dimanche 9 août 2020

Dimanche poétique 458: Alice de Chambrier

Avec Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'Or rouge, La plume et la page, Maggie, Violette.

Sérénade

S’il vous fallait un cœur, mignonne,
Un cœur pour vous aimer beaucoup,
Le mien n’appartient à personne,
Il vous aime par dessus tout.

S’il vous fallait un cœur, mignonne,
Un cœur à vous, tout entier
Le mien n’appartient à personne
Un mot de vous peut le lier.

S’il vous fallait un cœur, mignonne,
Un cœur pour vous en amuser
Le mien n’appartient à personne
Il est à vous pour un baiser.

S’il vous fallait un cœur, mignonne,
Un cœur pour après l’oublier
Le mien n’appartient à personne
Vous pouvez le mystifier.

Mais pourtant, sachez-le, mignonne,
Si ce cœur était méprisé
Il ne croirait plus en personne
Car du coup vous l’auriez brisé.

Alice de Chambrier (1861-1882). Source: Wikisource.








vendredi 7 août 2020

Secrets de famille: ces "Clairières" qui font qu'on y voit plus clair

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Raymond Delley – Porteurs de drames d'autant plus terribles qu'ils sont tus, les secrets de famille sont un ressort à la fois puissant et récurrent du roman moderne. L'écrivain Raymond Delley l'exploite à fond dans son premier roman, "Les Clairières", pour dessiner les destins terribles de quelques humains dont l'existence a été chamboulée. Meurtres, échanges d'enfants, fêtes louches, amours adultères dans des sociétés villageoises fort policées: rien n'est épargné au lecteur, ni aux personnages. "Tuez vos chéries", disait Stephen King dans "Ecriture": voilà qui est de circonstance, tant l'écrivain s'acharne à montrer les coulisses peu reluisantes, terribles même du point de vue humain, d'existences helvétiques bien tranquilles en apparence. Tranquilles? La résilience, peut-être, finira par y pourvoir et offrir à ce roman une fin apaisée parce qu'enfin informée.

Avant tout commentaire, il convient de rappeler que Raymond Delley, spécialiste du roman au dix-huitième siècle, a été l'un de mes professeurs de littérature française classique à l'université de Fribourg, et qu'il m'a incité à me plonger dans les "Fables" de La Fontaine et dans "Les Noces de Figaro" de Beaumarchais à l'occasion de séminaires. On relèvera du reste que l'un des derniers séminaires qu'il a animés à l'université de Fribourg avant sa retraite a été consacré à Georges Brassens. Il en résulté un petit livre, "Aimez-vous Brassens?", que j'ai vu il y a quelques années aux journées Brassens organisées rituellement au parc Georges-Brassens de Paris.

Avec "Les Clairières", tout commence par des maisons, ces lieux où l'on habite et où l'on finit par laisser sa trace. Mieux: tout commence par une route choisie plutôt qu'une autre, en voiture: "Bien des années plus tard, il continuerait à se demander ce qui se serait passé si, cet après-midi-là, au lieu d'aller vers la montagne, il avait choisi de prendre la route des lacs;...". Comme dans Proust proposant l'alternative géographique entre le côté de chez Swann et de celui de Guermantes, l'auteur des "Clairières" dispose la bifurcation entre une histoire digne d'être racontée et celle de la banale routine. Métaphoriquement, cette bifurcation est pour l'écrivain celle de l'entrée dans le roman, genre des histoires qui méritent d'être racontées et construisent tant ceux qui les vivent que ceux qui les lisent. Et dans "Les Clairières", celle-ci naît de "l'Image", cette sorte de flash presque fantastique qui pousse Antoine, le personnage principal, à se demander de quelles avanies il est le produit. 

L'écrivain oppose dès lors la façade a priori correcte, bien lisse, de la vie d'Antoine, et celle, bien plus âpre, de ceux qui l'ont entouré. Privilégié, Antoine? Préservé? Quadragénaire dans les années 1990, apparemment accompli, il apparaît en effet comme le parfait naïf d'une histoire familiale dont il ignore les tourments – un "chaste fol", voudrait-on dire. Au-delà de cette "Image" récurrente, l'auteur ne dit pas grand-chose des motivations d'Antoine: dès lors, celui-ci paraît motivé à découvrir son passé par une force indicible, hors de toute raison. 

Dès lors, le lecteur est invité à suivre Antoine, qui tire sur le fil de la pelote et voit que tout vient, peu à peu. Cela, au fil des rencontres! Celles-ci sont multiples, quitte à paraître un brin répétitives dans la forme. Du point de vue humain, en revanche, elles sont soignées: l'auteur construit solidement ses personnages, permettant des interactions à chaque fois nouvelles. Elles sont souvent sincères, par exemple avec la petite sœur d'Antoine ou l'instituteur de Rougemont, dont la bonne foi a certes été surprise. Elles peuvent aussi être cachottières, lorsqu'on pense à la sage-femme qui a accouché Antoine. Le lecteur va donc découvrir qu'une mère n'est pas une mère, et qu'on peut cacher tout cela derrière de petits arrangements.

Bien sûr, cela implique pour Antoine d'affronter la figure de son père défunt, et de découvrir ses côtés les plus sombres. C'est un arriviste, coureur de jupons, qui épouse la fille de son patron et se retrouve riche. Les déménagement sont brusques, de Rougemont à Fribourg. Ce père, Roland, est mort de manière officiellement accidentelle, mais qui paraît arranger tout le monde. L'auteur aurait eu de la matière en creusant ses accointances avec les anciens nazis réfugiés en Suisse qui venaient faire la fête chez lui: on s'attend à voir paraître les Jacques Chardonne ou les Paul Morand, pour le coup. Il n'en sera rien: l'auteur laisse ce pan de la vie de Roland dans l'ombre. Mais voilà, et c'est plus important: dans une démarche qui va le désenchanter, Antoine va devoir "tuer le père" une seconde fois. C'est à ce prix qu'il sera en paix avec lui-même.

Très fin dans sa manière de montrer les caractères, qui s'expriment par les mots comme par les gestes, "Les Clairières" s'avère aussi intelligent dans sa construction. "Les Clairières" sont en effet une demeure du côté de Bourguillon, vers Fribourg, où Antoine vit une forme de révélation. Cette demeure, il l'achète, sans rien en dire à sa famille. Du point de vue de la vraisemblances, c'est hardi; mais cela permet à l'écrivain de dessiner deux reconstructions en parallèle: Antoine ordonne la restauration des "Clairières", et celle-ci progresse dans un cheminement parallèle à la redécouverte du passé d'Antoine au fil des rencontres. Dès lors, l'installation de la famille d'Antoine aux "Clairières" fait figure de nouveau départ familial, apaisé au terme d'un parcours éprouvant d'élucidation. Ce nom de "Clairières" est lui-même prometteur de clarté.

Quelques mots encore sur l'ambiance: ancré dans un espace qui va de Fribourg au Pays d'Enhaut et au Gessenay en passant par Berne et Zurich, "Les Clairières" lorgne dans les ambiances villageoises propices au secret qui prévalaient après-guerre. C'est dans les années 2015 que tout se dénouera, entre autres lors d'un final choral qui prend son temps et, avant l'épilogue proprement dit, a déjà une ambiance d'épilogue. Cela dit, les références littéraires et musicales qui hantent l'ouvrage, le plus souvent empruntées au registre classique (Chopin ou Schumann pour la musique, entre autres, et Don Quichotte ou Edmond Dantès pour la littérature), lui confèrent une patine intemporelle. 

Le lecteur attentif relèvera enfin, au fil des pages, un clin d'œil à un collègue et ami de l'écrivain: alors qu'Antoine, curieux, feuillette un journal intime qui traînait dans "Les Clairières", c'est la figure de Bertrand Baumann qui émerge. Voilà en effet un diariste qui signe "Bertrand" et qui rédige des "notules" (p. 274), à l'instar de l'auteur de "Ecrit dans le vent"!

Et enfin (vraiment!), on ne saurait évoquer "Les Clairières" sans citer l'un de ses thèmes moteurs, celui de la mémoire. Celle-ci est portée par deux mouvements divergents: celui d'Antoine qui a envie de recréer la mémoire de sa famille, et celui de sa mère, ravagée par la maladie d'Alzheimer qui casse le souvenir. L'auteur indique aussi que la mémoire peut être faussée par le mensonge (la sage-femme) ou révélée avec soulagement. En somme, c'est au travers des souvenirs d'autrui qu'Antoine va se construire, s'armer pour la deuxième moitié de sa vie. Il est à noter que l'écrivain se propose d'ailleurs d'écrire deux autres romans dont la mémoire constitue un motif récurrent. Le premier, "Quelques jours en automne", a paru en 2019.

Sur la base du thème classique du secret de famille, revisité avec une dose certaine d'originalité, l'auteur des "Clairières" fait d'emblée la preuve, au fil des pages, d'un art patient et consommé de dessiner ses personnages et leurs interactions, pas toujours faciles. Cela passe par les mots, par les actes, mais aussi par les gestes: trop d'écrivains tendent à l'oublier, mais l'auteur des "Clairières" sait que la communication passe aussi par eux – une main posée sur une autre main, un œil brillant. Avec "Les Clairières", l'écrivain Raymond Delley offre un premier roman ciselé, porté par une juste lenteur: pour faire toute la lumière sur la vie d'un homme, il vaut mieux prendre son temps.

Raymond Delley, Les Clairières, Vevey, L'Aire, 2017. 

Le site des éditions de l'Aire.

mercredi 5 août 2020

Lune, j'écris ton nom

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Fatoumata Kebe – La Lune, satellite naturel de la Terre, a toujours fasciné l'humain. La science s'y est intéressée, et c'est sans doute par ce biais que Fatoumata Kebe, docteur en astronomie et spécialiste de la trajectoire des débris spatiaux, en est venue à explorer les mystère de cet astre. Il y eut "La Lune est un roman", voici à présent "Lettres à la Lune".

Précisons d'emblée que "Lettres à la Lune" n'est pas une œuvre de Fatoumata Kebe, même si son nom figure en page de couverture et son visage sur le bandeau. Au contraire, c'est une anthologie de textes littéraires d'ici et d'ailleurs, reflets des regards de poètes et d'écrivains sur la Lune. Reste que c'est bien Fatoumata Kebe qui a choisi les textes du recueil et qui les introduit: mise en contexte, précision de l'imaginaire de l'auteur, rien ne manque. 

C'est avec des contes que l'ouvrage commence, des contes anonymes qui pourront paraître exotiques au lectorat d'ici: ils viennent de Côte d'Ivoire, du Zambèze, d'Inde, de Grèce, du Japon et même de l'empire inca. Leur résonance est intemporelle, universelle; ils illustrent d'emblée l'imaginaire lunaire dans lequel le lecteur va se trouver emmené. Cette première section résonne avec la troisième, consacrée à des contes plus modernes, entre Mark Twain et les frères Grimm, et même un amer "Blues de la lune" signé Otis Spann.

Ainsi, pour retracer une forme d'histoire de la science-fiction, la deuxième partie oscille avec finesse entre des proses inventives et rêveuses imaginant ce que pourrait être la vie sur la Lune. On y croise Lucien de Samosate, que l'anthologiste présente comme l'un des principaux ancêtres de la science-fiction, mais aussi un certain Cyrano de Bergerac. Leur fantasmagorie cède la place au regard poétique et réaliste de Norman Mailer sur les premiers hommes à avoir posé le pied sur la Lune. Cette seconde partie illustre à merveille l'évolution du regard porté sur ce satellite, de la fantasmagorie à un certain désenchantement. 

Le lecteur se trouve ensuite plongé dans plusieurs sections qui regroupent des poèmes d'ici et d'ailleurs, de temps anciens et modernes, qui dessinent l'imaginaire lié à la Lune. S'ils ont été écrits en une langue étrangère (on côtoie Shakespeare, entre autres), l'ouvrage les présente parfois en version bilingue, permettant au lecteur polyglotte de savourer pleinement la musique du texte d'origine. 

Fatoumata Kebe offre avec "Lettres à la Lune" une promenade érudite dans les connotations et idées que le monde entier prête à la Lune, depuis toujours – un endroit longtemps mystérieux, propice aux contes et légendes. Les voix qu'elle met en valeur dans ce florilège sont de partout, et elles recèlent plus d'une découverte. Un doute cependant: elles sont le plus souvent anciennes. Faut-il en conclure avec les Frères Jacques que "La Lune est morte", en tout cas pour les poètes et chats noirs? Plein de sa lecture des "Lettres à la Lune", le lecteur partira lui-même à la découverte de textes contemporains, auteurs peut-être de futures légendes lunaires.

Fatoumata Kebe, Lettres à la Lune, Genève, Slatkine & Cie, 2020.

Le site des éditions Slatkine & Cie.

dimanche 2 août 2020

Dimanche poétique 457: Alphonse Allais


Rimes riches à l'oeil

L'homme insulté‚ qui se retient
Est, à coup sûr, doux et patient.
Par contre, l'homme à l'humeur aigre
Gifle celui qui le dénigre. 
Moi, je n'agis qu'à bon escient :
Mais, gare aux fâcheux qui me scient !
Qu'ils soient de Château-l'Abbaye
Ou nés à Saint-Germain-en-Laye,
Je les rejoins d'où qu'ils émanent,
Car mon courroux est permanent.
Ces gens qui se croient des Shakespeares
Ou rois des îles Baléares !
Qui, tels des condors, se soulèvent !
Mieux vaut le moindre engoulevent.
Par le diable, sans être un aigle,
Je vois clair et ne suis pas bigle.
Fi des idiots qui balbutient !
Gloire au savant qui m'entretient !

Alphonse Allais (1854-1905). Source: Poésie.Webnet.

samedi 1 août 2020

Stéphane Giocanti: kamikaze et conséquences

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Stéphane Giocanti – Les phrases sont longues volontiers, les paragraphes sont denses et étendus. Cela, pour dessiner minutieusement un Japon déchiré entre la modernité imposée par les Etats-Unis à la fin de la Seconde Guerre mondiale et une culture ancestrale typiquement japonaise. Ces tensions, l'écrivain français Stéphane Giocanti les donne à voir avec "Kamikaze d'été", en plaçant en résonance les tensions de la grande histoire, terrible, et ses répercussions sur la vie de famille. Sans oublier la vie des lettres au Japon.


L'ouvrage s'ouvre sur une première partie captivante, relatant, et c'est rare, la destinée et les dernières heures de vie d'un kamikaze. Il y a bien sûr les rituels, le dernier verre de saké consommé de façon rituelle auprès de civils reconnaissants, la difficulté à dire non, les rapports particuliers entre les hommes chargés d'une mission de kamikaze dont on ne revient pas. Surtout, l'auteur personnalise ces derniers instants d'existence au travers du personnage de Manasori, dont il explore dès lors les états d'âme et les motivations. Particularité: Manasori est marié à Asuka, et père qui plus est, mais il ne le saura jamais. De même qu'Asuka ignorera longtemps qu'elle est veuve, la faute au courrier.

Cette paternité permet une relance du roman au-delà d'un premier chapitre qui aurait pu se suffire à lui-même tant il est dense. C'est une surprise pour le lecteur, en effet, de voir émerger Naoki. Naoki apparaît comme un personnage constamment en porte à faux avec son époque, dans un pays, le Japon, présenté comme lui-même déchiré. Qu'on en juge: fils d'une veuve de guerre, homosexuel, il a de quoi susciter le rejet dans un contexte culturel resté foncièrement conservateur. Quant à sa recherche des origines, soudain frénétique, elle va se heurter aux difficultés d'une histoire difficilement assumée.

Cela dit, l'auteur multiplie les convergences entre le père absent et le fils présent: l'un et l'autre sont des lettreux, intéressés à la littérature de leur pays comme à celle du monde. Le père et le fils semblent avoir chacun leur combat: le père, celui pour une certaine idée du Japon vouée à l'extinction alors que la victoire du Japon s'avère de plus en plus une chimère, et le fils, celui d'en savoir plus sur son propre passé. Quitte à faire passer ses études au second plan et à susciter, dans un premier temps qui est celui du déni, le rejet de sa mère. L'homosexualité de son fils pourrait dès lors apparaître comme un prétexte pour refouler dans son inconscient un passé dont elle peine à faire le deuil. La réconciliation entre mère et fils passera d'ailleurs par son acceptation, que l'auteur souligne en de dernières lignes musicales et poétiques.

Il y a certes un léger flou dans la temporalité lorsqu'il s'agit de la vie de Naoki. Celui-ci est définitivement éteint lorsque l'auteur replonge dans la réalité de l'histoire pour mettre en avant la figure de l'écrivain Yukio Mishima. Un écrivain peut-être ambigu, tendu entre modernité à l'américaine et tradition, voire nationalisme, typiquement japonais. L'écrivain retrace le suicide par seppuku de Mishima et le place dans son contexte: un geste argumenté, pensé comme marquant et grandiose, mais qui paraît déjà anachronique – nous sommes en 1970, et il n'y a plus eu de seppuku au Japon depuis 1945. Cette apparence décalée d'anachronisme suggère que le Japon est déjà passé à autre chose, que l'empereur n'est plus un dieu pour lequel il vaut la peine de se suicider à bord d'un chasseur Zéro.

"Kamikaze d'été" est un roman dense, décliné en longs chapitres qui ont parfois la lenteur, mais aussi la finesse d'un certain théâtre japonais – l'auteur évoque d'ailleurs le kabuki, confronté au cinéma comme une autre manière d'illustrer une tension culturelle. Le lecteur apprécie les quelques personnages qui hantent les quelque 200 pages de ce livre, tourmentés par une histoire qui les dépasse et dont ils ont été les acteurs malgré eux.

Stéphane Giocanti, Kamikaze d'été, Paris, Editions du Rocher, 2008.

Le site de Stéphane Giocanti, celui des éditions du Rocher.