dimanche 5 avril 2020

Dimanche poétique 442: Emile Verhaeren


L'étable
Et pleine d'un bétail magnifique, l'étable,
A main gauche, près des fumiers étagés haut,
Volets fermés, dormait d'un pesant sommeil chaud,
Sous les rayons serrés d'un soleil irritable.

Dans la moite chaleur de la ferme au repos,
Dans la vapeur montant des fumantes litières,
Les boeufs dressaient le roc de leurs croupes altières
Et les vaches beuglaient très doux, les yeux mi-clos.

Midi sonnant, les gars nombreux curaient les auges
Et les comblaient de foins, de lavandes, de sauges,
Que les bêtes broyaient d'un lourd mâchonnement ;

Tandis que les doigts gourds et durcis des servantes
Étiraient longuement les mamelles pendantes
Et grappillaient les pis tendus, canaillement.

Emile Verhaeren (1855-1916). Source: Poésie.Webnet.

samedi 4 avril 2020

Anne Robatel, la perplexité toujours

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Anne Robatel – «Si j'étais sommée de donner ma définition du féminisme en un format facile à tweeter, je dirais "être féministe, c'est être perplexe"», annonce l'essayiste et linguiste Anne Robatel en exergue de son petit livre «Dieu, le point médian et moi». Perplexité face à la vie et à ses paradoxes, et en particulier à la vie des mots, alors que certains étudiants se demandent s'il faut, ou s'il est autorisé, d'user d'une langue française ou anglaise inclusive avec ses points médians et artifices. 


L'auteure part de sa propre expérience, des réflexions qu'elle se fait immanquablement sur les mots, en anglais comme en français. Le questionnement sur le sens que recouvre le mot «le Lecteur», lorsqu'on commente un texte, est intéressant: qui est-il vraiment? Le féminin est-il plus indiqué pour certains ouvrages littéraires – Jane Austen est alors évoquée? L'auteure identifie dès lors l'écart entre une grammaire personnelle et celle voulue par la norme. 

Consciente que l'écriture inclusive («dite» inclusive, écrit-elle parfois) fait son apparition dans les travaux d'étudiants rédigés en français, elle se garde de souhaiter toute contrainte en la matière. Ce qui ne l'empêche pas, dans cet univers très différent qu'est la langue anglaise, de suggérer plus fortement l'utilisation du «s/he» lorsque l'on ne sait pas qui, homme ou femme, se cache derrière le pronom. 

Les mots conduisent à la réalité de notre monde, avec ses codes brouillés, comme cet enfant qui va à l'école avec un déguisement de chevalier, comme un garçon voudrait-on dire, et un collant, comme une fille. L'enfant participe d'ailleurs de la perplexité, du fait de son regard sans filtre sur le monde qui l'entoure. Cette perplexité, quant à elle, génère selon l'auteure quelques dissonances cognitives auxquelles elle est sensible, et avec lesquelles il faut parfois faire des compromis. De quoi mettre du sel dans la vie?

«Perplexité» est donc le mot clé de «Dieu, le point médian et moi». Le point de départ d'un livre aux airs de témoignage divers, c'est le récit familial, avec un grand-père «royaliste et nationaliste» qui donne à l'auteure une sensibilité aux mots dits, en particulier au mot «dit» («l'école "dite" républicaine»). L'envie d'occuper son propre territoire linguistique a peut-être poussé l'auteure, elle le dit, dans les bras des lettres anglaises. Et à dire «paradigme» plutôt que «point de vue». 

Et à l'heure où elle-même enseigne et est mère, l'auteure repense au regard porté sur elle, à ses copies de dissertation rendues blanches naguère, à ce qui a forgé sa personne en somme, entre autres au travers du regard des autres. Elle observe aussi certains féminismes, citant tour à tour Marlène Schiappa, Simone de Beauvoir ou Virginia Woolf, mettant en évidence leurs spécificités. 

Le tout, et c'est une force, est relaté sur un ton dépassionné, serein, réfléchi, qui invite aussi à s'étonner. Qu'on soit femme ou homme, d'ailleurs. 

Anne Robatel, Dieu, le point médian et moi, Paris, Editions Intervalles, 2020.

Le blog d'Anne Robatel, le site des éditions Intervalles.

mercredi 1 avril 2020

Douglas Mawson, une expédition australienne au Pôle Sud

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Douglas Mawson – Envie d'évasion? Oui. En terres confinées? Peut-être pas, en cette saison. C'est pourtant là l'aventure que propose l'explorateur Douglas Mawson dans "Au pays du blizzard". Une aventure, c'est bien le mot: on est à la Belle Epoque, monter l'"Expédition australasienne antarctique" est une passion, la vivre une folie scientifique, et la relater une petite merveille. 

Indiquons le contexte pour commencer: le récit de voyage de Douglas Mawson en Terre Adélie s'inscrit dans une forme de "virus antarctique" qui a vu les Shackleton, Scott ou Amundsen partir à la conquête du Pôle Sud au début du vingtième siècle.

Au fil des toutes premières pages de "Au pays du blizzard", on peut craindre un récit plutôt technique, tant l'auteur prend de temps à exposer en détail les caractéristiques du voyage: l'équipage présenté un peu comme un groupe indistinct même si les noms sont donnés, le navire et ses atouts et faiblesses, le chargement du matériel. Mais déjà, le lecteur se régale des photos de Frank Hurley (qui fut de l'expédition lui aussi), qui lui facilitent l'embarquement en le mettant dans l'ambiance: portraits d'explorateurs et de navigateurs, photos du navire, rien n'échappe à l'œil du photographe. Déjà, on est dans le reportage...

Dès l'arrivée des explorateurs en Terre Adélie, le lecteur peut se réjouir. L'auteur a le chic pour décrire les lieux et leurs splendeurs impitoyables, bien sûr: des tempêtes sans fin, des blizzards inouïs, des couleurs jamais vues qui émerveillent. Ces narrations sont prenantes, mais n'oublient jamais le côté technique: on connaît ainsi la vitesse du vent, on découvre les pièges d'une glace et d'une neige qui s'associent pour imposer leur loi sur un continent hostile s'il en est. Les lieux sont cités, nommés lors de leur découverte, en particulier en mémoire des deux hommes qui ont trouvé la mort lors de l'équipée: Xavier Mertz et Belgrave E. S. Ninnis.

L'auteur leur consacre d'ailleurs des hommages émus, de sincères éloges funèbres. C'est que l'on découvre au fil des pages que l'auteur est attentif à l'équipe qui l'entoure et prend un plaisir évident à relater les moments de camaraderie, favorisés par un environnement terrible face auquel on se serre les coudes. La première base est le lieu de fêtes, une autre, pleine de matériel, sera surnommée "la caverne d'Ali-Baba". L'auteur relève aussi les qualités de ses équipiers en situation, et dessine les dynamiques à l'œuvre – on pense à la nécessaire popularité de celui qui cuisine. En écho, lorsque l'on est seul sur la banquise, l'auteur rappelle que les plus petits plaisirs peuvent être précieux, fumer une pipe ou manger un bout de biscuit par exemple.

Il est à noter que l'équipe est aussi composée de chiens de traîneau, tous nommés et également cités dans le récit – anecdote sympathique, plusieurs chiens sont nés en cours d'expédition, un seul ayant cependant survécu. Certes, l'affection de l'auteur leur est acquise; mais il les évalue aussi, et n'oublie pas qu'ils sont, au besoin, une ressource voire un aliment.

"Au pays du blizzard" relatant l'aventure d'une grande équipe d'aventuriers qui se scinde pour diverses explorations, ce livre est également né des notes d'équipiers qui, abondamment citées, viennent enrichir le propos en apportant des regards différents sur les lieux visités.

Et puis il y a l'observation des lieux, mais aussi de la faune... Si l'expédition ne manque pas de ramener de nombreux échantillons à l'usage de la recherche zoologique (œufs de toutes espèces, animaux prêts à être empaillés), l'auteur ne manque pas de relater ses observations sur le comportement des manchots Adélie, des labbes ou des éléphants de mer rencontrés, pour n'en citer que quelques-uns. Ces animaux font aussi, à l'occasion, le repas de nos explorateurs. Quelques notes de dégustation viennent se glisser dans le récit...

Mon image... un récit qui n'oublie pas l'anecdote et s'avère souriant par moments, malgré l'adversité. C'est donc un sacré voyage dans le vent que le lecteur fait avec "Au pays du blizzard", héroïque et aventureux, dont l'auteur excelle à dégager la saveur âpre et glaciale, mais aussi chaleureuse face à l'hostilité: la grandeur de la science, géographie comme biologie, face à la beauté de l'esprit de camaraderie d'une équipe présentée comme soudée. Un ouvrage aux airs de légende, à rapprocher du "Pire voyage au monde" d'Apsley Cherry-Garrard.


Douglas Mawson, Au pays du blizzard, Paris, Paulsen, 2009, traduction de Jean-François Chaix, préface de Christian de Marliave.

Le site des éditions Paulsen.


Défi Je relis des classiques avec Vivre Livre et Délivrer des livres.


dimanche 29 mars 2020

Dimanche poétique 441: Charles Vion d'Alibray


Ton corps plus doux que ton esprit

Ton corps plus doux que ton esprit 
S'exposait hier à ma vue, 
Et d'un transport qui me surprit 
Soulageait l'ardeur qui me tue.

Ton visage masqué me rit 
Ainsi qu'au travers d'une nue, 
Et sous le gant qui la couvrit 
Ta main m'apparut demi nue.

Même pour mieux flatter mes sens 
De mille plaisirs innocents, 
Ton sein poussait hors de ta robe.

Cloris, n'est-ce pas proprement 
Que ton corps de toi se dérobe
Pour se donner à ton amant ?

Charles Vion d'Alibray (1600-1653). Source: Poésie.Webnet.

vendredi 27 mars 2020

Cannes côté rigolade, en passant par l'Uzkhistan

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Eric Garandeau – Le festival de Cannes aura-t-il lieu cette année? Rien n'est moins sûr, puisqu'il a été reporté pour les raisons que nous savons. Dommage: les cinéphiles n'auront pas droit à une comédie à la façon de "Tapis rouge", premier roman d'Eric Garandeau. Haut fonctionnaire passé par le milieu du cinéma, c'est aussi un auteur qui s'autorise plein de libertés, à commencer par celle de créer un pays... et d'inviter quelques stars dans son livre brindezingue, comme il se doit.

Pour entraîner son lecteur dans ce roman, l'auteur choisit de mettre en scène le parfait anti-héros, victime de péripéties toutes plus fabuleuses les unes que les autres. Ce sera Ricardo Verloc, loser qui gagne malgré lui, bonhomme qui peine à dire non aux multiples solliciteurs que sa fonction de vague responsable au festival de Cannes attire. Dans un esprit de revanche, le voilà expédié dans un pays imaginaire d'Asie centrale, l'Uzkhistan, dirigé par un dictateur sanguinaire qui a dix filles. Mission: personne n'est d'accord, entre métaux rares, instauration d'un festival de cinéma ou – et c'est là que ça devient délirant – production d'un film sous la férule d'Oksana, fille du dictateur. 

C'est qu'Oksana, influenceuse à la mode uzkhistanaise, est complètement givrée et déconnectée de la réalité, et l'auteur ne manque jamais de le souligner, allant jusqu'à transcrire fidèlement son français aléatoire. Elle tient Ricardo par les couilles, littéralement, entre copulations échevelées et menaces d'envoyer Verloc aux crocodiles s'il ne donne pas satisfaction. L'auteur prend soin, bien entendu, de montrer que ces menaces ne sont pas lancées en l'air. Dès lors, l'auteur déploie avec un hilarant bonheur des trésors d'imagination pour faire en sorte qu'un film a priori sans queue ni tête (même s'il est porté par Jean-Pierre Mocky et Gérard Depardieu, qui passaient par là) peut arriver en sélection finale au Festival de Cannes. Disparitions mystérieuses dans le jury, effets pervers du féminisme façon quotas, tout y passe! 

Bien entendu, l'auteur de "Tapis rouge" joue à fond sur les références cinématographiques, et le lecteur cinéphile prendra un plaisir gourmand à les débusquer. C'est "Apocalypse Now" qui mène le bal, avec la musique des Walkyries et les hélicoptères – des hélicos qui hantent ce roman, moyen de transport privilégié ou thème musical signé Karlheinz Stockhausen en interpolation avec un opéra fort mondain. Et Saint Jean lui-même, auteur de l'Apocalypse qui clôt le Nouveau Testament, fait lui aussi son apparition, tant qu'à faire... Il y a quelques répliques qui rappellent étrangement quelques chose, des scènes du livre qui évoquent des moments de cinéma, voire des titres de films glissés comme par hasard, tirés de la noria de productions commerciales ("Fierce Creatures") ou classiques (il sera question d'"Amadeus", mais aussi d'"Autant en emporte le vent", puisque Oksana, avec son tempérament de feu, veut absolument un incendie dans son film). 

Et comme il n'y a pas de bon film sans casting, l'auteur a la main lourde sur le namedropping, et là aussi, le lecteur a droit à quelques surprises. Que Gérard Depardieu se pointe dans une ex-république de l'URSS, même imaginaire, c'est juste normal: en tant qu'acteur, il est constamment à cheval entre la réalité et la fiction. L'auteur indique aussi le verbiage de Jean-Luc Godard, et comme il faut mettre des personnages forts dans l'intrigue, on y trouvera aussi Vladimir Poutine, déguisé en fournisseur de smokings, et Recep Tayyip Erdogan, au gré d'une odyssée improbable du côté du Bosphore et d'Odessa (clin d'œil au "Cuirassé Potemkine" d'Eisenstein...). Et, fort malicieux, l'écrivain rappelle qu'Olivia de Havilland, 103 ans à l'heure où je vous écris – l'âge de Suzy Delair et de Kirk Douglas, soit dit en passant, paix à leurs âmes... – vit toujours à Paris. Oui, Ricardo Verloc aura aussi recours à elle!

Il vous en faut encore? L'auteur joue aussi l'image bovine, récurrente – on pense à "L'Age d'Or" de Luis Buñuel d'abord, même s'il n'est pas cité. De façon plus consistante, le lecteur a droit à un réalisateur japonais épris de bœuf de Kobé, et aussi, en dernière image sauvage, la recréation d'Harvey Weinstein en Minotaure. Et là, il croque des jeunes filles comme on le sait, on ne rigole plus, et Ricardo Verloc le souligne. Sauf qu'Oksana, adepte de l'amour vache, vise les Oscars, mais c'est une autre histoire, entre dents de Minotaure et dents de Crocodile (mais pas "Dents de la mer", quoique).

Dysprosium contre Rafale? C'est le deal que le Quai d'Orsay aimerait proposer à l'Uzkhistan. Mais lorsqu'on lâche un Ricardo Verloc parfaitement ingérable dans l'affaire, on a droit à un sacré moment de cinéma, truffé d'incrustations qui, bien amenées, déclenchent immanquablement l'hilarité. Mais "Tapis rouge", roman échevelé et excitant, c'est aussi une satire corrosive du monde des hauts fonctionnaires, de la diplomatie et des administratifs qui font le cinéma français d'aujourd'hui. Et le lecteur se plaît à se demander quel comédien français pourrait bien jouer tel ou tel rôle. J'ai quelques idées... et vous en aurez aussi.

Eric Garandeau, Tapis rouge, Paris, Albin Michel, 2019.

Le site des éditions Albin Michel, celui de l'Uzkhistan (qui s'approprie le Cervin...)

mardi 24 mars 2020

Avant et après Charlie, quelles civilisations pour l'Europe?

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Alexandra Laignel-Lavastine – Il a déjà quelques années, cet essai philosophique. Mais "La pensée égarée", rédigé en 2014 et publié au début de l'année suivante par la philosophe Alexandra Laignel-Lavastine, fait résonner des souvenirs douloureux et pas si lointains. Le fracas des attentats de janvier 2015 y résonne en effet, venant couronner une réflexion qui vient de plus loin au sujet d'une pensée mainstream, bien-pensante, qui semble s'être perdue à force de se vouloir politiquement correcte.


"Disons-le d'emblée: "La pensée égarée" est le livre d'une philosophe qui s'assume de gauche et qui, et elle s'en explique, rejette viscéralement l'extrême-droite. Reste qu'elle ne se reconnaît pas davantage dans les prises de position de la gauche ces dernières années, une gauche qu'elle juge perdue entre islamo-gauchisme et antisémitisme et qu'elle juge sévèrement – là aussi, en l'assumant: "Le lecteur pourra me reprocher d'être particulièrement sévère envers la gauche. Je le suis car il se trouve que j'en suis, à moins que je n'en porte le deuil, on ne sait plus trop." Autant dire que si la pensée est rigoureuse, elle est teintée de désarroi aussi.

Tout commence par l'idée du basculement de civilisation que l'auteure identifie, remettant en question un certain humanisme, un certain universalisme – mis au défi entre autres par l'islam, qui interroge la notion de laïcité et, en fin de compte, l'Europe en tant que civilisation. Des éléments que l'auteure défend haut et fort, du point de vue universaliste. Plaçant la question de l'antisémitisme au cœur son discours, l'essayiste exprime sans ambages son rejet de la tentation de l'extrême-droite, même parée d'habits apparemment honorables: "On n'a jamais vu, dans l'histoire européenne, le racisme et l'antisémitisme faire longtemps chambre à part." 

Elle identifie cependant tout aussi clairement les autres sources d'un antisémitisme contemporain auquel une "pensée égarée" ne sait plus dire "stop", ou dont elle serait tentée de minimiser la gravité: tantôt c'est celle d'une gauche qui a abdiqué son universalisme, parfois pro-palestinienne sans nuances, tantôt c'est la judéophobie de source islamique. 

C'est chez les auteurs de l'Europe orientale, ceux qui ont connu le joug soviétique, que l'auteure trouve un point de vue neuf et étonné, salutaire aussi, sur ce que traverse l'Europe occidentale aujourd'hui, percluse par une histoire lourde, entre autres, de la Shoah (comment l'assumer?), ainsi que du poids de l'histoire du colonialisme qui crée, à gauche notamment, un "surmoi tiers-mondiste" qui, elle le relève, fait du musulman le nouveau damné de la Terre – et donne source à plus d'une abdication intellectuelle. Rien de plus stimulant que ce regard frais, nourri par Czeslaw Milosz ou Jan Patočka pour ne citer qu'eux, surpris qu'on ne condamne pas sans appel ce qui doit l'être, pour imposer un changement de point de vue au lecteur avide de réflexion. 

De plus, et de manière critique ou non, cette réflexion est en outre nourrie par plusieurs penseurs, en particulier le souvenir des Lumières qui, semble dire l'auteure, ont déserté une certaine pensée de gauche. Tareq Oubrou, l'"imam en colère", est également convoqué, avec sa vocation d'amener un peu de lumière dans l'islam. Il sera aussi question d'articles de Causeur et d'autres médias relayant des épisodes contemporains (entre autres, il sera question du regard porté sur Mohammed Merah), voire du vécu personnel de l'auteure, qui assume son domicile dans le neuf-trois et en parle en connaissance de cause, dénonçant le discours de ces jeunes de banlieue qui disent aux sociologues parisiens le catéchisme qu'ils veulent bien entendre.

Si le fil du discours s'avère solide, construit sur le triangle maudit de l'islamisme, du populisme et de l'antisémitisme, l'auteure n'hésite pas à se montrer pugnace, passionné ou un brin ironique dans le propos. De quoi donner de la chair à une réflexion solide. Celle-ci dévoile aussi, à la base, une Europe froide qui a oublié de penser à ce qu'elle est, à ses racines, à son essence en définitive, ce qui la condamne à l'errance. Et si l'auteure a amorcé sa réflexion dès 2014, sur un état d'esprit qui remonte à plus loin encore, la question qu'elle pose est toujours d'actualité: qu'a-t-on fait de l'esprit de la marche du 11 janvier 2015? A cinq ans de distance, l'actualité y répond jour après jour... 

Alexandra Laignel-Lavastine, La pensée égarée, Paris, Grasset, 2015.


dimanche 22 mars 2020

Dimanche poétique 440: Jacqueline Thévoz


Printemps

Pâques, ce n'était point la nappe des Croisades
Sur l'autel blanc et clair, ni les chants des enfants,
Ni la trêve de Dieu au lac de Tibériade.
Pâques, pour moi, c'était ma source simplement,
La source de mon choix, que j'ai trouvée moi-même,
Où personne ne va, pas même ceux que j'aime,
Où personne ne va...

Jacqueline Thévoz (1926- ), De la Terre au Ciel, Sierre, Editions à la carte, 2015.

mardi 17 mars 2020

Jardine Libaire, la romance réinventée et la poésie

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Jardine Libaire – On s'aime par-delà les classes sociales, et on assume, même si ce n'est pas facile tous les jours. C'est ce que raconte "La Fourrure blanche", roman de l'écrivaine américaine Jardine Libaire. Elle est fille de junkie, lui est fils de milliardaire: rien ne rapproche Elise et Jamey. 

Au fil des pages, Jardine Libaire réinvente la romance à l'américaine sur un ton grave qui n'empêche pas le happy end de rigueur – que la gravité même du récit rend incertain, ainsi que la saisissante scène initiale du roman: Elise pointant un fusil de chasse vers le cœur de Jamie dans une chambre de motel minable. Comment, pourquoi? Le lecteur s'interroge, et pour savoir, il tourne les pages.


Des personnages issus de familles dysfonctionnelles
L'écriture s'avère certes fluide, mais sans facilités: les chapitres sont assez longs, puisqu'ils recouvrent tout un mois de vie commune. Tout au plus peut-on relever, sans en être certain, qu'ils tendent à se raccourcir peu à peu. Habile, l'écrivaine joue cependant la partition du rythme avec science, alternant en un savant dosage les pages de dialogues rapides et celles, plus lentes, où l'on décrit et où les personnages pensent à eux.

Des personnages qui pensent à eux? Oui! L'écrivaine campe avec Elise et Jamey des personnages d'une profondeur extrême, vus tous azimuts. Elise a une épaisseur, elle a un passé qui permet à l'auteure de développer sans la juger une vision d'une réalité sociale, celle de certains Portoricains surnommés Boricuas – en l'occurrence celle d'une famille qu'on dirait dysfonctionnelle, avec un père parti, une mère à la ramasse et une fratrie qui s'organise comme elle sait. 

Mais la riche famille de Jamey fonctionne-t-elle mieux, si propre sur elle qu'elle veuille paraître? Fils de milliardaires apparemment peu concerné par la vie, il est ballotté entre des parents peu présents, si ce n'est pas le biais de l'argent, par exemple lorsque le père, débordé par ses affaires, offre un cadeau de Noël à son fils, de sa part, en déléguant son achat et son envoi à un subordonné. Il est ainsi permis de lire l'idylle d'Elise et Jamey comme la rencontre de deux détresses familiales, par-delà les classes sociales.

Et puis il y a les descriptions physiques, qui rendent rapidement Elise et Jamey familiers: Elise qu'on reconnaît à ses petites tresses, Jamey qu'on reconnaît à son visage en forme de cœur (quel symbole amoureux évident!) et à sa veste en poils de chameau, qu'on verra s'user au fil des pages: une usure qui symbolise l'évolution du personnage, pourrait-on dire – moins riche, mais plus confortable, comme un vêtement moins neuf mais dans lequel on est plus à l'aise. Quant à "La fourrure blanche", le titre du livre fait référence au vêtement qu'Elise privilégie au début du livre. Symbole de pureté, de terre vierge? En tout cas de "terra incognita" dans tous les sens du terme pour Jamey, même si, au moment de leur rencontre, Elise, pour sa part, a déjà vu du pays.

Une hiérarchie sociale pour une autre?
On comprend dès lors, au terme de "La Fourrure blanche", que les 429 pages du roman sont le récit d'une émancipation radicale par deux êtres que tout éloigne... et que tout rapproche aussi. Emancipation de l'argent, puisque Jamey renonce à sa part d'héritage, ce qui pourrait paraître suspect aux yeux de sa famille: ne lâche-t-il pas tout pour une toquade qui n'en vaut pas le premier centime? Emancipation de la société américaine aussi, qui a ses hiérarchies rigides que l'auteure intègre avec un grand naturel dans la narration (on trouvera dans "La Fourrure blanche" un personnage suffisamment odieux pour parler de "cancer gay" pour dire "sida"). Ce qui tranche avec l'idée que les Etats-Unis sont un pays où tout le monde a sa chance... 

Tout au plus est-il permis de se demander si l'Inde, pays à castes rigides, est bien le pays prometteur de vie libre et vraie que l'on peut se promettre. Et si, en quittant une hiérarchie sociale, on ne fait rien d'autre qu'en intégrer une autre, pas forcément meilleure, dont on ne peut s'abstraire que par le fric ou les cadeaux, peut-être – la scène finale, montrant Elise qui offre des fraises à une pauvre Indienne, est parlante et nous dit que la romancière est lucide sur cette question. Même si elle constitue un autre chapitre... qui dépasse quelque peu "La Fourrure blanche". 

Vers la vie des sens
L'auteure dessine aussi avec acuité le regard que les classes sociales respectives des deux personnages projettent l'une sur l'autre. Forcément, il y a de la méfiance du côté de la riche famille de Jamey, et l'auteure illustre, en faisant agir et parler ses personnages, que Jamey fera une mauvaise alliance avec cette fille. Reste que de l'autre côté, l'entourage d'Elise a aussi ses préjugés à l'encontre des très riches. Et la force de "La Fourrure blanche" est de simplement décrire, laisser dire, sans juger justement.

Et puis, il y a la vie des sens... On dit ce roman d'amour incandescent, et ce n'est pas faux. Bien sûr, pour ce qui est de la trame, on peut penser au film "Love Story", avec certes une issue différente. Mais l'écrivaine de "La Fourrure blanche" va plus loin en décrivant, parce que cela fait partie de la vie amoureuse de la fin des années 1980 et que cela intéresse les lecteurs d'aujourd'hui, la vie des sens de ses personnages. Là aussi, l'équilibre est précis, fin, afin de donner au lecteur l'impression d'y être sans foncer dans l'écueil du voyeurisme. Incandescent, dit la critique? Oui, et de façon maîtrisée pour accrocher.

Hypergamie?
"La Fourrure blanche", en somme, c'est le roman de deux jeunes gens qui, peu à l'aise dans leur univers social, décident ensemble de s'en créer un nouveau, rien qu'à eux, en vivant cachés pour être pleinement heureux. Alors oui, cet n'est pas la première fois qu'on raconte l'histoire d'un jeune homme riche et d'une jeune fille pauvre qui s'aiment et s'apprennent l'un l'autre – c'est le plus vieux moteur de la romance, animée par l'hypergamie, mais pour le coup, la romancière, rouée, entretient le doute, entre intérêt et pureté des sentiments. 

Et on y croit, une fois de plus: c'est avec un regard particulièrement aigu que l'auteure observe son petit monde, allant chercher le détail qui fait mouche ou dit tout, que ce soit un plat partagé ou un geste. Cela, tout en osant de surcroît les comparaisons parlantes qui ajoutent un supplément de poésie bien solide et ciblée au propos. Un travail d'orfèvre.

Jardine Libaire, La Fourrure blanche, Paris, Presses de la Cité, 2018. Traduction de l'anglais (Etats-Unis) par Christine Barbaste.

Le site des Presses de la Cité.

dimanche 15 mars 2020

Dimanche poétique 439: Paul Verlaine


L'ennemi se déguise en l'Ennui

L'ennemi se déguise en l'Ennui
Et me dit: «A quoi bon, pauvre dupe?»
Moi je passe et me moque de lui.
L'ennemi se déguise en la Chair
Et me dit: «Bah, bah, vive une jupe!»
Moi j'écarte le conseil amer.

L'ennemi se transforme en un Ange
De lumière et dit: «Qu'est ton effort
A côté des tributs de louange
Et de Foi dus au Père céleste?
Ton Amour va-t-il jusqu'à la mort?»
Je réponds: «L'Espérance me reste.»

Comme c'est le vieux logicien,
Il a fait bientôt de me réduire
A ne plus vouloir répliquer rien.
Mais sachant qui c'est, épouvanté
De ne plus sentir les mondes luire,
Je prierai pour de l'humilité.

Paul Verlaine (1844-1896). Source: Poésie.Webnet.

samedi 14 mars 2020

Fabrice Châtelain, un sacré coup de balai dans le monde artistique

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Fabrice Châtelain – Il s'appelle Vincent et c'est un loser. Belle antiphrase pour un antihéros! C'est lui qui hante "En haut de l'affiche", premier roman de l'écrivain et avocat Fabrice Châtelain. Un ouvrage qui évoque de façon bien corrosive les travers des univers du cinéma et et des beaux-arts. On le devine: il y de quoi faire, et l'auteur exploite sa matière à fond pour faire rire son lectorat, sur le ton d'une caricature salutaire. Et derrière Vincent, la comédie des noms évocateurs répand son sel attique tout au long du livre.


Tout commence cependant dans un monde bien éloigné des arts, celui de la vente de produits d'entretien. C'est l'occasion pour l'auteur de lancer le personnage de Paillard, qui porte bien son nom lui aussi: c'est l'exemple du beauf moyen, sexiste et raciste sans même s'en rendre compte, nanti d'une Louise dans chaque port. Pourtant, l'auteur lui réserve un traitement de faveur inespéré en lui prêtant des talents natifs de comédien, révélés lors d'un cours de théâtre. En tout représentant de commerce, un acteur sommeille... 

Théâtre ou cinéma? L'opposition entre les deux genres traverse "En haut de l'affiche". Côté théâtre, l'auteur met en scène la parfaite caricature d'un de ces maîtres de théâtre lunatiques et imbus d'eux-mêmes, porteur qui plus est d'un nom à particule un brin prétentieux, lâché comme par inadvertance par l'écrivain. Fraîchement converti à ce genre littéraire, Paillard méprise tout soudain le genre plus populaire du cinéma. C'est pourtant ce dernier que l'auteur choisit d'explorer, en mettant en scène deux personnages qui s'y intéressent: Vincent, qui a comme tout le monde un scénario dans ses tiroirs, et Noémie, jeune femme qui a intégré tous les poncifs du progressisme et aspire à devenir réalisatrice.

Et dès lors que l'on a trouvé un producteur, c'est parti! L'auteur balade un œil caustique sur la dénaturation progressive du scénario imaginé par Vincent, figure de héros romantique absolu mais finalement assez facilement corruptible - entre autres grâce aux talents de manipulatrice de Noémie. Chacun poursuit son agenda; et à la fin, ce sont ceux qui transigent qui gagnent. L'absolu visé par l'art, et en particulier par le cinéma d'auteur subventionné à la française, en prend un sacré coup...

... un coup préparé par la description d'artistes réunis en un vernissage improbable du côté de la rue de Seine, à Paris. Narquois, l'auteur décrit les dérives d'un art qui se définit de façon extensive en mettant en scène un personnage nommé Ken et qui, avec ses apophtegmes creux, fait penser à Ben Vautier, et un autre, repris de justice nommé Ramda, dont le talent s'exprime par le graffiti. Surtout, en les décrivant, l'écrivain excelle à caricaturer le discours amphigourique qu'on tient parfois pour faire mousser de prétendus artistes et faire oublier le vide abyssal de leurs créations. Encore une fois, les noms sont bien choisis: ils n'évoquent pas une origine évidente, ce qui suggère qu'ils portent une forme d'art hors sol.

La caricature de cet art contemporain qui utilise tout ce qui se présente, même de manière cynique, est à son comble lorsque l'auteur décrit un happening mettant en scène des migrants venus planter leur tente Quechua dans la rue de Seine. En particulier, c'est d'une plume jouissive qu'il relate les réactions, empreintes de ce politiquement correct qu'on adore détester et dont il pointe les travers avec une précision d'orfèvre.

"En haut de l'affiche" recèle par ailleurs aussi une belle caricature du critique, personnage indissociable du monde des arts, en la personne de Troussier. Et c'est dans ce petit monde d'ego démesurés et lunatiques, décrit avec force détails et une évidente jubilation, que l'écrivain lâche Vincent, jeune homme presque sans défense, pas du tout préparé à être vigoureusement ballotté. La jubilation est partagée par le lecteur, qui ne manquera pas de se laisser aller à une saine hilarité, bienvenue en ces temps mornes. Et enfin, les produits de nettoyage, ce n'est pas si mal... sans compter qu'à en croire l'écrivain, le monde des arts visuels a bien besoin d'un sacré coup de balai.

Fabrice Châtelain, En haut de l'affiche, Paris, Editions Intervalles, 2020.

Le site des éditions Intervalles.

jeudi 12 mars 2020

Pauvre petite fille riche lâchée dans l'arène

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Lolvé Tillmanns – Dans la collection Uppercut de l'éditeur BSN Press, tenu par Giuseppe Merrone, voici un ouvrage qui cogne sec! Déjà le titre, rapide et sec comme une gifle: "Fit". Tel est le dernier court roman de Lolvé Tillmanns, aux tonalités résolument féministes.


Tout au long des 65 pages de ce livre, on relève que l'auteure a su créer une voix pour son personnage, Lo, 20 ans. Une voix faite de rythmes (ces fameux "loyer, loyer, loyer" qui résonnent à plusieurs reprises comme un tocsin), de mots forts aussi, qui suggèrent une révolte, celle d'une jeune femme de la caniculaire année 2003. Cette révolte est au cœur du roman; ambivalente, elle interroge cependant.

Voyons qui est cette Lo. Un début de prénom, comme une vie qui commence, veut-on dire. Surtout, c'est une pauvre petite fille riche qui se voit soudain confrontée au principe du réel: "Je me prenais pour une rebelle, mais je n'étais qu'une gentille petite bourgeoise qu'on étouffait de cuillères en or", se présente-t-elle dès la première page du livre. Le lecteur sera dès lors ballotté entre deux choses: avoir de l'empathie pour une nantie, et découvrir que le fric ne met pas à l'abri des regards et des gestes concupiscents.

Pour payer son loyer, l'étudiante Lo devient donc employée d'un fitness. Elle se fera draguer, rarement avec finesse. On va la regarder comme une proie, aussi dans les milieux a priori friqués et feutrés qui sont quand même les siens. Elle n'est pas à l'abri des gars qui se branlent à l'arrêt de bus en la matant. Il y aura même quelque chose qui ressemble à du "mansplaining", que je préfère nommer "condescendance", de la part du patron du fitness: "t'es une fille intelligente", c'est un motif récurrent. Il sera aussi question de prostitution de luxe, mais la narratrice n'a guère d'empathie envers celles qui, nolens volens, s'y adonnent. Alors qu'elles y sont peut-être contraintes, et qu'en étant hôtesse de fitness parce qu'il faut bien vivre, elle n'a peut-être pas décroché le pire lot.

Tout cela a de quoi révolter le lecteur. L'auteure a compris qu'il fallait concentrer ces aspects pour accentuer l'impression que Lo est lâchée, seule et sans défense, sans une arène où les prédateurs sont des hommes, prédateurs ricanants. Avec justesse, l'auteure joue la montre: elle souligne qu'il est très long d'attendre le bus sous un abribus quand on est assise à côté d'un pervers, comme il est très long d'attendre le chaland dans un spa de luxe en mal de clients. Reste que le lecteur, certes révolté, n'oublie pas que Lo est une nantie. Dès lors, question piège: l'empathie doit-elle être moindre pour une héritière qui assume son statut de révoltée en carton et garde des réflexes de rejeton des beaux quartiers?

En plaçant son roman dans le contexte d'un fitness, la romancière introduit nécessairement un autre thème, porté par un certain féminisme: celui du regard porté sur les corps. Un regard parfois tyrannique. Lo s'observe, bien sûr et, déjà mal dans sa peau à la base, se trouve finalement pas terrible face aux femmes qui l'entourent. Sont-elles mieux, cependant, et à quel prix? Avec Claudia, la femme hyper musclée, on a un personnage drogué au sport, comme tel personnage des "Ennemis de la vie ordinaire" d'Héléna Marienské. Côté hommes, ce n'est pas forcément mieux, par exemple avec le narcissisme assumé d'Antoine.

Hommes? Ben oui! Trop souvent réduits à leur organe sexuel dans le regard de la narratrice, Lo, qu'on peut dès lors soupçonner de sexisme misandre... à moins d'y voir un motif littéraire: il y a les pénis symboliques, que sont les grosses voitures par exemple, et les pénis vrais, trop gros ou trop petits: c'est le match Youssef contre Stan – ce dernier suggérant des impressions moqueuses à Lo. Il est dès lors possible de considérer, à la fin du livre, que ce n'est pas la longueur, symbolique ou réelle, qui compte. Vraiment? C'est une autre question. Et il est possible de relever une contradiction dans le personnage de Lo: se plaignant des gars qui matent, elle ne se gêne pas de commenter à deux reprises l'intimité de deux hommes sincères (pour le coup), qu'elle a vue de ses yeux. Tyrannie des corps parfaits, encore... 

"On devrait apprendre aux petites filles à bien identifier les trois regards de l'homme sur la femme: celui du prédateur – de loin le plus courant –, le type essaiera tout ce qui est en son pouvoir pour la baiser. Celui de l'admiratif – quoi qu'il fasse, c'est elle qui le baisera. Et celui du macro – qui juge du potentiel sexuel de la fille non pas pour lui, mais pour les autres hommes.", disserte Lo. De tels hommes, on en verra tout au long du livre. Ils assument si nécessaire, par exemple, ce que l'essayiste Jerry Barnett appelle "le prix du sexe" en faisant livrer des fleurs – tel est Youssef, bel exemple d'homme admiratif.

Mais Stan est-il meilleur? Et les autres, et les filles? Et personne? Sur un ton soudain apaisé, l'épilogue ne répond guère à ces questions, mais montre une fille qui, une saison après l'engagement au fitness, apparaît résolument libre. Hommes, femmes, contraintes sociales, peu importe: Lo se présente comme une page blanche, libre pour une quête vraiment personnelle. La vie peut commencer.

Lolvé Tillmanns, Fit, Lausanne, BSN Press, 2020.

Le site de Lolvé Tillmanns, celui des éditions BSN Press.



dimanche 8 mars 2020

Dimanche poétique 438: Georges Rodenbach


Paysages de ville

Quelques vieilles cités déclinantes et seules, 
De qui les clochers sont de moroses aïeules, 
Ont tout autour une ceinture de remparts. 
Ceinture de tristesse et de monotonie, 
Ceinture de fossés taris, d'herbe jaunie 
Où sonnent des clairons comme pour des départs, 
Vibrations de cuivre incessamment décrues; 
Tandis qu'au loin, sur les talus, quelques recrues 
Vont et viennent dans la même ombre au battement 
Monotone d'un seul tambour mélancolique... 
Remparts désormais nuls! citadelle qui ment! 
Glacis démantelés, (ah! ce nom symbolique!) 
Car c'est vraiment glacé, c'est vraiment glacial 
Ces manoeuvres sur les glacis des villes vieilles, 
Au rythme d'un tambour à peine martial 
Et qui semble une ruche où meurent les abeilles!

Le dimanche est toujours tel que dans notre enfance 
Un jour vide, un jour triste, un jour pâle, un jour nu; 
Un jour long comme un jour de jeûne et d'abstinence 
Où l'on s'ennuie; où l'on se semble revenu 
D'un beau voyage en un pays de gaîté verte, 
Encore dérouté dans sa maison rouverte 
Et se cherchant de chambre en chambre tout le jour... 
Or le dimanche est ce premier jour de retour!

Un jour où le silence, en neige immense, tombe; 
Un jour comme anémique, un jour comme orphelin, 
Ayant l'air d'une plaine avec un seul moulin 
Géométriquement en croix comme une tombe. 
Il se remontre à moi tel qu'il s'étiolait 
Naguère, ô jour pensif qui pour mes yeux d'enfance 
Apparaissait sous la forme d'une nuance 
Je le voyais d'un pâle et triste violet, 
Le violet du demi-deuil et des évêques, 
Le violet des chasubles du temps pascal. 
Dimanches d'autrefois! Ennui dominical 
Où les cloches, tintant comme pour des obsèques, 
Propageaient dans notre âme une peur de mourir.

Or toujours le dimanche est comme aux jours d'enfance:
Un étang sans limite, où l'on voit dépérir
Des nuages parmi des moires de silence; 
Dimanche: une tristesse, un émoi sans raison... 
Impression d'un blanc bouquet mélancolique 
Qui meurt; impression tristement angélique 
D'une petite soeur malade en la maison...

Georges Rodenbach (1855-1898). Source: Poésie.webnet.

samedi 7 mars 2020

Le temps passé et les sentiments interdits

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Linda Dalles – Mêler romance et voyage dans le temps, pourquoi pas? Avec "Au-delà du temps", Linda Dalles ose le grand écart, plongeant trois lycéens de l'année 2013 – deux filles, un garçon – dans un village français vivant à l'heure allemande, en 1944. Cela, à partir d'une photo de famille jaunie découverte par Laurine chez son aïeule.


L'ambiance du chapitre 1 paraît donner le ton: l'ouvrage charriera son lot de tensions, sur fond de secrets de famille remontant à l'Occupation. L'auteure y met en scène deux personnages, Gilles et son épouse, qu'on ne reverra plus. Oublions-les! Il est plus intéressant de relever comment, par bribes, l'histoire familiale fait surface: une tante fusillée, un frère qui a vendu la mèche aux Allemands, des enfants juifs cachés. Peu à peu, tante Annette se raconte... et Laurine, Gladys et Alex se retrouvent plongés au cœur de l'histoire, propulsés dans les couloirs du temps à la faveur d'un orage.

L'auteure dessine dès lors une idylle a priori impossible entre un officier allemand, Hans, et une Française, Sibylle, institutrice de son état. Cela se dessine peu à peu, et la romancière prend son temps pour montrer ses personnages à l'œuvre. A rebours de l'imagerie classique, Hans semble avoir un cœur et paraît même aimable aux yeux du lecteur. De plus, l'auteure le décrit comme plutôt beau, insistant sur ses yeux bleu saphir, et aussi sur une blessure qui tarde à guérir, blessure physique qui apparaît comme l'écho d'une blessure intérieure, sentimentale. Autour de Sibylle, il y a une vaste fratrie, dont l'auteure observe chaque personnage avec précision pour leur donner une épaisseur, même s'ils n'ont pas tous un immense rôle dans le roman.

Les lieux clés de l'histoire sont peu nombreux, suggérant un village de France profonde, non nommé. Tiers lieu par excellence, le café est présenté comme un carrefour des relations. C'est aussi un lieu d'observation privilégié pour les trois jeunes, que le village a tout de suite adoptés malgré leurs prénoms, jugés bizarres, et leur allure peu en phase avec le vestiaire des années 1940. Signe des temps! L'auteure aurait pu jouer davantage encore avec le décalage temporel, mais elle préfère privilégier la romance, tout en se souvenant que changer le passé peut avoir un impact sur l'avenir.

Ce changement sera favorable... et favorise une fin heureuse, alors que tout laisse présager des scènes vraiment violentes, par exemple entre un Hans dont on connaît le profil et un Alphonse, frère de Sibylle, qui se trouve être résistant – sans compter le risque, encouru par Sibylle, d'être tondue à la Libération – l'auteure y pense, c'est attendu. Mais un peu d'amour et d'humanité permet de surmonter tous ces différends, pourtant lourds à la fin d'une guerre meurtrière, revanche d'une autre qui le fut aussi. Quitte à ce que l'univers décrit paraisse plus "gentil", finalement moins oppressant, que celui d'autres romans situés au temps de l'Occupation. En particulier, il est permis de trouver les Allemands décrits dans "Au-delà du temps" le plus souvent bien détendus, alors qu'ils doivent sentir, au printemps 1944, que les carottes sont cuites pour eux.

Reste que chacun des personnages trouvera en effet son compte au terme du récit, tant pour sa vie que pour ses sentiments. Les photos de famille auront changé, Gladys aura mûri (à plus d'un titre). Et c'est sur un ultime sourire que se referme cette romance atypique, voyage dans le temps et dans les sentiments interdits.

Linda Dalles, Au-delà du temps, Bruxelles, Les Bas Bleus, 2018. Réédité par So Romance.

Le site des éditions So Romance, celui de Linda Dalles. Lecture en partenariat avec SimPlement.pro.

mercredi 4 mars 2020

Temps clés dans la vie de Václav Havel, vus par un cheminot

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Antoine Choplin – Révolution de velours: c'est ainsi qu'on nomme la fin du régime communiste installé en Tchécoslovaquie. Le dramaturge Václav Havel a joué ici un rôle important. "Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar", roman d'Antoine Choplin, se replonge dans cette époque de grands changements – c'était en 1989 – en adoptant le point de vue d'un modeste photographe, Tomas Kusar, soudain embarqué presque malgré lui dans le tourbillon de l'Histoire.


Qui est Tomas Kusar? Personnage de fiction, c'est un garde-barrière passionné de photographie, sentimental qui plus est. Voilà que son existence va croiser celle de Václav Havel, et qu'il va se trouver embarqué dans des activités subversives. Discrètes, la narration le dit: mettre quelques envois de pétitions à la poste, tout au plus. Mais la police veille... et la "couverture" amoureuse avec Markéta, adroitement dessinée par l'auteur dans un souci de dire le trouble, s'avère fragile, dérisoire même.

En matière amoureuse, d'ailleurs, Tomas Kusar n'aura pas à choisir entre Lenka Panenkova et Markéta, puisque la vie le fera à sa place. Reste que ces deux personnages féminins sont porteurs d'options de vie: Markéta apparaît comme la possible révolutionnaire, celle qui peut changer une vie, alors que Lenka, cheminot comme Tomas Kusar, peut être vue comme porteuse d'un train-train quotidien – c'est le cas de le dire.

Question, dès lors: dans quel camp Tomas Kusar est-il? Est-il échoué quelque part au milieu? Allié de Václav Havel, on peut le croire adepte du nouveau monde. Mais le dernier chapitre rappelle que malgré les péripéties vécues en commun, quelque chose d'infranchissable sépare en définitive Tomas Kusar et Václav Havel: le pouvoir, qui met l'amitié au défi. Il n'y a qu'à ressentir l'ambiance embarrassée qui empreint le dernier chapitre du livre, montrant un Václav Havel devenu président de la République tchèque face à un Tomas Kusar demeuré modeste mais cependant porteur de lumière, symbolisée par l'offrande d'une lampe de cheminot.

L'auteur joue le rapprochement des artistes, en mettant en présence un cheminot photographe et un dramaturge activiste politique. Il mêle ainsi deux manières de voir le monde. Dans "Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar", la narration s'avère sobre, comme composée en mode mineur, construite en phrases courtes qui retracent les échanges parfois lapidaires qu'ont les hommes entre eux – l'intrigue se présente comme une affaire d'hommes. Rapides, lapidaires même, les répliques des dialogues elles-mêmes sont indiquées a minima, charge à l'auteur d'être attentif lorsque les personnages parlent. Et côté visuel, le lecteur voit les bouleaux qui hantent les photos de Tomas Kusar. Et les images potentiellement suspectes réquisitionnées par la police. Était-ce vraiment nécessaire?

Cela dit, cette sobriété presque sèche du style, écriture de velours comme peut l'être une révolution vue du côté des petites mains qui la rendent possible, laisse l'impression d'une curieuse distanciation. C'est comme si l'auteur donnait à son propos un supplément de force en l'observant de loin, mais aussi de façon globale, avec ces amis et collègues ébauchés et ces lieux où se déroulent des bals oubliés. Ce monde, enfin, où la fiction, observée au prisme des gens discrets, rencontre la grande histoire.

Antoine Choplin, Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar, Lyon, La Fosse aux Ours, 2017.


Le site des éditions La Fosse aux ours.

dimanche 1 mars 2020

Dimanche poétique 437: Albert Richard


Le Tigre et la Puce.
Fable

Sur le museau puissant d'un tigre qui dormait,
          Une puce effrontée avait
Fixé son domicile, et là, cherchant pâture,
Au fond de la narine essayé sa morsure.
L'endroit était sensible, et le prince à la fin
Se réveillant, lui dit: – Impertinente bête,
Ne saurais-tu trouver passe-temps plus honnête?
Faut-il pour assouvir et ta soif et ta faim,
Au lieu d'une onde pure, au lieu d'herbe ou de pain,
Te repaître de sang? Fi donc! Tu t'en étonnes?
Lui répliqua l'insecte: Eh! vraiment, tu raisonnes
En tigre vertueux, exempt de tous remords:
En tigre qui voudrait, pour se bien satisfaire,
          Un peu de foin et de l'eau claire.
          C'est au moment où tu t'endors
          Rassasié de sang toi-même,
Après avoir commis vingt meurtres à la fois,
          Que ta mansuétude extrême
          Entreprend d'élever la voix
          Contre une légère piqûre,
          Un rien, moins qu'une égratignure!
Je ne te croyais pas autant d'humanité.
          Pour tenir un pareil langage,
          Voyez donc le saint personnage!
– Saint, pas toujours, dit l'autre. En vérité,
          Quelquefois j'ai la dent cruelle,
          Mais nous nous valons bien, la belle.
Comme tu n'es pas de taille à manger un troupeau,
Tu te bornes, ma mie, à lui piquer la peau.
Cesse donc de vanter ton humeur débonnaire;
Ainsi que moi, tu fais le mal que tu peux faire.
– D'accord, mais j'en fais moins; aussi, pour me saisir,
L'homme se met en nage; il m'écrase à plaisir,
Toi tu bois plus de sang, pourtant il te respecte;
Le tigre est un héros, la puce un vil insecte.

          L'assassin et le conquérant
          N'ont entre eux qu'une différence;
L'un tue un homme et l'autre un peuple; cependant,
L'un monte sur le trône et l'autre à la potence.
     En fait de meurtre, il ne faut travailler qu'en grand.

Albert Richard (1801-1881), dans La Gruyère, édition du 21 février 1900.

samedi 29 février 2020

Qui sont les Témoins de Jéhovah? Une étude

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Philippe Barbey – Sans doute avez-vous eu affaire à ces gens qui vont deux par deux annoncer la bonne nouvelle, soit en sonnant aux portes, soit en se tenant debout, bien vêtus, aux côtés d'un stand plein de revues et de livres, dans l'espace public. Ce sont les Témoins de Jéhovah, qu'on adore détester. Pour ma part, j'ai voulu en savoir plus.


C'est pourquoi j'ai lu "Les Témoins de Jéhovah, pour un christianisme original", travail de recherche scientifique réalisé par le sociologue des religions Philippe Barbey.

L'unitarisme, une réflexion intéressante
L'intérêt majeur de cet ouvrage est de rappeler ce qui fait la spécificité des Témoins de Jéhovah du point de vue théologique et chrétien: le rejet du dogme de la Sainte Trinité – nommé "antitrinitarisme" ou "unitarisme", pour souligner l'unicité de Dieu, sans Fils ni Saint-Esprit à la fois d'égale nature et distincts. Un rejet dont l'auteur explique très bien les origines, en se plaçant dans une perspective historique en phase avec l'ambition des Témoins de Jéhovah de retrouver un christianisme originel (plutôt qu'original d'ailleurs), proche de la simplicité des premiers chrétiens.

Les arguments sont là: il n'est pas question de Sainte Trinité dans la Bible, que les Témoins de Jéhovah étudient à fond, et si ce dogme complexe a trouvé sa place dans le christianisme, selon l'auteur, c'est aussi parce qu'il a été imposé, également sur fond de concurrence avec les polythéismes en vogue au temps des Romains – l'auteur rappelle que les Egyptiens païens regroupaient volontiers leurs divinités par trois. Dès lors, l'auteur déroule une histoire de l'antitrinitarisme, avec Michel Servet, réformateur critique radical, balancé par Calvin, condamné à mort et exécuté à Genève, en point de mire.

Il va de soi qu'une telle perspective ne peut que donner à réfléchir à un catholique pratiquant, ne serait-ce qu'en creux: au fond, qu'est-ce que la Sainte Trinité? Et qu'y a-t-il vraiment dans la Bible? C'est là que l'auteur se penche sur l'histoire des Témoins de Jéhovah eux-mêmes, obédience née à la fin du dix-neuvième siècle sous l'impulsion de Charles Taze Russell sous le nom des "Étudiants de la Bible". Il est intéressant de relever que l'auteur consacre plus d'un paragraphe à expliquer les raisons de comportements spécifiques aux Témoins de Jéhovah, mais qui peuvent paraître étranges, voire choquants: refus de la transfusion sanguine, neutralité politique radicale, pacifisme à tout crin. Des positions qui valent la suspicion envers les adeptes – détaillée en fin de livre, la situation des Témoins de Jéhovah en Allemagne, en Italie et en URSS en témoigne. Un choix de pays parlant, puisque ce sont justement ceux où des régimes (nazisme, fascisme, communisme) les ont persécutés. 

Pourtant, c'est là que le bât blesse. D'abord parce que l'auteur n'évoque aucun pays où les Témoins de Jéhovah ont pu s'épanouir sans (trop de) crainte – ne seraient-ce que les Etats-Unis, où ce mouvement a vu le jour. Plus largement, cette approche descriptive est parfois ternie par certains points de vue orientés de l'auteur, qui peuvent relever davantage de la victimisation religieuse que de l'étude analytique et scientifique. Ainsi, l'auteur ne se demande à aucun moment si le prosélytisme dynamique voire intrusif des Témoins de Jéhovah ne peut pas paraître dérangeant envers une population qui n'est pas acquise à sa cause et s'attend, de la part des religions et de leurs adeptes, à une certaine discrétion. N'y aurait-il pas d'autres méthodes pour convertir?

Religion ou secte?
Dans la troisième partie de son livre, le sociologue interroge le rapport des Témoins de Jéhovah à la laïcité à la française. Certes, les Témoins de Jéhovah ont pu être considérés comme une secte. Questionnement légitime face à un mouvement méconnu! On se souvient cependant que la fin du vingtième siècle a vu émerger toutes sortes de dérives liées au New Age ou à des initiatives privées souvent davantage soucieuses du compte en banque de leur gourou que du salut post-mortem de leurs adeptes. Dès lors, le profane se demande si les Témoins de Jéhovah sont quelque chose de ce genre.

L'auteur paraît avoir une opinion arrêtée, certes argumentée: les Témoins de Jéhovah sont une religion chrétienne issue de la Réforme et non une secte. Sur le papier, OK: on l'a vu, l'unitarisme se défend du point de vue théologique et théorique. Cela dit, et on le regrette, il évite soigneusement, dans tout son livre, de poser les questions qui fâchent au sujet des Témoins de Jéhovah, et suggèrent une dérive sectaire: une pratique qui envahit la vie privée et oblige à vendre des livres et revues, une iconographie spécifique sujette à caution, un appât du gain peu en phase avec le message de modestie proclamé, la difficulté à apostasier, la question d'Armageddon. 

Il ne sera pas question non plus, dans "Les Témoins de Jéhovah", d'affaires de pédophilie ou d'emprise de la part d'Anciens parfois enclins à abuser de leur respectable statut. Or, pour dire si nous avons affaire à une religion sincère, à une secte ou à quelque chose entre les deux (et, l'auteur l'indique, les Témoins de Jéhovah visaient un statut de religion en France en 2003, date de publication du livre), toutes ces questions sont essentielles.

Entre érudition et impression de parti pris
On le comprend, l'impression laissée par une telle lecture ne peut qu'être mêlée. Certes, l'érudition dont l'auteur fait preuve pour dessiner les racines judéo-chrétiennes de l'unitarisme force l'admiration: nombreuses sont les citations d'autres auteurs, ainsi que de la Bible elle-même, source première de doctrine pour les Témoins de Jéhovah. A ce titre, la première partie du livre est clairement la plus éclairante, celle qui interpelle le plus. Cet ouvrage a par ailleurs le mérite d'être l'un des rares à traiter à fond des Témoins de Jéhovah, que tout le monde croit connaître. A ce titre, il demeure important.

Pour la suite, cependant, découvrant un récit en forme de storytelling qui vante le dynamisme des Témoins de Jéhovah et occulte les questions gênantes, le lecteur conserve le sentiment tenace d'une étude orientée, insuffisamment critique, qui n'a pas toujours la distance scientifique nécessaire. Par conséquent, on peut se demander si, sous couvert scientifique, l'auteur lui-même n'est pas Témoin de Jéhovah et ne prêche pas, sans mauvais jeux de mots, pour sa propre paroisse.

Philippe Barbey, Les Témoins de Jéhovah, pour un christianisme original, Paris, L'Harmattan, 2003.

Le site de Philippe Barbey, celui des éditions L'Harmattan.