mardi 19 mars 2019

Uršuľa Kovalyk, s'évader des cages de la vie

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Uršuľa Kovalyk – S'évader des cages que la vie vous impose. À cheval, pourquoi pas, dans l'esprit le plus romantique, le plus exaltant. Ou par la mort, comme le suggère le saisissant premier chapitre. Mais avant, d'enfant, devenir femme. C'est tout cela que relate "L'Ecuyère", deuxième roman d'Uršuľa Kovalyk traduit en français. Cela, en se mettant dans la peau de Karolína, enfant pas très bien dans sa peau, qui évolue dans le monde communiste des pays d'Europe orientale. 

Autour de Karolína, quelle famille! Le lecteur découvre un monde atypique, fonctionnant comme un cocon où évoluent, outre la fille, sa mère qui aime un peu trop l'alcool et les hommes, et la grand-mère, une Hongroise pittoresque et aimée, au sang bouillonnant qui jure, joue et boit elle aussi. Un homme de substitution? On a le droit de se poser la question, d'autant plus que l'auteure fait dire à l'un des personnage de "L'Ecuyère" qu'à Karolína, il manque un père. Ce cocon explose soudain, et Karolína et sa mère se retrouvent logées dans un édifice moderne et sans âme, à peine fini. Et à l'instar des immeubles faits  à la six-quatre-deux au bord d'allées bourbeuses, Karolína se construit comme elle peut. 

"Cages", ai-je dit. Oui, les "cages" constituent un leitmotiv, une image récurrente dans "L'Ecuyère", représentant les déterminismes sociaux ou humains, les prisons que l'on se fait ou que d'autres construisent pour chacun: école, genre, emploi, dépendances, mais aussi régime politique, puisque l'auteure place son roman au temps du basculement d'un régime politique communiste vers l'économie de marché. Et suggère, au-travers de son personnage principal, qu'on s'est contenté de dorer les barreaux.

Splendide symbole d'évasion, dès lors, que celui du cheval! On pense évidemment à l'expression allemande "mit ihm kann man Pferde stehlen", qui signifie, dans un esprit de complicité: "avec lui, on peut aller au bout du monde". Belle promesse de liberté! C'est justement là que Karolína va, pour un temps, trouver un monde accueillant, un locus amoenus, entre son amie Romana, un peu larguée comme elle (elle est boiteuse) et Cecil, le cheval, une bête de seconde main mais qui a de la ressource. Ces cabossés de la vie avant l'âge vont vivre quelques moments exaltants, au fil de concours et d'exhibitions. L'auteure réserve quelques très belles pages à ces moments d'équitation acrobatique, vus de près dans un souci constant de transcrire les plus infimes impressions de Karolína dans ce contexte.

Une Karolína qui, là comme ailleurs, joue les chamanes en faisant usage de son don de double vue, qui lui permet de deviner un autre personnage dans les gens qu'elle côtoie. Irruption du fantastique, intuition sans filtre ou simple affabulation d'enfance, disparaissant dès qu'on est adulte? L'auteure joue la carte du doute, tout en exploitant ce ressort qui donne au roman un supplément d'onirisme. 

Cet onirisme intervient par d'autres biais, d'ailleurs: préadolescente, Karolína rencontre Arpi, un garçon qui lui fait entrevoir des mondes différents au moyen de la musique de Pink Floyd, de la cigarette et des joints – au prix de ses culottes portées, mais rien de plus. Là aussi, la cage s'entrouvre... Karolína va-t-elle passer la porte? Tout cela concourt à permettre une forme d'émancipation, à laquelle répond l'évolution du corps féminin de Karolína. L'auteure, en particulier, réserve des pages sensibles et franches (parce que Karolína parle cash) à l'apparition, à un moment délicat, des premières règles de la jeune fille. 

Et puis, il y a la poésie de l'écriture, celle qui aime recourir aux images, ou pas: dans le monde de l'enfance, par exemple, les sexes sont dits par des métaphores (saucisse ou trompe pour les hommes, bonbonnière ou pelote pour les filles), puis exprimés soudain par les mots qui disent la chose sans détours dès lors que Karolína comprend qu'elle prend le virage vers l'âge adulte. Mais malgré les avanies, Karolína n'a-t-elle pas vécu le meilleur de sa vie dans son enfance et son adolescence? C'est en tout cas à ce moment de sa vie, moment de changements et de promesses rendu avec une vigueur du verbe qui n'empêche pas la justesse du rendu du ressenti, que se joue toute l'intrigue de "L'Ecuyère".

Uršuľa Kovalyk, L'Ecuyère, Paris, Intervalles, 2019. Traduit du slovaque par Nicolas Guy et Peter Žila.

Le site des éditions Intervalles.

dimanche 17 mars 2019

Dimanche poétique 392: Sofia Rybkina


En pleine tendresse

En pleine tendresse, je te regarde,
La mer s’étale devant nous.
L’amour, c’est doux comme une grenade,
Les miracles, je les vois partout.

Je vois le ciel qui me sourit,
Je vois les nuages qui passent.
Le jour a rencontré la nuit,
Mais Dieu, il les défasse.

Je vois le crépuscule noir,
Tu t’installes au balcon.
Le frôlement de ta moire,
Elle sonne comme une chanson. 

Tout sera fini, c’est évident, 
(Je vois le faux, le vrai). 
Je te demande – auparavant – 
De croire et de m’aimer.

Sofia Ribkina. Source: poésie.webnet.

mercredi 13 mars 2019

Paul Colize, ce qu'il peut y avoir derrière une banale disparition

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Paul Colize – Un homme disparaît, et tout est dépeuplé. Tel est le lot d'Emily, cantatrice, qui a vu partir son compagnon un beau matin pour son travail: il n'est jamais revenu. "Un jour comme les autres" explore cette disparition, qui n'a rien de volontaire, et ouvre la porte sur des réponses qui résonnent comme dans un thriller. Paul Colize utilise le monde comme terrain de jeu, avec un point de départ sur les rives du Lac Majeur et un lieu d'ancrage du côté de Bruxelles. Quant à l'actualité, elle nourrit aussi "Un jour comme les autres", roman réaliste.


On pourrait croire en effet que la disparition d'Eric Deguide résulte de la propre volonté de ce personnage: envie de tout plaquer et de refaire sa vie sous une nouvelle identité. C'est de plus en plus difficile de nos jours, mais la police y croit encore. Et cela aurait pu donner un roman sur la vie avec l'incertitude, telle que l'a vécue la cantatrice Emily. Cette incertitude est d'ailleurs le moteur de toute la première partie du roman, son "Acte I" puisque l'ouvrage, en écho au personnage d'Emily, est construit comme un opéra, résonne de plus d'un air et donne à voir quelques lieux bien connus de l'art lyrique, comme le château Saint-Ange où se noue le drame de "Tosca" de Puccini. Mais voilà: l'acte I se termine sur la terrible information de la mort a priori criminelle d'Eric Deguide. Dès lors, le thriller peut commencer. Et les apparences s'effritent pour céder la place à la vérité.

L'auteur dessine avec précision le portrait de l'absent en Arlésienne moderne: tout le monde en parle, mais personne ne l'a vu depuis longtemps. Le lecteur découvre ainsi un personnage brillant et clivant, activiste exalté des bonnes causes et spécialiste du droit international. Un gars qui n'a pas que des amis, donc! Et dont les liens ne sont pas toujours recommandables. Mais ces liens sont-ils avérés? La mise en scène d'un forum Internet consacré aux affaires policières non résolues ouvre la porte aux théories du complot et hypothèses farfelues, semant le doute dans l'esprit du lecteur. Un doute dont tout un chacun aimerait sortir. Reste à savoir comment...

C'est là que l'auteur change de braquet en faisant intervenir des journalistes d'investigation. Il est intéressant de relever que "Un jour comme les autres" met en scène le journaliste du "Soir" Patrick Lallemand, dans son propre rôle... C'est d'ailleurs là, dans le monde du journalisme d'investigation, que le dernier roman de Paul Colize trouve son point de contact avec la réalité et l'actualité que nous connaissons: en arrière-plan, il y a l'élection de Donald Trump et la sortie des Panama Papers, entre autres. Et le fin mot du roman se trouve aussi dans une affaire bien réelle de vente d'armes louche impliquant le Canada, la Belgique et l'Arabie saoudite.

De ce côté-là, alors que les ambiances sont quand même tendues ou pesantes dans "Un jour comme les autres", l'auteur confère une respiration à son roman en y introduisant le personnage de Fred, journaliste et gaffeur cocasse. Un journaliste qui fait voir, par son action déterminée mais pas toujours adroite d'enquêteur, les forces, les astuces et les limites du journalisme d'investigation. Bien dessinés, les moments de complicité qu'il partage avec sa compagne Camille prêtent également à sourire: l'amour entre dans le roman par ce biais, comme au travers de l'ecclésiastique Massimo, qui envoie des lettres troublantes à la fantasque Emily.

Des personnages d'une certaine épaisseur, une intrigue complexe développée sur 447 pages: il y a de quoi se faire plaisir et se perdre dans "Un jour comme les autres" de Paul Colize. Il y a aussi de quoi apprécier un roman rapide, aux points de vue changeants (presse, rapports, lettres), mais où revient, insistant, le regard d'Emily relaté à la première personne. On s'attache à elle facilement, dès le départ: son compagnon l'a laissée seule. Mais qu'y a-t-il derrière cette terrible peine? "Un jour comme les autres" donne la réponse, et elle ne laisse pas de surprendre.

Paul Colize, Un jour comme les autres, Paris, HC Editions. 2019.


lundi 11 mars 2019

Ces anges qui chuchotent à l'oreille des humains

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Tiffany Schneuwly – Voilà une lecture qui m'attendait depuis longtemps! "Entre deux feux, les chuchoteurs" est le tout premier roman de l'écrivain fribourgeoise Tiffany Schneuwly, et depuis, elle a fait son chemin, signant une dizaine de livres dans la veine de l'imaginaire et du fantastique. C'est cependant dans ce premier livre qu'elle fonde son univers d'anges tourmentés, dans lequel Eurielle, personnage principal, semble trouver aisément sa place. 


Dans "Entre deux feux, les chuchoteurs", on passe du fantastique au merveilleux, et l'écrivaine joue très bien sur les deux tableaux. Ainsi, les premières rencontres d'Eurielle avec les anges sont marqués par l'incertitude: qui sont-ils, Eurielle les voit-elle? Le mystère s'installe ainsi, donnant à croire à Eurielle qu'elle a peut-être quelque chose de spécial. L'incertitude est ensuite rompue au profit du merveilleux, à l'occasion d'un accident: Eurielle, figure discrète mais non dépourvue de répondant, est ainsi propulsée dans le monde des anges, où certaines contraintes rationnelles sont suspendues: des licornes se baladent, on se nourrit à des buffets sans qu'on sache qui produit ce qu'on y mange, et tout ce monde est régi par un grand sage respecté de tous ou presque – une gouvernance à l'ancienne, sans séparation des pouvoirs, fondée sur la confiance en un leader charismatique, Karel, aux injonctions paternalistes et arbitraires. Il est à relever que les deux niveaux, celui du naturel et celui du surnaturel, coexistent au gré des points de vue, ce qui est habile.

Eurielle a un rôle à jouer dans ce monde, un rôle important même, puisqu'elle est considérée comme "l'Elue": on attend d'elle qu'elle résolve les tourments d'un univers transcendant en proie aux conflits. C'est là qu'elle apprend les vicissitudes de son passé d'ange qui a vécu sur terre, enfant unique d'un couple présenté comme exécrable, adepte entre autres du mariage arrangé: Monsieur est diplomate (mais n'a pas de mission à l'étranger), Madame est avocate (et soucieuse de la pérennité de son cabinet).

Et qui sont ces anges qu'Eurielle rencontre à l'aube de ses vingt ans? Apparaissant conditionnés comme les humains par des contraintes matérielles (ils mangent, se reproduisent, se reposent), ils apparaissent plutôt comme des surhommes (et surfemmes) pourvus d'ailes et dotés de pouvoirs magiques tels que la capacité de téléportation. L'auteure les répartit entre anges du bien, blonds, et anges du mal, noirauds; le défi étant de trouver "l'équilibre" entre ces deux tendances, qui se traduisent par, d'une part, une sagesse un brin timorée (portée par l'ange Nolann) et, d'autre part, une audace séduisante (portée par son comparse Erwan). Cette visée d'équilibre permet de tempérer l'impression de manichéisme, de même que la constitution d'un troisième camp: celui des anges rebelles autour de Guerric. 

Incarnations du bien et du mal, ces anges chuchotent donc à l'oreille des humains, comme le suggère le titre, leur diffusant leur propre notion du bien et du mal: tel est leur rôle traditionnel d'anges gardiens. Pour des anges, il convient de relever qu'ils ne rejettent pas la violence, si elle est utilisée pour une cause jugée bonne (attentats contre Hitler, par exemple), et ont leurs armes. 

Il est important de noter que l'auteure donne à Eurielle deux paires de parents, suggérant le thème de ce que sont de "vrais" parents: sont-ils les parents biologiques, les parents de cœur, ceux auprès desquels on a grandi même s'ils sont détestables? L'auteure suggère qu'Eurielle, même si elle a de vives attaches avec des personnages humains, est très vite à l'aise avec ses parents angéliques; mais il n'est pas impossible qu'elle se garde des ressources en laissant vivre les parents terrestres d'Eurielle. Reste que cette dernière, à l'aube de sa vie d'adulte, a encore pas mal à découvrir, tant en matière de pouvoirs angéliques que de qualités humaines: ainsi apparaît-elle singulièrement peu consciente de la force qu'elle peut tirer du jeu avec les sentiments: "Mais je n'avais jamais imaginé pouvoir en tirer profit [des sentiments] et en faire découler des pouvoirs personnels", lâche-t-elle naïvement, p. 117.

Nous voilà donc en présence d'un univers d'êtres surnaturels nommés "anges", vivant une période de crise due à la rébellion de l'ange Guerric. L'auteure témoigne d'une certaine tendresse pour le personnage d'Erwan le taquin, suggérant la possibilité d'un amour entre lui et Eurielle. Voilà un roman qui, avec ses allures d'exposition étendue, constitue un bon début pour une saga! Gageons que l'auteure a su développer par la suite (notamment dans "L'Equilibre"), les éléments de l'intrigue qu'elle a fait naître dans "Entre deux feux, les chuchoteurs", ainsi que les éléments philosophiques qui sous-tendent l'univers angélique qu'elle a créé.

Tiffany Schneuwly, Entre deux feux, les chuchoteurs, Paris, Mon Petit Editeur, 2010.

Le site de Tiffany Schneuwly, celui de Mon Petit Editeur.

Lu (dans les deux éditions du roman) par AxlCélesteElodie Liseuse, KaeciliaLimaginaria, LouMadoka, Virginie FleuranceauVirtuellement vôtre.

Coup de pub: la romancière Tiffany Schneuwly donnera une lecture de ses œuvres, en dialogue avec l'écrivaine Marilyn Stellini, spécialisée dans la romance, le vendredi 22 mars 2019 à l'Espace Phénix de Fribourg (Suisse), à 20h15. Une soirée lecture sur la littérature de genre organisée par la Société fribourgeoise des écrivains

dimanche 10 mars 2019

Dimanche poétique 391: Raymond Radiguet

Avec: Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'Or rouge, La plume et la page, Maggie, Violette.

L'école du soir
Aurore, à nul des coeurs qui saignent,
Ne vas recommander l'école
Où buissonnière on nous enseigne
La douleur plutôt que les jeux.

Un jour, en mousse se déguise
L'espiègle Vénus, et son col
Marin fait le ciel orageux;
Demain en maîtresse d'école,

Mais marine, non buissonnière.
Ses leçons sont plus à ma guise,
Ignorante, elle qui serait
De ses élèves la dernière!

Vénus charmant les tableaux noirs
Figure tracée à la craie,
Enfin Vénus s'effacerait,
Ligne à ligne, de nos mémoires.

Raymond Radiguet (1903-1923). Source: Poésie.webnet.

vendredi 8 mars 2019

Entre Sardaigne et Royaume-Uni, deux femmes vingtenaires que le goût du bonheur rapproche

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Angéline Michel – Deux jeunes femmes que tout sépare, cette séparation étant symbolisée par leur habitat dans deux îles européennes bien différentes. Et pourtant, comme on s'y attend en somme, deux destins que tout relie, pour peu qu'on sache débusquer les secrets, tirer le fil de la pelote de laine. Ce jeu de rapprochements et de résonances de plus en plus précises, c'est celui du roman "Le goût du bonheur", le premier de l'écrivaine française Angéline Michel. L'éditeur "J'ai lu" le présente comme un inédit, ce qui est inexact: la romancière a vaillamment fait vivre son roman dans le monde de l'auto-édition avant que cet éditeur ne le repère.


Tout commence avec le récit parallèle de deux existences: celle de Laure, apprentie journaliste à Londres, et celle de Valentina, qui sert des cafés dans un bistrot de Sardaigne en attendant, peut-être, un job d'enseignante. Voilà deux mondes que tout sépare! On croit volontiers à l'ambiance du bistrot sarde où Valentina officie, une ambiance aimable parfaitement en phase avec l'esprit "feel-good" de ce roman. Il est permis de regretter, en revanche, le caractère peu crédible du monde journalistique tel que décrit par l'auteure: s'il ne reçoit pas la moindre invitation pour une représentation d'opéra ou une "Fashion Week", s'il paie tantôt en euros et tantôt en livres mais toujours peu, s'il oblige ses journalistes à jouer la carte de la débrouille (ce qui est amusant dans un tel roman, certes!), le journal Come On London est-il vraiment si important qu'il veut le faire croire?

C'est d'ailleurs plutôt en Sardaigne que tout va commencer, dès lors que Valentina va coup sur coup découvrir que quelqu'un lui ressemble à Londres, photo à l'appui, et se retrouver embarquée dans un jeu de piste amoureux, à la façon de celui qui se joue dans le film "Le fabuleux destin d'Amélie Poulain". Plaisant, jouant sur des plaisirs partagés par l'essentiel du grand public (un bon livre, par exemple, ou une once de mystère irrésistible, ou encore une maquette de bateau), il joue le rôle de moteur du roman. Et suggère de façon un brin convenue, par son issue, que le bonheur est à portée de main pour qui sait le voir. Réactive, Laure apparaît de son côté comme fort inspirée de Bridget Jones, par son métier mais aussi par sa maladresse qui apparaît en pointillés dans le roman. Le fait qu'une de ses collègues s'appelle précisément Bridget met du reste le lecteur sur la piste.

Autour des deux filles que tout sépare mais dont on devine vite que tout va les rapprocher, gravite un petit univers d'amis: nous sommes dans la génération des vingtenaires, des jeunes qui se cherchent une place dans le grand bain que représentent la vie et le monde du travail, sans sacrifier leur bonheur. Ce monde d'amis apparaît fort gentil, personne n'ayant de défaut rédhibitoire. Nikola est un dragueur? Valentina saura calmer ses ardeurs lorsqu'elle s'aperçoit qu'il est amoureux de Laure, quitte à pointer son index de maîtresse d'école refoulée: "Fais attention!". C'est que pour sauver l'ambiance feel-good, il est nécessaire que le cercle d'amis soit préservé, quitte à inhiber certaines personnalités, ou du moins leurs côtés déplaisants – mais des névroses que cela pourrait générer, il ne sera pas question. Tout cela laisse l'impression qu'en somme, dans "Le goût du bonheur", personne n'a de défauts, ce qui affaiblit quelque peu la tension narrative en la ramenant à un monde un peu mièvre, pétri d'aisance factice, à force de se vouloir rassurant.

C'est que pour faire rassurant, l'auteure convoque judicieusement toute la panoplie des ingrédients qui, par connotation, semblent réconfortants aux yeux du grand public. Le café coule en abondance parce que c'est une boisson sympa, surtout si elle est accompagnée de muffins, on boit de l'alcool avec modération juste pour se faire tourner la tête, et il arrive qu'on se réfugie sous un plaid pour fuir les contrariétés de l'existence. Omniprésent, le petit commerce est aussi présenté comme quelque chose de sympathique et de créateur de lien social, notamment dans le village sarde où vit Valentina: même du côté de Londres, il ne sera jamais question de ces monstres sans visage que sont Starbucks ou Amazon. Le côté "bien vivre" est même incarné par un personnage important, Ferdinand le chien, dont le comportement joliment observé prête à sourire à plus d'une reprise. Enfin, alors que les jeunes gens en présence entendent monter leur propre affaire, mêlant journalisme et bistrot littéraire, même la banque se montre bienveillante au moment où on lui demande un emprunt (p. 262). Autant dire que tout va bien!

Autant dire que les pensées négatives n'ont pas leur place dans "Le goût du bonheur"! On se côtoie, on est amis, on s'aime, dans un esprit où transparaît la culture d'une auteure pétrie de références françaises – quitte à ce que cela manque un peu d'esprit british ou d'italianità parfois, par exemple au moment où le projet des personnages se concrétise enfin. En refermant "Le goût du bonheur", un roman qui emprunte son titre, sans doute par hasard, à l'écrivaine québécoise Marie Laberge, le lecteur garde en bouche le goût d'un livre au plaisir quasi sans nuages, recréé sur une île méditerranéenne qui a tout du lieu commun du "locus amoenus" ou du cadre certes grec du film "Mamma Mia!" de Phyllida Lloyd, où même la révélation des secrets de famille soulage plus qu'elle ne gêne. Un goût sage et léger, auquel on ne croit pas tout à fait, mais qu'on apprécie parce qu'il est porté par un brin de plume alerte qu'on serait bien bête de bouder.

Angéline Michel, Le goût du bonheur, Paris, J'ai lu, 2019.

Le site des éditions J'ai lu, celui d'Angeline Michel.


dimanche 3 mars 2019

Intrigues de palais au temps et au pays de Jésus

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José Luis Corral et Antonio Piñero – Nous sommes en l'an 4 avant Jésus-Christ. Hérode le Grand, roi des Juifs, s'éteint, laissant vacant le trône d'Israël. Certes satellisé par Rome, il fait l'objet de plus d'une convoitise. C'est ce trône qui va servir de motif récurrent du roman historique "Le Trône maudit", signé des écrivains espagnols José Luis Corral, également historien, et Antonio Piñero, également philologue. Ils y convoquent du beau monde: Jésus, les descendants d'Hérode (Jésus de Nazareth pourrait d'ailleurs être l'un d'eux, suggère en passant l'intrigue), Marie-Madeleine, et pas moins de trois empereurs romains. Ce faisant, ils revisitent, sources à l'appui et en adoptant un regard sécularisé et rationnel, l'histoire de la Palestine au temps de Jésus.


Malédiction du trône d'Israël, oui: les auteurs soulignent ce que cela signifie pour le peuple juif en ce temps-là, marqué par une certaine superstition, mais aussi, pour ses élites, par un mode de vie bien éloigné de ce que voudrait la Loi et qui intègre sans façons ce que le paganisme a de plus séduisant, y compris ses dieux. Si le trône d'Israël reste vacant, en effet, n'est-ce pas le fait d'un dieu punisseur? Cette malédiction diffuse trouve corps dans celle que prononce Marie-Madeleine au pied de la croix où Jésus de Nazareth agonise: les auteurs suggèrent dès lors que pour le peuple d'Israël, en ce début de premier siècle après Jésus-Christ, c'est le fait de Dieu, encore lui, si les prétendants à ce trône vivent tous une fin misérable. Et les auteurs n'inventent rien: les dépositions successives, dont les auteurs soulignent le caractère terrible pour ceux qui en font l'objet, sont bien historiques.

L'intrigue du "Trône maudit" adopte un point de vue débarrassé de la foi chrétienne, qui a pu donner un déterminisme à certains événements. Mieux: elle se met le plus souvent à la place des grands prêtres et des autorités qui, en ce temps-là, font la loi à Rome ou à Jérusalem. Les auteurs donnent ainsi, sur Jésus de Nazareth en particulier, un point de vue crédible qui tranche avec l'image d'un Christ qui n'est qu'amour: à bien des égards, il apparaît davantage comme un exalté, héritier de Jean le Baptiste, et non exempt de doutes – car le doute est indissociable de la foi. Ainsi, l'épisode des marchands du temple apparaît non pas comme une volonté d'assainir un lieu destiné à la vénération du père de Jésus, mais comme un acte de vandalisme et une attaque en règle contre un business bien établi. Résultat: si Jésus apparaît comme un vandale, les prêtres, eux, Caïphe en tête, apparaissent comme des hommes soucieux de leurs affaires davantage que d'une religion vécue avec toute l'humilité voulue.

Les lecteurs retrouveront dans "Le trône maudit" quelques épisodes que les Évangiles ont rendus familiers, de façon allusive ou clairement décrite, en particulier en ce qui concerne la semaine passée par Jésus à Jérusalem. Quelques-uns manquent, aussi, pour des raisons de focalisation romanesque mais pas seulement: ainsi, le lecteur ne verra pas Ponce Pilate se laver littéralement les mains face à Jésus, au moment de le condamner à mort, et n'aura pas la relation de tous les miracles et de toutes les paraboles que les Evangiles prêtent au Nazaréen.

C'est que Jésus de Nazareth, vu comme un homme ordinaire malgré toutes ses (humaines) qualités, n'est en somme qu'un personnage parmi tant d'autres dans "Le Trône maudit", si importante que soit la place que les auteurs, certainement parfaitement conscients du capital de sympathie qu'il suscite, lui ont accordée. Ce roman tourne en effet en grande partie autour des intrigues de palais entre une poignée de princes, manigançant dans un pays, la Palestine, que les Romains voient comme compliqué et rebelle. Les auteurs excellent à recréer les tenants et les aboutissants de ces querelles, à dessiner aussi les profils des femmes, qu'elles s'appellent Ruth, Salomé ou Hérodiade, qui tirent les ficelles en coulisses.

Avec "Le Trône maudit", fruit d'un énorme et épatant travail de recherche au travers de sources historiques parfois contradictoires ou lacunaires, José Luis Corral et Antonio Piñero proposent un roman généreux, politique bien plus que religieux, détaillé sur près de 600 pages. Certes lent par moments tant il apparaît désireux de dire les choses dans toute leur épaisseur, il sait cependant recréer avec crédibilité le monde et les mentalités de l'est de l'empire romain des débuts, avec un empereur qui ne s'embarrasse pas de séparation des pouvoirs, qu'il s'appelle Auguste, Tibère ou Caligula, et dont il vaut mieux être bien vu, tant les soupçons sont faciles et fatals.

José Luis Corral et Antonio Piñero, Le Trône maudit, Paris, Editions Hervé Chopin, 2019. Traduit de l'espagnol par Anne-Carole Grillot.


Dimanche poétique 390: Silva Härri


Un tronçon de savon

la vitre embuée
de la dernière douche

quelques gouttes d'eau
de sueur de larmes trois fois
rien juste une signature
tracée à la hâte
déjà s'évapore.

Ma vie 
d'ici s'exhale humide
glisse pirouette
de jasmin en magnolia.

Silvia Härri (1975- ), Mention fragile, Genève, Samizdat, 2013.

jeudi 28 février 2019

Trois cent mille euros juste avant Noël: tout le monde les veut!

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Olivier Bocquet – Olivier Bocquet est actuellement connu comme scénariste de bandes dessinées, entre autres pour un album de "Spirou et Fantasio". Il y a quelques années, il a écrit un thriller à la française vraiment délicieux et drôle, intitulé "Turpitudes". L'ouvrage est porté par la question "Comment en est-on arrivés là?". Et ce "là" est précisé dans l'épilogue qui, de façon atypique, ouvre le roman en présentant la situation finale: des billets de banque qui jaillissent d'une grille d'égout, un prêtre qui liquide la messe de minuit en vingt minutes parce qu'il a la dysenterie comme tout le monde, une absente à la chorale. Précisons qu'on est en 2003 à Fontainebleau, ville a priori tranquille...


Voilà un roman solidement rythmé, au moyen d'artifices voyants mais judicieux, tels que le journal de Rachel Martin, 17 ans, pour lequel l'auteur fait usage d'une police de caractères spécifique, ou les articles de presse régulièrement cités, tous tirés de la "vraie" presse régionale. Cela crée un rituel au fil des pages. Quant au journal de Rachel, force est de relever qu'il recrée à merveille une voix de jeunette en rupture avec des parents singulièrement peu disponibles. Une jeunette qui prétend vouloir devenir tueuse à gages, il faut bien vivre!

Mais il n'y a pas que Rachel dans ce roman: il y a plein de personnages que rien ne devrait rapprocher... et qui vont se retrouver à se disputer la bagatelle de trois cent mille euros. Et tous ont quelque chose à cacher: à chacun ses turpitudes! On salive par exemple en observant l'affairisme effréné du sénateur-maire, Robert Martin, dont les différentes manières louches de se faire de l'argent menacent ruine avec le décès de son fidèle bras droit, Fisher. Il y a aussi Elias, le grand Noir hyper costaud qui pourrait remplacer ledit bras droit (et dépuceler Rachel, la diariste, qui est aussi la fille du sénateur-maire véreux et qui aimerait bien), mais ce n'est pas si simple... Et il y a François, l'archétype du loser, qui a récupéré l'argent mais – c'est trop bête! – l'a perdu.

L'auteur excelle à passer d'un personnage à l'autre pour faire avancer une histoire tout à fait hilarante. Les chapitres sont courts et rapides, riches en péripéties surprenantes, souvent relatées de façon très visuelle – à l'exemple des tentatives désespérées de François pour récupérer le pactole, en vain. Dans "Turpitudes", le romancier distingue par ailleurs nettement les voix de ses personnages, recréant en particulier un parler "banlieue" vigoureux pour Elias, ce qui crée un contraste, par exemple, dans ses conversations avec Rachel Martin qui, si elle se lâche à l'écrit, sait se tenir à l'oral.

Et "Turpitudes", derrière les voix révélatrices, ce sont aussi des caractères bien tranchés, et des personnages à la Carl Hiaasen, qui ont une certaine épaisseur (l'auteur n'hésite pas à leur inventer un passé, parfois rocambolesque à l'instar de celui de l'épouse de Robert Martin, ex-top modèle polonaise bien plus jeune que lui) et qu'on suit volontiers tout au long du livre, même s'ils ont tous des zones d'ombre qui ont tendance à déborder. L'exploration de ces zones d'ombre donne naissance à un thriller totalement loufoque.

Olivier Bocquet, Turpitudes, Paris, Pocket, 2010.

Le site des éditions Pocket, le blog d'Olivier Bocquet.

mardi 26 février 2019

Ils sont trois, loin de la Terre...

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Bastien Roubaty – C'est à un voyage de science-fiction que l'écrivain fribourgeois Bastien Roubaty invite ses lecteurs pour son deuxième roman, "Après Saturne". On y retrouve le côté décalé, façon Boris Vian, de son premier ouvrage, "Les Caractères", car bon sang ne saurait mentir; mais en abordant les mondes extérieurs à la Terre, l'écrivain sait repenser son univers littéraire, sans se renier.


Oui, l'auteur aime jongler avec les mots pour faire d'eux les vecteurs d'un monde vu en décalé. On sourit lorsque l'écrivain prend une expression au pied de la lettre, ou en prend même le contrepied, obligeant le lecteur à s'interroger, à changer de point de vue sur des tours de langage déjà mille fois entendus ou lus. 

Mais voilà: "Après Saturne", c'est l'histoire d'un voyage loin de la Terre, organisé à titre expérimental sur une durée de trois ans. Les voyageurs sont au nombre de trois aussi: nouvelle trinité divine en puissance? Les honneurs qui les attendent, hochets modernes de la vénération, semblent l'indiquer: Guillaume, Sol et Léonard apparaissent comme les ouvreurs d'une nouvelle manière de vivre, humainement envisageable, loin d'une planète Terre qui serait devenue invivable. La manière mystérieuse dont le déroulement se déroule, avec une sélection d'élus choisis au hasard, le confirme: ce voyage lointain touche au sacré. Et Violette de Rechkova, ordonnatrice du voyage, flatte chez les trois spationautes cette sensation d'être des élus.

Cette sensation d'élection va inciter les trois voyageurs de l'espace à mener l'expérience jusqu'au bout, coûte que coûte, malgré les contretemps et impondérables. Pour faire joli, il y a ces balles de tennis qu'on s'échange sur une plate-forme extérieure, en tenue d'astronaute, et qui deviennent des étoiles filantes. Plus problématique, il y a la machine à brioches qui s'emballe, bouffant les ressources alimentaires du vaisseau dans lequel Guillaume, Sol et Léonard sont confinés. L'auteur excelle à présenter ces péripéties à la fois dramatiques et poétiques, finalement parfaitement explicables par la science la plus triviale, d'une manière surréaliste. Quant au vaisseau spatial, "Le Bombyx", il recèle à l'envi des pièces et recoins méconnus,  semblant sans cesse renouvelés, dans une espèce de tentative d'infini à la Jorge Luis Borges. Mais il y aura plus grave aussi, par exemple un passager clandestin... 

Faisant voler en éclats la trinité de voyageurs partis dans l'espace, le passager clandestin surnuméraire, par son destin, ne manquera pas d'évoquer Wolff, le traître scientifique sacrifié de "On a marché sur la Lune" d'Hergé. C'est qu'au fil des pages, les amateurs du genre de la science-fiction ne manquent pas de repérer des références aux classiques du genre. Un seul exemple: la conjonction d'un personnage nommé Leia et d'un système informatique appelé PERE, ainsi qu'un duel d'escrime rappelant les sabres-laser, ne manque pas d'évoquer "La guerre des étoiles". Et puis il y a les références populaires, faites d'apologues créés avec habileté par l'auteur pour l'occasion, pour dire par exemple qui doit se sacrifier dès lors qu'un voyageur est de trop à bord: l'exercice oblige chacun des personnages à se mettre à nu afin d'éviter une mort imposée par des raisons économiques. Et à raconter des histoires, encore et encore. Mais à quel prix la mission va-t-elle se poursuivre, alors?

Il est à noter que les voyageurs de l'espace conservent le contact avec les êtres chers sur Terre, ce qui donne lieu à des lettres d'amour mais aussi à des révélations: astucieusement, ce qui se passe là-haut a des effets sur ce qui se déroule ici-bas. L'auteur fait évoluer adroitement les sentiments, permettant aux terriens aussi, et surtout aux terriennes, filles ou amoureuses des voyageurs, d'y voir plus clair dans leurs impressions et sentiments. Il est curieux de constater que les contacts se déroulent d'une façon presque ancienne, à l'aide d'un système qui rappelle le bon vieux fax, surprenant à l'ère du numérique. A moins que cet archaïsme, encore une fois, ne concoure à donner à "Après Saturne" sa couleur particulière.

Décalé, grave ou ludique à l'occasion, en effet, le deuxième roman de Bastien Roubaty se distingue par des ambiances très personnelles, volontiers sereines même lorsqu'il faut trancher: alors qu'on aurait pu s'attendre à de tels paroxysmes, on n'est jamais dans la confrontation colérique dans "Après Saturne". Ainsi persiste le calme d'un voyage interstellaire d'essai, à la fois humain et doucement psychologique, entre des personnages qui, par chance, paraissent capables de s'entendre. Mais s'ils quittent un monde qui n'est guère hospitalier, est-ce que la vie dans le monde confiné d'un vaisseau spatial est vraiment plus agréable que ça?

Bastien Roubaty, Après Saturne, Fribourg, Presses Littéraires de Fribourg, 2019.


Photo de l'auteur: Diane Deschenaux.


dimanche 24 février 2019

Dimanche poétique 389: Paul Eluard


I. 

Les belles manières d'être avec les autres
Sur l'herbe pelée en été
Sous des nuages blancs

Les belles manières d'être avec les femmes
Dans une maison grise et chaude
Sous un drap transparent

Les belles manières d'être avec soi-même
Devant le feuille blanche

Sous la menace d'impuissance
Entre deux temps et deux espaces

Entre l'ennui et la manie de vivre

Paul Eluard (1895-1952), "Le travail du poète", in Poésie ininterrompue, Paris, Poésie/Gallimard, 1969/1983.

mercredi 20 février 2019

Horlogerie et cœurs battants à Bienne

10h10
Prune – "10 heures 10": c'est l'heure que les montres affichent le plus souvent sur les publicités horlogères. Et c'est aussi le titre du premier roman de l'écrivaine Prune qui, sur le ton léger d'une chick-lit atypique, emmène son lectorat dans l'administration d'une entreprise horlogère suisse, Gameo. Cela, sur les talons de Sarah Parmentier.


Une Sarah Parmentier qu'il faut suivre, ce qui n'est pas évident puisque, surtout au début de "10 heures 10", elle passe son temps à se plaindre de son sort – ce qui ne facilite pas l'attachement – et certaines de ses sorties, un brin arrogantes à l'égard de ses collègues (on pense aux surnoms), ont la couleur de "Absolument dé-bor-dée!" de Zoé Shepard. 

Cela dit, ces plaintes et soupirs sont révélateurs de soucis dans lesquels les lecteurs peuvent se reconnaître malgré tout. Un emploi de coordinatrice web aux contours mal définis, après tout, n'est-ce pas un "Bullshit Job" à la façon décrite par David Graeber? Cela dit, considérer invariablement que les hommes sont des cons, surtout les collègues mais pas que, c'est quand même un peu généralisateur... Reste que ce jeu de cons en entreprise, Sarah le joue aussi, par exemple en mettant la pression sur les fournisseurs alors que la faute est de son côté. Est-elle meilleure qu'eux?

Cette fille en demi-teinte, presque trentenaire, embarque son lectorat dans les bureaux de Gameo. On est assez loin de l'horlogerie hardcore, bien sûr, et certaines caractéristiques évoquées par l'auteur, décrites de manière assez incisive, se retrouvent un peu partout dans les bureaux: chef tyrannique, collègues insignifiants ou pénibles, mises au placard. L'auteure recourt cependant à une astuce amusante: l'exigence de ponctualité, pour ainsi dire maniaque, qui déteint sur le personnel désireux d'adopter la philosophie de la boîte. Ainsi, Sarah et sa meilleure amie, Rachel "la Daurade", se retrouvent tous les jours à 12h32 pile à la cantine.

Côté sentiments, avant de trouver la bonne personne (ce qu'elle vit comme une révélation qui la transforme), Sarah va passer dans les bras de plusieurs hommes, que ce soit pour des plans foireux invariablement proposés par Rachel ou d'autres. Elle vit une idylle avec le stagiaire (aimablement surnommé "la cystite"...) et, avant lui, est amoureuse de son chef (ce qui ne l'empêche pas de penser que c'est "un connard"): une vie sentimentale torturée, faite de méandres, de traversées du désert et de contradictions. Le cœur a ses raisons... 

Et puis, on est en Suisse, à Bienne même! Quelques préjugés à l'encontre des Suisses alémaniques sont lâchés, et l'auteure réussit à caser un personnage pas bien finaud qui vote UDC avec conviction. Pensant probablement à un lectorat francophone non suisse, l'auteure multiplie les notes pour définir les helvétismes réels ou supposés dont elle parsème son propos pour faire couleur locale. Certaines de ces notes semblent cependant superflues, notamment celles qui évoquent le langage d'entreprise.

Méprisante, geignarde, Sarah Parmentier n'est sans doute pas la meilleure compagne quand on s'embarque dans la lecture d'un roman. Mais le lecteur s'accroche, parce qu'il voit, notamment au travers de quelques pages d'introspection, surtout vers la fin, que ce personnage est capable d'évoluer et de se remettre en question. Ce qui amène à un final aux allures lumineuses, ce que le lecteur relève aussi par le biais du regard des autres. Oui, Sarah Parmentier est enfin devenu elle-même, après avoir dégagé les leurres qui encombraient sa vie.

Prune, 10 heures 10, Bruxelles, 180° Editions, 2016.

lundi 18 février 2019

Album de famille bernoise avec Guy Krneta

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Guy Krneta – Voici un de ces romans construits comme un album de photos, avec cependant des fils rouges suffisamment solides pour relier toutes les images entre elles et en faire une véritable légende familiale, avec ses têtes et ses péripéties. Familiale? Ô combien: quand le livre s'intitule "Entre nous", c'est bien d'un monde intime qu'il est question, par-delà quelques générations. L'écrivain bernois Guy Krneta excelle à tourner les pages de l'album, donnant la parole à un gars bien ancré dans sa fin de vingtième siècle: le jeune homme descendant de la famille Wenger, devenue prospère grâce au tannage du cuir puis au commerce de prêt-à-porter pour hommes dans la région bernoise. Voilà un observateur affûté.

Il est intéressant de relever que c'est au travers d'un discours sur l'état du caveau familial que l'écrivain pose, pour la première fois dans le livre, un état des lieux de cette famille. Un caveau plein comme un oeuf, comme le disait Georges Brassens dans sa "Supplique pour être enterré sur la plage de Sète", ce qui donne lieu à des débats: que faire? Est-ce la fin? Rien de tel pour dessiner quelques disputes et tensions familiales comme on en connaît tous. Initiateur de ce pow-wow, le grand-père en est conscient, mais il faut bien en passer par là.

Ce grand-père, c'est celui qui a fait prospérer l'entreprise "Herrenmode Wenger", tout en tenant à ce que la marque perdure. Mais tels les humains qui redeviennent poussière, l'entreprise perdra toute identité au gré d'une cession. Ainsi, ce nom de Wenger, devenu brièvement illustre au gré de quelques personnalités (la famille compte quelques hommes politiques d'envergure locale aussi, ainsi qu'un officier d'active suffisamment remarquable pour qu'on s'en émeuve en haut lieu), échoue à pérenniser cette notoriété: on retombe dans l'ordinaire, à moins de passer à un nouvel extraordinaire.

Officier d'active? Il est piquant de relever qu'alors qu'un ancêtre du narrateur a fait la Mob durant la Seconde guerre mondiale, son descendant, le narrateur justement, est un objecteur de conscience qui, en tant que tel, purge une peine de prison – c'était la norme dans les années 1980 en Suisse. Les épisodes de ce bout de vie de jeune homme constituent une constante du roman. Elles révèlent une forme de détention relativement cool, permettant en particulier au narrateur d'aller boire un verre dans un restaurant où il connaît l'aimable Isabel, Péruvienne. Mais l'amour, c'est un peu compliqué quand il n'est pas évident de rester en Suisse. Même avec l'enfant, peut-être, d'un Suisse.

Et puis, il n'y a pas d'album photo sans ses personnages pittoresques et hilarants, et le lecteur se réjouit de voir apparaître çà et là l'oncle Sämi, le choriste de la chorale homo qui est hétéro (et joue à fond sur l'ambiguïté que cela crée – l'auteur s'en amuse), celui qui prétend avoir fait fortune en créant des yogourts au parfum de saucisse à rôtir qui lui rapportent quinze centimes par pot. Il fait aussi croire que tous les vingt-cinq ans, les lacs suisses sont vidés pour qu'on puisse nettoyer leur fond, et que c'est l'occasion de récupérer des objets perdus. C'est aussi lui qui fera l'éducation sexuelle du narrateur. Mais en affirmant "Inventer c'est facile. Mais après, faut trouver l'imbécile qui te croit.", il trahit son côté délicieusement mythomane. Et suggère, à un autre niveau, ce que peut être le métier d'écrivain...

... un métier d'écrivain évoqué aussi au travers du rapport à la langue, par le biais du personnage de Vivienne, linguiste domiciliée à New York et à la recherche d'une langue idéale. C'est que la famille a éclaté. Et que le rapport au dialecte familial, ce bernois certes idéal pour dire l'intime, ne suffit peut-être plus tout à fait à dire un monde qui change et où la jeunesse, surtout instruite, s'internationalise. Qu'en est-il de l'écrivain en dialecte? Est-il tenté d'aller voir ailleurs si les mots sont plus verts?

Constituant une mosaïque familiale, ces chapitres de brièvetés variables auraient pu apparaître décousus au lecteur. Mais non: l'auteur sait tisser avec fermeté des constantes qui, au fil des pages, entre secrets, légendes et intimités soudain partagées en mots simples et directs, sans venin, constituent l'ensemble cohérent d'un faisceau de vies petites-bourgeoises telles qu'on a pu en trouver dans le canton de Berne au siècle dernier. Du solide, restitué dans un français simple et direct par les traducteurs Nathalie Kehrli et Daniel Rothenbühler à partir du dialecte alémanique bernois.

Guy Krneta, Entre nous, Lausanne, Éditions d'En bas, 2018. Traduit du bernois par Nathalie Kehrli et Daniel Rothenbühler.

Le site des Éditions d'En bas.

dimanche 17 février 2019

Dimanche 388: Antoine Favre


Quelles obscuritez, quels importuns nuages

Quelles obscuritez, quels importuns nuages
Vont de mon ame, helas, le jour obscurcissant !
Son Soleil n'y luit plus, et le teint palissant 
De la lune n'y rend que frayeur, et qu'ombrages. 

Il ne luy suffit pas qu'ell' ait perdu tels gaiges 
De l'amour de son Dieu qui la va delaissant, 
De son oeil chassieux le trait s'afoiblissant 
D'un tel aveuglement ne prevoit les dommages. 

Nuls feux elle ne voit que ces petits brillants 
Qui les fleuves la nuict vont la rive emaillants, 
Pour perdre dans les eaux ceux que la flamme attire. 

Ô Dieu ren-luy la veuë, et le Soleil plus clair, 
Si la nuë te plaist, donne-luy pour esclair
Ta colonne de feu, pour à toy me conduire.

Antoine Favre (1557-1624). Source: Poésie.webnet.

mercredi 13 février 2019

"Nafasam", quand le poids des secrets empêche d'être ce que l'on est

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Chirine Sheybani – "Nafasam", le souffle, en farsi... souffle de vie sans doute! Voilà bien un titre qui intrigue. C'est pourtant bien d'une vie qu'il est question dans le premier roman de Chirine Sheybani. Celle de Sepideh, marquée par l'impossibilité de se construire une identité, des racines, ballottée qu'elle est entre un Iran qu'elle n'a guère connu mais qui est son origine, les Etats-Unis où elle a grandi et Genève, où elle a tenté de se construire une vie par elle-même, relativement loin de ses parents.


Le lecteur est d'emblée frappé par le style adopté par la romancière, extrêmement travaillé sur le rythme, ce qui apparaît dans la ponctuation, qui heurte à plus d'une reprise la fluidité de l'énonciation. L'auteure ne cherche pas avant tout à mettre en valeur un mot qui lui paraît important en en faisant une phrase entre deux points; si elle procède ainsi, c'est plutôt pour installer une musique qui n'est pas celle de tous les jours. Bien vu: si la vie n'est pas un long fleuve tranquille (et Dieu sait si celle de Sepideh ne l'est pas), sa relation romanesque ne doit pas l'être non plus. La chronologie elle-même est un peu bousculée, au fil de flash-back et d'avancées tortueuses dans le temps. Romancière, Chirine Sheybani fait ainsi œuvre de poésie.

C'est qu'entre l'Iran du Shah, la Californie et Genève, le voyage familial est marqué par le secret, y compris sur les choses les plus intimes et existentielles. Sepideh est Juive, par exemple, mais elle l'apprend par hasard au détour d'une conversation avec une personne qui n'est ni son père, ni sa mère. Ce secret, il est partout, collant, constant: Sepideh sait peu de choses sur ses parents, sur leur départ d'Iran où la vie des Juifs avait quelque chose de compliqué, même avant la révolution iranienne de 1979.

Le silence de la famille fait écho à celui de la gent médicale genevoise, dès lors qu'il s'agit de poser un diagnostic fatal au sujet de la santé de Sepideh. Là aussi – d'autant plus qu'il l'a peut-être connu de près – le lecteur sent le poids de ces informations qu'on retient, pour les raisons les plus diverses: ne pas faire de peine, ne pas raviver les souvenirs, ne pas inquiéter. Avec pertinence et génie, la romancière utilise d'un subterfuge, c'est-à-dire l'intervention d'un personnage tiers, pour prononcer le terrible mot de la maladie qu'a Sepideh devenue mûre mais pas encore âgée, celui qui personne ne veut lui dire mais que n'importe quel lecteur pressent parce que tout le reste est dit: le cancer.

Le climat pesant des non-dits est encore alourdi par la rigidité des traditions, tant chez les parents de Sepideh que chez sa tante qui l'héberge à Genève. Des traditions que l'on garde d'autant plus vivaces qu'on craint de perdre contact avec ses propres racines, mais qui paraissent dérisoires, rigides et dépourvues de sens, à tout observateur tiers. Il y a là-dedans ce qu'on attend d'une épouse (qu'elle sache cuisiner, tenir sa place), mais aussi d'un jeune homme qui pourrait demander la main de Sepideh. En l'espèce, Augustin, face à la tante de Sepideh, fait figure de spécimen qu'une juge impénétrable observe et jauge.

Et dans les secrets de famille, s'il y en a un qui allège le récit, c'est celui de la cuisine. Alors certes, il assigne la femme à sa place derrière les fourneaux. Mais paradoxalement, il offre à l'écrivaine l'occasion d'écrire quelques pages absolument appétissantes sur la cuisine iranienne et ces secrets qu'on se transmet de femme en femme, et qui forcent le respect quand on les maîtrise.

"Nafasam", c'est l'histoire d'une vie, celle d'une femme, Sepideh, désireuse de vivre son amour comme tout le monde à Genève, parce que c'est simple et normal, mais captive d'un passé qui est une prison dont elle ne peut appréhender les barreaux parce qu'autour d'elle, une famille entend perpétuer des traditions dont elle ne comprend plus le sens, et se paie de mots creux tels que "honneur" ou "être raisonnable" (p. 86). Et au-delà de la famille, l'auteure dessine tout un monde fait de silences lourds, que même l'amour peine à percer à en croire la laborieuse déclaration d'amour d'Augustin à Sepideh, prélude à leur mariage. Que les mots sont parfois difficiles à venir! Cette difficulté, l'écrivaine l'illustre de brillante manière dans "Nafasam", avec ses personnages et la forte et juste personnalité de son style.

Chirine Sheybani, Nafasam, Genève, Cousu Mouche, 2018.

Le site des éditions Cousu Mouche.



mardi 12 février 2019

Ces femmes qu'on honore, en jouant sur les registres des sens

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Marie Loverraz – Faut-il débiner ce pseudonyme? Je préserverai ici l'identité véritable de l'écrivaine qui a écrit le recueil de nouvelles "Le baiser du bourdon", même si quelques recherches suffiront à la démasquer. Pour changer de genre littéraire, en effet, il n'est pas rare que les écrivains changent aussi de nom. Et là, l'auteure, personnalité suisse romande douée dans le genre de la nouvelle, s'essaie au genre érotique. Cela, avec un bonheur certain... et le souci que ses personnages féminins, toujours au centre des histoires relatées, se trouvent honorés, à plus d'un titre.


Il y a beaucoup d'adresse et d'intelligence dans la première nouvelle, celle qui donne son titre au recueil. "Le Baiser du bourdon" relate un moment de partage entre deux amoureux d'un certain âge déjà, beaux et vigoureux encore: on est loin de tout jeunisme ici. Mais là n'est pas l'essentiel! Ce que l'on apprécie ici, c'est que l'écrivaine réussit à faire entrer en résonance l'acte sexuel et la nature – parce que l'acte sexuel est naturel, bien sûr, mais pas seulement. Cette résonance passe aussi par le choix du vocabulaire, et notamment par un jeu autour du motif du bourdon, dans une ambiance printanière et ensoleillée: la sève monte... L'aspect visuel domine dans cette première nouvelle: l'homme regarde sa femme, se sent émoustillé, répond naturellement à l'appel de sa nature. Et du fait que tout se passe à l'extérieur, le lecteur ne peut exclure la possibilité de la présence d'un voyeur. Lui-même, peut-être? En tout cas, ceux qui s'aiment s'en fichent.

"Le Baiser du bourdon" fait figure de modèle, avec une nouvelle où l'on s'étreint sans dissonance. Dès lors, les autres textes jouent à dévier peu à peu de cette manière orthodoxe, en somme, de faire les choses. Cela passe par la sollicitation d'autres sens. On pense à l'ouïe bien sûr, omniprésente dans l'hypnotique "La Charmeuse de vit...", où une femme répond, envoûtante, à une panne typiquement masculine. Cela, en faisant appel à l'image de cette mer toujours recommencée, lieu où les corps nus s'alignent sous le soleil.

D'autres sens encore sont sollicités dans "Obscurs désirs", une nouvelle qui a un côté expérimental puisque tout se passe dans le noir. L'auteure s'efforce dès lors d'éviter autant que possible (bien qu'en trichant parfois un peu) tout ce qui a trait à la vue. Le lecteur a parfois l'impression de découvrir des corps en morceaux, avec le personnage féminin au cœur de ce texte: un corps, c'est quelque chose que l'on touche, et qui vous touche finalement, jusqu'à l'extase que l'on goûte. Et sans vouloir trop en dire, l'issue plonge dans l'actualité bistrotière, avec une évocation de ces restaurants "dans le noir" à la mode dans les grandes villes.

Les deux dernières nouvelles du recueil évoquent des approches moins innocentes, mais pas moins astucieuses, de l'érotisme. Les personnages d'Hector et d'Andromaque sont ainsi ressuscités dans "Le grand crack", une nouvelle qui met en scène un Giovanni qui voudrait bien se rapprocher de Don Juan – sans y arriver tout à fait, car il ne fonctionne pas de la même façon. Ici comme ailleurs, l'auteure ralentit le rythme de sa nouvelle en usant de paragraphes longs, décrivant avec force détails ce qui se passe. Reste que c'est surtout une guerre amoureuse qui s'installe, et qui n'a pas grand-chose à envier à la guerre de Troie, revisitée de manière moderne: à vidéaste, vidéaste et demi. Ah, le sens de la vue, piégeux, est de retour! Et pour terminer, "Plaisirs gémellaires" évoque les joies du triolisme et du fétichisme du pied. On peut évidemment regretter là les deux ou trois pages décrivant de façon un peu gratuite le tropisme féministe de l'un des personnages; on préfèrera cependant goûter le trouble d'un jeu mettant en scène deux hommes jumeaux, d'une ressemblance frappante, sincèrement heureux de faire plaisir à une femme qui, par le passé, à peut-être fait l'amour avec l'un et l'autre sans le savoir.

Quelques constantes, un fil rouge? Le plaisir féminin est présent dans toutes ces nouvelles, premier, éclatant, effrayant peut-être, extasié toujours, offert par de bons amants – qu'on rattrape au besoin, et qu'on pourrait même faire chanter. En voyant défiler et agir tous ces personnages, il est permis, par moments, de penser qu'aux yeux de l'auteure, l'érotisme est le lieu de pouvoir de la femme. Autre constante? Un style soigné et moderne à la fois, explicite comme c'est souvent l'usage aujourd'hui, qui n'hésite cependant pas à recourir aux images poétiques, classiques ou inventives, que la langue française permet pour dire les choses de l'amour et du sexe.

Marie Loverraz, Le baiser du bourdon, Chamblon, Catherine Gaillard-Sarron, 2018.