lundi 19 août 2019

Vrainville, jusqu'à la révolte

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Hervé Commère – Tout commence le 12 juillet 1998, quelque part du côté de Dieppe. A Paris, les Bleus décrochent leur première étoile en championnats du monde de football. En province, la vie continue: sorties de boîte, naissance, mort, picole, viols, accidents de la route. Tout cela va lier les six personnages clés du roman "Ce qu'il nous faut, c'est un mort" d'Hervé Commère. La construction est astucieuse: ce lien apparaît comme plus ou moins conscient, et se révèle aux personnage petit à petit. Il est porteur de lourds secrets; et à un moment donné, les temps sont mûrs pour qu'ils éclatent au grand jour. Ou pas. Jusqu'à la révolte.


C'est dix-huit ans après que l'on retrouve tous ces personnages, en effet. L'un d'entre eux est devenu le patron de l'entreprise locale de lingerie fine, Cybelle, une entreprise familiale: le nouveau boss représente la troisième génération des Lecourt. Et c'est toute une sociologie que l'écrivain dessine autour de l'usine, au travers des évolutions du management, d'un paternalisme à fibre sociale vers la recherche du profit, sèche et impitoyable. La mondialisation est passée par là... Impossible de ne pas penser aux Lejaby. 

Sociologie humaine et villageoise aussi: l'entreprise a développé ses rituels, ses légendes et son folklore, par exemple le coup de vin blanc annuel offert par le bistrot, en souvenir du jour où le fondateur de l'entreprise a envoyé péter la hautaine Mme de Koninck, venue de Paris pour vendre très cher une production de lingerie qui assume son caractère accessible à toutes. A travers le quartier de 149 maisons ouvrières construit par le même fondateur pour que les ouvrières puissent habiter près de leur travail, l'auteur met en évidence la manière dont une entreprise florissante peut modeler le territoire. 

Tout cela s'inscrit bien sûr dans une intrigue à caractère policier. Les amitiés se défont, les policiers deviennent bien malins, et quelques morts finissent par apparaître. On pense à Maxime Lenotre: qui l'a tué? Est-ce un suicide? Une vengeance? L'auteur excelle à balader les soupçons, tout en reflétant fidèlement quelques inquiétudes bien légitimes chez certains personnages. 

Il est intéressant de relever que la paix du village fictif de Vrainville, qui couvre certes ses secrets d'un silence solide, commence à se déliter plus ou moins au moment où Cybelle fait l'objet de restructurations en vue d'une vente permettant à son patron d'aller se faire bronzer en vivant de ses rentes. Soudain, des photos compromettantes font surface, mais le sont-elles tant que ça? Les fausses pistes sont nombreuses, et l'auteur surprend à plus d'une reprise: le diable n'est jamais là où on l'attend. 

Mené à la vitesse d'une voiture lancée à fond sur la falaise, à deux doigts de tomber, "Ce qu'il nous faut c'est un mort" constitue un roman noir que l'on dévore, irrigué par l'observation acérée du microcosme que représente un village vivant de "son" usine. Cela, non sans une tendresse certaine pour les petites gens, notamment les ouvrières telles que Mélie, qui a la vocation chevillée au corps.

Hervé Commère, Ce qu'il nous faut c'est un mort, Paris, Fleuve Noir, 2016.

Le site des éditions Fleuve Noir.



dimanche 18 août 2019

Dimanche poétique 411: Henri de Régnier


Le livre

Prends le livre. Assieds-toi dans l'herbe où ton fuseau
Également chargé de laine blanche et noire
Enroule à son ébène et lie à son ivoire
Son double fil oisif que ne rompt nul ciseau.

L'herbe frôle en tremblant tes mains; le ciel est beau
Et la verte prairie autour de toi se moire.
Vois, regarde passer aux marges du grimoire
Ou l'ombre d'une feuille ou l'aile d'un oiseau.

D'un vent tendre et léger aux heures de la Vie
Le Printemps tournera la page qu'il oublie;
Voici l'Été. Souris. Écoute. Lis encor...

Le doux soleil tiédit le livre qu'il caresse
Pour que l'année heureuse, à l'automne, te laisse
Le fermer au signe de quelque feuille d'or.

Henri de Régnier (1864-1936), Les médailles d'argile, Paris, Mercure de France, 1921.

vendredi 16 août 2019

"Haut les cœurs", quand Caroline Noel invite à ouvrir l'œil sur soi

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Caroline Noel – Tout peut aller mieux pour peu qu'on soit un peu philosophe: c'est le message que retient le lecteur de "Haut les cœurs", premier roman de l'auteure Caroline Noel, blogueuse à l'enseigne de Carobookine. Cela, même dans un monde présenté comme mouvant, dès la première phrase du livre: "Au moment où je pousse  la porte d'entrée, je suis loin d'imaginer combien cette journée va changer ma vie." Cette porte d'entrée, relevons-le, c'est celle du personnage principal, Chloé, mais aussi celle du lecteur, qui entre dans une intrigue aux couleurs feel-good, tempérées par une certaine et indispensable amertume.

Chloé est hôtesse de l'air, amoureuse des voyages et blogueuse à succès à l'enseigne de Clollidays – ce qu'on appelle une influenceuse, avide de voyages gratuits à l'étranger pour elle et sa famille si c'est possible. Un profil pas facile: on la sent passionnée certes, mais aussi gourmande, capable, comme d'autres influenceurs, d'exiger des voyages gratuits en service de presse, contre un peu de visibilité sur un blog. Reste que le blog de Chloé suscite de l'intérêt: les abonnés ne manquent pas, et la jeune femme a reçu de la part d'un certain Ruitare (dites "Routard"!) une offre d'achat qui mérite d'être considérée. 

Mais les premières pages du roman indiquent aussi un moment plus personnel et plus terrible: en faisant son footing, Chloé se retrouve témoin d'une agression sur une personne tierce, et n'ose pas intervenir. Ce qu'elle va regretter, bien sûr – de quoi instiller ce qu'il faut d'amertume dans tout le début de "Haut les cœurs". Surtout, c'est ce qui fonde l'intrigue de tout le roman: un secret inavoué, mal vécu, s'avère capable de transformer le physique et le mental de Chloé. Cela, jusqu'à l'aveu, difficile, nécessaire, capable de soulager. Mais l'amitié et l'amour en viendront à bout, ainsi que la réalité: évoquant un aspect de ce secret, la romancière indique que Chloé s'est fait un putain de film. Et le lecteur de se souvenir que lorsqu'il s'agit de se faire un film, nous tous, frères humains, méritons dix mille oscars.

L'auteure montre donc Chloé en train de s'enfoncer dans son propre mensonge, mais elle la montre aussi en train de reprendre peu à peu le dessus. Cela, sur une base double et solide: les copines et la famille. L'écrivaine excelle à montrer ce que chacun de ces piliers apportent lorsque la vie devient difficile: des amies qui ne manquent pas de dire ce qui ne va pas, et une famille qui s'impose comme un reflet lorsque quelque chose ne va pas. Quitte à ce que Chloé ne le reconnaisse pas tout de suite, malgré des rappels répétés à loisir: évoluer personnellement, cela commence parfois par le déni, et finit par prendre des sentiers inattendus.

Dans "Haut les cœurs", ces sentiers sont ceux de la recherche du plaisir et du sens au travail: on va se monter une affaire en franchise, à deux, en utilisant ses économies. Tout le monde dans "Haut les cœurs" ambitionne de donner un certain sens à sa vie, qui aille plus loin que celui d'engraisser un patron et de récolter quelques miettes. Les circonstances font que tout le monde s'en sort pour un temps, quitte à fuir parfois: la vente du blog de Chloé, en particulier, finance des voyages, lieux d'évasion. Luxe suprême, Chloé paraît même prendre ses distances avec son employeur, prestigieux a priori puisqu'il s'agit d'une compagnie aérienne. Mais n'est-elle pas elle-même une candidate de choix à la fuite?

On l'a compris: chacun se cherche dans "Haut les cœurs", au cœur de la bien belle ville de Paris, et les personnages sont de jeunes gens pétris d'amitié, à la recherche d'un statut social plus confortable que le leur, en termes symboliques. La romancière fait évoluer son écrit dans une ambiance constante d'optimisme, montrant constamment qu'il est possible de venir à bout de ce que la vie peut amener de plus opiniâtre, au point de vue personnel et social. Cela, en convoquant quelques pensées positives qu'on dit philosophiques, ces pensées qu'on lit au bureau sans trop y penser. Celles-ci sont cependant mises en avant à bon escient pour rappeler que même lorsqu'on est personnellement au plus mal, tout n'est pas fini. Du coup, les amis et la famille, c'est important: le lecteur a face à lui un roman feel-good empreint de sentiments, mais aussi d'un soupçon d'amertume au travers du personnage de Chloé et de ses petites névroses.

Caroline Noel, Haut les cœurs!, Paris, Charleston, 298 pages.

Le blog de Caroline Noel, celui des éditions Charleston.

mercredi 14 août 2019

Abel Hermant: une noble picaro dans les temps de la Révolution française et de Napoléon

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Abel Hermant – On a bien oublié Abel Hermant, l'un de ces écrivains qui, pour le dire diplomatiquement, ont connu des ennuis à la Libération. Radié de l'Académie française, remplacé de son vivant au fauteuil 23,  cet homme de plume extrêmement prolifique et populaire est soudain tombé dans l'oubli dès les années d'après-guerre. Symboliquement, il a été remplacé de son vivant à l'Académie française, à l'instar de son homonyme Abel Bonnard. Du passé obscur faisons table rase... 

Alors, vaut-il la peine aujourd'hui de revenir à cet écrivain, ne serait-ce que par curiosité ou agrément, en faisant abstraction de prises de position aujourd'hui indéfendables? Je réponds par l'affirmative. À plus d'un siècle de distance, en effet, il est toujours délicieux de se plonger dans "Les Confidences d'une aïeule", roman paru en 1901. 

Voyeur au gré des ans
Le titre évoque les confidences... et c'est astucieux: complice nolens volens, le lecteur se trouve impliqué ainsi dans une dynamique de secrets que la narratrice, Emilie, va dévoiler à la première personne. Promesse de voyeurisme!... L'auteur joue sur l'idée que c'est toujours sympa de dévoiler un peu de l'intimité d'une femme. Qui plus est une Parisienne bien tournée, qui connaît sa cité par cœur – on le découvre notamment lorsqu'il est question des noms de lieux au moment du 14 juillet 1789.

Une femme, Emilie, qui a été éduquée selon les principes modernes d'un Jean-Jacques Rousseau (dûment cité d'ailleurs, p. 63), mais héritière des titres de noblesse de l'Ancien régime qui lui reviennent! Tout le roman est tendu entre la tradition noble et un penchant vers la modernité qui fait avancer Emilie. Une Emilie qui, mariée à plus d'une reprise dans des circonstances diverses, trace sa vie dans une période troublée de l'histoire de France: même si le roman suggère les dates de 1788 et 1863, l'essentiel de l'intrigue se dessine entre la Révolution française et la fin de l'aventure napoléonienne. 

Féministe avant l'heure, avec des nuances...
En se mettant dans la peau d'un personnage féminin, l'écrivain réussit un tour de force peu commun: à l'orée du vingtième siècle, il paraît dessiner un personnage féministe avant l'heure. Il apparaît de façon évidente que cette femme trace sa route dans un monde d'hommes tout en s'efforçant de se dégager des marges de manœuvre, après s'être étonnée, toute jeune, des contraintes spécifiques à toute femme de son temps. Un peu de violence affleure même certes, violence conjugale acceptée voire assumée: "Et s'il me plaît à moi d'être battue?" (p. 282) – le genre de sortie difficile à lire aujourd'hui. Cela, d'autant plus qu'à chacun de ses mariages, Emilie subit ses nuits de noce comme des viols conjugaux. 

Réciproquement, la narratrice assume que les mecs sont moins dommages que les femmes: "Et quand on l'aurait pendu, lui? Le beau malheur! Je serais veuve." Veuve, elle l'a été. Divorcée, aussi. Séparée dans des façons pas nettes, enfin, ce fut aussi le cas, dans des contextes difficiles. Emilie est-elle polygame? L'auteur le suggère fortement, en particulier dans une scène improbable située au carnaval de Venise, où Emilie, au bout d'un concours de circonstances qu'elle gère assez bien, se retrouve à table avec chacun de ses quatre maris. Qui ont tous leurs propres agréments... 

... voire picaro au féminin!
Personnage définitivement libre, Emilie a des allures de picaro moderne. Noble au moment de la Révolution française et de la Terreur, elle n'a pas de métier sérieux et doit donc se débrouiller pour vivre, en valorisant ses talents épars. Clément, l'auteur lui laisse un bout de rente financière. Reste que pour faire son trou dans le monde bourgeois puis napoléonien qui s'installe non sans soubresauts, il faut savoir s'adapter et s'attirer de bonnes grâces. Ça va vite, et l'écrivain met habilement en parallèle les changements de mode vestimentaire, qui vont à une vitesse folle que l'auteur souligne avec un plaisir évident, et l'évolution sociale en France à la fin du dix-huitième siècle. 

Reste que dans tout cela, tantôt à la ville et tantôt à l'armée, Emilie trouve son chemin: elle a parfois le dessous, mais elle sait aussi profiter de ses situations de vie, ainsi que des personnages qu'elle rencontre. Certains sont historiques: le lecteur croise dans "Les confidences d'une aïeule" le Marquis de Sade, la maison Bonaparte et quelques autres encore.

Un soupçon de romantisme
502583515_11-art-nouveau-binding-reliure-les-confidences-d-une-a-euleEt puis, il y a les ambiances romantiques que l'écrivain installe! Celles-ci se dessinent au travers d'une observation bien comprise de la nature, qui apparaît subitement comme un thème artistique au début du dix-neuvième siècle: on se promène dans les bois, on s'intéresse au travail du fermier. L'écrivain tâte aussi du thème de la jeunesse maladive avec le personnage de Charles, jeune homme chéri d'Emilie, tel le fils qu'elle n'a pas encore eu. 

La question de l'amour émerge aussi, non sans complexité: est-il possible de combiner mariage et sentiments? Et qu'en est-il des enfants – deux ou trois pour Emilie, l'auteur n'est pas très clair là-dessus... Il y a aussi le thème de la divination, évoquée au chapitre dix: Abel Hermant lorgne du côté d'un Honoré de Balzac attiré par Messmer. Quant à la question de la mort, l'auteur réussit un génial happy end doux-amer: "Cela finira, comme dans les comédies, par une noce; mais c'est dommage, je ne la verrai point.", dit Emilie, belle encore, mais à l'extrême soir de sa vie, alors que la génération suivante prend le relais. Cette mort, Emilie l'aura côtoyée tout au long de ses jours, de façon plus ou moins certaine.

Pour un style libertin
Tout cela paraît bien généreux! Mais voici le meilleur: à la fois historien adroit (il va chercher les anecdotes liées à la guillotine, notamment les "bals des victimes", et, sans trancher, interroge les ressentis face à la Veuve et à la peine de mort publique, au travers d'Emilie) et peintre de mœurs, l'écrivain compose avec "Les Confidences d'une aïeule" un très charmant roman aux allures libertines, rapide et léger, fripon parfois dans un souci d'esthétique du voile revisitée: comme dans les "Contes et nouvelles en vers" de Jean de La Fontaine, l'essentiel est suggéré pour émoustiller. Cela, dans l'air du temps bien entendu: l'auteur rappelle les travestis de l'armée comme la mode du nu.

La musique des mots fait penser souvent à celle des écrivains libertins du dix-huitième et du dix-neuvième siècles, et un esprit léger transparaît dans certaines lignes: on pense parfois à Fragonard peignant une jolie jeune fille sur l'escarpolette et dont on voit les culottes lorsqu'elle se balance. Une couleur bien agréable que les aquarelles et dessins au trait vif de Louis Morin mettent délicieusement et finement en valeur.

Abel Hermant, Les Confidences d'une aïeule, Paris, Société d'éditions littéraires et artistiques, librairie Ollendorff, 1901. Illustrations de Louis Morin.

Challenge Je (re)lis des classiques, avec VivreLivre et Nathalie.

dimanche 11 août 2019

Dimanche poétique 410: Benjamin Jichlinski


Elle

Par ce dur regard froid et empli de dédain
Je vois mon existence, petite brindille
Broyée par les démones dont les dents scintillent
Prêtes à dévorer ce qui se chante en mon sein.

Car une élégante et fragile mélodie
Y trôle fière semblant d'Eros la Sibylle
Et conte à mon coeur et à mon âme ébahies
Que de l'amour rayonne un bonheur gracile.

Alors émerveillez-vous de ce murmure! 
Qui fait si bien danser les couleurs de la vie
Eloignez les démons et leur atroce mur!
– Que ce chant soit gravé, ô ma douce amie.

Benjamin Jichlinski. (1990- ), À jamais perdu, Pailly, Editions du Madrier, 2013.

samedi 10 août 2019

Cali Keys, amour et gourmandise

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Cali Keys – Amour et gourmandise marchent main dans la main dans "Le Guide gourmand de Julia Fontaine", roman de l'écrivaine suisse Cali Keys. L'histoire est observée à travers les yeux de Julia Fontaine, jeune Parisienne dont le métier est critique gastronomique. Elle chronique vaillamment ses trois restaurants par semaine, quitte à confondre pinot noir et pinot gris, en se demandant confusément s'il n'y aurait pas mieux à faire.


Des propositions de tiers et des projets en pagaille: il n'en faut pas plus pour que la situation initiale, qui aurait pu durer longtemps dans son équilibre satisfaisant, explose soudain. Tout commence avec un chef indélicat: Matthias tente d'orienter l'article élogieux que Julia souhaite écrire sur un nouveau restaurant parisien de façon à en faire une critique assassine. Contrainte journalistique, contrainte sexuelle, chantage au licenciement: tout cela aurait pu finir aux prud'hommes. Mais même si elle a des cartes à jouer, Julia se résigne à son licenciement. C'est une romance, pas un thriller juridique... 

Julia sait rebondir, en relançant le projet de sa vie: son propre guide gastronomique. Mais il faut en passer par plusieurs péripéties. Tout cela va se cristalliser au long des semaines de tournage d'une émission de télévision nommée "Top Cuistot". Elle y trouvera quelques hommes, dont celui de sa vie...

Au fil des pages, l'auteure recrée un univers qui fait saliver en tâtant d'à peu près tout ce que le monde de la cuisine peut offrir. Cela va du plaisir régressif du beurre de cacahuètes, à la fois festif et consolateur, jusqu'aux plats de luxe les plus recherchés, en passant par ce que propose le Starbucks de l'avenue de l'Opéra – l'emblématique frappuccino joue ici un rôle de rituel entre amies, avec une Vinciane à qui la vie a aussi donné son lot de blessures. L'auteure prend un malin plaisir à décrire les plats qu'on lui sert dans les restaurants que Julia visite, et comme ça claque, le lecteur apprécie – les titres de chapitre, en particulier, sont tout un programme. Enfin, l'alcool ne saurait manquer; celui-ci fait déraper Julia parfois, mais lui confère aussi un supplément d'audace à certains moments. Surtout, et c'est un plus, l'auteure ne juge pas, ni ne moralise: simplement, elle laisse Julia s'exprimer avec un grand naturel sur sa relation avec l'esprit de vin.

On l'a dit, c'est dans le cadre du tournage d'une émission de télévision que tout va se jouer. L'auteure en dépeint les coulisses à traits rapides et justes, restituant le stress du feu de l'action. Il y a aussi le dessin des coulisses, où la relation entre Julia et l'un des chefs en compétition évolue. Cette évolution, la romancière la veut graduée, progressive – à petit feu, voudrait-on dire. Certes, le lecteur la voit venir de loin, mais c'est la règle du genre. Dès lors, c'est le "comment" qui intéresse, et cet aspect est ici réussi, laissant l'impression qu'au fil des semaines, Arnaud, l'homme, un barbu aux airs sauvages, paraît se civiliser et pardonne presque malgré lui à Julia ce qu'il croit qu'elle lui a fait de mal – alors que pas du tout.

"Le Guide gourmand de Julia Fontaine" adopte l'écriture pétillante d'une bonne chick lit pour faire monter en mousse une chouette histoire d'amour, portée par la sensualité indissociable de la bonne chère. Il y a de l'oralité, des mots et des tics à la mode dans un esprit "citadines branchées", mais aussi des comparaisons hardies et volontiers hyperboliques, ce qui contribue à l'ambiance souriante de ce roman.

On peut certes trouver un peu dommage que les personnages soient en général sexy et aisés, et que les personnages masculins de salauds dominent (ah, le risible Matthias, ah, le volage Evan, ah, Adrien le beau traître!), à l'exception de l'élu du cœur de Julia. Dans la dynamique d'un roman court et rapide, cependant, cela permet à l'auteure d'évincer rapidement ceux qui font tout faux et d'avancer plus vite vers le baiser final, signe que la vie finit par donner tout ce qu'ils veulent à celles et ceux qui croient à leurs rêves – que ceux-ci prennent la forme d'un beau restaurant ou d'une belle histoire d'amour, l'un n'excluant pas l'autre. D'autant plus qu'à Paris, tout paraît possible.

Cali Keys, Le Guide gourmand de Julia Fontaine, Paris, Numeriklivres, 2016.

Le blog de Cali Keys, le site des éditions Numeriklivres.

mercredi 7 août 2019

Défi des Mille: "Guerre et Paix" chez Lili Galipette

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Voici une nouvelle participation au Défi des Mille! C'est celle de Lili Galipette, qui partage des impressions sur "Guerre et Paix" de Léon Tolstoï. C'est ici: 


Léon Tolstoï, Guerre et Paix.

Merci à elle pour cette nouvelle participation! 

Pour mémoire, le Défi des Mille est à présent permanent; chacune et chacun d'entre vous peut y participer, en tout temps. Les règles du jeu se trouvent ici.

mardi 6 août 2019

Du rififi entre la Normandie et le Maroc

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Philippe Huet – "Souk à Marrakech", c'est une bonne dose de rififi qui trouve l'essentiel de ses origines quelque part en Normandie. L'écrivain et journaliste Philippe Huet fait l'aller et retour de part et d'autre de la Méditerranée, baladant des personnages connus de ses lectures les plus fidèles: Gus et Vicky. Un vieux couple, pour ainsi dire... avec un passif important que l'intrigue va solder.


Alors, en voiture Simone: Gus est parti en vacances au Maroc, un peu en avance sur sa femme, soi-disant retenue en Normandie pour affaires. Une autostoppeuse tout à fait son genre prénommée Myriam, un peu de marivaudage, un plan cul, et hop: voilà Gus victime de son goût pour la chair à jupon. Ce qui va le mettre en position délicate face à sa compagne Vicky. Mais l'histoire va montrer qu'être cocue, c'est finalement peu de chose dans la vie... et que Vicky est terriblement bien placée pour savoir qu'il y a bien plus grave: en clair, on veut sa peau.

"Souk à Marrakech" entraîne son lectorat dans le monde du commerce de l'art, présenté comme un marigot impitoyable et opaque où le mensonge est la règle. C'est d'autant plus grave et important que l'auteur met en scène quelques passionnés d'art ancien, prêts à tuer pour obtenir une œuvre précise ou pour la conserver, si médiocre qu'elle soit. On pense évidemment à Samuel Serelmans, collectionneur et voleur à la façon d'Arsène Lupin, attrapé par sa mère, excessivement possessive – cette possessivité dont l'auteur dessine avec justesse les contours qui emprisonnent.

Et tout en haut, il y a Van Vekelsen, le vieil acheteur souffreteux, qui a payé d'avance; il a le bras suffisamment long pour acheter tout ce qui l'intéresse dans le monde entier. Mais si vaste que soit son empire, il suffit d'un grain de sable pour que tout s'écroule... et que les cadavres pleuvent.

L'écriture de "Souk à Marrakech" a l'efficacité sobre d'un article de journal, ce qui offre au lecteur l'occasion d'une lecture rapide et vorace. On sent aussi que l'auteur a su se renseigner afin de restituer de façon crédible le monde du commerce, pour ne pas dire du trafic d'œuvres d'art. Et soucieux d'un réalisme qui a quelque chose de touristique, il donne son point de vue sur la médina de cette ville, évoque la générosité de ceux qui l'habitent, mais cite aussi l'hôtel Shango local, élément d'un groupe hôtelier du Maroc. Ses personnages y vivent, et la chaîne a aussi fourni l'image de couverture du livre. De quoi créer l'ambiance...

Philippe Huet, Souk à Marrakech, Paris, Albin Michel, 2006.

Le site des éditions Albin Michel.


lundi 5 août 2019

La Suisse propre en ordre, façon Saint-Tin et son ami Lou

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Gordon Zola – Eh bien, c'est du propre! Voilà que le professeur Margarine, cryptozoologue éminent, a disparu. Du côté de Moulin Tsar, on s'inquiète un peu, et Saint-Tin part sans tarder à l'enquête, emmenant dans son bagage le casanier capitaine Aiglefin et l'ami Lou, perroquet sentencieux et volage. Tel est le propos de "L'affaire tourne au sale", opus 8 de la série bien connue des aventures de Saint-Tin et de son ami Lou, pastiche romanesque à peine déguisé des aventures de Tintin.


Tout commence avec la visite d'Hippolyte Buro, représentant de commerce particulièrement collant (comme un sparadrap, osons l'allusion au monde de Tintin! Il y en a d'autres dans ce roman...), au château de Moulin Tsar. Cela vaut, en guise de mise en bouche, de splendides dialogues avec Aigrefin et Alba Flore, l'inévitable (et collante aussi) écrivaine belge qui hante la vie de l'éclusier Aiglefin (qui aime les écluses, mais aussi écluser des petits canons). Mais dans les rosiers, quelqu'un veille... et Saint-Tin s'aperçoit vite, plus en tout cas que la police, que le professeur Margarine a disparu. Enlevé, sans doute!

Pour bien valoriser les capacités d'enquête de Saint-Tin, l'auteur fera intervenir les deux enquêteurs siamois bien connus, Yin et Yang en deuxième partie du livre. Mais, sortant pour le coup de l'univers de Tintin, il installe d'abord dans son récit un policier nommé Ludovic Truchot, qui a de petits airs de "gendarme à Saint-Tropez". Reste qu'il n'est pas plus efficace que son illustre modèle, ce qui offre au lecteur le plaisir d'un humour basé sur des quiproquos en cascade.

Totalement dans l'esprit de la série romanesque imaginée par Gordon Zola, "L'affaire tourne au sale" est porté par un humour tous azimuts, à la fois verbal ou de situation, allant jusqu'à jouer avec les stéréotypes, notamment ceux liés à la Suisse, passage obligé d'un roman qui construit son intrigue sur la base de la bande dessinée "L'Affaire Tournesol" d'Hergé. En Suisse, pays du propre en ordre, en effet, une affaire qui tourne au sale serait un énorme scandale! Sérieusement, l'auteur joue aussi sur la tradition horlogère helvétique pour glisser une affaire de trafic de coucous suisses à triple fond, où l'on retrouve la trace des agents Yin et Yang.

Au fil des pages, le lecteur suisse salue l'hommage que l'écrivain rend aux qualités des vins suisses, au travers d'un capitaine Aiglefin mué en dégustateur distingué et avide, inspirateur du pigiste Saint-Tin, critique de vins abstinent – ce qui renvoie à Tintin, lui-même journaliste sans article dans l'univers d'Hergé. On pardonnera à l'auteur les libertés qu'il prend avec la réalité, notamment en ce qui concerne les chemins de fer suisses: les annonces par haut-parleur n'indiquent jamais la durée des arrêts en gare, et il n'y a pas de voie R-G en gare de Lausanne, où les voies portent des numéros. Peu importe: l'essentiel, c'est que ce soit drôle! Et ça marche, y compris lorsque Saint-Tin et Aiglefin se retrouvent aux prises avec des contrôleurs. Ou qu'il est question, puisqu'on aime jouer avec les mots, d'un "la clément" chanté, aux airs furieusement lacustres.

Des jeux de mots que l'auteur lâche à tour de bras, tantôt évidents, tantôt plus subtils voire cotons, suscitant plus d'un éclat de rire. Ceux-ci sont dispersés, assez densément, sur une intrigue solide, rythmée par les cliffhangers de fin de chapitre soulignés par des rituels "? !", qui font très "bande dessinée". Elle emprunte ses points de repère les plus évidents à l'intrigue de "L'Affaire Tournesol" d'Hergé, quitte à les revisiter en profondeur dans un esprit de parodie. Il y aura donc des bris de verre, et – on l'a vu – quelque chose d'helvétique, quitte à ce que la gare de Genève-Cornavin devienne l'enseigne d'un caviste de "la Corne à vins". Une cave tenue par qui? Un certain Victor Ticoli, qui rappelle le forain A. Torticolli, qui se planque pépère dans les décors de "L'Affaire Tournesol". Le jeu de références est serré, on le voit! Mais il n'y a rien d'innocent dans tout cela... et avant même Saint-Tin et son équipée, le chauffeur de taxi qui les amène chez le caviste énigmatique en sait quelque chose.

Et bien sûr, enfin, il y a la quête des origines... question qui travaille surtout Aiglefin, héritier putatif des Romanoff, dans ce numéro de la série. Une série traversée aussi, on s'en souvient, par la propre quête de Saint-Tin en la matière.

Gordon Zola, L'affaire tourne au sale, Paris, Le Léopard Masqué, 2010.

Le site des éditions du Léopard Masqué.

dimanche 4 août 2019

Dimanche poétique 409: Francis Jammes


O mon Ange gardien, toi que j’ai laissé là…

O mon Ange gardien, toi que j’ai laissé là
pour ce beau corps blanc comme un tapis de lilas :
Je suis seul aujourd’hui. Tiens ma main dans ta main.

O mon Ange gardien, toi que j’ai laissé là
quand ma force éclatait dans l’Eté de ma joie :
Je suis triste aujourd’hui. Tiens ma main dans ta main.

O mon Ange gardien, toi que j’ai laissé là
quand je foulais d’un pied prodigue l’or des bois :
Je suis pauvre aujourd’hui. Tiens ma main dans ta main.

O mon Ange gardien, toi que j’ai laissé là
quand je rêvais devant la neige sur les toits.
Je ne sais plus rêver. Tiens ma main dans ta main.

Francis Jammes (1868-1938), Clairières dans le ciel. Source: Un jour, un poème.

samedi 3 août 2019

Des fachos à la mairie de Brest? Cours toujours, camarade!

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Hervé Jaouen – Alors oui, c'est du passé. Mais imaginez une seconde: la mairie de Brest est tenue par l'extrême droite en 1989, année des grandes commémorations de la Révolution française – rien à voir avec la réalité, puisqu'à ce moment-là, le socialiste Pierre Maille était aux affaires. Publié pour la première fois en 1987, le roman "Coup de chaleur" d'Hervé Jaouen fait dès lors figure de roman d'anticipation inquiète.


Quelle extrême droite l'auteur donne-t-il à voir à ses lecteurs? C'est d'abord un bord qu'il laisse agir sans l'enfoncer, tout en dessinant son portrait sans concession. L'action la plus concrète, c'est une course d'endurance à travers la ville, à laquelle seuls les Français et les Brestois sont invités à participer. Cette course est par ailleurs présentée comme le symbole d'un virilisme exacerbé, qui glorifie les vertus de la force physique vue comme un atout typiquement masculin. Fascisme? Le mot vient à l'esprit du lecteur, qui trouve au maire, Charles Martel, un petit côté mussolinien. Et du reste, jamais, même si elles sont admises à participer, on n'envisage qu'une des femmes inscrites puisse gagner...

... gagner, d'ailleurs? Cette course est dotée d'un prix unique: la personne gagnante sera employée de la municipalité. Un poste de fonctionnaire sûr, des plus alléchants. Les candidats sont assez nombreux: 200 coureurs tentent leur chance. L'écrivain dessine avec justesse les principaux profils des coureurs: il y a des dilettantes (il leur réserve de jolis portraits, empreints d'humanité – on sourit en voyant abandonner cette fille trahie par ses tétons qui frottent douloureusement son T-shirt... Ouch, ça brûle!), des drogués de la course (les "speedies de la courette", comme l'auteur les nomme en exergue – on pense au Pablo du roman "Les ennemis de la vie ordinaire" d'Héléna Marienské), et dix personnages qui en veulent vraiment. En fait, neuf plus un: il y a l'équipe de malabars soutenue par la mairie d'extrême droite en place, et Denis, gauchiste par conviction, qui fait figure de grain de sable.

Il est permis de penser au roman "On achève bien les chevaux" de Horace McCoy, certes! Mais le concept de la course renvoie aussi à "Marche ou crève" de Stephen King. En effet, c'est celui qui tient le choc jusqu'au bout qui gagne le job, dans le contexte bien connu des années 1980, marquées par le chômage en France. Dans un souci de réalisme, l'auteur relève qu'une telle épreuve, fondée sur les abandons successifs des candidats, n'est pas tout à fait éthique – le chapitre VI du roman résume ces questions en mettant en scène un spécialiste du sport de fond face aux organisateurs. Mais quoi? Pourquoi ne pas organiser cette course aux accents de télé-crochet?

Roman réaliste, "Coup de chaleur" fonctionne sur les difficultés spécifiques à la course de fond, tout en en représentant le caractère populaire puisqu'il est question d'une course en pleine ville de Brest, où ça monte et ça descend (ah, la rue de Siam!). Dans toute la mesure de son court roman, l'écrivain indique de manière justement ciblée les difficultés d'une telle épreuve, truquée qui plus est. Et bien sûr, l'issue n'a rien de bêtement manichéen, suggérant que les champions, c'est-à-dire Denis le gauchiste et Yellow-Sub le candidat des fachos, se sont entendus. Et c'est à "Gabrielle" de Johnny Hallyday, chanteur populaire s'il en est, que reviennent les derniers mots, balancés d'un juke-box.

"Coup de chaleur", c'est du Hervé Jaouen dans le meilleur de ses œuvres: la Bretagne en solide toile de fond, des personnages déterminés et bien construits, et une intrigue déclinée sur un ton vigoureux voire truculent. Qui plus est, dans ce roman, on apprécie des dialogues travaillés avec justesse jusque dans la caricature, à l'instar des paroles de l'avocat limite-limite René Dufoix-Granier, éminence grise du maire de Brest, Charles Martel, ancien catcheur. Les mots d'un baveux sont-ils solubles dans le verbe d'un sportif de combat? Le chapitre IV en particulier, après les précédents qui préparent le terrain, laisse les lecteurs juges...

Hervé Jaouen, Coup de chaleur, Editions de La Chapelle, 2004. Première édition: Fleuve Noir, 1987.

Le site d'Hervé Jaouen.

vendredi 2 août 2019

Quand Eric Driot joue avec les forces en présence

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Eric Driot – C'est un portrait, croit-on lorsqu'on commence sa lecture de "Deux points de suture", premier roman d'Eric Driot – un roman qui, pour dire les choses telles qu'elles sont, a tout du portrait littéraire, construit en chapitres qui sont autant de scènes de vie. 

Toute la première partie de ce roman, la plus courte certes, a pour objectif de donner corps à François Verdier, professeur de philosophie dans un lycée où l'enseignement n'est pas facile. Le premier chapitre de cette première partie indique cependant avec force que François Verdier n'est pas un surhomme: témoin d'une scène de violence, il n'intervient délibérément pas. 

En dessinant cette scène dure et lisible en début de roman, l'auteur en dit beaucoup sur son personnage principal, veule, fort avec les faibles qui l'entourent, mais faible avec les forts aussi. Il est permis de le trouver absolument détestable; mais tant que dure la première partie du roman, il est permis aussi de le trouver fascinant. L'auteur joue de cette ambiguïté, par exemple lorsque, dans le chapitre 5 de cette première partie, François répond à Sylvia, femme bohème invitée de la maison, qui remet en question la pertinence de la philosophie, fonds de commerce de François Verdier. Certes, Verdier réagit avec une vigueur odieuse; mais que sa mercuriale, implacablement construite sur de solides bases rhétoriques, est jouissive! 

Mais François Verdier tue... et que personne ne s'en inquiète. Vu l'issue du roman, peu importe! Les deux homicides discrets qu'il a à son actif ne valent rien, n'apportent rien à personne. Reste que François Verdier porte jusqu'au bout ces meurtres, les assumant plus ou moins: il n'a pas à le faire face au public, c'est son secret, philosophique lorsqu'on parle à grands mots, et juste terrible dès lors qu'il s'agit de vies humaines.

Encore un truc sur François Verdier: l'écrivain utilise très très peu le nom de son personnage central, préférant le désigner par le pronom (pas si) personnel "il". Belle manière de prendre de la distance face à un personnage qui, on l'a compris, peut être objet de rejet.

Mais voilà que les forces en présence changent, au virage de la deuxième partie. Alors que jusque-là, François Verdier a été l'homme fort de sa petite vie, vécue avec sa petite femme qui se donne à fond pour son petit couple, voilà qu'après une altercation qui trouve son origine dans la pratique de son métier, le professeur se trouve handicapé physiquement. Et donc dépendant des autres – ce qui impose un changement de point de vue. Ce changement de point de vue, l'auteur le négocie parfaitement, assumant qu'autour de François Verdier, c'est un jeu de pouvoir qui se joue.

Face à cela, veut-on encore jouer le jeu de l'empathie? Les personnages du roman ont fait leur choix, à l'instar de l'épouse de François Verdier qui le quitte. Cela, sans raison frappante, juste parce que tout change... L'écrivain excelle à montrer, par touches, ce que peut devenir un professeur de philosophie devenu totalement tributaire des autres: un bonhomme haineux parce que sans défense et sans empathie. Et puis, est-ce un complexe de supériorité? Les liens avec le personnel hospitalier ne sont pas très sains. L'auteur met en avant le motif d'un équipement permettant à François Verdier d'uriner – un François Verdier attaqué dans sa fierté virile, du coup.

Du coup, alors que l'épouse est partie, que l'avenir se dessine dans un fauteuil roulant et que la vie ne sera que solitude, alourdie par deux homicides commandés par l'envie d'éliminer ceux qui sont de trop dans un souci nihiliste, que reste-t-il à faire? La réponse paraît évidente. L'auteur dessine le chemin vers cette issue, indiquant que si certains sont morts par François, celui-ci doit mourir de la même façon. "Qui vit par l'épée périra par l'épée", comme dira l'autre – et le lecteur de "Deux points de suture" remplacera parfaitement "épée" par insuline.

Eric Driot, Deux points de suture, Genève, Encre Fraîche, 2011.

Le site des éditions Encre Fraîche.

jeudi 1 août 2019

Jean-Guy Soumy: un redoutable "congrès" sous Louis XIV

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Jean-Guy Soumy – "Le Congrès": voilà bien un titre intrigant. On pense à ces réunions de spécialistes d'un domaine donné, qui font alterner de façon agréable et instructive les apéros riches et les conférences. Mais dans le roman de Jean-Guy Soumy qui porte ce titre, il n'est point question de cela. Ce "congrès", qui constitue le grave sommet du récit, n'est rien d'autre qu'un acte sexuel pratiqué en public, afin de prouver aux intéressés et aux juges que l'homme n'est pas impuissant. Cela, dans le contexte des années 1685, alors que les tensions entre catholiques et protestants sont au plus fort dans la France de Louis XIV: la révocation de l'édit de Nantes est à l'ordre du jour.


Pour donner un maximum de force à son roman, l'écrivain l'écrit en phrases volontiers courtes. Celles-ci se déclinent à la première personne, permettant au lecteur de se glisser dans la peau de Guillaume Vallade, Creusois héritier d'une charge de bâtisseur du roi qui l'amène à œuvrer sur le site de Versailles. Et tout commence par un coup de main donné à une famille de lissiers protestants en fuite. Un mariage suivra avec la sœur d'une de ces personnes en fuite, restée au pays et redevenue catholique pour la forme; mais Guillaume conservera le souvenir de celle qu'il a aidée. Un souvenir qui se rattache à l'image récurrente d'un loup, que le lecteur découvre dès les premières pages.

"Le Congrès" déroule dès lors le jeu de relations familiales complexes, non empreintes de jalousies. Ce jeu est décrit de façon habile et claire, donnant à voir l'impuissance du père de Guillaume, vieillard abandonné à plus costaud que lui, et les manœuvres d'une parentèle avide de places honorables. Dès lors, le gros du roman "Le Congrès" dessine un monde de craintes et d'incertitudes, de dialogues où chaque réplique est un champ de mines. A telle enseigne qu'il faut prendre un avocat pour faire face... un avocat qui se paie de mots et paraît bien impuissant, même s'il faut dire aussi que ceux qu'il assiste ne sont pas bien habiles non plus.

Du coup, Guillaume Vallade et son épouse Jehane n'échappent pas à l'épreuve humiliante du "Congrès". Fort justement, l'écrivain donne un coup de frein au rythme de son roman et se concentre sur ce qui se passe dans le corps et la tête de Guillaume Vallade. Focus, focus: le lecteur tremble avec lui, a envie de lui dire que ce n'est pas comme ça qu'il va y arriver. Quelle dérisoire envie de donner à l'autre des leçons de virilité, pour le lecteur homme! Qui pourrait se vanter d'avoir tout juste dans une telle circonstance? Avec Guillaume Vallade, l'auteur, sans choir dans le voyeurisme, montre ni plus ni moins qu'un être humain, avec ses faiblesses et ses limites, dans une épreuve tragique, extrême, sans gagnant.

Tragique oui, parce que ce "congrès" n'est rien d'autre qu'un piège dans lequel Guillaume va tout perdre. Il ne peut en être autrement: l'auteur dégage une issue originale, inattendue, pour le bénéfice du lecteur mais pas de ses personnages. Une issue qui indique que l'accusé se met à nu, non seulement physiquement, mais aussi au plus profond de ce qu'il pense et ressent, quitte à ce que cette révélation impromptue compromette son mariage. Quant à l'accusation, du haut de son sérieux, elle semble être seule à ne pas s'apercevoir qu'elle est ridicule. Piètre consolation, pour ceux qui ont subi l'épreuve...

Reste par ailleurs, en filigrane, l'impression que l'auteur a joué, au-delà de la guerre de religion et des intrigues, une opposition entre la vie à la ville, où les pièges sont partout derrière les bienveillances apparentes, et la vie en périphérie, en l'occurrence en Marche, au fond de la Creuse, près d'une campagne qui peut être violente (réels ou fantasmes, les loups mordent aussi) ou s'avérer une retraite envisageable. Cela, après avoir renoncé à la fuite vers l'Angleterre, les Pays-Bas ou la Suisse, destinations visées par ceux qu'on appelle dès lors les huguenots, harcelés – le lecteur du "Congrès" en sait quelque chose, tout comme celui qui a lu "Crécelle et ses brigands" de Michaël Perruchoud, qui évoque la question du côté de Genève, montrant le destin d'horlogers réformés devenus réfugiés – par le roi et ses dragons.

Jean-Guy Soumy, Le Congrès, Paris, Robert Laffont, 2010.

mardi 30 juillet 2019

Menteur et manipulateur: le point de vue de Jean-Luc Barré sur un écrivain

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Jean-Luc Barré – N'y a-t-il rien de plus tordu qu'un écrivain? Avec "Pervers", Jean-Luc Barré propose son premier roman, et si je l'ai lu, c'est après une rencontre d'exception. Brillant biographe et éditeur, l'auteur s'immisce dans un monde nouveau, celui de la réalité reconstruite, voire mensongère, du roman: les limites entre la réalité et l'imaginaire s'effacent. Cela, autour de Victor Marlioz, personnage fictif d'écrivain que l'auteur démasque doucement sur un roman de 208 pages.

Victor Marlioz? Cet écrivain qui cultive sa rareté se sent légitime à inviter un critique littéraire dans sa retraite ligurienne de Portofino afin de lui annoncer qu'il met fin à son activité de romancier. Reste que le narrateur, Julien Maillard, l'invité justement, qui connaît son monde et s'est renseigné sur Victor Marlioz, n'est pas totalement dupe. Le lecteur va donc voir comment vont lutter le critique qui fait son métier, l'écrivain qui a ses astuces et, en joker, l'éditeur qui a tout vu et tout vécu. 

"Tout vu et tout vécu": Durban joue les éditeurs blasés, lâchant comme sans faire exprès des anecdotes sur le monde de l'édition parisienne, un monde où l'on sait piquer autrui. Insistant, l'écrivain pointe une tache qui n'est pas aveugle: le suicide de la fille de Victor Marlioz, Alexia. On en parle, on n'en parle pas? Les personnages s'interrogent. Et mine de rien, le lecteur commence à trouver Victor Marlioz détestable sous son chapeau de feutre. Quel jeu a-t-il joué?

C'est que livre après livre, le vieil écrivain ne peut écrire quoi que ce soit sans manipuler son entourage, les vraies gens qu'il a connus. Ici, son attitude est précisément celle d'un pervers. Cela, avec des conséquences difficiles: une scène de candaulisme non consenti, un viol, un aveu que son enfant n'a pas été désiré. S'il y a un manipulateur, terrible s'il en est dans ce roman, c'est donc bien l'auteur de "Pervers", on le comprend. Alors, une question traverse "Pervers": Victor Marlioz, pervers comme sans faire exprès, est-il responsable du suicide de sa fille? De page en page, l'auteur entretient le mystère, ne tranche jamais de façon franche, mais le lecteur finit par comprendre.

Et Maillard, journaliste désireux de faire une interview, se retrouve pris au piège. Un piège où, nolens volens, l'entourage de Victor Marlioz est impliqué. Certains personnages, en particulier l'épouse alcoolique de Marlioz, donnent un point de vue sur le grand écrivain qui partage leur vie, de façon amicale ou amoureuse. L'alcool sait délier les langues, mais Marlioz, s'il souhaite parler de lui, est aussi jaloux de ses secrets: son discours a des airs de stratégie de communication malgré ses dessous sincères.

"La marque du romancier tenait à la froideur de son écriture, au regard clinique qu'il portait sur ses personnages, à un style qui refusait tout concession à la littérature": telle est la philosophie de l'écrivain Victor Marlioz dans "Pervers". Cette option d'écriture choisie par Jean-Luc Barré concourt à la tonalité sérieuse et précise du livre, une tonalité qui entre en résonance avec le grave métier de biographe de Jean-Luc Barré. Cela, dans un contexte où la fiction et le réel ne sont séparés que par une frontière poreuse.

Jean-Luc Barré, Pervers, Paris, Grasset, 2018.



dimanche 28 juillet 2019

Dimanche poétique 408: Cécile Sauvage


Souvent le coeur qu'on croyait mort

Souvent le coeur qu'on croyait mort 
N'est qu'un animal endormi ; 
Un air qui souffle un peu plus fort 
Va le réveiller à demi ; 
Un rameau tombant de sa branche 
Le fait bondir sur ses jarrets 
Et, brillante, il voit sur les prés 
Lui sourire la lune blanche.

Cécile Sauvage (1883-1927). Source: Poésie.Webnet.

samedi 27 juillet 2019

Avec Héléna Marienské, partageons l'addiction!

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Héléna Marienské – "Abstinents s'abstenir", dit la quatrième de couverture. Que c'est vrai: sur un ton absolument délirant et bourré d'humour (et d'alcool aussi, un peu: faut ce qu'il faut, hein!), la romancière Héléna Marienské relate la destinée de sept personnes dépendantes. Tel est le propos de "Les ennemis de la vie ordinaire": sortir de son addiction, c'est peut-être pire qu'y rester... et y trouver son compte en définitive. Politiquement pas très correct, mais qu'est-ce qu'on se marre!


Sept personnages dépendants donc, comme les sept péchés capitaux – il est permis d'y penser lorsqu'on voit les addictions mentionnées. Elles peuvent être classiques ou moins attendues: addiction au jeu ou à l'alcool, penchant pour les achats compulsifs, manie du sport extrême, drogues dures, sexe même. Chaque addiction est portée par un personnage. L'auteure les caractérise clairement, leur offrant des voix: on aime l'ambiance électrique de la scène de casino en pages 11 et suivantes, telle que décrite par Gunter. Il arrive certes que le français en sorte un peu esquinté, par exemple lorsque le roman cite le journal intime de Mariette, la junkie qui n'a pas été beaucoup à l'école. Mais le principal, c'est que ça sonne vrai et que ça bouge.

Au-delà des mots, chacun des personnages mis en scène s'avère attachant. Tous ont une profondeur, une histoire. Et au présent, ils sont flamboyants. L'auteure assume un côté caricatural, par exemple lorsqu'elle décrit ce prêtre cocaïnomane qui a la même tête que le pape François et parle de Dieu dès qu'il ouvre la bouche, en une phraséologie catholarde qui tient de la langue de bois. N'est-ce pas un masque, du coup?

Il est dès lors permis de lire "Les ennemis de la vie ordinaire" comme un roman où chaque personnage tombe le masque pour vivre de façon plus vraie, en assumant son addiction. Le thème du masque, du déguisement, apparaît d'ailleurs par le biais du personnage de Damien, professeur de littérature accro au sexe, pratiqué si possible avec des costumes improbables. Mariette y trouvera son compte... Sans insister, ce jeu de masques rappelle cependant une chose: face à la société, les addictions sont souvent quelque chose qu'on aimerait masquer.

Cela dit, l'auteure décrit avec maestria une dynamique de groupe épatante, porteuse d'un crescendo qui n'est pas sans rappeler certains romans de Tonino Benacquista: jusqu'où vont-ils aller, et quand vont-ils se casser la figure? En face des sept moteurs du roman, il y a Clarisse, psychologue spécialiste ès addictions, apprentie sorcière qui, ayant voulu rapprocher des personnes dépendantes aux profils divers en une thérapie de groupe, se retrouve très vite débordée. La romancière en avait besoin pour allumer la mèche, elle l'évacue avec aisance après usage, laissant les patients en roue libre... après avoir suggéré que s'il est utile de réfléchir sur les addictions, il est aussi pertinent de mettre en question la manière d'y remédier.

Et voilà que tout s'achève, presque trop vite, sur un tournoi de poker endiablé à Las Vegas alias Sin City (quand je vous parlais de péchés capitaux...), où nos personnages jouent la gagne, quitte à user de moyens limite-limite qui font penser aux méthodes de triche présentées dans "Les sous-doués". Cela, au bout d'un texte qui assume la solidité de ses allusions littéraires, entre autres à Molière et au "Tartuffe": ce roman est construit en cinq partie comme les cinq actes de la pièce de théâtre, et les "Le pauvre homme!" lâchés par le lettreux Damien mettent clairement le lecteur sur la voie.

On sort de cette lecture avec un sentiment important: oui, il est permis de rire des addictions, sans mesure, et de prendre ses distances avec les discours moralisateurs en la matière. Ces addictions, il est même permis de les cumuler et de s'en trouver bien! Certes, ce qu'on peut aussi penser, c'est que l'argent peut tout, si mal acquis qu'il soit. Autant dire que "Les ennemis de la vie ordinaire" est le roman déjanté, délicieusement amoral voire transgressif, d'une bande de joyeux foldingues de tous âges qui, au fil des pages, décident de s'assumer et d'aménager leur vie en conséquence, pourvu qu'elle ne soit pas ordinaire.

Héléna Marienské, Les ennemis de la vie ordinaire, Paris, Flammarion, 2015.

Le site des éditions Flammarion.


Le titre de ce billet est un clin d'oeil à l'ami Nicolas Jégou.

vendredi 26 juillet 2019

"Les Valentin", autopsie d'une classe sociale

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Pierre-Henri Simon – "Les Valentin", c'est une famille, pour ne pas dire une dynastie. L'écrivain en fait le parangon d'une classe sociale: celle d'une certaine bourgeoisie terrienne et cultivée, porteuse de valeurs, héritière de génération en génération, qui s'essouffle dans les années 1920 au profit d'une nouvelle bourgeoisie, celle de l'argent et du commerce. Le premier roman de Pierre-Henri Simon relate les relations entre ces deux mondes.


L'art de débuter
Quoi de mieux qu'un incipit, deux paragraphes allez, pour dire ce que sont les Valentin? L'auteur les présente comme une famille messalisante, fonctionnant dans la certitude de la pérennité de ses usages. Ecoutons le début: «C'est une tradition: chaque dimanche, les Valentin entendaient la grand-messe à Saint-Paul-de-Saintonge, et déjeunaient ensuite chez Mme Deslandes, en famille "Tante Madeleine".» Voilà une famille ancrée dans l'idée que rien ne doit changer, jusqu'à l'aveuglement. La messe du dimanche, en particulier, apparaît aujourd'hui encore comme un rite incontournable, même si les horaires fluctuent.

Génial dans l'image dès le début, l'auteur confie au cheval la mission d'annoncer au lecteur l'idée que quelque chose ne va plus dans ce rythme de vie: "un demi-sang bai-brun qui portait beau, mais fatigué des jambes." Tout comme le cheval, la famille Valentin s'efforce de préserver les apparences mais peine à tenir son rang. Plus loin, l'abattage d'un ormeau (p. 73, chapitre 8) résonne comme la mise à mort d'une classe sociale par un climat politique peu favorable à une classe sociale qui vit en partie de ses rentes et ne s'ouvre pas sans difficultés à autre chose.

Humiliations et jeux de classes sociales
L'auteur relate aussi les humiliations successives dont les Valentin sont l'objet de la part de la famille Sorineau. La façon de dire l'humiliation de classe, de "race" pour reprendre le mot qu'utilise l'écrivain pour parler de lignage, est tantôt vigoureusement marquée, tantôt subtile, toujours malaisante: les négociations devant le notaire côtoient la possibilité de chasser sur des terrains de chasse vendus par les Valentin à plus riche que soi.

Il en résulte une impression tenace de paternalisme de la part des Sorineau, enrichis dans le commerce, à l'encontre des Valentin. Paternalisme souriant et gourmand: les Sorineau sont lucides, conscients que certaines choses ne s'achètent pas. La culture et le rang social, par exemple. Cela dit, l'auteur lâche le mot, comme sans faire exprès: ce sont des "paysans parvenus" (p. 93), et voilà qu'on se retrouve chez Marivaux.

Réciproquement, la fierté du lignage des Valentin ne manque pas de s'exprimer, mais cela paraît dérisoire. Que vaut un break attelé face aux voitures de la nouvelle bourgeoisie, symboles de modernité tapageuse et impérieuse? Et de plus, aller plus vite que l'autre, derrière son volant, c'est aussi une façon de l'humilier.

Annie, nouvelle Antigone
En face, jouant la fierté, on trouve Annie, jeune femme vers laquelle l'auteur se focalise peu à peu jusqu'à ne s'intéresser qu'à elle. Avec le préfacier Jean-Louis Lucet, on peut voir en elle une figure tragique dans la ligne d'Antigone, capable de se sacrifier mais aussi tendue entre les options du cœur (tel amour auquel elle n'a pas donné sa chance) et celles de la raison.

Celles-ci lui dictent d'épouser le fils Sorineau pour complaire à tout le monde; Annie trouve cependant une échappatoire, impliquant sa propre sœur. Et en tenancière intraitable des valeurs anciennes des Valentin, elle assiste, dégoûtée, à l'irruption de la modernité dans la vie familiale: on danse le shimmy à la mode, on gouaille plus qu'on ne cause. Sacrifiée, Annie l'est à plus d'un titre: c'est elle qui devra renoncer à ses études au profit de son frère, futur avocat. Et donc à l'attestation d'un niveau culturel atteint à la force du poignet.

Hérédité et actualité
Ce monde où l'on s'efforce de sauver les apparences, c'est celui des Valentin. Le romancier l'explore en en faisant l'autopsie, actant qu'une certaine forme de bourgeoisie, porteuse de culture et de valeurs, est morte dans l'entre-deux-guerres.  En lisant "Les Valentin", il est permis de penser aux romans de François Mauriac, en particulier "Les Chemins de la mer", ou au "Guépard" de Giuseppe Tommasi di Lampedusa. Et côté moderne, "Les Valentin" résonnent comme "Les Aristocrates" de Michel de Saint-Pierre, voire comme "Les Visages pâles" de Solange Bied-Charreton.

Quant à l'écriture de Pierre-Henri Simon, elle s'avère claire, classique et fluide. On peut regretter aujourd'hui le caractère très écrit, artificiel, de dialogues qu'on aime aujourd'hui plus vifs et directs. Par contraste, on préfère noter qu'en d'autres lieux, la langue de l'écrivain s'autorise un brin de satire, quelque part entre Flaubert et Balzac dès lors qu'il s'agit de décrire les situations sociales, parfois en des sorties cinglantes: "Il faut bien que les jeunes messieurs s'amusent", clame la mère de tel noceur, qui tolère ce comportement même en temps de gêne. Et que dire des bagarres familiales autour de l'héritage mobilier et immobilier du défunt patriarche Constant – le bien nommé, puisque porteur d'une  constance de lignage, d'une immobilité?

En somme, l'argent pourrit tout! Les Valentin sauront-ils sauver l'essentiel? Intemporel, "Les Valentin" dessine le prix d'un passage de témoin et d'un changement de génération dans le cadre d'un monde qui va toujours plus vite, qui n'a encore rien vu et où quelques-uns préfèrent s'arc-bouter sur les coutumes d'hier. C'est tendu? C'est réussi surtout, sur la base de quelques personnages forts, solidement ancrés dans le contexte de la Saintonge.

Pierre-Henri Simon, Les Valentin, Saintes, Le Croît Vif, 2014. Préface de Jean-Louis Lucet. Première édition en 1931.