine Daniel explore dans "Entre troll et ogre". Ses personnages sont certes des trolls et des ogres, évoluant dans un univers post-apocalyptique dont les humains sont en principe absents. Mais à travers ces personnages fantastiques, c'est une histoire empreinte d'humanisme qu'elle développe.


C'est sur une situation étrange que s'ouvre "Entre troll et ogre": Arsouille, un troll, reçoit une lettre de son frère ogre, Arpète. Problème: en général, les ogres n'écrivent pas aux trolls (et leur parlent à peine), et les trolls ne savent pas lire. C'est pourtant cette lettre qui va mobiliser le troll. Patience: on peut naître troll et devenir ogre en cours de vie, donc changer d'espèce, dans ce roman – simple question de transition à l'adolescence, période de croissance dentaire particulièrement dramatique.

On l'a compris, nous sommes en présence d'une société à deux vitesses, les trolls étant présentés comme des êtres simplistes et bestiaux, peu portés à l'étude, ayant de surcroît des instincts grégaires qui les font errer en bandes, comme les bandes de jeunes dans les cités. On les voit cependant vivre aussi des amours passionnées, sauvages parfois, pas toujours consenties. Enfin, la corruption à coups de liqueur ou de café et la loi du plus fort ne sont jamais loin.

Pourtant, la tendresse du lecteur se porte sur eux. En effet, l'auteure les présente comme asservis par les ogres, caste présentée comme dominante, certes intelligente et imposant le respect, mais dépourvue de créativité et d'empathie. Quelques traits caractéristiques les font ressembler aux nazis: tenues noires, salut bras tendu (p. 262), manières martiales, peine de mort facile et parfaitement aléatoire. Quant à la servitude, elle paraît généralement acceptée et intégrée par les trolls. Il n'en faut pas moins pour que le lecteur se range aux côtés de ces derniers.

Dès lors, l'auteure mobilise Arsouille pour ce qui s'avère un voyage initiatique vers les champs de bataille, où le troll espère retrouver son frère Arpète. On est dans un monde sale (un truc trivial mais cocasse: dans "Arsouille" et "Arpète", il y a "souille" et "pète", et pour sourire encore, comme en écho, leurs vrais noms sont Côme et Pacôme) et guerrier, un environnement hostile donc. Autant dire que pour Arsouille, vieux troll perclus d'arthrite qui ne sait pas même lire une carte (et l'auteure dessine avec une précision tendre et amusée les problèmes que cela peut poser), c'est un sacré trip qui va le faire grandir et se découvrir des qualités insoupçonnées (de pédagogue, entre autres... les péripéties savent surprendre le lecteur!). Et si avoir un frère ogre, c'est bien, il va découvrir quelque chose d'encore mieux au bout du voyage.

Qu'il s'agisse de guerre des gangs dans les clapiers où vivent les trolls ou de guerre entre États pour ce qui concerne les ogres, le contexte de vie sur Terre tel qu'il est présenté n'est guère lumineux. Plutôt inquiétant même, il offre cependant un terrain permettant à quelques personnages de bonne volonté de jouer une partition d'espoir et d'humanité. Cela offre à ce roman d'anticipation un agréable cachet feel-good, porté encore par un langage familier qui confère à "Entre troll et ogre" une tonalité pétrie de tendresse, des plus sympathiques.

Marie-Catherine Daniel, Entre troll et ogre, Chambéry, ActuSF, 2018.

Le site des éditions ActuSF, le blog de Marie-Catherine Daniel.



dimanche 5 janvier 2020

Dimanche poétique 429: Hector de Saint-Denys Garneau


Je sors vous découvrir...

Je sors vous découvrir ailleurs les poètes
Chacun ailleurs en dehors de cette petite vie
J'irai vous découvrir parmi la vie de tout le monde
Et la mort de tout le monde
Où tous ont étalé la fuite de leur vie sur le plancher
Pas chez moi, je vous en prie.

C'est là que vous allez vous éveiller
Me décomposer tout l'univers
Devant moi et le reconstruire
À débordement de tous cadres. 

Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943). Source: Poésie.webnet.

samedi 4 janvier 2020

Noël sans cadeaux à Paris, ni en Thaïlande

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Gabriel Katz – Aha! J'ai eu envie d'un peu d'exotisme pendant la trêve des confiseurs, et voilà qu'en grattant dans ma pile à lire, j'ai retrouvé "N'oublie pas mon petit soulier", un bon vieux roman de Noël aux ambiances de thriller, où le noir vient s'ajouter au rouge et au blanc, signé Gabriel Katz. Un auteur qui, à en croire ce livre, sait parfaitement piloter une intrigue et construire ses personnages, la rigolade en plus. Voyons ça...


Qu'on en juge: le lecteur suit Benjamin Varenne, comédien à la ramasse condamné à jouer les Père Noël à la sortie des grands magasins de Paris. C'est aussi un homme à femmes – telle est sa faiblesse. Soudain, en effet, une fille trop bien veut faire un selfie avec lui. Chouette? Oui pour le lecteur, non pour Benjamin: c'est ainsi que commence toute une aventure qui mobilise la mafia albanaise et les services secrets français. Tout cela va mener ce petit monde jusqu'en Thaïlande, un pays qu'on aimerait découvrir en des circonstances plus sereines que celles installées par l'auteur. Surtout quand on est à la place du narrateur: parce qu'en tant que lecteur, on s'amuse à fond.

Benjamin Varenne paraît se résigner à son statut de comédien plus ou moins raté, dont la carrière comme la vie personnelle est dans le sable, ou plutôt dans les congères vu la saison hivernale mise en scène. L'auteur lui donne une voix bien personnelle, construite sur un ton ricanant et nihiliste qu'il s'agit de reconstruire au fil des circonstances – de l'humour au sens fort. Si raté qu'il soit, si apte qu'il soit à rire de lui-même aussi, Benjamin Varenne n'est pas préparé à subir de sérieuses menaces de mort, d'autant moins si elles sont liées à une femme. Succès: quand on entend le bonhomme parler, on y croit, même lorsqu'il est aux prises avec les surprises les plus inattendues.

C'est que l'intrigue sait étonner. La Thaïlande, c'est pour le moins inattendu, de même que les apparitions à éclipses de Victoire: elle apparaît et disparaît de façon opportune pour nourrir l'histoire. Belle comme le jour, riche à millions par procuration puis pour de vrai, elle fait figure de personnage qu'on adore retrouver, même si elle joue un double jeu vénéneux qui ne permet jamais de savoir si elle est sincèrement amoureuse. Un jeu crédible: dans une logique d'hypergamie, une fille dans la vingtaine est facilement tentée de faire monter les enchères. Mais est-ce ici une stratégie de défense? En effet, l'auteur relève qu'une jeune femme riche comme Victoire ne sait jamais si elle est aimée pour elle-même ou pour son argent. Cela dit, il suffit qu'en face, un gars soit suffisamment fou pour la suivre jusqu'au bout du monde pour qu'une intrigue super trouble, aventureuse, amoureuse et humoristique survienne.

Deux mots sur l'ambiance... Pour commencer, l'auteur joue avec le folklore du Noël des grands magasins – l'esprit fait penser à l'exquise nouvelle "Houppelande Blues" d'Olivier Chapuis, publiée à la fin 2019 dans le collectif "Et si la neige ne revenait pas". On a affaire à un de ces faux Pères Noël de supermarché, et Gabriel Katz, comme Olivier Chapuis après lui, s'attachent, voire s'acharnent à démonter un bonhomme mythique au profil déjà légèrement effrité par son côté commercial. Fausses barbes souillées dans la boue sale, rennes en grève, neige qu'on aimerait voir tomber du ciel, enfants pénibles aux réactions inattendues, parents râleurs: Gabriel Katz n'en loupe pas une. Quant à la Thaïlande, le curry a toujours un petit goût amer, même si Benjamin sait en apprécier les plaisirs dans toute la mesure du possible.

Brodant avec esprit sur le célèbre "Petit Papa Noël" de Tino Rossi, retournant les codes convenus du Noël blanc (ça va jusqu'aux couleurs: il y a du rouge et du blanc chez Victoire, comme sur la houppelande du Père Noël), l'écrivain ramène vigoureusement sur Terre tout le petit monde de Noël en le réduisant à ce qu'il peut être: un calvaire (tiens, un mot dont l'étymologie rappelle Pâques! Mais c'est lié...) où la famille n'est d'aucun secours – première d'entre elles, celle du petit Jésus, qui devrait être la star, est d'ailleurs aux abonnés absents. Résultat: fonctionnant en roue libre, décalé et délirant, l'intrigue habile de "N'oublie pas mon petit soulier" apparaît comme un anti-conte de Noël idéal où les personnages ne reçoivent guère de cadeaux.

Gabriel Katz, N'oublie pas mon petit soulier, Paris, Editions du Masque, 2015.

vendredi 3 janvier 2020

Katia Delay, les mots du monastère

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Katia Delay – "Est-ce la lune ou un réverbère?" est un bref premier roman qui happe son lecteur d'emblée par l'impression de densité qu'il donne. Katia Delay travaille ainsi des paragraphes parfois longs, au regard de la brièveté de ce premier roman, nourris de détails et d'impressions. Pour masquer l'essentiel? Un peu: celui-ci, à savoir une histoire d'amour brusquement disparue, dont l'histoire se dévoile peu à peu.


Il est permis de croire que c'est elle-même que la romancière, narratrice sur 75 pages, met en scène dans "Est-ce la lune ou un réverbère?": le lecteur découvre la vie d'une jeune femme qui se retrouve quatre jours dans un monastère pour écrire, écrire encore, et il relève que ce livre a été écrit à Hauterive, probablement à l'abbaye cistercienne qui sert justement de cadre au propos. Le thème de l'écrivain apparaît dans plus d'un premier roman, sous la forme d'un idéal visé ou d'un repoussoir qui exorcise la suite de l'œuvre. L'auteure de "Est-ce la lune ou un réverbère?" paraît choisir une autre voie encore, celle de la mise en scène de soi.

Le décor est donc celui d'un couvent, lieu de silence, propice à la concentration a priori. L'auteure en détecte cependant les rumeurs, tissus froissés ou possibilités fines d'expression non verbale au moment des repas partagés avec les moines et les personnes hébergées à l'hôtellerie: gestes, regards, l'attention de l'auteure se porte sur les détails. On ne se présente pas les uns aux autres à l'hôtellerie, la narratrice donne donc des surnoms à ceux qui lui font face, à l'instar de Desert Rally.

Le langage va loin, jusqu'à toucher personnellement, à l'instar de ce personnage juste un peu trop tactile qui met des miettes partout, surtout sur la manche de la narratrice: léger malaise. Mais le monastère est aussi un lieu clos, un locus amoenus, propice à raconter des histoires parce qu'il n'y a que ça à faire – des histoires de lave-vaisselle, paradoxalement, suggérant qu'au-delà de détails pratiques, on n'a pas grand-chose à se dire. Les hôtes d'un monastère sont-ils des solitudes juxtaposées?

Et quid de cette histoire d'amour? Elle pèse sur la narratrice, et les kilos de lettres liées à cette relation interrompue semblent symboliser ce poids qu'elle porte. Cela, d'autant plus qu'au fil des pages, le lecteur est bien en droit de se demander si l'histoire est bien finie. Il reste en tout cas quelque chose, un pont inventé: la narratrice n'hésite pas à s'adresser directement à l'absent, sans savoir s'il entendra.

Autant dire que si la narratrice part dans un monastère pour écrire, elle ne met guère en scène les affres de l'écriture. Il lui paraît plus intéressant d'évoquer, de façon juste et dense, son vécu passé et les résonances qu'il fait naître en elle aujourd'hui, dans l'isolement pourtant foisonnant d'un monastère fribourgeois qu'elle observe de près. "Les mots sont si importants. Tu m'en as envoyé des milliers...", dit la narratrice. "Est-ce la lune ou un réverbère?" apparaît dès lors comme une réponse à tous ces mots de l'autre qui n'est plus là, écrite en un lieu où les mots dits sont rares.

Katia Delay, Est-ce la lune ou un réverbère?, Lausanne, BSN Press, 2019.

Le site des éditions BSN Press.

mercredi 1 janvier 2020

Un jeu de piste en scooter à travers la Gruyère

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Daniel Bovigny – Un accent grave bizarre sur le titre, qui semble hésiter entre meurtre et friandise, parce que ce roman est à la fois une friandise et un polar: "Crìme double en Gruyère" (et pas "Crème") est le premier que signe l'écrivain Daniel Bovigny. Assumant un solide ancrage dans son terroir, parfaitement adapté à tous les publics, jeunes ou moins jeunes, il propose un jeu de piste autour de crimes, peut-être moins mortels qu'il n'y paraît. Ouf!


Tout commence par une tranche de la vie de l'oncle Marco, laissé pour mort dans un chalet d'alpage. C'est qu'on ne plaisante pas avec les affaires de "fromage au noir" dans ce canton de Fribourg dont le gruyère est un fleuron gastronomique qui rapporte. En lisant les dessous de ces trafics dont la qualité est la première victime, le lecteur ne manquera pas de se souvenir d'affaires qui ont fait vibrer le monde laitier fribourgeois dans les années 1990 et 2000. Reste que Marco, pas bête et se sentant menacé, a imaginé un faisceau d'indices permettant de connaître ce qu'il a pu découvrir dans le cadre de son travail d'affineur. Bonne idée que le lecteur, baladé en des lieux familiers (ou non) du district fribourgeois de la Gruyère, sait apprécier.

Décrivant la police fribourgeoise non sans réalisme (il cite une porte-parole de genre féminin, et à l'époque décrite dans le roman, soit les années 2013, le porte-parolat était bel et bien assuré par une femme), l'auteur dessine un monde dont on pourrait avoir quelques raisons de se méfier: promptitude à mettre certaines choses sous le tapis quand ça dérange, rapports peu évidents avec la presse, fuites. Cette méfiance n'est pas sans réminiscences, encore une fois: les lecteurs se souviennent d'affaires telles que celle du garage de la police, qui ont fait scandale et ont poussé la police du canton de Fribourg à évoluer. Elle s'incarne aussi dans le personnage de Romain Gurtner, qui a connu quelques démêlés avec la maréchaussée.

Romain Gurtner? Ce sera le sparring-partner de Julie, nièce de Marco, et aussi son chauffeur: c'est lui qui pilote le scooter pour quadriller le sud du canton à la recherche d'indices. On trouve vite ces deux petits jeunes attachants: sur fond de familles dysfonctionnelles, tous deux sont déjà quelque peu cabossés par la vie, Julie n'ayant plus de parents (et finalement plus personne pour s'occuper d'elle, en tant que mineure) et Romain ayant déjà quelques délits à son actif. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir un cœur en or: l'écrivain ressuscite ainsi, de manière convaincante, le type du voyou romantique. Il y a aussi quelque chose de fort dans la relation sentimentale un brin trouble qu'il dessine entre ces deux adolescents, amoureux sans oser se l'avouer ("Même pas en rêve!" est le mot de Julie), complices à tous les coups. Astuce de l'auteur: c'est aussi le regard des autres qui souligne leurs sentiments, que Julie et Romain ne comprennent peut-être pas forcément.

L'auteur ne manque pas d'humour, jouant sur quelques gags récurrents ("C'est quoi, un chenet?", question que tout le monde se pose en cours de roman, sans penser à consulter Wikipedia) ou des situations qui s'avèrent cocasses, comme une sortie hasardeuse du château de Gruyères en armure par l'un des personnages. Il truffe aussi son roman d'allusions à l'œuvre d'Hergé et au monde de Tintin (ce qui, soit dit en passant, a dû plaire à l'éditeur, Francis Antoine Niquille, grand tintinologue devant l'Éternel!): tentative d'assommer un personnage avec une bouteille qui renvoie à "Tintin en Amérique", rapprochement entre les ruines de l'île d'Ogoz et "L'Île noire", gorille compris. Enfin, il est permis de penser que si Romain Gurtner a les mêmes initiales que Rémy Georges alias Hergé (R. G.), ce n'est pas tout à fait un hasard. Certes, on peut se demander si deux millenials comme Julie et Romain pensent spontanément à une bande dessinée du siècle dernier; mais ces clins d'œil amusent à coup sûr et s'avèrent pertinents vu le côté aventureux du récit.

S'il fait visiter des lieux, l'auteur n'hésite pas à en dire quelques mots en passant, de façon parfaitement intégrée à la narration. Le lecteur va ainsi apprendre quelque chose: on ne sait pas forcément qu'il y eut une "porte des Lions" à Vaulruz, on passe par le pont couvert de Lessoc, on redécouvre telle chapelle ou calvaire oublié du cru. Cela, sans parler des chalets et des beautés de la nature. L'auteur va jusqu'à citer, avec respect, quelques personnalités du cru, telles le juge des mineurs Lachat ou Michel Jordan, instituteur – on peut voir là un hommage entre collègues, Daniel Bovigny ayant été enseignant.

Sur la base d'une intrigue policière, l'auteur de "Crìme double en Gruyère" propose ainsi une belle course à travers la Gruyère, palpitante et joliment décrite, autour de deux petits jeunes bien sympathiques observés avec indulgence. Au fil des pages, les aquarelles sobres et délicatement colorées de Bernard Devaud achèvent d'en camper l'ambiance. D'ores et déjà best-seller dans sa région d'origine, le premier roman de Daniel Bovigny mérite d'être découvert plus loin...

Daniel Bovigny, Crìme double en Gruyère, Charmey, Editions Montsalvens, 2018. Illustrations de Bernard Devaud.

Le site des éditions Montsalvens.