lundi 17 juin 2019

Auprès des Chiliens du Mozambique, à la rencontre de gens et de moments passionnés

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Constance Latourte – Qui l'eût cru? Le Mozambique recèle une assez importante diaspora de Chiliens. Ceux-ci ont fui le régime de Pinochet, instauré en 1973, et ont trouvé le moyen de valoriser leurs compétences dans ce pays africain qui, justement, venait d'obtenir son indépendance. C'est à la rencontre de ces hommes et de ces femmes que Constance Latourte est allée. Au début, c'était l'histoire d'un mémoire de maîtrise sur le Chili. Puis l'auteure a eu envie de rencontrer les gens concernés afin de tourner un documentaire, "Khanimambo Mozambique". Le roman "Avenida Vladimir Lénine, objectif Mozambique", qui vient de paraître aux éditions Intervalles, fait figure de making of de ce film.


Le titre, déjà, est tout un programme. "Avenida Vladimir Lénine" rappelle que c'est le marxisme qui a inspiré le premier système politique du Mozambique indépendant. Cela se révèle sur le territoire, notamment par le biais des noms de rues de Maputo, qui empruntent soit aux héros de l'indépendance, soit aux grands noms du communisme. Et puis il y a ce sous-titre: "Objectif Mozambique"... Celui-ci assume un double sens: l'auteure vise ce pays, se donne les moyens de s'y rendre; et c'est justement en jonglant avec les objectifs de sa caméra qu'elle va le cerner, avec ou sans les Chiliens.

Oui: les Chiliens expatriés au Mozambique sont le cœur de son travail. Elle les fait parler, et même si l'on n'est pas forcément de leur avis, on aime la description qu'elle fait de ces personnages mus par les convictions sincères de tenants du régime de Salvador Allende. Cela, d'autant plus que les mots choisis leur donnent chair: on pense à Teresa, cette femme fan de Che Guevara, à la faconde magnétique, qui finit par devenir le personnage clé du reportage même si elle décède subitement. D'autres personnages nuancent le propos enthousiaste et volontaire de Teresa, rappelant les difficultés du statut de personne déplacée, parfois dégoûtée par certains aspects du régime politique mis en place par le président Samora Machel.

En contrepoint, cette description est aussi marquée par les questions techniques propres au travail de documentariste: prendre un soin jaloux des images collectées, pas de bruits parasites, pas de reflets, bien maîtriser la caméra, construire son film – et accepter l'aide d'un colocataire. Et au fil des entretiens, l'auteure se laisse gagner par son thème et par le pays: "Mozambique es la escuela de la vida". C'est qu'au Mozambique et chez les Chiliens, on mélange espagnol et portugais: c'est le portugnol... qui colore tout le récit.

Le Mozambique s'apparente à une planète nouvelle, auquel la narratrice, parfois cabocharde, se heurte: il lui faut prendre l'habitude des taxis collectifs qu'on appelle chapas, parlementer en cas de tentative de corruption, et surtout avoir une rude patience face aux administrations qui la baladent de jour en jour. Et même sur un thème aussi point que celui qu'elle a choisi, la documentariste a de la concurrence! "Avenida Vladimir Lénine" fourmille de toutes ces contrariétés et de tous ces petits succès, que l'auteure livre sous la forme d'anecdotes qui autorisent le lecteur à sourire. Ce, d'autant plus qu'il n'y a pas que le film dans la vie: il y a aussi les relations avec les colocataires brésiliens, les amitiés, les sorties joyeuses.

Ces anecdotes, l'écrivaine les raconte sur un ton rapide qui suggère la pression relative que la documentariste se met: elle a six mois, pas plus, pour mettre ses images en boîte avant d'en faire un film. Suivant comment, c'est bien peu. Résultat: pour aller vite, l'auteure fait un usage généreux des phrases sans verbe. Celle-ci prend en outre une certaine distance avec le récit d'"Avenida Vladimir Lénine", en donnant à la narratrice de ce récit un prénom différent du sien: Constance devient Clémence. Dès lors, le premier roman de Constance Latourte prend l'allure d'une leçon de vie, avec ses difficultés inattendues et ses moments d'intense joie, vécue presque aussi loin que possible de l'Europe occidentale, à la rencontre de gens et de moments passionnés.

Constance Latourte, Avenida Vladimir Lénine, Paris, Intervalles, 2019.

Commenté par Mathilde Fontan.

dimanche 16 juin 2019

Dimanche poétique 402: Jean-Pierre Claris de Florian


La coquette et l'abeille

Chloé, jeune, jolie, et surtout fort coquette,
Tous les matins, en se levant,
Se mettait au travail, j'entends à sa toilette ;
Et là, souriant, minaudant,
Elle disait à son cher confident
Les peines, les plaisirs, les projets de son âme.
Une abeille étourdie arrive en bourdonnant.
Au secours ! Au secours ! Crie aussitôt la dame :
Venez, Lise, Marton, accourez promptement ;
Chassez ce monstre ailé. Le monstre insolemment
Aux lèvres de Chloé se pose.
Chloé s'évanouit, et Marton en fureur
Saisit l'abeille et se dispose
A l'écraser. Hélas ! Lui dit avec douceur
L'insecte malheureux, pardonnez mon erreur ;
La bouche de Chloé me semblait une rose,
Et j'ai cru... ce seul mot à Chloé rend ses sens.
Faisons grâce, dit-elle, à son aveu sincère :
D'ailleurs sa piqûre est légère ;
Depuis qu'elle te parle, à peine je la sens.
Que ne fait-on passer avec un peu d'encens !

Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794). Source: Poesie.Webnet.

vendredi 14 juin 2019

De la Pologne à Slough, la terrible discrétion de la traite des Blanches

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Michel Moatti – Lynn Dunsday, la chasseuse londonienne de scoops bien saignants, est de retour! Elle était le personnage principal de "Tu n'auras pas peur", qui mettait en scène les dessous glauques du monde survolté de la presse en ligne. Dans "Et tout sera silence", l'écrivain Michel Moatti retrouve ce décor. Mais là, justement, c'est un décor... et l'avant-plan s'avère des plus glaçants. D'autant plus qu'il est solidement documenté.


Tout commence lorsqu'une jeune Polonaise anonyme apporte un paquet de fric à un homme "de confiance" qui lui a fait miroiter un chouette emploi, bien payé, en Europe occidentale. Du côté de Londres, par exemple. En camion, le voyage sera long, très long...

Surtout, et c'est là la grande force de "Et tout sera silence", c'est un voyage déshumanisant pour les femmes qui, bon gré malgré, l'entreprennent. Car ce voyage, ce n'est rien d'autre que celui de la traite des blanches: violences, rapports de domination, morts pour l'exemple. Ce qui est glaçant, c'est que l'auteur se fonde sur des rapports qui suggèrent que ce qu'il dit a pu être la réalité de plus d'une femme.

La comparaison avec les nazis qui gazèrent leurs victimes à Chelmno est hardie. Mais, au fil d'un voyage en camion qui lui rappelle les camions asphyxiants du régime hitlérien, elle vient à l'esprit d'un personnage – nommé, pour le coup: il s'agit de Magdalena Lewandowska. En lui donnant un nom, l'écrivain donne une humanité à cette femme, et suscite l'empathie du lecteur. Qui sera dès lors dégoûté par les jeux des hommes de mains et des proxénètes. Et puis, cette déshumanisation passe par les choix lexicaux de l'auteur: pour accentuer l'effet de déshumanisation, il recourt sans complexe au champ lexical du fret, suggérant en particulier que les femmes sont de la marchandise. Les choses sont dites ainsi, et les choix littéraires du romancier ne peuvent que glacer le lecteur. Pas besoin de pathos...

En face, nous voilà du côté de Londres. Slough, une commune à 34 kilomètres de la capitale anglaise, s'avère être le cœur de l'intrigue. Bel endroit où l'alibi multiculturel cache le meilleur comme le pire! L'auteur s'intéresse en particulier à la diaspora polonaise de cette ville (elle existe réellement), branchée sur l'extrémisme catholique nourri au jus du père Jerzy Popieluszko. L'écrivain lâche deux personnages dans ce marigot: Lynn Dunsday, journaliste, et Andy, son compagnon, policier de son état. Ce faisant, il dessine avec une précision confondante la différence entre deux approches, deux démarches pour connaître la vérité: l'une subit la pression de la loi et du pouvoir, l'autre celle des clics d'un journal en ligne. Il va jusqu'à illustrer les conflits d'intérêts, propices aux clashs et aux jeux d'informations glissées comme par hasard. Mais aussi aux secrets: Andy veut protéger Lynn tout en allant au feu.

Et puis, pour ne rien simplifier, l'écrivain engrosse son personnage! C'est là un leitmotiv plus ou moins présent dans le roman, Lynn vivant sa grossesse à sa manière, entre amour maternel franc, penchant pour l'alcool et stress d'un quotidien implacable – et quelques nausées pour donner un tour crédible à cet aspect. Un aspect qui ouvre une tension particulière à "Et tout sera silence": Lynn s'y positionne comme un personnage tendu à la fois vers la mort, avec les affaires criminelles qu'elle couvre pour son journal, et vers la vie, avec la promesse d'un enfant qui grandit en elle.

Quant au titre "Et tout sera silence", il renvoie à ce mur de silence, à ce secret bien lourd qui entoure ces jeunes femmes qui vivent là, anonymes, victimes de la pègre. Un mur qui s'effrite en des endroits qu'il faut repérer: un vendeur de sex-shop qui distille l'info, un prêtre pris en flagrant délit de mensonge mais qui s'efforce de n'en rien laisser paraître, une veille femme tétanisée par la peur de lâcher une info qui pourrait porter préjudice à sa famille. Il est donc question de traite des Blanches, organisée en une terrible discrétion. Et avec Lynn Dunsday, le lecteur tâtonne dans l'obscurité, captivé par un style efficace, réaliste et savamment agencé, jusqu'à ce que tout soit dit, au terme d'un roman bien construit sur la base d'une documentation glaçante – glaçante parce qu'elle est vraie et documentée.

Michel Moatti, Et tout sera silence, Paris, HC Editions, 2019.

Le site de HC Editions. Merci à Agnès Chalnot pour l'envoi!

mercredi 12 juin 2019

Gélules et bonne chère au bout du lac Léman

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Davide Giglioli – Eh, vous l'avez reconnu? Il a des petits airs de Bérurier, le détective Ueli Regli, quand il trimbale ses kilos superflus et son amour immodéré de la bonne chère déclinée à la mode suisse. S'il n'est pas porté sur la bagatelle, c'est pour deux qu'il est porté sur la bouffe, et le lecteur se lèche les doigts. Mais pour qui roule-t-il vraiment? Tel est l'un des fils directeurs de "Onirine", troisième roman de l'auteur italo-suisse Davide Giglioli.


C'est que si tout paraît burlesque, tout commence aussi par une scène bizarre, savamment mise en scène pour intriguer le lecteur: un bonhomme qui préfère vivre à poil qu'habillé débarque à l'UBS, tout nu, pour obtenir un million. Imaginez la tête de la jeune apprentie qui l'accueille! Des scènes comme ça, l'auteur en décrit quelques-unes, tout aussi percutantes – on rigole au passage en pensant à ce politique dont on dit: "Monsieur Rouges était un gros poisson" (p. 67). Un lien entre elles? L'Onirine, un produit pharmaceutique qui permet de piloter ses rêves à sa guise. Et quelques maladies mentales, syllogomanie par exemple, dont on aime à se gausser. Autour de Nic, le chercheur, qui emprunte son prénom à un journaliste du "Temps", on s'inquiète.

Reste que l'Onirine est un produit qui montre ses limites au bout de vingt ans d'essais auprès de types qui ont leurs manies... et c'est là que ça devient tendu. Chaud, même. Parce qu'il y a du fric dans le coup.

Basé à Genève, le roman "Onirine" assume un ancrage suisse fort, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur ce sont les appétissantes pages que l'auteur réserve à la bonne bouffe, façon tessinoise dans l'idéal, qui donnent au lecteur l'envie d'aller manger un risotto et de boire un verre de merlot ou de petite arvine avec l'écrivain. Mais ce succulent monde culinaire n'est qu'une façade, qui cache un monde bien défendu: celui de la pharma. Cette pharma protégée par ceux qui l'investissent... et se sont investis financièrement pour lui.

C'est que si l'auteur assume l'envie d'écrire un roman rapide et cocasse, porté par des dialogues qui claquent et truculent de façon généreuse, il entend bien, aussi, mettre en avant les problèmes humains, éthiques et professionnels que pose une pilule qui permet à chacune et à chacun de commander ses rêves. Résultat: quelques corps de métier aux arrières-cours pas très nettes suivent la chose de près afin de tout faire capoter. On pense à l'industrie du cinéma hollywoodien, vue par l'auteur comme un tout qui a beaucoup à perdre: pourquoi payer pour aller au cinéma quand on peut rêver son propre film chez soi?

C'est bien par l'estomac qu'Ueli Regli, un gras privé présenté comme "le meilleur détective de la Confédération", tient ceux qui le mandatent pour découvrir la vérité sur quelques cobayes. Disons-le d'emblée: en bon flic stipendié, Ueli Regli est le défenseur de l'ordre, observateur de la mise en place correcte de la vignette autoroutière. Aimable, le mec? Bonne bouffe ou bonne gouvernance, l'auteur ne choisit pas ou presque, laissant le lecteur à ses préférences, en rappelant mine de rien, même si ça peut faire mal à certains justiciers, que le polar est avant tout le genre du bon ordre policier.

Enjeu des retournements de situation du livre, cette impression sage ne fait pas oublier les nombreuses pages sympathiques d'un roman fulgurant. En définitive, celui-ci préfère en effet aller vite en privilégiant les dialogues amusants. Ceux-ci sont autant de points de départ de fausses pistes qui ouvrent la porte à une lecture réfléchie, éthique de ce roman. C'est que tout va très vite! Tout le monde aimerait en effet, très vite, être très heureux, et prendre des pastilles pour y parvenir. Pour le coup, avec "Onirine", la narration est réussie, le temps d'une lecture qui fuse et d'un moment de réflexion successif, prolongé par un épilogue où les éditeurs et l'auteur se rencontrent pour discuter, hilares, des soubassements du récit.

Davide Giglioli, Onirine, Genève, Cousu Mouche, 2019.



Le site des éditions Cousu Mouche.


mardi 11 juin 2019

Laurence Voïta, le secret des photos d'antan

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Laurence Voïta – Laurence Voïta voit paraître son deuxième roman, "Vers vos vingt ans", à l'enseigne de la toute nouvelle maison d'édition Romann, basée à Montreux. Dramaturge et nouvelliste, elle signe là son deuxième roman. 


Avec son titre fondé sur une forme d'allitération en V (comme Voïta), "Vers vos vingt ans" plonge dans le monde infini des secrets de famille sur trois générations. Cela, avec un fil conducteur original: celui de l'exploration des albums de photos familiaux. L'exercice n'a rien d'évident: a priori anodines, les images charrient leurs lots de souvenirs, joyeux ou pénibles. 

Myriam, la fille métisse, les regarde d'un œil neuf, pour ne pas dire naïf; pour sa mère, Anne, c'est plus difficile. A telle enseigne qu'il faudra l'intervention d'une troisième personne, Olympia, pour les commentaires. C'est là que s'installe avec force, quitte à paraître trop insistant dès un premier chapitre aux ambiances tendues, la situation de départ d'une relation mère-fille appelée à évoluer. 

Cette évolution, l'auteure la dessine avec finesse et virtuosité, au fur et à mesure de l'exploration que Myriam fait de la vie de ses aïeux et de leurs proches. Suivant les commentaires d'Olympia et les précisions pas toujours aisées d'Anne, le lecteur apprend avec Myriam un bout de vie en Suisse, entre l'atelier de couture de la grand-mère, les voyages en voiture à une époque où c'était aventureux, les personnages tels que Jean qui pérore ou David, mort du sida à une époque où l'on savait à peine ce que c'était. 

Si l'on découvre cette vie, l'auteure excelle aussi à dessiner avec précision ce qui lie, ou pas, les personnages mis en scène, jusqu'aux amours contrariées. On comprend très vite l'attachement de Myriam envers ses grands-parents; ce n'est cependant que peu à peu que l'auteure en dévoile les ressorts. Et la vérité qui éclate en fin de livre blesse, définitivement, après que l'auteure eut laissé entendre la possibilité d'un dégel. Ce qui interpelle: aurait-il mieux valu laisser les eaux dormantes du secret comme elles étaient au début? 

Les humains entre eux, c'est de l'horlogerie fine. L'auteure a dès lors le souci d'utiliser une langue claire, précise et soignée, qui prend son temps pour dire tout ce qui se passe derrière les visages, lieux et personnages illustrés sur les photos d'antan.

Laurence Voïta, Vers vos vingt ans, Montreux, Romann, 2019.

lundi 10 juin 2019

"Au Bon Roman", dans la librairie des meilleurs romans

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Laurence Cossé – Une librairie où l'on ne trouverait que les meilleurs livres, quel rêve, n'est-ce pas? C'est ce que l'écrivaine Laurence Cossé s'est prise à imaginer au fil du roman "Au Bon Roman". Un ouvrage qui commence sur le ton d'une intrigue policière: l'idée même d'une telle librairie ne fait pas que des heureux. En particulier, quelques écrivains reçoivent des avertissements particulièrement vigoureux. De qui? On s'interroge.


Très vite, cependant, on bascule dans la manière de la littérature blanche, avec tout ce dont elle est capable en termes de description des relations humaines, y compris amoureuses, et de montée en puissance. "Au Bon Roman", en effet, c'est un projet de librairie exceptionnel, ne proposant que d'excellents romans, porté par un libraire passionné et par une femme capable d'apporter un soutien financier quasi illimité. Nous suivons ainsi en premier lieu Ivan, dit Van, et Francesca.

Van? Nous voilà dans le jeu des faux noms et des pseudonymes, qui traverse l'ensemble de "Au Bon Roman" dans une manière stendhalienne – Stendhal est du reste dûment cité dès le début du livre, comme figure tutélaire d'un univers qui a ses secrets. Secrets? Oui, et en particulier – c'est une belle trouvaille – le comité de lecture de "Au Bon Roman", ce comité qui décide quels livres on trouvera là, est composé d'écrivains talentueux qui ne se connaissent pas entre eux et adoptent un pseudonyme pour tout contact.

Située rue Dupuytren, au cœur de Saint-Germain-des-Prés à Paris, la fameuse librairie se positionne en parangon de ce qui se fait de mieux dans le genre du roman. Ce "mieux" est cependant un brin orienté, du côté de la littérature blanche. L'auteure s'adonne à une avalanche de mentions d'écrivains et de romans, donnant au lecteur l'envie de noter des références pour de futures lectures. En bon Suisse, je relève la présence de la romancière Noëlle Revaz, évoquée avec passion, mais aussi l'intégration un peu rapide de Jean-Luc Benoziglio au domaine franco-français (p. 113).

On peut regretter le peu d'ouverture dont le catalogue fait preuve envers la littérature de genre, qui a pourtant aussi ses talents. Le peu d'écrivains mentionnés et pouvant s'en réclamer le sont du reste en mauvaise part – qu'on pense à Helen Fielding, vedette de la chick lit, à Danielle Steel ou à Dan Brown (bon, là, je suis d'accord). Cela, d'autant plus que depuis la publication de "Au Bon Roman", la littérature de genre fait son chemin, gagne en visibilité et en intérêt.

Reste que le monde de la librairie est représenté de façon réaliste, parfois visionnaire même si l'on pense à l'activité en ligne. Celui de l'édition parisien, avec ses connivences avec la presse, joue aussi très bien son rôle dans "Au Bon Roman", sur le ton du complot germanporatin: on devine assez vite quelle nébuleuse d'intervenants, à savoir les écrivains médiocres, recalés, éventuellement journalistes donc installés dans un jeu de connivences, a des raisons d'en vouloir à cette librairie, qui connaît un succès certain. C'est là que se joue le crescendo des mauvais buzz et des jalousies, fondé parfois sur des trollages ou des poncifs qu'on devrait pouvoir balayer sans peine. Là, "Au Bon Roman" prend des allures de roman à clés.

Comment cela va-t-il finir? Sans trop en dire, le roman s'achève sur l'idée qu'il faut que tout change pour que rien ne change, évocatrice du "Guépard" de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Cela, au bout d'un voyage aux faux airs de polar littéraire, où affleure une narratrice masquée et bien informée (on comprendra qui elle est tout à la fin), et qui flatte agréablement le lecteur en le prenant avec intelligence et érudition par son vice préféré: la bonne lecture.

Laurence Cossé, Au Bon Roman, Paris, Gallimard, 2009.

Le site des éditions Gallimard.


vendredi 7 juin 2019

Ombres et lumières du foot au féminin

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Lucie Brasseur – Ce soir même, a lieu le coup d'envoi de la coupe du monde de football féminin. Une manifestation sportive est toujours quelque chose qui compte, et il est permis de croire que l'événement, organisé en France, donnera un surcroît de visibilité à un sport qui, au féminin, connaît un déficit d'image. L'écrivaine Lucie Brasseur a choisi d'aller y voir de plus près, dans un esprit résolument féministe. "#MeFoot" est le résultat de ce travail d'investigation. Double résultat, même: "#MeFoot", c'est un livre, mais aussi un documentaire TV, réalisé par Marc Arnaud. Le présent billet porte sur le livre.


Brièvement avant toute chose, il est permis de mettre en cause la formulation du sous-titre du livre, qui apparaît en bandeau: faut-il, comme on lit, "en finir avec les machos!"? Ou alors "en finir avec le machisme"? Si la seconde formulation admet que la personne machiste peut s'amender, la première, essentialiste, suggère qu'il faut s'en débarrasser par tous les moyens. Pour le dire diplomatiquement, c'est limite menaçant.

Enfin, passons! Voyons ce que le livre a entre ses quatre pages de couverture.

La structure du livre épouse celle d'un reportage de terrain, parfaitement journalistique, mariant de façon équilibrée les analyses et les entretiens, généreusement transcrits, avec des actrices (et quelques acteurs) concernés. L'auteure permet ainsi au lecteur d'entendre la parole de footballeuses (Eugénie Le Sommer), de cadres, de personnalités politiques (Marie-George Buffet), mais aussi d'un homme au moins, en la personne de Mickaël Landreau. Les questions visent à chercher en profondeur les obstacles qu'une fille, dès son plus jeune âge, peut trouver sur sa route si elle veut taper dans le ballon. Ainsi se dessine un stéréotype: le foot, c'est un sport de mecs. 

Dès lors, il sera question de pratique du jeu, et l'auteure écoute avec intérêt des fillettes qui jouent au foot et s'expriment sans filtre sur les différences de pratique entre elles et leurs collègues masculins: "Les filles sont plus intelligentes que les garçons. Elles font moins de fautes" ou "Oui, nous on joue l'efficacité, le collectif", lit-on par exemple. Mais c'est le même sport, et l'auteure, en observant des matches, considère que du point de vue technique, les filles n'ont rien à envier aux garçons. Pareil ou pas pareil? "#MeFoot" a l'intelligence de ne pas trancher, quitte à ce que cela paraisse paradoxal, voire contradictoire: les points de vue ont le droit de diverger.

Reste que les entretiens posent constamment la question du verre à moitié vide et du verre à moitié plein. Et le lecteur a l'impression que l'auteure, à force de creuser (d'un point de vue sociologique, mais aussi historique: sait-on que le foot a été interdit aux femmes pendant quarante ans en France?), veut un peu trop voir le verre à moitié vide. La formulation des questions s'avère révélatrice parfois – on pense à l'envie de parler d'écriture inclusive à Célia Šašić, Franco-Camerounaise active dans le championnat allemand. Autre élément: le regret constamment ressassé que telle avancée arrive si tard: "Vingt-huit ans après sa création, la France accueille – enfin – pour la première fois, la Coupe du monde de football féminin", lit-on dans le prière d'insérer. On a envie de répliquer qu'il n'est jamais trop tard... et que partant, le "enfin" est de trop dès lors que les choses bougent.

Alors oui: la démarche de l'auteure est pointue, dérangeante parfois; elle permet de déceler les obstacles placés sur le chemin du football féminin. Elle met au jour les préjugés de genre ("c'est un sport de garçons"), les regards pas toujours élégants (il y un florilège de sorties pas forcément anciennes qui révèlent un certain mépris à l'encontre des footballeuses) et aussi les difficultés logistiques et financières, mais aussi spécifiques (la question du cycle menstruel) d'un sport qui, dans sa version féminine, n'a pas acquis la visibilité qu'il estime lui être due – et qui serait source de finances, donc de salaires décents pour les professionnelles de ce sport. En somme, question fric, il y a de l'indécence vers le haut chez les hommes, et vers le bas chez les femmes.

Le diagnostic étant posé, quelles seraient les solutions? L'auteure dissémine quelques pistes au fil des pages, et ses interlocutrices et interlocuteurs ont des idées aussi, mais force est de constater qu'il n'y a pas de rubrique spécifiquement consacrée aux conseils aux acteurs, institutionnels entre autres. C'est dommage: dénonciateur de problèmes spécifiques, le livre "#MeFoot" laisse l'impression de n'être pas tout à fait en mesure d'ouvrir des pistes structurées et raisonnées pour y répondre.

On préfère dès lors lire les nombreux commentaires des actrices, des femmes de terrain, des footballeuses en somme, cités dans les "Bonus" du livre. Interviewées, celles-ci ne masquent jamais les difficultés liées à la pratique de leur sport en tant que femmes, mais préfèrent, on le sent clairement, relever les avancées réalisées ces dernières années et dire qu'elles se sentent les actrices d'une pratique sportive en plein essor, porté par la passion de celles qui s'y adonnent: les stades sont de plus en plus pleins, on a des équipements adaptés, on débloque des budgets. Ces commentaires positifs, l'amateur et l'amatrice de football féminin les garderont dans leur cœur à l'issue de leur lecture de "#MeFoot".

Lucie Brasseur, #MeFoot, Astaffort, Editions du Rêve, 2019, préface de Marinette Pichon.

Le site des Editions du Rêve, celui de Lucie Brasseur.

Lu en partenariat avec Simplement.pro.

mercredi 5 juin 2019

Sept cadres chômeurs au festival de l'arnaque

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Vincent Wackenheim – "Ca avait tout de suite commencé bizarre.": voilà, le ton est donné. Ce sera bien oral, truculent, pour dire la destinée pour le moins atypique d'une poignée de cadres dirigeants en rupture de ban qui, devenus chômeurs, se retrouvent dans un séminaire de remise en selle. Confrontation ou coalition? Les deux tendances vont jouer en parallèle dans "La gueule de l'emploi", un roman cocasse signé Vincent Wackenheim.


Le début laisse entrevoir une savoureuse caricature du développement personnel tel qu'il est proposé dans le monde de l'entreprise, avec une monitrice, Carole, qui se paie de mots et ne recule pas devant le mépris à peine masqué et les piques assassines, et sept auditeurs qui ne sont pas là de leur plein gré. D'emblée, l'auteur installe à traits rapides les rapports de force entre la monitrice et les auditeurs, mais aussi entre ces derniers. Et ça sonne juste: l'auteur imagine des cours qui obligent, avec cruauté, les auditeurs à se mettre à poil, sur la base de grands mots tels que "faire le deuil" ou "réseau". Côté style, agrémenté d'un chouïa de jargon corporate, la gouaille désabusée du propos gagne un supplément de goût.

Cette veine suffit-elle à faire un bon roman? Voilà que tout en douceur, l'auteur change de braquet pour passer à la petite truanderie. C'est Aziz, l'apparente erreur de casting, qui va s'avérer le personnage clé de ce détour: "Les gueules de l'emploi", c'est une entreprise d'arnaques en tous genres, constituée dans l'arrière-salle d'un kebab de banlieue. L'insignifiant Aziz, un kebab anonyme (mais sans risque de gastro): l'auteur a le chic pour propulser sur le devant de la scène des éléments qui paraissent anodins à première vue.

On bascule dans l'illégal, et l'auteur s'adonne à un festival: il évoque les mots de la tricherie dans diverses langues, et énumère les synonymes pour bien souligner le passage vers le côté obscur. Outre l'arrière-cour du kebab, lieu caché, un autre objet a priori banal revêt une symbolique essentielle: la machine à laver lavante-séchante tombée du camion devient le symbole du blanchiment de l'argent gagné, cash bien sûr, au gré d'activités frauduleuses, simples à mettre en place pour sept personnes qui savent jouer la comédie et se serrer les coudes. Tout cela finit par un mouvement social sur le périphérique, qui rappelle à la fois les Gilets Jaunes (visionnaire, Vincent Wackenheim?) ou, mais ce roman est plus tardif, l'amusant "Révolution" de Sébastien Gendron.

Au fil du roman, l'auteur réussit à caser à chaque chapitre une citation de Saint Augustin, de façon assez curieuse apparemment, mais compréhensible: cela participe de l'installation du thème du catholicisme, version "Dieu est humour", au coin de certaines pages. On pense à Solange, qui paraît assez sincèrement férue de Jésus-Christ, à la nécessité d'avoir du monde à des funérailles à l'église, ou à Bernard, qui joue les confesseurs à Saint-Sulpice et pratique allègrement la simonie. Il est permis de lire là l'idée que même les petites frappes peuvent avoir de la culture, et que les religions ont leur part d'hypocrisie mielleuse. 

Brocardant divers milieux au fil des arnaques stipendiées, l'auteur ne manque pas d'égratigner aussi celui de l'édition, dressant entre autres le tableau cruel des écrivains qui se rendent dans une fête du livre qui pourrait bien être celle de Brive-la-Gaillarde (ah, le train du cholestérol!), et où les hiérarchies entre ceux qui vendent peu et ceux qui vendent beaucoup est bien marquée – avec une pique à la littérature régionale qui tire un peu trop sur la ficelle de la Résistance plus ou moins sincère, qu'elle soit celle des personnages ou des auteurs.

Justice finira par être rendue, certes! D'ici là, le lecteur aura eu, en lisant "La gueule de l'emploi", l'occasion de suivre en rigolant un crescendo irrésistible dans l'art de la truanderie, pratiqué par d'anciens cadres seniors bien payés. Cela, en posant une question: et si, sachant l'intégrité toute relative de certaines huiles lourdes en entreprise, l'arnaque informelle n'était rien d'autre la poursuite joyeuse de l'arnaque formelle, par d'autres moyens?

Vincent Wackenheim, La gueule de l'emploi, Paris, Le Dilettante, 2011.





mardi 4 juin 2019

Un voyage halluciné dans les profondeurs de l'Asie centrale

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Ilya Stogoff – Gageons que l'écrivain russe Ilya Stogoff a mis pas mal de son expérience personnelle dans "mASIAfucker", récit de voyage complètement fou à travers la Russie et l'Asie centrale de la fin du vingtième siècle. Son narrateur est un journaliste à succès, également auteur d'un livre. Et là, sur un coup de tête, au lieu de reprendre le train vers chez lui et chez sa famille après avoir encaissé cash le montant de ses piges, voilà qu'il part vers Volgograd.


Tout au long d'une errance qui va balader le narrateur dans tous les coins de la Russie et d'un certain nombre des républiques de l'ex-URSS, cependant, les premières phrases du roman résonnent en un leitmotiv nostalgique: "S'il mène à la maison, le chemin a du sens. En ce monde, tout a un sens à condition que cela vous aide à vous trouver au bon endroit." En écho, jamais le personnage ne se trouve vraiment au bon endroit. Il n'aura donc de cesse de quitter les lieux où il arrive, par le hasard des vols et des trains, et de rentrer à Saint-Pétersbourg.

Et Dieu sait qu'il y en a, des lieux! Samarcande, Kazantip, Irkoutsk, Ioujno-Sakhalinsk... Russie ou Asie centrale, c'est le pays profond que le narrateur explore, des localités où l'on n'arrive pas facilement, que les chauffeurs de taxi ou les compagnons de voyage déconseillent même à un narrateur pourtant plutôt débrouillard. On ne compte plus guère, en effet, les combines auxquelles il recourt pour avancer, forcé ou volontaire: corruption, resquille, complicité de trafics, etc. Et le voyage se poursuit, alors que le capital de départ s'égrène plus ou moins doucement.

Cela, dans des régions où son apparence ne suscite pas forcément la sympathie: son crâne rasé le fait souvent passer pour un skinhead, alors qu'il se définit plutôt comme un punk qui ne boit plus d'alcool mais garde son franc-parler. Plus d'une fois, on le met en garde. Ce n'est pourtant pas envers les Blancs rencontrés sur son chemin qu'il aura forcément le plus de sympathie: il est permis de trouver le personnage légèrement misanthrope et à l'ouest.

Rock'n'roll dans son propos, "mASIAfucker" est également porté par tout le répertoire rock de la fin du vingtième siècle. Par flash-back, le narrateur relate les premiers concerts de rock donnés en URSS par des groupes officiels, et où il n'était pas forcément autorisé de se lever de son fauteuil pour danser. Il évoque aussi ses découvertes de la musique occidentale, repiquée sur de nombreuses cassettes, ainsi que son obsession pour "Englishman in New York" de Sting, liée à une histoire sentimentale conflictuelle vécue à Berlin avec une fille longue de plus de deux mètres, Dietka.

"La Passion d'un punk séminariste": tel est le sous-titre du livre. Or, la figure du séminariste ne transparaît guère dans "mASIAfucker", si ce n'est par le biais de Guy Gilbert, que le narrateur a rencontré. Cela, alors que l'auteur, lui, est bel et bien passé par le séminaire avant d'exercer les métiers les plus divers.

Trash par moments, tendre ou drôle à d'autres, porté par des dialogues parfois lunaires, "mASIAfucker" est une road (train and flight) story hallucinante, entrecoupée de la narration de souvenirs glorieux de jeunesse. Elle embarque le lecteur loin, très loin, dans les recoins de l'Asie centrale, sur le ton du journalisme gonzo. Cela, tout en sachant qu'il y a peut-être un endroit au monde où rester enfin.

Ilya Stogoff, mASIAfucker, Paris, Louison éditions, 2016. Traduction du russe par Marie Roche-Naidenov. Préface de Simon Liberati.

Le site des éditions Louison.

lundi 3 juin 2019

"Blanc sur blanc", ou Ruggero transformé par l'amour

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Daniele Finzi Pasca – Est-ce un fou? Un jeune homme qui vit dans son monde où les fées sortent du verre de vin rouge? Dans "Blanc sur blanc", l'écrivain et dramaturge tessinois Daniele Finzi Pasca met en scène le personnage de Ruggero, violent et flamboyant à la fois, magique et prosaïque. Un bonhomme au passé chargé qui, dans un monde de fantaisie moins innocent qu'il n'y paraît, découvre l'amour.


Tout commence avec une scène assez surprenante où Ruggero s'exprime, déclarant qu'on a découvert sa dyslexie tardivement, bien qu'elle soit handicapante, et qu'il a aussi démoli une voiture. Quel lien, se demande-t-on? L'histoire le révèlera.

On découvre ainsi que Ruggero est un garçon battu par son père biologique. L'écrivain dessine précisément les comportements que cela déclenche chez le garçon, devenu ensuite adulte: on le découvre craintif, toujours à l'affut des coups qu'on pourrait lui porter, alternant alcool et chinotto dans un bar, l'Odeon, où un violoncelliste joue de la musique. Et l'on apprend aussi que trop souvent, la violence est sa réponse aux interactions sociales.

Il est permis de voir Ruggero comme un fou, en ce sens qu'il est le révélateur d'une vision du monde non conformiste et révélatrice. De façon un peu paternaliste, on dirait qu'il vit "dans son monde". C'est justement ce monde que l'écrivain explore, en particulier en animant le leitmotiv des clés qui permettent d'ouvrir de nouveaux univers: ces clés, Ruggero tient à les avoir sur lui. Quant aux fées nées de la consommation de vin rouge, elles finissent par apparaître comme un leurre, si séduisantes qu'elles soient.

C'est que peu à peu, le personnage d'Elena s'impose dans la vie de Ruggero, par le biais de l'amour. Cet amour prend la couleur du rêve où se font les rencontres, éventuellement dans un environnement aussi fantasmagorique et porteur de sens qu'un train envahi par un hippopotame: ça fait peur! Le sentiment amoureux va peu à peu transformer Ruggero, le sortir de son univers pour le ramener dans le monde des humains. Ce monde où l'amour est possible, libérateur et formidable pour qui accepte de se laisser transformer. Ruggero est de ceux-ci: il joue le jeu, pour le meilleur.

"Blanc sur blanc" est une belle lecture, mais c'est aussi un spectacle, qui tourne actuellement. Il convient par ailleurs de noter ici que le comédien et metteur en scène tessinois Daniele Finzi Pasca va faire parler de lui cet été, puisqu'il est l'artisan de la Fête des Vignerons de Vevey, un spectacle musical et théâtral qui a lieu une fois par génération. Et qu'il a aussi été, entre autres, le metteur en scène des festivités de clôture des Jeux Olympiques de Turin (2006) et de Sotchi (2014).

Daniele Finzi Pasca, Blanc sur blanc, Lausanne, Editions d'En Bas, 2019. Traduction de l'italien par Christian Viredaz.

Le site de Daniele Finzi Pasca, celui des éditions d'En Bas.

dimanche 2 juin 2019

Dimanche poétique 401: Victor Segalen


Vampire

Ami, ami, j'ai couché ton corps dans un cercueil au beau verni rouge qui m'a coûté beaucoup d'argent;

J'ai conduit ton âme, par son nom familier, sur la tablette que voici que j'entoure de mes soins;

Mai plus ne dois m'occuper de ta personne: "Traiter ce qui vit comme mort, qu'elle faut d'humanité!

Traiter ce qui est mort comme vivant, quelle absence de discrétion! Quel risque de former un être équivoque!"

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Ami, ami, malgré les principes, je ne puis te délaisser. Je formerai donc un être équivoque: ni génie, ni mort ni vivant. Entends-moi:

S'il te plaît de sucer encore la vie au goût sucré, aux âcres épices;

S'il te plaît de battre des paupières, d'aspirer dans ta poitrine et de frissonner sous ta peau, entends-moi:

Deviens mon Vampire, ami, et chaque nuit, sans trouble et sans hâte, gonfle-toi de la chaude boisson de mon coeur.

Victor Segalen (1878-1919), Stèles, Paris, Poésie/Gallimard, 1973.

mercredi 29 mai 2019

Véronique Timmermans, vivre avec l'omniprésente absence du défunt

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Véronique Timmermans – Perdre un être cher et apprendre à vivre avec l'absence. Telle est la trame de "Tel un étang profond", le tout dernier roman doux-amer de Véronique Timmermans. Le lecteur y est invité à suivre le personnage d'Elise, jeune femme complexe comme nous le sommes tous, au travers de son parcours de survivante. Un parcours à la ligne claire, après un début trouble qui, situé en novembre 2000, reflète l'ignorance, le flou, l'incrédulité face à la terrible perte accidentelle d'Yves, son compagnon.


On trouve l'image clé qui donne son titre au roman en page 84, l'étang profond étant celui des yeux d'Elise pour Julian, son médecin, devenu son amant. Judicieuse, l'image entre en résonance avec les constantes évocations forestières du roman, où il sera question de promenades en forêt, de bûcherons et de pézizes orangées qui donnent au récit quelques notes vives – la dernière de ces notes colorées concluant l'ouvrage de façon violente, précisément en forêt.

Point d'éclats par ailleurs dans ce roman à la tonalité calme qui dessine presque dix ans d'une vie apparemment ordinaire, en effet. Ces dix ans sont narrés à la manière d'un faux journal à quatre mains, daté comme il se doit. Il donne tour à tour la parole à Elise, bien sûr, et à son médecin, Julian, qui deviendra son nouveau compagnon. Deux personnages que la vie a rapprochés, mais que l'auteure prend soin de rendre différents l'un de l'autre.

Le personnage d'Elise se place du côté de l'introspection, une introspection qui fait écho aux événements de la vie quotidienne, impactés par l'omniprésence paradoxale de l'absent auquel elle pense constamment: une rencontre, une couleur, une odeur l'y ramènent, de même que les liens privilégiés qu'elle a conservés avec les parents d'Yves. Les rêves eux-mêmes s'en mêlent! L'auteure a le chic pour rendre ces réminiscences naturelles, sans lourdeurs, sans obsession.

Quant à Julian, s'il s'avère un amoureux sincère, il fait figure de pièce rapportée qui compose avec son vécu et ses aspirations. S'il a des amis, c'est avant tout un personnage foncièrement solitaire, qui aime boire sa bière seul, sans être dérangé, que ce soit à l'opéra ou dans un bar. Amant sincère d'Elise, époux puis père attentif de leurs enfants, il trace sa route, optimiste, en particulier en acceptant un poste prestigieux à Boston, ouvrant la porte aux aléas des amours à distance.

Que font-ils ensemble? La relation entre Elise la traumatisée et Julian le médecin s'avère tortueuse, avec des velléités de séparations et le besoin des retrouvailles. Mais l'auteure ne juge pas, laissant leurs points de vue aux personnages, dans une rédaction distancée à la troisième personne. Roman du deuil, roman faussement apaisé, "Tel un étang profond", en illustrant les élans et les intermittences du cœur, est aussi le livre de la difficulté à s'attacher à nouveau, alors que la personne d'Yves se dessine en creux à chaque tournant. Peut-on lui survivre? Situé le 8 septembre 2009, le tout premier chapitre de "Tel un étang profond" pose la question, résonnant avec le dernier chapitre et faisant de ce roman le récit d'une tentative, d'une boucle de vie.

Véronique Timmermans, Tel un étang profond, Lausanne Plaisir de lire, 2019.

Le site des éditions Plaisir de lire, celui de Véronique Timmermans.


mardi 28 mai 2019

Les seize ans d'Emma, aspirante pom-pom girl, dans l'Illinois

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Laure Mi Hyun Croset – L'Amérique encore... après Cendrine Bertani et "A la frontière", c'est Laure Mi Hyun Croset qui embarque son lectorat en voyage de l'autre côté de la Grande Gouille. "Pop-Corn Girl" raconte, à la manière rapide d'un micro-roman, les débuts d'une adolescence suisse nommée Emma, étudiante d'échange, dans une high school de l'Illinois. Des débuts qui sont un choc des cultures. En effet, on peut croire que les Etats-Unis, c'est la même chose qu'ici. Oui, sauf que c'est pas pareil! Et comme il se doit, c'est en avion qu'Emma approche le Nouveau Continent.


Les moments de vie se succèdent dans "Pop-Corn Girl", et ils sont autant d'occasions d'illustrer des arts de vivre différents de part et d'autre de l'Atlantique. On les a déjà vues çà et là, ces occasions: manière de manger, manie de prendre sa voiture pour faire deux cents mètres, obésité endémique, rituels et pop-corn au cinéma, vie dans de vastes conurbations où chacun se méfie de son voisin. Le regard de l'auteur se fait délicieusement ironique en montrant ces éléments, et avec elle, on a envie de se lécher les doigts après un petit déjeuner un peu trop gras et copieux; et l'on s'amuse de la description d'un chien promené dans une ambiance de combat. La tonalité US est encore rehaussée par des titres de chapitres en anglais et de multiples références au cinéma hollywoodien.

La description de la vie scolaire recèle un surcroît d'intérêt en ce sens qu'elle montre les mille hiérarchies plus ou moins affichées de la société américaine. Le communautarisme racial induit par exemple un classement qui est fonction de la couleur de peau et favorise une forme d'entre-soi. Il y a aussi les choses cool à faire, les jeux de séduction, et tout ce qui peut vous faire remonter au classement – cela, vu par une jeune fille qui découvre qu'on se maquille outrancièrement, par exemple, pour séduire celui que l'on vise pour une soirée. Au top, se trouvent les cheerleaders, dont l'auteure décrit l'art avec une exactitude un brin gênante, puisqu'elle en accentue le côté savamment exhibitionniste: revoilà la figure du lecteur voyeur malgré lui! Reste que cela fait rêver notre Emma...

... une Emma naïve et ébahie d'abord, tiraillée entre deux tendances contraires: celle de se distinguer et celle de s'intégrer. Appartenir à un groupe, si possible choisi, est normal à l'adolescence; mais d'un autre côté, il convient de se distinguer pour, ah... perdre ce fameux pucelage qui devient encombrant! Emma aimerait être remarquée par le capitaine de Jeff le beau sportif, mais elle se contentera du Laotien qui l'aime bien, Kye. Mais ce n'est que partie remise: "Emma était déçue mais, pragmatique, elle considéra cette première expérience comme le début d'un long apprentissage qui saurait lui gagner les faveurs de Jeff", finit l'ouvrage. Kye a-t-il été utilisé? Poser la question, c'est y répondre. Et c'est ainsi, pour paraphraser Jean de La Fontaine, que l'esprit vient aux filles... 

Au travers de Jeff le beau sportif qui compte, mais aussi d'autres éléments, l'écrivaine met en avant le leitmotiv du culte du corps, inattendu mais tout à fait cohérent dans le contexte américain qu'elle décrit. Dans un récit savamment distancé, dosant finement son ironie, elle met en avant l'idée que les corps, plus que les esprits, contribuent à la popularité dans un lycée américain: les corps parfaits des cheerleaders sont magnifiés, les filles cool se maquillent, et les gars soignent les apparences et les manières aussi. Cela trouve une résonance dans les examens sous forme de questionnaires à choix multiples, où il s'agit de deviner la bonne réponse davantage que de savoir vraiment: encore un jeu d'apparences, qui ne compte guère cependant dans la comédie humaine dépeinte au fil des 71 pages de ce micro-roman.

C'est dans ce petit monde à l'état d'esprit surprenant qu'Emma, fille a priori anonyme comme le suggère son prénom trop fréquent, entend trouver sa place. Ballottée entre des parents d'accueil improbables (un époux maigrichon comme le petit vieux dans "Benny Hill" et une épouse obèse, cela prête à sourire) et messalisants et une école qui a ses rituels, Emma promène ses lecteurs dans un monde qui, à plus d'un titre, a tout l'air d'une autre planète. Un monde qui n'est pourtant qu'à un océan de distance...

Laure Mi Hyun Croset, Pop-Corn Girl, Lausanne, BSN Press, 2019.



Le site de Laure Mi Hyun Croset, celui des éditions BSN Press.

lundi 27 mai 2019

"Confidences assassines": quand les secrets et les ragots tuent

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Stéphanie Glassey – "J'ai tué quelqu'un". Cette première phrase, lourde de sens, annonce ce que recèle le premier roman de Stéphanie Glassey, "Confidences assassines": les secrets peuvent semer la mort, pour préserver un équilibre basé sur le non-dit. Ce secret, l'écrivaine l'étudie avec une implacable précision à l'échelle d'un village, en faisant de constants allers et retours entre le passé et le présent. Deux temps extrêmement différents.


Voilà en effet qu'une équipe de personnages décide d'en savoir plus sur le décès apparemment criminel d'une pensionnaire d'un établissement médico-social situé du côté de Nendaz, suivi du suicide d'une employée, principale suspecte. Piste d'exploration: curieusement, la pensionnaire défunte, Juliette, épicière du village et réceptacle de tous les ragots, a commencé à retrouver la mémoire à la suite d'une stimulation en atelier. De quoi réveiller des rancoeurs: l'oubli a de ces vertus...

Trois personnes mènent l'enquête: une journaliste passionnée par les tueurs en série, l'animatrice de l'atelier de stimulation de la mémoire et Léon, un enseignant alcoolique, ancien policier cloué sur une chaise roulante. Les moyens dont ils disposent sont ceux de simples civils. L'auteure excelle dès lors à dépeindre le mur de silence qui s'oppose à eux: documents disparus, personnages soudain mutiques, bizarreries mises au jour. Avec pertinence, elle évoque aussi l'enquête policière, bâclée: dès lors, le trio apparaît comme un chercheur de vérités alternatives.

L'écrivaine fait aussi dialoguer le passé et le présent, les deux époques semblant se rapprocher à mesure que, d'une part, le temps passé se rapproche du temps présent et que, d'autre part, les enquêteurs d'occasion progressent. C'est là qu'intervient la famille Devênes, et en particulier Adèle, fille sauvage, née d'une mère mise au ban de la population du village en des temps de mœurs rigides. L'auteur dresse un portrait peu flatteur des hommes qui l'entourent, violeurs, alcooliques, narquois et dominateurs parce que c'est comme ça.

Dès lors, l'existence d'Adèle va prendre les allures d'une coûteuse revanche sur fond d'hypergamie: rendue à Zurich pour faire sa vie à la suite d'un amour de jeunesse et prouver à celui-ci qu'elle est arrivée, elle accepte d'épouser son patron, personnage torturé qui pourrait être un homosexuel refoulé. Pénible dans un premier temps, sa vie maritale va lui servir pour prouver, à un moment de sa vie, qu'elle a réussi mieux que tout le monde à Nendaz – "elle se donne des airs", pourrait-on dire dès lors. Le retour d'Adèle à Nendaz, avec son mari, repose lui-même sur un misérable tas de secrets: une transaction qui a tout d'une arnaque, orchestrée par Hermann, le fils indigne d'Adèle, pour racheter une source, alors que son père, qui s'est enrichi dans l'armement, cherche à se refaire une virginité, à se laver dans une eau de pureté supérieure pourrait-on dire, après avoir pactisé avec les nazis. La source d'eau minérale exploitée par les Hammerstein s'appelle ÔdesMonts; on ne peut s'empêcher de lire "Ô Démon"!

Les références littéraires sont omniprésentes dans "Confidences assassines". En appelant Aline la principale suspecte de son roman, la romancière évoque librement l'"Aline" de Charles-Ferdinand Ramuz, dont la destinée a quelque parenté avec celle d'Adèle. De façon savoureuse, Léon aime déclamer des vers de Racine, qui tombent de façon pertinente dans ses répliques. Quant au nom de Hammerstein, que la romancière donne à un collaborateur suisse du régime nazi, il est piquant de relever qu'il est aussi celui d'un général allemand opposé au nazisme, Kurt von Hammerstein, évoqué par Hans Magnus Enzensberger dans "Hammerstein ou l'intransigeance".

Il est aussi permis de voir dans le personnage de Léon la figure de l'écrivain qui aimerait bien publier et faire connaître son œuvre au monde. Généalogiste appelle à publier son travail, il n'est pas tout à fait écrivain, mais il partage avec tout homme ou femme de plume un rôle de révélateur. Quant à son handicap, il peut faire penser aux "ailes de géant" qui empêchent l'Albatros de Baudelaire de marcher sur la terre des hommes.

Quant au style, il s'avère copieux, non exempt de longueurs certes si l'on pense en particulier à certaines répliques, mais magnétique à coup sûr. Il a ses belles trouvailles, comme ces dialogues en italique qui suggèrent qu'on ne se parle pas, que les mots, si odieux qu'ils soient, n'ont pas besoin d'être prononcés – en particulier lorsque Raphi Hammerstein s'exprime. Autre particularité: l'auteure recourt au patois valaisan pour dire des choses souvent dures. Enfin, on relève quelques clins d'œil: dans le contexte italianisant de l'évocation du personnage d'Eva Manzini, il sera question de "grissini", à l'italienne, plutôt que de gressins.

Avec "Confidences assassines", un premier roman foisonnant dont la mémoire est le fil conducteur, l'auteure dissèque avec virtuosité le jeu implacable des secrets de famille et des histoires de village, pétries de rognes et de loyautés, avec tout ce qu'il peut avoir de pesant, voire de mortel, dans ses implications. Elle pose ainsi une question: vaut-il la peine de réveiller des mémoires enfouies? De plus, elle explore d'autres temps, ceux d'un Valais rural demeuré longtemps archaïque, sévère et taiseux. Cela, autour d'un trio de personnages hauts en couleur qu'elle a travaillés à l'envi et dont l'enquête promène les soupçons sur plus d'un personnage du livre, cruellement mis à nu au fil des découvertes les plus glaçantes.

Stéphanie Glassey, Confidences assassines, Lausanne, Plaisir de lire, 2019.

Le site des éditions Plaisir de lire.

dimanche 26 mai 2019

Dimanche poétique 400: Rainer Maria Rilke


Vois-tu, là-haut, ces alpages...

Vois-tu, là-haut, ces alpages des anges 
entre les sombres sapins ?
Presque célestes, à la lumière étrange, 
ils semblent plus que loin.

Mais dans la claire vallée et jusques aux crêtes, 
quel trésor aérien !
Tout ce qui flotte dans l'air et qui s'y reflète 
entrera dans ton vin.

Rainer Maria Rilke (1875-1926). Source: Poésie.webnet.



samedi 25 mai 2019

Aux antipodes de l'image d'une Genève opulente

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Pierrette Frochaux – Genève renvoie aujourd'hui l'image d'une cité opulente. Il n'en a pas toujours été ainsi, et la misère noire a été le lot de nombre de Genevois au tournant du vingtième siècle. C'est cette époque que l'écrivaine Pierrette Frochaux, libraire de formation, recrée dans son roman "La fille du cabinotier". Un cabinotier? C'est un horloger, tout simplement. Et s'il a eu quatre filles comme le Docteur March, c'est avant tout Jeanne que le lecteur est invité à suivre tout au long du roman.


Roman de la condition humaine et féminine, "La fille du cabinotier" met en scène les "working poors" du temps jadis: tous les personnages principaux mis en scène, à un moment ou à un autre, se trouvent tributaires de l'aide d'autrui. Cela, dans un contexte où l'état social n'est guère développé et où les mesures de soutien telles que l'Asile s'avèrent sourcilleuses, notamment du point de vue de la morale: le monde de solidarité décrit, s'il existe, est bien éloigné de celui de notre temps. C'est aussi le temps des enfants placés et baladés de foyer en foyer, des grossesses non désirées qu'il faut mener à terme – et, corollaire, l'étiquette infamante de "fille-mère", opposée à l'image de la femme honnête qui se marie avant de faire des enfants, de façon strictement cadrée. Si Ernest, père autoritaire mais juste (un beau personnage, en somme!) a pu garder ses enfants sous son toit – du moins ceux qui ont survécu – sa fille Jeanne aura affaire toute sa vie aux orphelinats, qui prennent en charge, contre pension, ses enfants non désirés qu'elle ne peut (et ne se sent pas d') assumer. Autant dire que les fins de mois sont un souci constant.

Horlogerie? Ce monde, l'auteure le décrit comme un élément de contexte important. Là aussi, elle expose une réalité bien éloignée du rêve que vendent aujourd'hui les Vacheron-Constantin et Patek – déjà présents à l'époque. L'écrivaine rappelle que le métier reste, au premier tiers du vingtième siècle, sujet aux aléas d'une conjoncture qui décide des embauches et des licenciements secs. Faire un apprentissage dans ce domaine, ce n'est pas avoir la certitude d'un métier pour la vie! Avec une précision qui fait penser à Zola, toutefois, l'auteure montre aussi les métiers de l'horlogerie et de la joaillerie. De beaux métiers, mais exigeants, décrits avec un vocabulaire exact.

Genève au début du vingtième siècle? L'auteure dépeint la ville de façon réaliste, dans ses lieux bien sûr, avec leurs ambiances et leurs réputations, mais aussi au travers de ses personnages. Certains d'entre eux sont historiques, qu'il s'agisse de Georges Oltramare, militant fasciste, dont l'ombre apparaît en fin de roman lors d'une manifestation qui tourne mal, ou – et c'est plus important, bien plus beau aussi – la doctoresse Marguerite Champendal, dont l'auteure fait un personnage attachant et pétri d'humanité. On voit aussi passer la mémoire du docteur Alcide Jentzer, initiateur d'une nouvelle maternité dans la cité de Calvin.

Et puis, les pensées s'entrechoquent: outre le catholicisme qui se frotte au calvinisme, l'auteure rappelle l'émergence des idées socialistes ou anarchistes, et même le féminisme, entre autres au travers de la naissance de la revue "Le Mouvement féministe", ancêtre de "L'Emilie" – un titre dû à une fondatrice, Emilie Gourd – que les infirmières lisent en cachette. Enfin, si la chronologie apparaît un brin floue, elle recèle cependant des repères historiques bien définis et familiers, comme la grève générale qui a suivi la Première guerre mondiale, la grippe espagnole ou la crise boursière de 1929. Ces événements historiques, relevés plus souvent en fin de roman qu'en son début, la romancière rappelle qu'ils ont eu un impact sur les gens, même et surtout les plus humbles.

Dans un roman social construit de manière solide et implacable, l'auteure démontre les terribles dégâts que peuvent faire la misère la plus gluante, couplée à une situation de famille dysfonctionnelle où l'amour filial n'est pas forcément évident. De plus, pour peu qu'on manque de chance, difficile de s'en sortir, d'envisager un avenir. Certains de ses personnages perdent la vue trop vite, à la suite de maladies notamment: cette perte de vue peut être considérée comme l'image concrète de l'absence de perspectives à long terme, de visions d'avenir littéralement, des personnages mis en scène.

Alors? On pourrait s'attendre à ce que ce roman verse dans une lourde noirceur, et les premières pages le laissent craindre. Mais il n'en est rien! Si le propos ne masque rien de ce que la vie peut avoir de dur et d'injuste quand on vit dans la précarité, l'écrivaine ne juge guère, et rappelle aussi les beaux moments, qui illuminent l'ouvrage par contraste. Et elle fait usage d'une langue sobre et simple, émaillée de genevoiseries verbales, qui évite tout pathos: même pauvre, on tient à être digne, et force est de relever la différence entre l'humble Ernest, père de famille à l'assistance, et tel notable violeur, mais vu la pression sociale, ce n'est de loin pas toujours facile lorsque, pour une raison ou pour une autre, les temps sont durs pour tous et – surtout – pour toutes.

Pierrette Frochaux, La fille du cabinotier, Lausanne, Plaisir de lire, 2019.

Le site des éditions Plaisir de lire.