vendredi 18 septembre 2020

Marie Javet et ces roses qu'il tue

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Marie Javet – "Les ennuis commencèrent à l'aéroport": voilà un incipit qui introduit immédiatement une ambiance inquiétante. Ajoutons-y une couverture noire où se dessine une rose habillée de rouge et de bleu et nous avons un thriller costaud: "Les roses sauvages" de Marie Javet.

Au cœur de ce roman, se trouve le personnage complexe de Ian, manipulateur, narcissique, assassin à l'occasion. C'est une figure étincelante que l'auteure travaille à fond. Ce n'est pas un hasard si son destin occupe toute la seconde partie, partie médiane, la plus longue aussi, des "Roses sauvages". Tout y passe, selon un jeu de tensions classique et rigoureux: une enfance torturée, la découverte de certaines capacités terribles, et le besoin de s'en servir pour sentir qu'on a prise sur le monde.

Que ne ferait-on pas pour se venger de s'appeler John Little, voire "Little Dick"! La fierté virile en prend un coup... Terrible bonhomme que Ian, donc, un personnage intelligent, qui jongle avec les identités (John ou Ian? Ou Arthur?) et réussit un doctorat tout en étant sévèrement dyslexique, quitte à tricher! L'auteure l'observe à la troisième personne, ce qui induit une forme de distance qui le rend d'autant plus glaçant et entrave l'empathie. Et si les cigarettes russes colorées "Sobranie" qu'il fume lui donnent une spécificité par la grâce d'une habitude venue du froid, elles ne le rendent pas plus sympathique.

Cette prise de distance fait contraste avec la troisième partie, celle qui se met à la place d'Emilie, sœur de Sarah, qui est l'une des victimes suisses de Ian. Ce point de vue subjectif, introspectif par moments, permet au lecteur de se défouler avec Emilie à l'encontre d'un Ian perçu comme détestable et sans scrupule; il lui impose aussi de prendre place au cœur de l'action, qui devient décisive. Plus généralement, cette troisième partie apporte les dernières réponses à des questions posées en amont, par exemple concernant l'identité d'une certaine Elisa Day.

Elle contraste aussi avec une première partie relatée à la troisième personne, mais centrée autour du personnage de Sarah, post-adolescente suisse partie en stage linguistique du côté de Cambridge. C'est dans cette première partie que l'auteure impose un jeu virtuose sur les différents points de vue portés sur un personnage dysfonctionnel par celles et ceux qui l'ont côtoyés. S'installe ainsi le jeu des entretiens et des coupures de presse, qui apportent leur lot d'informations incidentes... et ne sont pas toujours ce qu'ils paraissent être, même si les personnages qui s'y expriment sont sincères.

"Les roses sauvages" doit aussi son titre au leitmotiv des fleurs. C'est un fétiche de Ian, bien sûr, et ses proies féminines sont pour lui autant de fleurs. Mais c'est aussi un motif littéraire qui apparaît sous les formes les plus diverses, entre autres avec la citation du célèbre poème de Ronsard. Surtout, tout commence par une légende amérindienne qui indique pourquoi les roses ont des épines: c'est pour se défendre. Elle est importante, cette légende: elle apparaît deux fois dans le roman. La première fois en prologue, et il est permis de se demander ce qu'elle fait là. La deuxième fois, c'est au début de la troisième partie. Et le lecteur comprend mieux: les roses savent se défendre, et "Les roses sauvages" le démontre.

"Les roses sauvages" est un roman rythmé et haletant centré autour d'un personnage d'assassin manipulateur creusé à fond. La ronde de ses victimes, mortes ou blessées à vie, n'est pas en reste, à l'instar de cette Joséphine qui garde les cicatrices de sa rencontre avec Ian. Le sang peut couler, mais les roses ont des épines. Et celles-ci finissent par blesser à leur tour. Décliné en chapitres à la fois courts, rapides et creusés, rythmé par les citations rock'n'roll et les références à la littérature anglaise, en particulier le "Paradis perdu" de Milton, ce thriller construit avec talent entre la Suisse et l'Angleterre s'avère des plus captivants.

Marie Javet, Les roses sauvages, Lausanne, Plaisir de lire, 2020.

Le site de Marie Javet, celui des éditions Plaisir de lire.

lundi 14 septembre 2020

De la tendresse pour les Jean de peu

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Thierry Girandon – Se trouver bien avec une jambe de femme. Vivre la vie des gens "qui ne sont rien", comme disait l'autre, et que l'écrivain observe avec tendresse en leur offrant toujours une lueur d'espoir dans un monde qui ne leur en donne guère. Sur le ton subtilement décalé qui est le sien, Thierry Girandon embarque une fois de plus dans ses nouvelles. 

Cette fois, le recueil s'intitule "Perpète". Et souvent, c'est en intérieur que l'action se déroule. Est-ce à dire que l'on est prisonnier de son logement? Le simple souvenir du confinement du printemps dernier suggère une réponse affirmative. 

Dans "Perpète", les personnages s'appellent Jean, Brigitte, Claire, Olivier. Une brochette réduite de prénoms récurrents qui crée une unité au fil des nouvelles. Il est permis de penser que ce sont les mêmes personnages, mais rien n'est moins sûr en fait: au fil des nouvelles, Jean est par exemple divers, tantôt célibataire dans "Les Pluies", tantôt marié à Brigitte dans "Marche blanche". A moins qu'il ne vive encore chez sa mère... 

"Perpète" cultive un goût pour le miteux, voire pour le sordide, comme pour souligner, métaphoriquement, la misère sociale des personnages. L'humain transpire à chaque page, ça sent le sale, la merde, la bière, le foutre, et ça paraît presque normal sous la plume faussement distancée de l'écrivain. Il y a des blattes un peu partout, la vaisselle n'est pas toujours faite, on fait l'amour vite fait dans les toilettes d'un bar de troisième zone comme dans "L'ensorceleuse" – le bar s'appelle d'ailleurs "Le Rebut", comme si ses clients étaient des rebuts de la société. Mais n'oublions pas: l'auteur a de la tendresse pour ces hommes et femmes de peu, emprisonnés "à perpète" dans leur condition.

Il y a aussi le vomi, liquide corporel récurrent dans "Perpète". Plutôt que d'évoquer sa description la plus premier degré, il vaut la peine de rappeler la manière dont le Furan, qui déborde soudain, dégueule Jean dans "Les pluies". L'auteur décrit les objets les plus improbables que la rivière stéphanoise charrie, et l'on pense de manière fugace au roman "Liquéfaction" d'Alain Freudiger. 

Sachant que le Furan est une rivière souterraine bien contrôlée, il est permis de voir dans "Les Pluies" l'image d'une révolte d'une nature qui se révolte à force d'avoir été trop contrainte et canalisée. Révolte de la nature comme image de la révolte de l'humain? Il est aussi permis de lire ce recueil de cette manière, et d'être indigné par la manière chiche dont les personnages mis en scène par l'auteur vivent, dans un pays qui se targue d'être une puissance mondiale.

La jambe de la nouvelle "Les Pluies", qui ouvre le recueil, entre en résonance avec la main coupée de la nouvelle "Le Congélateur", qui le termine. Il est permis de penser que chez Thierry Girandon, comme dans certains textes d'Anna Rozen (par exemple "Bonheur 230"), les corps humains se présentent en pièces détachées. Mais plus que le lien entre les livres, on retiendra du "Congélateur" le souvenir de ces enfants morts que des parents aux abois tuent et congèlent faute de mieux, retracé avec une glaçante pudeur.

Enfin, le lecteur relève au fil des pages de "Perpète" une écriture simple, brute de décoffrage (on pense aux répétitions pas forcément volontaires, à l'affection pour le verbe "zyeuter" qu'on retrouve dans plus d'une nouvelle), en phase avec les univers et les personnages mis en scène. Sans virtuosité hors de propos, celle-ci est cependant enrichie par des images folles mais qui sonnent juste ou parfois de façon théâtrale: "Elle écrasa l'oeuf dans sa main de telle sorte que le blanc dégoulinât le long de son avant-bras" ("L'oeuf", p. 126). Et ceux qui aiment les ambiances de supermarché qu'on trouve dans d'autres textes de Thierry Girandon seront servis avec "Moïse"... 

Thierry Girandon, Perpète, Paris, Editions sans crispation, 2020.

Le site des Editions sans crispation.

dimanche 13 septembre 2020

Dimanche poétique 463: Pierre-André Milhit


un bout du mystère
dévoilé sous le poirier
un rire clair
un vin des dimanches
de l'amour
dans du papier qui brille

et la question centrale
où je me situe ce jour
parmi les miens
dans l'espace et le temps

ils me disent qu'ils m'aiment

Pierre-André Milhit (1954- ), La garde-barrière dit que l'amour arrive à l'heure, Genève, éditions d'Autre part, 2013.

vendredi 11 septembre 2020

Une adolescence en cinquante chansons

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Sylvia Hansel – Il faut croire que le temps est aux autobiographies. Avec "Cannonball", l'écrivaine Sylvia Hansel prend son lectorat par la main pour lui faire traverser son adolescence. Elle est compliquée, cette adolescence, mais c'est aussi ce moment où la vie de l'auteure se décide: ce sera musique ou rien. Du coup, rien de tel que d'évoquer cinquante chansons marquantes, qui rythment autant de chapitres.

Collège, lycée, entrée à l'université: c'est ce que relate "Cannonball". Et si l'adolescence est compliquée, c'est que la narratrice se retrouve ballottée entre ses parents divorcés et des établissements scolaires où elle n'est pas forcément populaire, avec son look perçu comme bizarre et ses penchants musicaux régulièrement considérés par ses jeunes contemporains comme des "goûts de vieux" – d'autres diraient qu'elle connaît ses classiques, ce qu'elle présente comme une forme de distinction. Ces décalages lui valent des situations qui, aujourd'hui, seraient identifiées comme une forme de harcèlement scolaire. Mais dans les années 1990, on n'en parlait pas...

Dès lors, la musique, spécialement anglo-saxonne, apparaît comme un refuge et un repère pour la narratrice, qui trouve cinquante chansons qui, pour le meilleur et pour le moins bon, auront été marquantes. L'auteure décrit avec un enthousiasme sincère les emportements passionnés qu'ont pu susciter certains titres, pas forcément célèbres d'ailleurs. De ces jalons marquants, le lecteur retient les Rolling Stones, les Pixies ou, point de départ s'il en est, The Velvet Underground & Nico, avec sa banane emblématique. 

Au fil des pages, se révèle également l'éveil à une forme de conscience politique, construite sur les positionnements de droite vus comme des repoussoirs (les propos racistes ou jugés "beauf" récurrents lors de repas de famille, par exemple) et sur le développement d'une sensibilité féministe. Cela, au contact des gens: sa famille, mais aussi les amoureux successifs, qui sont autant d'histoires d'amour décalées, médiocres ou pas forcément souhaitées même si elles ne sont pas franchement rejetées. Une sorte de zone grise des amours et du consentement, terne mais avec la tentation du confort.

"Cannonball" est aussi un roman générationnel qui parlera à tous ceux qui ont découvert les musiques à la mode dans les années 1990. Bien sûr, il y a les noms cités à l'envi, célèbres ou discrets: il y aura du Lou Reed au menu, mais aussi quelques artistes approximatifs, et touchants parce qu'ils le sont, ou alors des interprètes à la mode comme "The Presidents of the United States of America" ou Alanis Morrissette. Mais il y a plus: l'auteure rappelle avec insistance cette époque où l'on copiait les disques et les chansons qui passaient à la radio sur des cassettes audio, et où un texte de chanson se méritait parce qu'il ne vous tombait pas tout cuit dans la gueule grâce à l'ami Google. Bien sûr, c'était aussi le temps béni où les cabines téléphoniques étaient plus courantes que les téléphones portables, et le temps maudit où le dernier train pour rentrer chez soi partait à même pas 21 heures...

L'écriture est vigoureuse, gouailleuse parfois, toujours cash. La narratrice ne recule même pas devant la mauvaise foi assumée, en particulier lorsqu'elle accuse de tous les maux la pauvre Opel Corsa de sa mère (mais rendons-lui justice: ces voitures, c'étaient des tracteurs!). Cette narratrice, c'est une jeune femme qui se cherche dans un environnement ingrat: banlieue parisienne peu profilée, famille dysfonctionnelle et étalée un peu partout. Surtout, avec "Cannonball", l'auteure fait œuvre: reprenant certains éléments de son premier roman "Noël en février", notamment sentimentaux, elle suggère que ce qu'elle masquait sous l'appellation de roman est en fait l'humble vérité – et que la fictive Camille de "Noël en février" est le double romanesque de la "réelle" Sylvia de "Cannonball".

Sylvia Hansel, Cannonball, Paris, Intervalles, 2020.

Le site de Sylvia Hansel, celui des éditions Intervalles.

mardi 8 septembre 2020

Rentrée littéraire: j'en suis à nouveau, enfin!

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Vous êtes-vous déjà enquiquiné le pot à essayer de faire obéir un photocopieur qui n'en fait qu'à sa tête, qui pourrait bien être en plastique ou en purs viscères? Alors vous allez vous reconnaître dans mon premier roman! Ajoutez à cela une louche de fantastique et une ambiance survoltée et hilarante dans l'administration d'un évêché, et vous allez vous amuser en suivant Pétronille et Paulo. 


Alors, enfin: mon premier roman, intitulé "Tolle, lege!", sort ces jours-ci, dans la vague de la rentrée littéraire romande 2020. Il rappelle que Dieu est humour et rhabille "L'Exorciste" de William Peter Blatty pour l'hiver. Doux Jésus!

Alors vous aussi, faites résonner vos trompettes de Jéricho et assiégez vos libraires favoris, en Suisse, en France et ailleurs!

Voici les références complètes:

Daniel Fattore, Tolle, lege!, Vevey, éditions Hélice Hélas, 2020, 204 pages. 
ISBN: 978-2-940522-85-9

Vous pouvez en découvrir encore davantage sur le site des éditions Hélice Hélas

Bonne lecture! Je me réjouis de vos retours! Alors... RAMASSE ET LIS!




dimanche 6 septembre 2020

Dimanche poétique 462: Gérard Trougnou


Invitation

Viens, je t’invite
A manger des cacahuètes
Dans une écuelle
Taillée dans un chêne
Qui en avait assez
D’être centenaire!

La tenue de soirée
N’est pas exigée
Mais il est conseillé
D’amener ses baguettes
Elles sont Chinoises
Les cacahuètes!

Moralité: (encore une !...)
Y en a pas, mais un conseil !
Prenez vos doigts pour manger
Des cacahuètes!

Même Chinoises!...

Gérard Trougnou. Source: Poésie.webnet.fr.

vendredi 4 septembre 2020

Jon Ferguson: une vie pour le basket

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Jon  Ferguson – Ceux qui suivent ce blog savent que Jon Ferguson est un écrivain suisse d'origine américaine, auteur entre autres du roman "Les joyaux de Farley". Ils ne savent peut-être pas que cet auteur a d'abord été un basketteur de talent qui a mené sa carrière sportive en Suisse, en qualité de joueur comme d'entraîneur. Son dernier ouvrage, "Des ballons et des hommes", relate ses souvenirs, de son arrivée dans une Suisse mystérieuse à laquelle il s'attache très vite jusqu'à la fin de son activité sous les paniers. Mais ses souvenirs, ce sont aussi ceux du monde du basket suisse, dont il dessine l'évolution au fil des ans.

"Si, en 1973, il y avait un endroit dans le monde où un joueur de basket médiocre pouvait gagner sa vie, c'était bien la Suisse.": ça, c'est de l'incipit! En effet, c'est dans un contexte marqué par un amateurisme bon enfant, approximatif et peu compétitif, où l'argent reste rare, que Jon Ferguson trouve place. Au fil des pages, cependant, l'auteur relève l'évolution rapide de ce sport en Suisse, entre autres avec l'arrivée de joueurs étrangers, dans les limites admises: deux par équipe. 

Ces étrangers, Jon Ferguson les connaît bien, puisqu'il a été entraîneur pour plusieurs clubs de l'Arc lémanique. C'est là l'une des constantes de l'ouvrage: si Jon Ferguson retrace son parcours, il dessine aussi le portrait des joueurs qu'il a été amené à côtoyer, qu'il les ait fait venir en Suisse depuis les Etats-Unis ou qu'ils soient de solides amateurs helvètes. Ces portraits sont souvent dithyrambiques: on ne compte pas les joueurs fantastiques qu'il a vus passer, on connaît invariablement leur taille et leurs aptitudes. Reste que sans enfoncer qui que ce soit, l'auteur n'occulte pas forcément leurs zones d'ombre, quitte à interroger Wikipédia au besoin: tel aime un peu trop l'alcool ou les filles, tel autre a eu des problèmes de drogue à une époque où l'on ne plaisantait pas avec ça. Il y a de l'anecdote, ce qui rend tous ces jongleurs du ballon attachants.

Jon Ferguson ne manque cependant pas de relever que lorsqu'il est à la recherche d'un joueur pour donner des couleurs à telle ou telle équipe (Lausanne, Nyon, Pully, UGS...), il regarde d'abord l'humain, se demandant si le bonhomme s'intégrera à son équipe avec ses qualités naturelles. Une recette qui lui permet de réussir de beaux matches, gagnés ou non, dont il évoque le souvenir avec gourmandise: le souvenir d'actions admirables, tout de suite qualifiées de "légendaires", imprègne "Des ballons et des hommes". Et au fil des ans, l'auteur développe sa philosophie du coaching sportif, qu'il évoque en un chapitre de fin d'ouvrage.

Enfin, l'écrivain évoque, comme en périphérie, son parcours d'homme de lettres, philosophe, coach et écrivain. Mormon repenti, il a dû trouver ailleurs que dans ce courant religieux les réponses aux questions existentielles. Il prend dès lors la plume pour tenir une chronique dans un journal vaudois, et se fait romancier, voire philosophe à travers le personnage de Schmaltz: "Le sport existe pour trois raisons. La première raison, c'est de prendre une bière après le match. La deuxième, c'est de la boire avec des amis. La troisième raison reste à découvrir". Belle leçon d'humanité et d'amitié, par-delà la compétition. 

Avec "Des ballons et des hommes", l'écriture et le basket se rejoignent pour un témoignage marquant, empreint d'une vision solide où l'humain passe toujours en premier, nourri d'une passion qui s'exprime par la multiplication des adjectifs laudatifs. Empreinte de nostalgie, la photographie vient encore nourrir le propos. Résultat: si les accords du basket retrouvent les ambiances survoltées des compétitions et peut-être même le souvenir de matches marquants, ceux qui n'y connaissent pas grand-chose ressentiront au fil des pages une tonalité positive et souriante qui fait du bien.

Jon Ferguson, Des ballons et des hommes, Vevey, Hélice Hélas, 2020. Avant-propos de Giancarlo Sergi.

Le site des éditions Hélice Hélas.


lundi 31 août 2020

Un homme qui dort... à l'atelier d'écriture

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Fabienne Morales – Après un premier recueil de nouvelles intitulé "La densité de l'instant", l'écrivaine Fabienne Morales revient cet automne avec son premier roman, "Aller voir les arbres". Il y est question d'un atelier d'écriture organisé au vert, et où tout ne se passe pas comme prévu, en raison de la présence d'un fâcheux inscrit en dernière minute.

Fâcheux? Le mot désigne Pierre Bergstein, un bonhomme au caractère pénible qui vient troubler un atelier qui, outre la monitrice, rassemble jusque-là deux apprenties écrivaines, Celia et Doris. On pourrait voir en Bergstein l'homme qui dérange une assemblée de femmes qui eût tranquillement ronronné "entre filles" sans lui. 

Mais ce dérangement est à double tranchant: en partant en vrille, l'atelier d'écriture s'avère bien plus fertile aux yeux du lecteur, qui savoure les tensions résultant des relations interpersonnelles entre un nombre réduit de personnages, réunis en un locus amoenus retiré pour se raconter des histoires – tiens, comme dans des romans tels que l'"Heptaméron" de Marguerite de Navarre, toutes proportions gardées.

Proportions, en effet: "Aller voir les arbres" a l'envergure d'une novella, et son écriture est à l'avenant: le lecteur est saisi par l'efficacité de phrases simples, à l'os, où rien n'est de trop. Un héritage de la nouvelle? En tout cas, les chapitres eux-mêmes sont courts, ce qui donne un supplément de rythme. 

Si Pierre Bergstein est utile au récit, aussi, c'est qu'il ouvre la porte à une incitation à mêler la fiction jusqu'à perdre le lecteur. Il y a par exemple la mystérieuse allusion à Perros: est-ce Georges Perros ou Perros-Guirec? Face à Pierre Bergstein, qui a subitement décidé de dormir, Claire, Doris et Celia lui inventent une histoire d'amour déçue. Et l'auteure l'agence comme si elle était vraie. Et il suffit d'un peu de bon vin bu doucement pour faire carburer tout cela: si inventée qu'elle soit, l'histoire devient dramatique et accrocheuse.

En coulisses, il convient par ailleurs de relever l'omniprésence de l'oulipien Georges Perec, qui suggère des thèmes de travail à Claire, la monitrice improvisée. Le lecteur aura donc droit au classique "Je me souviens"; il se régalera aussi autour des variations autour de "Un homme qui dort", qui s'incarne avec l'omniprésent dormeur Pierre Bergstein dans "Aller voir les arbres". Enfin, imaginer des fictions dans un atelier, c'est aussi de la littérature potentielle: le premier roman de Fabienne Morales serait-il lui aussi oulipien?

Enfin, il y a cette résonance que l'auteure fait régulièrement revenir entre la littérature et la randonnée, avec ces allers et retours pas forcément agréables, que ce soit pour l'écrivain qui doit effacer ou pour le randonneur qui doit revenir sur ses pas. L'écriture est certes une course de fond, surtout lorsqu'on se lance dans le genre long. En remplaçant au pied levé l'animatrice habituelle, elle fait un pas vers une expérience qui va la sortir de sa zone de confort et la transformer. Pour de bon, il lui faudra "entrer en roman". Et tel son personnage, c'est ce que fait précisément Fabienne Morales avec "Aller voir les arbres".

Fabienne Morales, Aller voir les arbres, Lausanne, Plaisir de lire, 2020.

Le site des éditions Plaisir de lire.


dimanche 30 août 2020

Dimanche poétique 461: Jean Lorrain


Galatée

Le front ceint de fucus et de corail amer,
Parmi la floraison des glauques madrépores,
Galatée apparaît sous les voûtes sonores
De la grotte, qu'emplit le rire de la Mer.

Des coquilles de nacre et des algues charnues
Se meuvent lentement autour d'elle, et l'azur
De ses grands yeux contemple au fond de l'antre obscur
Des coins d'ombre hantés de frêles formes nues :

Divinités du gouffre, Ames ou fleurs de chair
Autour de Galatée écloses, foule amie
Veillant et sur la Perle et la Nymphe endormie,

Tandis qu'entre les rocs glisse et luit, morne éclair
De convoitise en rut, la prunelle ennemie
Du Cyclope, batteur et ciseleur de fer.

Jean Lorrain (1855-1906). Source: Poésie.Webnet.

samedi 29 août 2020

Apprendre l'art de danser la vie

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Roger Cuneo – Répondons d'emblée à une question: oui, Roger Cuneo est le frère de la romancière bien connue Anne Cuneo. Roger Cuneo a tracé sa route à sa manière, investissant le monde du théâtre et de la chanson avec un certain succès. Il a également écrit plusieurs livres. En ces temps de rentrée littéraire, les éditions Encre Fraîche ont choisi de rééditer son récit autobiographique "Au bal de la vie", paru pour la première fois en 2010 aux éditions Favre.

"Au bal de la vie" relate un moment clé de la vie de Roger Cuneo, un moment où tout se joue, entre la fin de l'adolescence et l'entrée, brusque, dans l'âge adulte. Tout n'est pas facile: la mère de Roger est dépendante au jeu, sa sœur est mariée et paraît distante, du moins dans un premier temps. Autant dire que le jeune homme doit très vite apprendre à se débrouiller seul, dans une extrême précarité matérielle. Qu'on en juge: si la mère de Roger a consenti à payer chichement des études de commerce à Roger et à sa sœur, c'est pour se constituer, reprenons les mots de l'auteur, une "assurance vieillesse".

"Au bal de la vie" est le roman d'un homme de 80 ans, Lausannois depuis son enfance, Italien d'origine, qui se tourne vers son adolescence. Il observe son entourage avec lucidité, saluant avec reconnaissance ceux qui l'ont aidé lorsqu'il était au fond du trou, indiquant aussi ceux qui l'ont enfoncé ou regardé avec indifférence, ou qui ont tenté de se servir de lui – on pense à cette petite frappe qui lui a donné cinquante francs pour qu'il fasse le guet lors d'un mauvais coup. 

Reste que ce livre est le roman de Roger Cuneo lui-même, et qu'il est au centre du récit. L'auteur montre avec sincérité ses propres faiblesses, qu'il ne comprend pas toujours mais avec lesquelles il doit vivre – et qui dépassent les difficultés matérielles, même si elles y trouvent leur source. Cela dit, "Au bal de la vie" est le roman de l'apprentissage du métier d'homme: l'auteur montre que les leçons que la vie lui donne, douces ou amères, le font toujours avancer. Il y a les amours parce que c'est important, les notes à l'école, le travail qui apprend à se débrouiller. Et aussi, parfois insoupçonnés, les soutiens: ils font grandir la confiance en soi, aux scouts ou au club de foot. 

L'écriture s'avère simple et fluide, empreinte de tendresse quand il faut, pudique aussi lorsqu'il est question de ces sentiments amoureux qui, eux aussi, font grandir. "Au bal de la vie", c'est aussi un titre qui évoque la danse. En effet, le narrateur devra apprendre les pas de danse pour aller au château d'Ouchy avec une collègue; de même, à un niveau supérieur, il explique comment la vie lui apprend à danser à son rythme, sur la musique des années d'après-guerre, dans une Suisse qui, derrière une apparente prospérité, a ses misères et ses raideurs.

Roger Cuneo, Au bal de la vie, Genève, Encre Fraîche, 2020/première édition Lausanne,  Favre, 2010.

Le site de Roger Cuneo, celui des éditions Encre Fraîche, celui des éditions Favre.

Lu par Francis Richard.

vendredi 28 août 2020

Subprimes, gros sous et pièges à l'américaine

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Jess Walter – Que feriez-vous si vous deviez rembourser plus de trente mille dollars à votre organisme de prêt, sous peine de perdre votre maison déjà lourdement hypothéquée? Pour compliquer le tout, mettons que votre mésaventure se passe aux Etats-Unis, en pleine crise des subprimes, alors que flambe le chômage... Tel est le contexte de "La vie financière des poètes", du romancier américain Jess Walter. Son personnage principal, c'est Matt. Il ne dort pas, ce qui le rend légèrement survolté. Et il se démène pour faire au mieux en fonction de choix assumés jusque dans leurs limites. Quitte à être limite-limite avec la loi.

Tout commence dans un premier chapitre glauque à force d'être réaliste: notre Matt, père de famille, va acheter du lait dans une épicerie ouverte la nuit, et rencontre des jeunes qui lui font redécouvrir la joie de fumer un joint. Matt se raconte un peu, sur le ton de la confession un brin plaintive mais lucide, et cela suffit pour que l'essentiel soit en place. C'est là qu'il hérite de son surnom, "Pantoufles": il recèle toute la symbolique d'une classe moyenne supposément sans histoire, surprise par les revers. Et l'auteur joue la carte du rythme, rappelant en particulier à plus d'une reprise que le litre de lait vaut deux dollars dans ce genre de commerce. C'est dérisoire, on sourit. Mais c'est du malheur de Matt...

... un Matt qui a été journaliste spécialisé dans l'économie, et qui a voulu, dans une hasardeuse tentative, allier la poésie et la finance. L'idée? Monter un site Internet où les informations boursières seraient dites en vers, ou du moins dans une rédaction de qualité. Mais Matt n'est pas un grand entrepreneur! Cela dit, et c'est important, en ce qui concerne la poésie, l'auteur a de la ressource. D'une part, il intercale dans la narration quelques-uns des vers de Matt – même s'ils sont médiocres, il n'en faut pas davantage pour que la musique de "La vie financière des poètes" soit originale. Et comme Matt est sensible à la poésie, il la déniche partout, y compris dans les mots des beaux parleurs qui l'entourent, à commencer par son conseiller en placements. L'auteur le souligne, et le traducteur a toute l'habileté voulue pour rendre ce jeu sur les mots. Et le lecteur retient qu'en somme, tout le monde est un peu poète.

L'intrigue, quant à elle, est un piège des plus soignés. L'auteur dessine des personnages travaillés en profondeur, à l'instar de ce Matt qui se fait des films, donnant de son épouse le portrait d'une femme qui apprécie la sécurité matérielle. Matt est aussi un père attentif à ses deux fils. Et au fil des pages, c'est tout le mode de vie des classes moyennes américaines qui passe à la moulinette: écoles privées ou publiques, choix d'une maison et arnaques y afférentes, crédits, voiture vue comme un marqueur de statut social, fonds de retraite qui fait le yoyo avec la Bourse. Le regard est précis, le ton est pétri d'une ironie grinçante – celle du gars qui n'a plus rien à perdre et fonce dans le tas. Quitte à se planter face à une adversité bien construite au fil des retournements de situation. 

Et tant qu'à faire, l'auteur profite de son personnage principal pour dessiner un état des lieux bien vitriolé de certains milieux. Il y a celui des racailles qui trafiquent et consomment de la drogue, bien sûr, mais aussi le monde de la police, avec sa dose d'hypocrisie. Cela, sans oublier le métier de la presse, sur lequel Matt jette un regard pessimiste. Et pour cause: il en est la victime lui aussi.

Le lecteur observe donc Matt qui évolue face à une adversité qui le dépasse et qu'il choisit pourtant d'affronter, pour ainsi dire à mains nues. Peu à peu, cependant, au fil de journées qu'il ne voit pas passer, le lecteur le voit évoluer vers une forme de détachement, comme s'il acceptait un certain changement dans sa vie. La faillite personnelle est inéluctable; après avoir voulu la combattre comme un ennemi personnel, c'est comme si Matt finissait par l'accepter comme une manière de remettre les compteurs à zéro. Une fin un peu morale et lénifiante, peut-être?  

Certes, il est donc permis d'être un peu déçu: pas facile d'accepter la défaite avec ce certain sourire. L'intérêt de "La vie financière des poètes" est donc ailleurs, dans le dessin d'un personnage, Matt, qui se bat parfaitement seul face à un système qui, s'il l'a protégé tant que tout allait bien, a fini par s'emballer. Et par montrer, avec un humour qui assume pleinement son statut de "politesse du désespoir", que de la quasi-fortune à la précarité, le chemin est bien plus court qu'on ne le croit. Qui a dit Capitole? Qui a dit Roche Tarpéienne? You're right.

Jess Walter, La vie financière des poètes, Paris, 10/18, 2011. Traduction de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Esch.

Le site de Jess Walter.

Lu par Blablablamia, InitialesNeph.

mercredi 26 août 2020

Défi des Mille: Mi(dd)l(l)emarch

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Oui, oui, oui, mille fois oui: le Défi des Mille est toujours vivant, pérenne, éternel! Merci à Magali, du blog "Des galipettes entre les lignes", de l'avoir rappelé avec une nouvelle participation, autour du roman "Middlemarch" de George Eliot. Je vous invite vivement à lire l'excellent billet de Magali sur son blog: 

George Eliot, Middlemarch.

Merci à Magali, qui a un puissant récapitulatif... et à vous de jouer! Pour mémoire, les règles sont ici. Bienvenue!

lundi 24 août 2020

Portrait de famille avec zones d'ombre

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Laurence Tellier-Loniewski – Il fait beau en ce jour de funérailles en Bretagne, le soleil est même montré comme "joyeux, vindicatif, irrespectueux des âmes plombées". Et tout le monde est là pour assister aux funérailles de Morgane Le Guhennec, 21 ans, toxicomane: le curé, les indiscrets, la famille, les amis junkies. C'est sur ce tutti funèbre, narré par Morgane depuis le fond de son cercueil, que s'ouvre "Une vie parallèle", deuxième roman de l'avocate Laurence Tellier-Loniewski. 

La suite est structurée comme une suite de solos. La narration passe à la troisième personne, et les points de vue varient en fonction du personnage qui est au centre de chaque chapitre. La chronologie est quant à elle inversée: chaque chapitre est un peu plus reculé dans le temps par rapport au jour des funérailles. Ainsi se dessine peu à peu le portrait de Morgane vu au travers de son entourage, et la réponse à une question: "Comment en est-on arrivé là?"

Se dessine dès lors le parcours de la famille Le Guhennec, de bonne bourgeoisie provinciale, avec ses hypocrisies, ses pesanteurs et ses rigidités. La plume de la romancière est acérée pour décrire une vie où l'on aspire toujours à plus et à mieux, sans forcément pouvoir se le permettre – comme l'illustre la volonté de la mère de Morgane de s'introduire dans les rallyes des beaux quartiers, ceux qui investissent le restaurant Maxim's pour des fêtes en apparence sages, mais où l'alcool et la drogue circulent en coulisse.

Il y a aussi de la férocité, par exemple lorsque la cousine de Morgane, Anne-Laure, se fait éjecter de sa serviette de bain sans ménagement par deux mecs qui n'ont d'yeux que pour sa cousine. La romancière fait du reste d'Anne-Laure la souffre-douleur idéale de la famille, à la fois grosse et bête dans une famille où l'on est en général mince et où l'on se pique d'intelligence.

Le motif des secrets de famille est également présent, avec un photographe bien connu qui aime un peu trop les enfants. Il emportera son secret dans la tombe, faisant l'objet d'une nécrologie élogieuse de la part d'un journal local pas très curieux. Morgane n'aura pas cette chance.

Description pointue d'une famille en proie à ses névroses dont Morgane Le Guhennec, la voix qui chante dans ce récit, est le produit, "Une vie parallèle" s'avère un roman rapide, à la fois noir et drôle, grinçant à tous les coups. Une excellente découverte, une belle surprise.

Laurence Tellier-Loniewski, Une vie parallèle, Paris, Gallimard, 2013.

Le site des éditions Gallimard.


dimanche 23 août 2020

Dimanche poétique 460: Bernard Waeber


Un sourire entre les nuages
la lune tombe dans le lac
sans casser le miroir.

Qui fait tourner le monde,
le poids des vagues
ou la force du vent?

Bernard Waeber (1948- ), Sur le chemin des haïkus, Suen/Saint-Martin, Soleil Blanc, 2017.

samedi 22 août 2020

Cartographier la Chine, un défi moral

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Benoît Virole – Qu'est-ce qui peut amener un professeur d'hydrographie à refuser un prix de l'Académie des Sciences en 1925? Tel est l'enjeu de "Mission sur le Yang-tse", deuxième roman de Benoît Virole, psychanalyste et essayiste de plus en plus dévolu à la littérature. 

L'écriture est sage, juste et sobre, ramassée même. C'est celle d'un homme qui se confesse au travers d'une longue lettre fictive adressée à l'Académie des Sciences, retraçant une expédition du côté des régions chinoises que la France a colonisées. Les traits sont rapides pour décrire les groupes en présence: les Boxers, mais aussi l'ethnie des Lolos, et bien entendu les Français, désireux de se frayer un chemin dans un monde hostile et pétri de tensions.

Faut-il jouer le jeu de l'état français colonialiste, certes déjà controversé au début du vingtième siècle, et à quel prix moral? "Mission sur le Yang-tse" pose cette question, en prenant l'exemple de la Chine. Le narrateur observe des horreurs et des actes cruels, et se retrouve même, c'est le sommet de ce roman, amené à en commettre. Cela lui paraît un prix fort lourd à payer pour une mission dont l'objectif est de cartographier le fleuve Yang-tse. 

Cette mission est effectuée par un civil au contact de militaires, et l'auteur dessine aussi les relations entre des personnages aux cultures diverses, pour ne pas dire divergentes – on pense au lieutenant de vaisseau Guyomard, homme de caractère, auquel le scientifique se trouve subordonné dans une logique où la hiérarchie a toute sa force. 

Il y aura une panne de canonnière, de l'hostilité réelle ou supposée. Il y aura aussi, au terme de "Mission sur le Yang-tse", un rejet d'une Chine dont, pourtant, le narrateur avait envie en début de roman. Armée, politique, rapport avec les missions religieuses: dans ce schéma complexe d'intérêts, le narrateur ne trouve pas sa place dans l'action de la France dans le monde au début du vingtième siècle. C'est ce destin que l'auteur met en scène, explorant précisément l'envers de l'histoire des explorations géographiques françaises en Chine.

Benoît Virole, Mission sur le Yang-tse, Paris, La Différence, 2013.

Le site de Benoît Virole, celui des éditions de La Différence.

dimanche 16 août 2020

Dimanche poétique 459: Amalita Hess

Avec Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'Or rouge, La plume et la page, Maggie, Violette.

Salutation à Marie

Je te salue Marie,
mains en corbeille et cœur en alerte.

De la sainteté
de tes terres vierges est né
dans un froissement de paille
et un bruissement d'ailes
le Divin Enfant.

Je te salue Marie,
mains à l'ouvrage et cœur en musique.

Dans la répétition gracieuse
des gestes de ton quotidien
Jésus a grandi
accordé aux rythmes
de la terre et du ciel.

Je te salue Marie,
mains en suaire et cœur en écartèlement.

Du Fiat de l'Annonciation
à celui de la croix
pour avoir été le terreau
de saintes semailles, ton chemin de vie
fut de chardons et d'épines.

Je te salue Marie,
mains jointes et cœur en fête.

Des quatre points cardinaux
un grand souffle s'est levé
et dans un ample mouvement
assomptionnel, ravie, tu as rejoint
la Trinité du pur Amour.

En écoutant l'Ave Maria de J. S. Bach et Ch. Gounod.

Amalita Hess (1936- ), Au clair de ta joie, Fribourg, éditions du Cassetin, 2002.

jeudi 13 août 2020

Le roman de la dernière nuit du millénaire dernier

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Jean-Michel Olivier – Que faisiez-vous durant la nuit du 31 décembre 1999 au 1er janvier 2000? Perso, j'ai travailloté dans une fête de Nouvel-An. On ne sait pas ce que l'écrivain suisse Jean-Michel Olivier a fait durant la dite dernière nuit du deuxième millénaire. Mais dans son roman "Nuit blanche", il a imaginé ce qu'ont vécu une dizaine de personnes pendant cette nuit qu'on a dite fatidique. Et c'est en 2001, soit pendant la véritable première année du troisième millénaire, qu'a paru ce roman. 

Ces dix personnages, ce sont un peu comme des fantômes, des ombres que l'auteur balade au gré de la nuit, qu'ils soient chez eux ou dehors dans la bonne ville de Genève. Le lecteur ne sait pas grand-chose d'eux, parfois à peine leur prénom et un mobile qui les pousse à avancer. Il arrive qu'ils interagissent, par hasard ou non, voire qu'ils se connaissent. On retrouve le motif des fantômes dans d'autres ouvrages de Jean-Michel Olivier (à commencer, plus tard dans l'œuvre, par "Eloge des fantômes"); mais déjà dans "Nuit blanche", il y a plus fantôme encore que les personnages mis en scène: c'est leur entourage d'anonymes.

Au travers de ces personnages, l'auteur met en scène les thèmes dont on parlait au tournant du siècle. Bien entendu, il sera question du "bug de l'an 2000", qui piège un Fou du Net qui pèche par avidité. Bonne année à lui! Il y a aussi un personnage vieux avant l'âge, mourant d'une maladie que l'auteur ne nomme jamais comme telle mais désigne au travers de tout le vocabulaire qui lui est associé. Il ne sera pas le seul mort: c'est comme si le nouveau millénaire se méritait, et se débarrassait de façon aléatoire de ceux qu'il juge indésirables ou trop faibles.

Thème universel, le sexe trouve sa place dans "Nuit blanche" par le biais des filles des Pâquis, qui font une bonne soirée à prix surfaits mais sont conscientes de l'évolution du métier. L'avenir sera-t-il trans? Avec le personnage d'Ellie, on s'interroge. Cela, d'autant plus à notre époque où toutes les sexualités revendiquent leur portion de visibilité dans un contexte qui se prétend fluide: l'auteur s'est avéré perspicace, visionnaire même. 

Côté amour, l'auteur pose aussi la question des attirances virtuelles ou réelles: l'heure est-elle aux rencontres en vrai ou celles-ci sont-elles devenues l'apanage de la Toile? L'alternative est posée au travers du double personnage d'Anne/Anna. Et le désenchantement pointe déjà, alors qu'Internet est alors une technologie neuve pour le grand public...

Comme la nuit est longue, l'écrivain a choisi un dispositif formel parfait pour illustrer cette longueur. Ce roman n'est pas structuré en chapitres, mais en séquences de plus ou moins une page formant une seule phrase, segmentée en paragraphes, avec des parenthèses pour préciser l'ambiance. Il y a des dialogues cependant; intervenant sans crier gare, coupant la phrase, ils apparaissent comme des ruptures dans l'écriture, des cris lancés inopinément dans la nuit. 

Chacune de ces séquences est centrée sur l'un de ces dix personnages, et la tonalité est plus ou moins fortement diversifiée – le personnage le plus frappant par les mots étant ce skinhead fou qui parle à la première personne et multiplie les esperluettes. Alors oui: tout au début de ce roman, il n'est pas évident de savoir ce que l'auteur veut montrer, tant il privilégie le plan rapproché. Mais peu à peu, le lecteur découvre un monde foisonnant de fantômes, d'électrons libres qui se rencontrent plus ou moins par hasard, y compris sur une photo prise par hasard par l'un des personnages, Ben, et dont toute la réalité n'apparaîtra qu'au tirage, comme la réalité d'un roman n'apparaît qu'en différé, le lecteur venant après l'auteur pour le rencontrer par son acte de lecture. Notons en passant que la photo est aussi un thème qu'on retrouvera ailleurs dans l'œuvre de Jean-Michel Olivier – on pense à "L'Enfant secret". 

Enfin, la musique ne saurait manquer à un soir de fête, et celle-ci prend des formes multiples. Il y a ce "all that jazz", bien sûr, avec Petrucciani et quelques autres, mais aussi les grands compositeurs classiques ayant écrit pour le piano, à commencer par Rachmaninoff. Cela, sans oublier les fantômes (encore eux) de Glenn Gould ou de la Callas. Ce monde est celui de Géraldine et de son fils. 

"Nuit blanche" est le roman de morts et de naissances à de nouvelles vies. Le siècle qui s'ouvre sera-t-il meilleur? S'il solde le vingtième siècle en évoquant ses gloires et ses hontes, l'auteur ne préjuge pas de l'avenir. Roman du présent d'une nuit spéciale, construit en un astucieux écheveau aux nuances moirées, "Nuit blanche" fait s'entrechoquer les destins de dix personnages traversés par leurs émotions et leurs aspirations, relatés de manière tantôt discrète et pudique, tantôt pugnace et énergique, et recrée les ambiances d'une fête folle, avec ses excès et même ses overdoses.

Jean-Michel Olivier, Nuit blanche, Lausanne, L'Age d'Homme, 2001.

Le blog de Jean-Michel Olivier, le site des éditions L'Age d'Homme.

mercredi 12 août 2020

Peter und so weiter, comment devenir quelqu'un

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Alexandre Lecoultre – "Depuis un certain temps, on veut qu'il devienne quelqu'un, mais Peter il ne sait pas qui." Tout un programme: c'est celui de "Peter und so weiter", roman d'Alexandre Lecoultre. L'écrivain y met en scène un certain Peter, personnage en quête de soi. Un bonhomme attachant, mais aussi presque anonyme: Peter, c'est "Peter und so weiter", celui dont on ne connaît pas le nom de famille et dont le prénom varie au gré de ses locuteurs: il va sonner italien ou espagnol à l'occasion. Quand il n'arborera pas les atours du dialecte alémanique. 

Mais qui est Peter? C'est une attachante énigme, de bout en bout du roman, ou alors une esquisse: en somme, c'est un jeune homme qui vit de toutes sortes de petits boulots, obtenant un verre de vin ou un "kafi" contre quelques heures de travail au bistrot ou chez les épiciers des "Petits-bras". Est-il à la recherche d'un sens pour sa vie? Oui, mais à sa manière simple, alternant petits boulots et sommeil, mais aussi rencontres. On pense aux Roumains qui jouent de la musique, à Nina qui travaille avec Peter au bistrot, aux habitués même à l'instar de ce fan des jeux à gratter qui veut ses trois cerises, à ces recrues en gris-vert croisées dans le train et avec lesquelles il se lie l'espace d'une ou deux bouteilles, simplement parce qu'elles ont les mêmes mots que lui.

L'auteur vit à Berne, chef-lieu d'un canton bilingue, et la lecture s'en trouve quelque peu conditionnée: on conçoit que le cadre est bernois, que le "dorf" de Z. pourrait bien être Berne, cette capitale qui est restée un village à certains points de vue, traversée par un "Fluss" qui pourrait être l'Aar, où les Bernois aiment se baigner. De plus, par son rythme général, par son penchant calculé pour l'oralité, la narration fait irrésistiblement penser aux belles pages de Pedro Lenz. Il y a une certaine lenteur, une épaisseur matoise dans le propos, mais aussi une capacité de l'auteur à penser par images plus que par concepts, comme le fait la langue allemande – et plus encore, peut-être, le dialecte alémanique. C'est ça de gagné pour la poésie. 

Cette poésie se fonde aussi sur la répétition obsédante de certains mots et concepts, par exemple la description de celle qui sera la femme de la vie de Peter: "Celle avec le regard qui le regarde et le sourire qui lui sourit". Il joue aussi sur les emprunts aux langues et dialectes qu'on entend en Suisse, qu'ils soient ou non nationaux: beaucoup de dialecte alémanique pour ancrer le récit à l'est de la Sarine, avec tous ses "-li", un peu d'italien, de l'espagnol et même du roumain. Le substrat de "Peter und so weiter" est certes francophone, du coup, mais les clins d'œil aux langues d'ici et d'ailleurs épicent le propos, suggérant qu'en Suisse, on peut parler de partout. Et qu'il arrive qu'on cherche ses mots.

Chercher ses mots? Bel effort! Peter peine parfois à les trouver, il parle peu et efficace, ne sait ou ne peut pas toujours dire les choses, répond parfois de travers, quitte à faire sourire – son vocabulaire est restreint à celui de ses activités, elles-mêmes confinées. L'auteur place face à lui un poète, le "Schriftsteller", qui peine lui aussi à trouver les bons mots, à son niveau à lui. Cela suggère que partout, les mots échappent à ceux qui veulent les prononcer. Quant à l'arrivée de cette fille qui sera l'amie fugace de Peter, elle sera une experte en mots et ouvrira des portes. L'écriture devient dès lors volubile, on parle de lunettes de soleil, de livres. Ils s'aimeront... et d'une certaine manière, la musique de la toute fin de "Peter und so weiter" ne sera pas tout à fait la même qu'au début: elle paraît plus grave, sans qu'on sache trop pourquoi. Peut-être parce que certains mots ont retrouvé leur place, bien ordonnée.

Romans des gens anonymes voire transparents (la voisine de palier de Peter ne le reconnaît jamais, c'est un gimmick amusant), ouvrage atypique, "Peter und so weiter" est surtout le roman d'une petite musique qui appelle la scansion à haute voix, recréée avec la minutie d'un Ramuz par un écrivain inspiré qui fait œuvre de poète à partir des petites choses de la vie. 

Alexandre Lecoultre, Peter und so weiter, Lausanne, L'Age d'Homme, 2020.

Le site d'Alexandre Lecoultre, celui des éditions L'Age d'Homme.

Lu par Francis Richard.

dimanche 9 août 2020

Dimanche poétique 458: Alice de Chambrier

Avec Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'Or rouge, La plume et la page, Maggie, Violette.

Sérénade

S’il vous fallait un cœur, mignonne,
Un cœur pour vous aimer beaucoup,
Le mien n’appartient à personne,
Il vous aime par dessus tout.

S’il vous fallait un cœur, mignonne,
Un cœur à vous, tout entier
Le mien n’appartient à personne
Un mot de vous peut le lier.

S’il vous fallait un cœur, mignonne,
Un cœur pour vous en amuser
Le mien n’appartient à personne
Il est à vous pour un baiser.

S’il vous fallait un cœur, mignonne,
Un cœur pour après l’oublier
Le mien n’appartient à personne
Vous pouvez le mystifier.

Mais pourtant, sachez-le, mignonne,
Si ce cœur était méprisé
Il ne croirait plus en personne
Car du coup vous l’auriez brisé.

Alice de Chambrier (1861-1882). Source: Wikisource.








vendredi 7 août 2020

Secrets de famille: ces "Clairières" qui font qu'on y voit plus clair

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Raymond Delley – Porteurs de drames d'autant plus terribles qu'ils sont tus, les secrets de famille sont un ressort à la fois puissant et récurrent du roman moderne. L'écrivain Raymond Delley l'exploite à fond dans son premier roman, "Les Clairières", pour dessiner les destins terribles de quelques humains dont l'existence a été chamboulée. Meurtres, échanges d'enfants, fêtes louches, amours adultères dans des sociétés villageoises fort policées: rien n'est épargné au lecteur, ni aux personnages. "Tuez vos chéries", disait Stephen King dans "Ecriture": voilà qui est de circonstance, tant l'écrivain s'acharne à montrer les coulisses peu reluisantes, terribles même du point de vue humain, d'existences helvétiques bien tranquilles en apparence. Tranquilles? La résilience, peut-être, finira par y pourvoir et offrir à ce roman une fin apaisée parce qu'enfin informée.

Avant tout commentaire, il convient de rappeler que Raymond Delley, spécialiste du roman au dix-huitième siècle, a été l'un de mes professeurs de littérature française classique à l'université de Fribourg, et qu'il m'a incité à me plonger dans les "Fables" de La Fontaine et dans "Les Noces de Figaro" de Beaumarchais à l'occasion de séminaires. On relèvera du reste que l'un des derniers séminaires qu'il a animés à l'université de Fribourg avant sa retraite a été consacré à Georges Brassens. Il en résulté un petit livre, "Aimez-vous Brassens?", que j'ai vu il y a quelques années aux journées Brassens organisées rituellement au parc Georges-Brassens de Paris.

Avec "Les Clairières", tout commence par des maisons, ces lieux où l'on habite et où l'on finit par laisser sa trace. Mieux: tout commence par une route choisie plutôt qu'une autre, en voiture: "Bien des années plus tard, il continuerait à se demander ce qui se serait passé si, cet après-midi-là, au lieu d'aller vers la montagne, il avait choisi de prendre la route des lacs;...". Comme dans Proust proposant l'alternative géographique entre le côté de chez Swann et de celui de Guermantes, l'auteur des "Clairières" dispose la bifurcation entre une histoire digne d'être racontée et celle de la banale routine. Métaphoriquement, cette bifurcation est pour l'écrivain celle de l'entrée dans le roman, genre des histoires qui méritent d'être racontées et construisent tant ceux qui les vivent que ceux qui les lisent. Et dans "Les Clairières", celle-ci naît de "l'Image", cette sorte de flash presque fantastique qui pousse Antoine, le personnage principal, à se demander de quelles avanies il est le produit. 

L'écrivain oppose dès lors la façade a priori correcte, bien lisse, de la vie d'Antoine, et celle, bien plus âpre, de ceux qui l'ont entouré. Privilégié, Antoine? Préservé? Quadragénaire dans les années 1990, apparemment accompli, il apparaît en effet comme le parfait naïf d'une histoire familiale dont il ignore les tourments – un "chaste fol", voudrait-on dire. Au-delà de cette "Image" récurrente, l'auteur ne dit pas grand-chose des motivations d'Antoine: dès lors, celui-ci paraît motivé à découvrir son passé par une force indicible, hors de toute raison. 

Dès lors, le lecteur est invité à suivre Antoine, qui tire sur le fil de la pelote et voit que tout vient, peu à peu. Cela, au fil des rencontres! Celles-ci sont multiples, quitte à paraître un brin répétitives dans la forme. Du point de vue humain, en revanche, elles sont soignées: l'auteur construit solidement ses personnages, permettant des interactions à chaque fois nouvelles. Elles sont souvent sincères, par exemple avec la petite sœur d'Antoine ou l'instituteur de Rougemont, dont la bonne foi a certes été surprise. Elles peuvent aussi être cachottières, lorsqu'on pense à la sage-femme qui a accouché Antoine. Le lecteur va donc découvrir qu'une mère n'est pas une mère, et qu'on peut cacher tout cela derrière de petits arrangements.

Bien sûr, cela implique pour Antoine d'affronter la figure de son père défunt, et de découvrir ses côtés les plus sombres. C'est un arriviste, coureur de jupons, qui épouse la fille de son patron et se retrouve riche. Les déménagement sont brusques, de Rougemont à Fribourg. Ce père, Roland, est mort de manière officiellement accidentelle, mais qui paraît arranger tout le monde. L'auteur aurait eu de la matière en creusant ses accointances avec les anciens nazis réfugiés en Suisse qui venaient faire la fête chez lui: on s'attend à voir paraître les Jacques Chardonne ou les Paul Morand, pour le coup. Il n'en sera rien: l'auteur laisse ce pan de la vie de Roland dans l'ombre. Mais voilà, et c'est plus important: dans une démarche qui va le désenchanter, Antoine va devoir "tuer le père" une seconde fois. C'est à ce prix qu'il sera en paix avec lui-même.

Très fin dans sa manière de montrer les caractères, qui s'expriment par les mots comme par les gestes, "Les Clairières" s'avère aussi intelligent dans sa construction. "Les Clairières" sont en effet une demeure du côté de Bourguillon, vers Fribourg, où Antoine vit une forme de révélation. Cette demeure, il l'achète, sans rien en dire à sa famille. Du point de vue de la vraisemblances, c'est hardi; mais cela permet à l'écrivain de dessiner deux reconstructions en parallèle: Antoine ordonne la restauration des "Clairières", et celle-ci progresse dans un cheminement parallèle à la redécouverte du passé d'Antoine au fil des rencontres. Dès lors, l'installation de la famille d'Antoine aux "Clairières" fait figure de nouveau départ familial, apaisé au terme d'un parcours éprouvant d'élucidation. Ce nom de "Clairières" est lui-même prometteur de clarté.

Quelques mots encore sur l'ambiance: ancré dans un espace qui va de Fribourg au Pays d'Enhaut et au Gessenay en passant par Berne et Zurich, "Les Clairières" lorgne dans les ambiances villageoises propices au secret qui prévalaient après-guerre. C'est dans les années 2015 que tout se dénouera, entre autres lors d'un final choral qui prend son temps et, avant l'épilogue proprement dit, a déjà une ambiance d'épilogue. Cela dit, les références littéraires et musicales qui hantent l'ouvrage, le plus souvent empruntées au registre classique (Chopin ou Schumann pour la musique, entre autres, et Don Quichotte ou Edmond Dantès pour la littérature), lui confèrent une patine intemporelle. 

Le lecteur attentif relèvera enfin, au fil des pages, un clin d'œil à un collègue et ami de l'écrivain: alors qu'Antoine, curieux, feuillette un journal intime qui traînait dans "Les Clairières", c'est la figure de Bertrand Baumann qui émerge. Voilà en effet un diariste qui signe "Bertrand" et qui rédige des "notules" (p. 274), à l'instar de l'auteur de "Ecrit dans le vent"!

Et enfin (vraiment!), on ne saurait évoquer "Les Clairières" sans citer l'un de ses thèmes moteurs, celui de la mémoire. Celle-ci est portée par deux mouvements divergents: celui d'Antoine qui a envie de recréer la mémoire de sa famille, et celui de sa mère, ravagée par la maladie d'Alzheimer qui casse le souvenir. L'auteur indique aussi que la mémoire peut être faussée par le mensonge (la sage-femme) ou révélée avec soulagement. En somme, c'est au travers des souvenirs d'autrui qu'Antoine va se construire, s'armer pour la deuxième moitié de sa vie. Il est à noter que l'écrivain se propose d'ailleurs d'écrire deux autres romans dont la mémoire constitue un motif récurrent. Le premier, "Quelques jours en automne", a paru en 2019.

Sur la base du thème classique du secret de famille, revisité avec une dose certaine d'originalité, l'auteur des "Clairières" fait d'emblée la preuve, au fil des pages, d'un art patient et consommé de dessiner ses personnages et leurs interactions, pas toujours faciles. Cela passe par les mots, par les actes, mais aussi par les gestes: trop d'écrivains tendent à l'oublier, mais l'auteur des "Clairières" sait que la communication passe aussi par eux – une main posée sur une autre main, un œil brillant. Avec "Les Clairières", l'écrivain Raymond Delley offre un premier roman ciselé, porté par une juste lenteur: pour faire toute la lumière sur la vie d'un homme, il vaut mieux prendre son temps.

Raymond Delley, Les Clairières, Vevey, L'Aire, 2017. 

Le site des éditions de l'Aire.

mercredi 5 août 2020

Lune, j'écris ton nom

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Fatoumata Kebe – La Lune, satellite naturel de la Terre, a toujours fasciné l'humain. La science s'y est intéressée, et c'est sans doute par ce biais que Fatoumata Kebe, docteur en astronomie et spécialiste de la trajectoire des débris spatiaux, en est venue à explorer les mystère de cet astre. Il y eut "La Lune est un roman", voici à présent "Lettres à la Lune".

Précisons d'emblée que "Lettres à la Lune" n'est pas une œuvre de Fatoumata Kebe, même si son nom figure en page de couverture et son visage sur le bandeau. Au contraire, c'est une anthologie de textes littéraires d'ici et d'ailleurs, reflets des regards de poètes et d'écrivains sur la Lune. Reste que c'est bien Fatoumata Kebe qui a choisi les textes du recueil et qui les introduit: mise en contexte, précision de l'imaginaire de l'auteur, rien ne manque. 

C'est avec des contes que l'ouvrage commence, des contes anonymes qui pourront paraître exotiques au lectorat d'ici: ils viennent de Côte d'Ivoire, du Zambèze, d'Inde, de Grèce, du Japon et même de l'empire inca. Leur résonance est intemporelle, universelle; ils illustrent d'emblée l'imaginaire lunaire dans lequel le lecteur va se trouver emmené. Cette première section résonne avec la troisième, consacrée à des contes plus modernes, entre Mark Twain et les frères Grimm, et même un amer "Blues de la lune" signé Otis Spann.

Ainsi, pour retracer une forme d'histoire de la science-fiction, la deuxième partie oscille avec finesse entre des proses inventives et rêveuses imaginant ce que pourrait être la vie sur la Lune. On y croise Lucien de Samosate, que l'anthologiste présente comme l'un des principaux ancêtres de la science-fiction, mais aussi un certain Cyrano de Bergerac. Leur fantasmagorie cède la place au regard poétique et réaliste de Norman Mailer sur les premiers hommes à avoir posé le pied sur la Lune. Cette seconde partie illustre à merveille l'évolution du regard porté sur ce satellite, de la fantasmagorie à un certain désenchantement. 

Le lecteur se trouve ensuite plongé dans plusieurs sections qui regroupent des poèmes d'ici et d'ailleurs, de temps anciens et modernes, qui dessinent l'imaginaire lié à la Lune. S'ils ont été écrits en une langue étrangère (on côtoie Shakespeare, entre autres), l'ouvrage les présente parfois en version bilingue, permettant au lecteur polyglotte de savourer pleinement la musique du texte d'origine. 

Fatoumata Kebe offre avec "Lettres à la Lune" une promenade érudite dans les connotations et idées que le monde entier prête à la Lune, depuis toujours – un endroit longtemps mystérieux, propice aux contes et légendes. Les voix qu'elle met en valeur dans ce florilège sont de partout, et elles recèlent plus d'une découverte. Un doute cependant: elles sont le plus souvent anciennes. Faut-il en conclure avec les Frères Jacques que "La Lune est morte", en tout cas pour les poètes et chats noirs? Plein de sa lecture des "Lettres à la Lune", le lecteur partira lui-même à la découverte de textes contemporains, auteurs peut-être de futures légendes lunaires.

Fatoumata Kebe, Lettres à la Lune, Genève, Slatkine & Cie, 2020.

Le site des éditions Slatkine & Cie.

dimanche 2 août 2020

Dimanche poétique 457: Alphonse Allais


Rimes riches à l'oeil

L'homme insulté‚ qui se retient
Est, à coup sûr, doux et patient.
Par contre, l'homme à l'humeur aigre
Gifle celui qui le dénigre. 
Moi, je n'agis qu'à bon escient :
Mais, gare aux fâcheux qui me scient !
Qu'ils soient de Château-l'Abbaye
Ou nés à Saint-Germain-en-Laye,
Je les rejoins d'où qu'ils émanent,
Car mon courroux est permanent.
Ces gens qui se croient des Shakespeares
Ou rois des îles Baléares !
Qui, tels des condors, se soulèvent !
Mieux vaut le moindre engoulevent.
Par le diable, sans être un aigle,
Je vois clair et ne suis pas bigle.
Fi des idiots qui balbutient !
Gloire au savant qui m'entretient !

Alphonse Allais (1854-1905). Source: Poésie.Webnet.

samedi 1 août 2020

Stéphane Giocanti: kamikaze et conséquences

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Stéphane Giocanti – Les phrases sont longues volontiers, les paragraphes sont denses et étendus. Cela, pour dessiner minutieusement un Japon déchiré entre la modernité imposée par les Etats-Unis à la fin de la Seconde Guerre mondiale et une culture ancestrale typiquement japonaise. Ces tensions, l'écrivain français Stéphane Giocanti les donne à voir avec "Kamikaze d'été", en plaçant en résonance les tensions de la grande histoire, terrible, et ses répercussions sur la vie de famille. Sans oublier la vie des lettres au Japon.


L'ouvrage s'ouvre sur une première partie captivante, relatant, et c'est rare, la destinée et les dernières heures de vie d'un kamikaze. Il y a bien sûr les rituels, le dernier verre de saké consommé de façon rituelle auprès de civils reconnaissants, la difficulté à dire non, les rapports particuliers entre les hommes chargés d'une mission de kamikaze dont on ne revient pas. Surtout, l'auteur personnalise ces derniers instants d'existence au travers du personnage de Manasori, dont il explore dès lors les états d'âme et les motivations. Particularité: Manasori est marié à Asuka, et père qui plus est, mais il ne le saura jamais. De même qu'Asuka ignorera longtemps qu'elle est veuve, la faute au courrier.

Cette paternité permet une relance du roman au-delà d'un premier chapitre qui aurait pu se suffire à lui-même tant il est dense. C'est une surprise pour le lecteur, en effet, de voir émerger Naoki. Naoki apparaît comme un personnage constamment en porte à faux avec son époque, dans un pays, le Japon, présenté comme lui-même déchiré. Qu'on en juge: fils d'une veuve de guerre, homosexuel, il a de quoi susciter le rejet dans un contexte culturel resté foncièrement conservateur. Quant à sa recherche des origines, soudain frénétique, elle va se heurter aux difficultés d'une histoire difficilement assumée.

Cela dit, l'auteur multiplie les convergences entre le père absent et le fils présent: l'un et l'autre sont des lettreux, intéressés à la littérature de leur pays comme à celle du monde. Le père et le fils semblent avoir chacun leur combat: le père, celui pour une certaine idée du Japon vouée à l'extinction alors que la victoire du Japon s'avère de plus en plus une chimère, et le fils, celui d'en savoir plus sur son propre passé. Quitte à faire passer ses études au second plan et à susciter, dans un premier temps qui est celui du déni, le rejet de sa mère. L'homosexualité de son fils pourrait dès lors apparaître comme un prétexte pour refouler dans son inconscient un passé dont elle peine à faire le deuil. La réconciliation entre mère et fils passera d'ailleurs par son acceptation, que l'auteur souligne en de dernières lignes musicales et poétiques.

Il y a certes un léger flou dans la temporalité lorsqu'il s'agit de la vie de Naoki. Celui-ci est définitivement éteint lorsque l'auteur replonge dans la réalité de l'histoire pour mettre en avant la figure de l'écrivain Yukio Mishima. Un écrivain peut-être ambigu, tendu entre modernité à l'américaine et tradition, voire nationalisme, typiquement japonais. L'écrivain retrace le suicide par seppuku de Mishima et le place dans son contexte: un geste argumenté, pensé comme marquant et grandiose, mais qui paraît déjà anachronique – nous sommes en 1970, et il n'y a plus eu de seppuku au Japon depuis 1945. Cette apparence décalée d'anachronisme suggère que le Japon est déjà passé à autre chose, que l'empereur n'est plus un dieu pour lequel il vaut la peine de se suicider à bord d'un chasseur Zéro.

"Kamikaze d'été" est un roman dense, décliné en longs chapitres qui ont parfois la lenteur, mais aussi la finesse d'un certain théâtre japonais – l'auteur évoque d'ailleurs le kabuki, confronté au cinéma comme une autre manière d'illustrer une tension culturelle. Le lecteur apprécie les quelques personnages qui hantent les quelque 200 pages de ce livre, tourmentés par une histoire qui les dépasse et dont ils ont été les acteurs malgré eux.

Stéphane Giocanti, Kamikaze d'été, Paris, Editions du Rocher, 2008.

Le site de Stéphane Giocanti, celui des éditions du Rocher.