dimanche 15 décembre 2019

Dimanche poétique 426: Marc-Antoine Girard de Saint-Amant


Le paresseux

Accablé de paresse et de mélancolie,
Je rêve dans un lit où je suis fagoté,
Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté,
Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie.

Là, sans me soucier des guerres d'Italie,
Du comte Palatin, ni de sa royauté,
Je consacre un bel hymne à cette oisiveté
Où mon âme en langueur est comme ensevelie.

Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,
Que je crois que les biens me viendront en dormant,
Puisque je vois déjà s'en enfler ma bedaine,

Et hais tant le travail, que, les yeux entrouverts,
Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine
Ai-je pu me résoudre à t'écrire ces vers.

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant (1594-1661). Source: Poésie.Webnet.

samedi 14 décembre 2019

Quand le Valais lâche ses chiens... et ses chiennes

Mon image
Gabriel Bender – Voilà ce qui manquait à la littérature de genre en Suisse romande: le livre d'horreur! La nouvelle collection "Gore des Alpes" comble cette lacune en tentant le mariage du terroir et de l'horreur. Et c'est l'écrivain Gabriel Bender qui s'y colle pour le premier roman de la série, intitulé "La Chienne du Tzain Bernard". 

Question temps de lecture, c'est un roman calibré pour être lu en train entre Sion et Genève, "retards non compris", dixit l'éditeur. Et le contenu? A vous de voir!


Un cocktail hautement explosif
"Je suis né petit et je ne suis pas devenu bien grand": dès le début, il sera question de difformité, en l'occurrence en ce qui concerne le narrateur, un nain surnommé Moustique et qui, on le découvre peu à peu, est un enfant placé. A l'heure où la Suisse redécouvre les dessous pas forcément roses de l'enfance placée, où certains enfants vendus à des familles qui ne sont pas les leurs réclament aujourd'hui réparation, il y a d'emblée quelque chose de subversif à mettre en scène un personnage qui vit dans ces conditions en ces temps qui ont suivi l'aventure napoléonienne. Or, en guise de réparation financière, ce brave Moustique ne demande rien de mieux que de se raconter, pour dix sous.

Ce personnage mis en place, l'auteur prend un peu de temps pour installer un cocktail hautement explosif, fait de sexe, de cruauté, de puissance du fric et de catholicisme. Sexe et catholicisme? Le rapprochement est classique. Il vaut cependant ici quelques pages qui donnent un frisson certain, aux réminiscences sadiennes,  fondées sur l'hypocrisie de certains acteurs religieux ainsi que sur le fantasme assez partagé de la bonne sœur chaudasse, chargée qui plus est de l'éducation, y compris sexuelle, d'une ingénue venue d'Italie. Chienne, direz-vous? Pas faux, mais l'auteur vous en réserve une autre, de chienne...

Lâchez les chien-ne-s!
... en effet, puisqu'on est en Valais, les chiens du Grand Saint-Bernard sont pour ainsi dire incontournables. L'auteur démystifie totalement le stéréotype du canidé sauveur en faisant de lui une bête assoiffée de chair et de sang, humains si possible – la chienne enragée Korfou (corps fou?) en est l'archétype. Dans ce roman, on ne compte donc plus guère les animaux, surtout humains, passés sous les crocs de ces animaux qui ont besoin de leurs livres de chair quotidiennes.

Il y a quelque chose d'à la fois jouissif et glaçant, notamment, dans la description que l'auteur donne d'un plan commercial économique fondé sur des combats de chiens et d'humains, éventuellement anthropophages, sous prétexte de charité chrétienne dévoyée (tuer les pauvres, c'est leur accélérer l'accès à un paradis qui leur est d'emblée promis par le Christ lui-même) mariée au souvenir des légionnaires qui ont dû hanter jadis les terres d'Octodure et consorts. Bel argument touristique, ça vaut presque les Jeux Olympiques... auxquels Gabriel Bender s'est d'ailleurs intéressé dans "Fioul sentimental".

Une faconde inattendue qui s'explique
Toutes les scènes n'ont pas la même force: on aurait apprécié de voir gicler un supplément de sang et de boyaux lorsque tel enfant se fait taillader de façon virtuose, au sabre, lancé en l'air, sous les yeux de sa mère en pleurs – tant qu'à faire, dans le goût du genre, autant flatter quelque peu les penchants malsains du lecteur! Et force est de constater que Moustique le nain, qui accepte certes son statut d'humain de seconde zone, fait parfois preuve d'une habileté rhétorique et d'une culture générale et linguistique surprenantes pour un bonhomme de son milieu.

Il est cependant permis d'accorder l'origine de cette faconde au contact avec Maître Jacques, maître de Moustique, personnage véreux devenu caïd local à force d'alliances plus ou moins formelles qui font que tout le monde, en Valais, est un peu cousin. Elle vaut au lecteur une ou deux savoureuses biographies revisitées de saints d'antan, en particulier Saint Christophe (un géant face au nain) ou Sainte Rita. Et à la fin, c'est entre Dieu et le Diable que les comptes vont se régler.

Une ou deux questions enfin, pour finir: est-elle vraisemblable, toute cette histoire globalement bien troussée aux allures de grand-guignol parfumé de blasphème à deux balles, baignant dans le sang, le foutre, le Rhône et l'eau bénite? Est-il vraisemblable, ce nimbe patoisant de pacotille assumée qui déforme les toponymes valaisans sans les masquer vraiment, à coups de "tz"? Et quid du moscatello d'Asti italien, présenté comme un vin de dames et préféré au fendant du terroir? Peu importe tout cela: l'essentiel est que le lecteur frissonne et s'éclate. Mission accomplie.

Gabriel Bender, La Chienne du Tzain Bernard, Ardon, Gore des Alpes, 2019.

Le site de la collection de romans Gore des Alpes.

vendredi 13 décembre 2019

Ces treize fantômes qui hantent encore Jean-Michel Olivier

Mon image
Jean-Michel Olivier – Connaître un écrivain, c'est connaître les humains qu'il a hantés et qui le hantent encore au moment où ils sont devenus des fantômes, des âmes tutélaires de maîtres dont le message subsiste et guide la personne même après leur décès. Jean-Michel Olivier les salue dans "Eloge des fantômes", son dernier opus, qui revisite les figures célèbres ou presque anonymes, défuntes toujours, qui ont marqué l'écrivain – selon une métaphore déjà apparue dans un autre titre de roman de Jean-Michel Olivier, "L'Amour fantôme".


Il est dès lors remarquable que l'auteur ait ouvert puis conclu ce recueil de portraits par des scènes de funérailles. Scènes contrastées: autant la dispersion des centres de Marc Jurt le graveur, qui ouvre la galerie, apparaît extravertie et ritualisée, autant la mort de Juste Olivier est suivie d'un processus intimiste: "Juste une urne en cuivre posée sur le manteau de la cheminée." Ce Juste Olivier qui n'est autre que le père de l'écrivain... et dont ce dernier dresse un portrait précis, recréant un lien rocailleux l'écriture, sans escamoter la difficulté de dialoguer lorsque la vie plonge chacun dans des destins trop différents. Cruelle scène, douche froide, par exemple, que celle de la coquille remarquée par ce Juste Olivier plus orienté journaux que livres!

Soucieux de structure, l'écrivain fait de son portrait de Marc Jurt une scène d'exposition, une scène originelle aussi. Côtoyer le graveur, c'est avoir accès à des gens, à des mondes, à des arts. Il est intéressant de relever ce qui pourrait apparaître comme un paradoxe: alors que l'auteur relève régulièrement ses problèmes de rétine qui lui gâchent la vue, captivé par les arts visuels, il se retrouve à évoquer des artistes-peintres dans "Eloge des fantômes", et le premier des portraits porte précisément sur un génie suisse de la plaque de cuivre.

"Eloge des fantômes", ce sont aussi des choses vues, des géants que l'auteur a côtoyés comme des êtres humains et qu'il restitue comme tels, se souvenant parfois qu'il n'a pas toujours su en reconnaître la valeur réelle. On sourit par exemple à l'évocation du chahut d'inspiration gauchiste et subversive auquel l'écrivain a participé pour mettre Michel Butor à l'épreuve, et aussi au regard porté sur un Jacques Derrida vêtu de blanc, amateur de cigares et de bars qu'il fréquentait avec ses étudiants.

Michel Butor fait d'ailleurs figure de pont, lui qui s'est beaucoup adonné au beau livre alliant arts et poésie. Jean-Michel Olivier est dans cette mouvance, évoquant ses propres expériences dans ce domaine. La galerie de portraits fait ainsi place à René Feurer, chantre de la couleur sous ogives alors que Marc Jurt est adepte de la pointe sèche à la précision vertigineuse, et offre à Jean-Michel Olivier l'occasion d'évoquer les textes  qu'il a écrits pour des livres alliant poésie et peinture – deux arts considérés comme intimement liés et complémentaires.

On le comprend: parler des autres, parler des maîtres, c'est, pour Jean-Michel Olivier, parler de lui aussi, de sa vie, dans un souci de reconnaissance. Les éditeurs traversent aussi les pages de ce livre, et le lecteur touche dès lors, non sans émotion partagée, à ce qu'il connaît le mieux de l'écrivain Jean-Michel Olivier: les heures qui ont suivi le moment où il a obtenu le prix Interallié pour "L'Amour nègre", la relation avec Vladimir Dimitrijevic des éditions L'Age d'Homme (plus largement évoquée dans "L'Ami barbare"), les liens empreints de respect avec quelques Parisiens tels Bernard de Fallois. Paris, en effet, avec son Saint-Germain-des-Prés et ses bistrots auxquels on accède en train quand on vit vers Genève, est l'un des fantômes innommés de l'"Eloge des fantômes": ceux-ci sont humains, et qui plus est, masculins, à l'exception de Simone Gallimard, qui doit une partie de tennis à l'écrivain. A moins que ce ne soit le contraire.

Terminer avec le père, enfin, c'est conférer l'honneur du point d'orgue à celui qui, discret sans doute, sans forcément tout comprendre, a suivi son fils et l'a fait ce qu'il est. Juste Olivier? Petit-fils d'un poète, il ne l'est plus guère lui-même. Mais avec Juste Olivier, il y a le football (qui revient au cœur de l'excellent roman "La Vie mécène"), et une connivence qui s'effiloche, ce que l'auteur observe avec minutie. On peut aussi relever que ce dernier père conclut une série de portraits de ces nombreux pères (et d'une mère, en l'occurrence) qui font la trajectoire d'un écrivain qui compte et se raconte, entre hommage et regret de n'avoir pas toujours assez profité (Louis Aragon, évocation aussi brève que la fugace rencontre). Cette galerie, c'est treize portraits: chiffre symbolique du destin s'il en est, qui aura porté chance à Jean-Michel Olivier.

Jean-Michel Olivier, Eloge des fantômes, Lausanne, L'Age d'Homme, 2019.

Le blog de Jean-Michel Olivier, le site des éditions L'Age d'Homme.



mercredi 11 décembre 2019

Héroïne ou travail, regards croisés sur ce qui drogue aujourd'hui

Mon image
Guillaume Favre – Héroïne ou travail, quelle est la pire drogue d'aujourd'hui? Sans jamais juger, l'écrivain Guillaume Favre dessine dans "Presque vivants" un parallèle glaçant entre ces deux fléaux humains, l'un mécanique, l'autre plus insidieux mais pas moins implacable. Le parallélisme apparaît comme une évidence, d'autant plus que l'auteur dessine les destins de deux frères, Thierry et Maxime.


Thierry? Il est tombé dans la drogue bêtement, ado, lors d'une fête entre amis. Cette chute, l'auteur en dessine le point de départ avec précision; il va aussi en dessiner les étapes, montrant peu à peu l'emprise de l'héroïne sur un humain qui devient dépendant dès la première piqûre. S'éloignent dès lors les amis, la copine (l'important personnage d'Elsa), la famille même. L'auteur rappelle les effets de la drogue sur le physique de celui qui en prend, représentant celle-ci comme une lumière qui captive une phalène, comme une prison dont la porte se referme peu à peu, implacable.

Pour l'auteur, cette drogue a une époque, qu'il installe clairement: celle de la fin des années 1980, celles du temps du Platzspitz à Zurich, scène ouverte de la drogue, et de la chute du mur de Berlin. Rapprochement paradoxal: alors que des millions d'Allemands de l'Est se libèrent du joug communiste, Thierry, junkie de fond, choisit l'asservissement ultime en se rendant à Zurich, près de la gare, pour s'adonner à son addiction dans des conditions qu'on dit plus confortables. L'auteur ne s'attarde guère à recréer l'ambiance, mais quelques traits descriptifs suffisent à dire le Platzspitz: l'odeur d'héroïne, les trafics de drogue, les petits objets personnels qu'on vend pour s'acheter sa dose. Enfer ou paradis? Si Thierry a fait son choix, l'auteur laisse le lecteur penser ce qu'il veut.

En parallèle, le monde de l'entreprise est-il un enfer ou un paradis? A une génération de distance, le romancier met en scène le fameux Maxime, présenté comme un workaholic cynique, pas très tendre par exemple envers une assistante dont les retards se multiplient depuis qu'elle est mère. A l'envers glaçant de la drogue consommée à fond, répond donc le monde glaçant de l'entreprise – socialement mieux toléré, mais guère plus aimable. On relève que le tableau que l'écrivain dessine du monde de l'entreprise se pose à notre époque, suggérant que l'humanité n'a guère progressé en vingt-cinq ou trente ans.

Reste que les années 2016 offrent pour l'auteur l'occasion de montrer d'autres personnages que l'actualité présente comme des parias. Ainsi, aux camés du Platzspitz, humains à la dérive auxquels on n'a jamais trop su quelle bouée lancer, répondent les migrants que l'Allemagne a accueillis à bras ouverts en 2015 ou 2016, sans trop savoir comment les accueillir. Là encore, exactement descriptif, l'auteur donne à voir cet aéroport berlinois devenu un camp où les migrants s'entassent dans l'attente d'une décision d'accueil. On y trouve Elsa, qui s'abandonne dans le travail comme Maxime l'a fait, toujours au bord du burn-out. Et l'on y rencontre des clodos qui récupèrent des bouteilles consignées dans des caddies. Eux aussi en marge de la société, poursuivant quelques dérisoires centimes, ils font clairement écho aux commerce des drogués de la fin du vingtième siècle.

On l'a compris, l'intrigue, où résonne l'écho de "Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée..." – berlinois pour le coup – est amère; mais l'écriture ne surjoue jamais. Elle opte pour la sobriété pour dire avec force, par contrecoup, quelques malaises sociaux qui ont marqué le tournant du vingt et unième siècle. Cependant, l'auteur sait jouer avec les phrases fortes: il les met en évidence à la manière d'exergue, de punchlines qui guident le lecteur et lui construisent une vigoureuse bande sonore: celle des personnages et de leur temps. Et s'il ne juge jamais l'usage des drogues, de la clope à l'héroïne, c'est bien à celles et ceux qui, à leur manière, luttent contre le fléau qu'il dédie "Presque vivants".

Guillaume Favre, Presque vivants, Genève, Cousu mouche, 2019.

Le site des éditions Cousu Mouche.

vendredi 6 décembre 2019

Les accents d'un thrène romantique au cœur des montagnes

Mon image
Maeva Christelle Dubois – Un gars de la ville arrive dans ce qui n'est pas même un village, un bled anonyme qui est "Le Hameau". C'est un comédien de médiocre envergure, aspirant cependant à la "grandeur". Dans "L'ode et le requiem", premier roman de Maeva Christelle Dubois, tout ou presque tourne autour de ce bonhomme nommé Kenshi. Il sera aussi question d'une musique de requiem mystérieuse, apparaissant au gré de pages écrites en ré mineur – la tonalité du "Requiem" de Mozart.

"L'ode et le requiem" s'ouvre sur des pages extrêmement descriptives, longues certes, mais aussi travaillées, plaçant le lecteur dans la peau du personnage de Kenshi – qui n'est pas encore nommé et apparaît comme l'étranger au village. La romancière excelle à montrer le côté à la fois fascinant et détestable de l'apparence du hameau, à coups d'oxymores bien trouvés: "A la toute fin de l'hiver, les terres qui bordaient le Hameau étaient d'une beauté innommable", dit ainsi l'incipit. L'écriture se déroule ensuite, visuelle: l'auteure installe un jeu de couleurs où le noir et le blanc dominent – noir du deuil, blanc de la neige. Kenshi est-il arrivé à sa mort?

L'auteure entretient un flou artistique autour de son propos: le village est anonyme on l'a dit, et quelques lieux sont cités, suggestifs: "L'Albe" renvoie à la blancheur, tout comme la "Nivéale", montagne qui joue un rôle clé dans "L'ode et le requiem". Cela laisse au lecteur l'impression d'être perdu en montagne. Tout au plus admet-on qu'on est à notre époque; mais pour réserver à l'hôtel du Hameau, il faut téléphoner, comme il y a une génération. Le flou est donc aussi temporel: le temps semble s'être arrêté il y a deux ou trois décennies au Hameau.

Ce Hameau est peuplé de gens énigmatiques, entièrement tournés sur eux-mêmes et sur la vie villageoise: un hôtelier, du personnel pour l'établissement, et des liens forts, familiaux, pas évidents. La maire du Hameau vient d'ailleurs; elle a dû se faire adopter, à force de s'intéresser à ce qui se passe ici. Le Hameau est aussi le lieu du sacré, à l'image de cette montagne nommée "Nivéale" que hantent des prêtres. L'auteure fait d'elle un personnage à part entière, humanisé, lui conférant par images les traits de caractère de la moquerie. Moquerie face aux hommes qui ambitionnent de l'escalader: ils n'y arriveront pas, ou mourront en route. C'est là que le fantastique s'immisce dans "L'ode et le requiem".

Fantastique? Oui: d'où vient en effet cette mélodie entendue de loin par Kenshi, et qu'il semble être le seul à ouïr? C'est là qu'arrive le personnage de Chara, post-adolescente diaphane et ambiguë, ni fillette ni adulte. La romancière lui confère une beauté, une allure irréelle, susceptible d'ailleurs d'émouvoir les hommes. Et pour pimenter le personnage, elle lui confère un caractère effronté. Ce personnage va donner à Kenshi une image édifiante de la "grandeur", motif qui hante le roman et que recherche Kenshi. Mais Chara existe-t-elle? Loge-t-elle vraiment dans la chambre 24? L'auteure entretient l'incertitude en convoquant les motifs de l'alcool et des champignons hallucinogènes, utilisés pour des rituels sacrés. 

Face à la conception édifiante de la "grandeur" par Chara, l'image calculée qu'en a Kenshi apparaît presque dérisoire: monter sur les planches pour un spectacle supérieur, s'adonner à l'exercice vain consistant à monter au sommet d'une montagne, est-ce si important? N'est-ce pas simplement le fruit de l'orgueil, qui fait qu'un homme se surpasse pour recueillir à foison les fruits de son effort? Cela, face à un truc parfaitement gratuit qui donne à Chara un supplément de splendeur: mourir avec grâce, à l'épée, de façon choisie jusqu'au bout. Kenshi l'égalera-t-il?

On le comprend, "L'ode et le requiem" puise son inspiration dans les plus belles pages du romantisme: une jeune femme irréelle aux airs maladifs qui pourrait être une morte amoureuse qu'on n'ose toucher, un homme aux prises avec une nature qui le dépasse, le tout baigné par des ambiances empreintes de fantastique qui, par-delà les descriptions, assument quelques beaux éclats. Et la mort qui rôde, symboliquement (la faux de l'hôtelier) ou réellement (le suicide – mais plus généralement, on doute: avant même son suicide, Chara est-elle une nouvelle "Morte amoureuse" à la façon de Théophile Gautier?). Il y a aussi le rêve, les états de conscience modifiés... Privilégiant les ambiances rétro en noir et blanc pour s'offrir une dimension intemporelle, "L'ode et le requiem" assume sa modernité et constitue un livre romantique et fantastique d'aujourd'hui.

Maeva Christelle Dubois, L'ode et le requiem, Territet, Romann, 2019.


Le site des éditions Romann.

Partir sur Mars... au théâtre, en monologue

Mon image
Antoine Jaccoud – Et si la science-fiction s'invitait sur les scènes de théâtre? Telle est l'importante particularité de "Au revoir", monologue scénique écrit par l'artiste Antoine Jaccoud. Tout commence sur des scènes de départ fracassantes, des adieux intenses, et l'on se demande un peu, tout au début, ce qui se passe.


Mais laissons l'auteur s'exprimer, et le narrateur aussi – ce père si attachant...

L'espoir et la naïveté
Voilà l'histoire: un père de famille voit ses enfants partir vers la planète Mars. On pense évidemment aux questions de colonisation vers un autre monde (à l'instar des colonisations anciennes de l'homme européen: Californie, Congo, etc. – p. 13), mais aussi à la possible idée d'une déportation. L'auteur choisit ses mots: il parle de colonie, de base, de vaisseau. 

Et pour souligner la nouveauté du concept, le narrateur s'interroge: la planète Mars est-elle de genre grammatical masculin ou féminin? On ne sait pas encore dire... Pareil pour dire où est Mars: l'expression pourtant courante "là-bas en haut" révèle dans "Au revoir" son caractère bêtement contradictoire – est-on en bas ou en haut?

«Au revoir» est dès lors un titre empreint d'espoir: l'espoir de se revoir, malgré la distance. Le père s'exprime, non sans une aimante naïveté: il imagine qu'on pourra se téléphoner, que les fêtes de famille seront presque comme avant parce que le téléphone efface les distances. Il considère aussi que ses fils vivront comme il les a faits, l'un veillant sur l'autre, faisant bon marché de l'idée que sur une nouvelle planète, ils devront forcément s'inventer une nouvelle vie qui, peut-être, les séparera. Mais quoi: quand on est père, on veut le meilleur pour ses enfants.

Le ton de ce narrateur paternel sonne juste: la naïveté s'exprime par le biais d'un ton familier, un ton de toujours qui place le père dans un monde passé. Il n'empêche que ses mots sont lucides aussi: ils évoquent la pollution de la Terre, portée à son paroxysme, installant dans le texte l'idée d'un vaste gâchis de la planète Terre, en vogue dans les romans d'anticipation actuels. Et puis, comme on est au théâtre, le lecteur relève que les phrases sont mises en page dans le souci de recréer un rythme de lecture, une scansion que des rimes viennent souligner çà et là, comme par hasard.

Nègre ou blanc, un contraste
Dans le livre publié par BSN Press, le monologue "Au revoir" est complété par un autre texte destiné à la scène, "Le Nègre gelé du Diemtigtal", non moins actuel puisqu'il est inspiré d'un fait divers: l'auteur se met dans la peau d'un migrant noir perdu dans la neige des Alpes bernoises, et qu'on a retrouvé mort en février 2009. Introspectif, le discours imaginé du Noir, migrant venu d'Afrique, n'évite pas une certaine victimisation, porté par l'idée qu'on ne lui a jamais dit bonjour.

Cette parole est cependant contrebalancée par celle de l'habitant de Diemtig, sûr de n'avoir rien fait de faux. Ainsi s'opposent deux légitimités, construites sur des idées en partie fausses de part et d'autre (on relève en particulier les préjugés du personnage bien suissaud; mais le migrant en est-il exempt?), sur un ton qu'on imagine obsédant lorsqu'il est dit sur scène. 

A noter que tout le monde ici dit "Nègre" dans ce texte, un mot choc présent dès le titre; mais qu'est-ce que le Bernois met sous cette étiquette? Et le migrant? Le choc des représentations se cristallise autour de ce mot, manié par l'écrivain dans le souci d'interroger tout ce qu'il véhicule.

Antoine Jaccoud, Au revoir, Lausanne, BSN Press, 2019.

Le site des éditions BSN Press.

lundi 2 décembre 2019

Regards ciblés sur la Suisse touristique du dix-neuvième siècle

Mon image
Didier et Gilles de Montmollin – Le tourisme a été un facteur décisif de développement de la Suisse au dix-neuvième siècle. Intitulé "Quand les voyageurs découvraient la Suisse", ce tout petit livre qui vient de paraître aux éditions Infolio, dans une collection intitulée "Presto", offre un aperçu idéal de cette époque: il est rapide et ciblé. En quatre épisodes marquants et synthétiques, le lecteur a une petite idée des enjeux du tourisme embryonnaire en Suisse, impulsé par les Anglais. 


L'originalité de ce livre réside dans la résonance qu'il crée entre une vision littéraire de l'histoire, assurée par l'écrivain Gilles de Montmollin, et une vision plus scientifique, où c'est Didier de Montmollin, avocat et historien par passion, qui est à la manœuvre. 

Nous avons donc d'un côté quatre nouvelles de Gilles de Montmollin. Celles-ci assument pleinement leur côté didactique et excellent à mettre en scène, en quelques pages réalistes bien concentrées, les soucis, aspirations, bonheurs et envies des personnages mis en scène - touristes anglais raffinés et jolies filles, comme il se doit. Ces nouvelles sont plus ou moins fictives: l'une d'entre elles, en particulier, retrace sur un ton dramatique l'ascension à la fois héroïque et tragique du Cervin par Edward Whymper et son équipe – entachée par la mort de quatre des alpinistes. Et une autre, certes fictive, s'inspire d'un attentat réel survenu dans un dirigeable.

Cela dialogue avec les considérations historiques de Didier de Montmollin, fondées en particulier sur la puissante collection de guides touristiques anciens de l'historien. Celui-ci sait pointer les éléments clés d'un siècle qui a vu se développer le tourisme en Suisse: course à l'exploit sportif, voyages organisés stressants, développement des transports publics et de l'hôtellerie ainsi que de leurs tarifications, prépondérance des Anglais, d'abord très riches, avant que le voyage ne se démocratise. La description des Suisses pauvres qui s'évertuent à proposer tel ou tel service aux riches touristes ne manque pas de rappeler ce que vivent les touristes du Nord riche lorsqu'ils visitent aujourd'hui certains pays moins favorisés.

On relève le souci de Didier de Montmollin de comparer dans toute la mesure du possible les prix d'autrefois aux tarifs actuels: est-on vraiment plus cher aujourd'hui? Un bémol en l'espèce: en matière ferroviaire, la comparaison entre la deuxième classe d'antan et celle d'aujourd'hui qu'il fait prête à discussion. En train, en effet, il existait une classe vraiment populaire au dix-neuvième et au début du vingtième siècle (voire au-delà), à savoir la troisième classe, celle des bancs en bois – dont il ne parle pas. 

Littéraire ou historique, le livre "Quand les voyageurs découvraient la Suisse" ne saurait se contenter de textes. C'est pourquoi il est enrichi d'un certain nombre d'illustrations. Certaines sont des classiques, par exemple "La poste au Gothard", vue tout en dynamisme de Rudolf Koller. D'autres, plus rares, des cartes postales entre autres, sont issues de collections particulières, par exemple cette vue belle et paisible du vapeur "L'Helvétie" à quai à Genève, vers 1870. Un navire représentatif d'un mode de transport qui a longtemps été fort avantageux et relativement rapide, au contraire des diligences, certes utiles pour desservir certaines contrées, mais onéreuses et peu efficientes.

Didier et Gilles de Montmollin promènent leur lectorat tout au long d'une époque comprise entre 1840 et 1914. Ils esquissent ainsi les enjeux du tourisme naissant, illustrés au fil de récits qui leur donnent corps par le biais de personnages qu'on aurait volontiers côtoyés plus longtemps. En somme, "Quand les voyageurs découvraient la Suisse" constitue un joli point de départ, rapide et dûment jalonné, vers une étude plus approfondie des spécificités de l'histoire du tourisme en Suisse.

Didier et Gilles de Montmollin, Quand les voyageurs découvraient la Suisse, Gollion, InFolio, 2019.

Le site des éditions Infolio, celui de Gilles de Montmollin, le portrait de Maître Didier de Montmollin sur le site de son étude.

Egalement lu par Francis Richard.

dimanche 1 décembre 2019

Dimanche poétique 425: Marguerite Burnat-Provins


La Joconde

Femme, il est un serpent blotti dans ton sourire, 
Un philtre meurtrier glissé dans tes doux yeux. 
Et ta bouche troublante en aurait trop à dire 
Si tu n'étais fantôme, au cœur silencieux.

Dans l'immobilité, tu vis, plus que la Vie, 
Il plane un charme intense autour de ton front pur. 
O sphinx hallucinant qui pense et qui défie, 
Fleur au parfum mortel éclose sous l'azur. 

Ta robe au ton nocturne et ta main compassée 
Sous un calme perfide ont aussi leur pensée 
Et ta beauté recèle un insolent mépris. 

En vain je t'interroge, ô ma sœur inconnue, 
Car le maître a placé son rêve dans la nue 
Et nul ne pourrait dire à quel dieu tu souris. 

Marguerite Burnat-Provins (1872-1952). Source: Poétesses.

vendredi 29 novembre 2019

Le clan des Waringham et la Guerre des Deux-Roses

Mon image
Rebecca Gablé – L'écrivaine allemande Rebecca Gablé a imaginé la grande famille des Waringham, éleveurs de chevaux anglais actifs au cœur du Moyen Age. C'est pour ainsi dire un clan, peu à peu indissociable des jeux de pouvoir qui agitent l'Angleterre au temps des rois. Après un tome deux tournant autour de la guerre de Cent ans ("Les gardiens de la rose"), voilà que la saga des Waringham s'intéresse à la Guerre des Deux-Roses, qui oppose les York et les Lancastre: ça s'appelle "Le jeu des rois".


Évoquant une guerre civile touchant essentiellement l'Angleterre et le Pays de Galles, ce roman ne sera sans doute pas aussi flatteur que "Les gardiens de la rose", puisqu'il évoque des péripéties historiques moins connues du tout grand public. En particulier, il n'y a pas Jeanne d'Arc; cela dit, Marguerite d'Anjou, épouse d'Henri VI d'Angleterre, est bien présente. 

On relève la minutie de la romancière, qui, fidèle à l'histoire, décrit les batailles clés de l'événement, mais aussi des intrigues en coulisse qui mêlent rivalités familiales, doutes au sujet des filiations et quêtes de pouvoir. Les morts pleuvent en ces temps peu tendres, et les scènes de duel et de batailles parsèment "Le jeu des rois". Ces défunts sont des personnages bien construits, en phase avec ce que l'histoire a pu retenir d'eux. En résonance, il y a les naissances, régulièrement empreintes de l'ombre du doute quant à leur légitimité.

"Le jeu des rois" est aussi traversé par une description soignée de la condition féminine à la fin du Moyen Age en Angleterre. Une condition pas évidente à vivre, certes acceptée nolens volens parce qu'on y trouve son compte, où les mariages doivent moins à l'amour qu'à la raison politique du moment – quitte à ce que l'estime réciproque vienne avec le temps. On ne compte plus les femmes violentées au fil des 757 pages du livre; elles font écho aux hommes trucidés peu à peu et contribuent à dresser le portrait d'une époque terrible, y compris pour une noblesse tenue et contrainte par ses prérogatives. A l'heure actuelle, où les violences à l'encontre des femmes sont d'actualité, cela résonne fort! Mais qu'on ne s'y trompe pas: l'écrivaine décrit dans "Le jeu des rois" des femmes à poigne, pleines de caractère, pas du tout confites dans leur statut de victime, capables par exemple de trancher la main d'un mari violent comme de tenir un ménage si les servantes, comme l'argent, viennent à manquer.

"Le jeu des rois" se tourne aussi vers l'avenir, en donnant à voir de façon privilégiée quelques batailles navales et scènes de mer et en suggérant que tel personnage, à la fin du XVe siècle, comprend que l'avenir se jouera sur les mers. Les images sur la mer mêlent l'épique des abordages où l'on croise le fer et le grotesque qu'on peut imaginer lorsqu'il est question de mal de mer: sérieuse et réaliste lorsqu'elle suit le fil de l'histoire d'Angleterre, l'auteure ne perd jamais un certain sourire – qui affleure aussi lors de certains dialogues, finement travaillés, ironiques à l'occasion.

Si c'est bien un monde d'hommes que "Le jeu des rois" décrit, son auteure ne manque pas de parler des femmes qui, dans l'ombre, font l'histoire ou en sont l'objet, ce qui revient parfois au même. Si la Guerre des Deux-Roses est moins populaire que la Guerre de Cent-Ans, elle n'en garde pas moins quelques péripéties et intrigues passionnantes et complexes qui ont un certain don pour captiver le lecteur. Et à travers la famille des Waringham, elle personnifie le regard porté sur l'époque, tout en lorgnant vers l'avenir: "Le jeu des rois" s'achève en 1485, à la veille des grandes conquêtes navales de la Renaissance. Comme il y a actuellement sept romans autour des Waringham, se succédant de façon chronologique, gageons qu'il y aura de quoi se faire plaisir jusqu'au tout début du XVIIe siècle. Affaire à suivre, c'est le cas de le dire: pour les Waringham, la roue de la fortune n'a pas fini de tourner!

Rebecca Gablé, Le Jeu des rois, Paris, HC Éditions, 2019. Traduction de l'allemand par Joël Falcoz.

Le site de Rebecca Gablé, celui des éditions HC Éditions.

lundi 25 novembre 2019

Et si "Massacre à la tronçonneuse" était un roman...?

Mon image
Olivier Bruneau – De l'horreur, du sexe et un soupçon d'humour: voilà les ingrédients tout simples qu'Olivier Bruneau manœuvre à merveille dans "Dirty Sexy Valley". Facile d'écrire un tel roman? Pas sûr: l'enjeu est de recréer une ambiance à la fois parodique, façon "Scream" ou le grand Quentin Tarantino, et accrocheuse, pour ne pas dire envoûtante, et de donner l'impression de dépasser les bornes. Parce que sachez-le, amis lecteurs: loin de toute forme de ce politiquement correct qui encrasse l'échange d'idées aujourd'hui, l'ouvrage d'Olivier Bruneau apparaît parfaitement décomplexé. Et rend dignement hommage à tous ces films d'horreur dont on se dit que le pire, c'est qu'on aime ça.


Qu'on imagine: tout converge vers une maison perdue dans la campagne, où une famille vit selon ses violentes habitudes, farouchement défendues. Tout, c'est un couple de randonneurs, mais aussi six amis qui, à un tournant de leurs études, souhaitent vivre un grand moment avant de se séparer, peut-être définitivement. Une partouze bien alcoolisée mais pas tout à fait assumée, par exemple,  pourquoi pas? Tout ce monde va être amené à se côtoyer... pour le pire, surtout, et l'auteur fait preuve d'une rare inventivité en la matière – la première scène de sexe se déroule tête-bêche, à la verticale, Madame étant piégée les jambes en l'air et la tête en bas, c'est dire.

Les personnages mis en scène assument tous un côté caricatural appuyé, fondé sur les fantasmes et stéréotypes de tout le monde. On se souvient évidemment de Marie, archétype de la belle rousse nymphomane, pure (il n'y a qu'à voir le prénom) et un peu coconne, à la peau pâle, qui rêve de se faire tringler par le premier prince charmant qui passe par là... et qui s'avère un geek dégingandé, lui-même pas très gâté en matière d'expérience sexuelle. Le côté horrible du sexe plus ou moins non consenti apparaît aussi au travers des deux lascars qui, avec la bénédiction de leur mère, réduisent les passants au statut d'objets sexuels, manœuvrés à la machine si nécessaire (un gode tronçonneuse...), avec la mort comme seule issue possible. La matriarche? Euh, bel exemple de femme imposant un rapport sexuel non consenti à un homme. Elle a la technique, mais c'est un viol, rien de plus rien de moins. Ambiance...

Et pourquoi ça marche? Il y a des tonnes d'humour là-dedans, révélatrices d'un truc: oui, on a le droit d'user de l'outrance pour rigoler de tout cela. Cela, à condition de prendre le lecteur pour ce qu'il est: une femme ou un homme capable de comprendre qu'on est dans la caricature, le deuxième degré voire plus. Elément important: l'auteur ne juge jamais les actes de ses personnages, se contentant de les voir évoluer et s'amusant, avec un plaisir qu'on devine sadique et amusé, à les faire vivre les pires avanies. Cela, avec un sens consommé du détail: comment le randonneur, évadé de justesse avec sa femme après mille tortures infectes, va-t-il expliquer à sa chérie que son sexe sent le savon et le propre?

Côté sexe, l'auteur joue à fond la carte de l'outrance du porno, n'hésitant pas à décrire des scènes de sexe invraisemblables ou à évoquer des torrents de sperme ou de cyprine symptômes de jouissances extrêmes – en écho au sang qui gicle: rien n'est gratuit, hein! Il en résulte une ambiance survoltée, rendue possible parce que l'écrivain, disons-le, met en scène des personnages qui, pour des raisons diverses, ne pensent qu'à ça: que ce soient de rugueux primitifs vivant à l'écart et exprimant leurs pulsions sans façons ou des étudiants qu'on pourrait croire policés, tous sont pareils, finalement dégueulasses, juste pilotés par leur bite ou leur clito. Et comme on peut mourir dans "Dirty Sexy Valley" (et que c'est justement ce à quoi il faut échapper), on note que l'écrivain revisite sur un ton vicieux et farcesque l'opposition tragique entre Eros et Thanatos.

Avec "Dirty Sexy Valley", l'écrivain Olivier Bruneau réussit à recréer, dans le genre du roman, l'ambiance des films d'horreur de série B hollywoodiens qui savent rire d'eux-mêmes. Imaginative, trash sans problème, scandaleuse presque, l'intrigue tient debout malgré ses outrances et ses délires, et assume même ses invraisemblances et faux raccords. Elle est portée par une plume désinvolte et familière, parfaitement amorale, qui flirte dangereusement avec le graveleux et l'abominable... quitte à franchir la ligne rouge, pépère. Autant dire que ça dépote grave et que ça fait du bien.

Olivier Bruneau, Dirty Sexy Valley, Paris, Le Tripode, 2017.

Le site de l'éditeur.

Lu par Antoine Libraire, Avernale, A vos livresFrédéric Grolleau (mais où a-t-il trouvé les photos!?), Slow Show.

dimanche 24 novembre 2019

Dimanche poétique 424: Isabelle Callis-Sabot


Novembre

La forêt se défait de ses belles couleurs,
Dans le froid du matin quelques rêves s’accrochent,
L’automne se consume et l’hiver se rapproche,
Le temps s’écoule avec une extrême langueur…

Au long sommeil la vie semble se résigner ;
Tandis que l’horizon timidement s’allume
Des écharpes de givre et des manteaux de brume
S’enroulent tout autour des arbres dénudés.

Silencieusement s’évapore la nuit,
L’amertume grandit au fur et à mesure ;
Novembre est là, qui décompose la nature
Et qui provoque un si mélancolique ennui.

Isabelle Callis-Sabot (1958- ). Source: Poetica.fr.

jeudi 21 novembre 2019

Trois ou quatre cadavres sur vengeance à Vannes

Mon image
Bruno L'Her – Les vannes ne sont pas la spécialité de la ville française de Vannes (Morbihan), à en croire le roman policier "Le Sang de la vengeance" de Bruno L'Her, enfant du pays, dont c'est le quatrième ouvrage. 

Au contraire: sur 323 pages, le lecteur va être baladé au fil d'une sombre histoire de vengeance, portée par une rancœur personnelle.

Une équipe de police
Avant tout, deux mots pour placer l'ambiance: lui-même officier de police judiciaire retraité depuis peu, l'écrivain décrit avec réalisme, tout en nuances, le milieu d'une équipe de police de province. Il y a ses limites, les intelligences restreintes et les bourdes, laissant le lecteur crier qu'il faudrait aller chercher dans cette direction plutôt qu'ailleurs. Derrière son livre, on se sent plus malin... 

Mais surtout, il y a l'esprit d'équipe: autour du gendarme Anselin Garnéro, personnage récurrent de l'écrivain, et de son alter ego Jean-Jacques Cavalli, le lecteur voit évoluer un groupe d'humains, commettant des erreurs ou profitant de coups de chance – ou d'intuitions lumineuses. L'auteur évoque aussi les découragements, les états d'âme des policiers qu'il décrit, leur donnant une profonde humanité. Cela, même au moment où il s'agit de coffrer le terrible coupable.

Répétitif? Que nenni!
Terrible coupable? L'auteur imagine dans "Le Sang de la vengeance" une série de crimes fondés sur une vengeance dont la source puise dans la jeunesse des quatre victimes: un secret inavouable, un viol, une fille devenue mutique pour toute sa vie, une vie brisée. C'est que l'auteur admet que même aujourd'hui, en nos contrées où règne l'état de droit et où la vengeance n'a plus de raison d'être, celle-ci peut pourtant persister, pour suppléer à une justice considérée comme insuffisante.

Particularité de tous ces crimes? On comprend vite que quatre hommes sont visés, et le mode opératoire est toujours identique. Une option ennuyeuse? Certes, chaque meurtre se déroule en effet de la même façon, avec un pieu pointu enfoncé dans le cœur des victimes, avec le "Lac des Cygnes" en musique de fond et deux éléments de décor symboliquement importants: un petit vélo orange et la tenue d'une danseuse de 14 ans. Des indices qui devraient parler...

Mais pour éviter l'écueil d'une ennuyeuse répétition, l'auteur dessine cela en faisant, tel un compositeur, des variations sur un thème de départ: celui où meurt une victime nommée Jarnais, justement celle pour laquelle le lecteur n'aura guère d'empathie, présenté qu'il est comme un détestable bon à rien. Si elle laisse parler ce que ressent ledit Jarnais, la description est froidement clinique, finalement. Dès lors, les variations, soit les meurtres suivants, jouent entre autres sur les points de vue (ce que sait la police, ce que voient les voisins, la capacité d'adaptation de l'assassin) ou les circonstances: la dernière victime doit son salut à une rare particularité anatomique.

De fausses pistes et un cancer
Et comme il se doit dans un bon polar, le coupable est inattendu... même si on le voit progressivement venir, à mesure que l'auteur resserre l'étau – un resserrement qui n'exclut pas, et c'est un bonheur, le jeu des fausses pistes. Deux jeunes femmes mutiques s'appellent Cécile, par exemple, et une brève confusion permet de porter les soupçons sur le maire de la ville – et son témoignage lui confère un supplément d'humanité. On s'interroge aussi sur les bâtons pointus d'un professeur de navigation. Pas de bol: il sera victime lui aussi.

Et hop: pour doper le suspens et conférer une couche supplémentaire d'humanité à Anselin Garnéro, l'auteur donne un coup de projecteur sur son fils, atteint d'une tumeur au cerveau. Autant dire que si Anselin Garnéro s'efforce d'être humain et de donner à chacune et à chacun ce qu'il attend, il a quand même la charge mentale, à force de cavaler presque 24 heures sur 24. Résultat: plus d'une fois, l'auteur le place dans des situations extrêmement tendues où le bonhomme est près de craquer. Au travail, mais aussi en famille. Et pour finir, l'intrigue policière et la vie familiale se trouveront inextricablement mêlées. Autant dire que le cibouleau de l'enquêteur Anselin Garnero finit par faire le grand huit...

Très beau et riche personnage que cet Anselin Garnéro, d'ailleurs, à telle enseigne qu'il ne vit même pas ses premières aventures dans "Le Sang de la vengeance". Un roman qui se lit certes très bien isolément, mais qui assume les résonances de ce que ce policier éprouvé a vécu lors de précédents livres où il apparaît. Quelques incohérences émaillent certes "Le Sang de la vengeance": entre autres, l'idée de "travailler plus pour gagner plus" à la Sarkozy n'a pas sa place dans un roman qui a lieu en 2002 (p. 156), et malgré ce qu'il prétend (p. 298), le coupable ne peut avoir voté pour la peine de mort puisqu'il n'y a pas eu de référendum à ce sujet en France, et aurait été trop jeune de toutes façons, aux débuts de la présidence de François Mitterrand.

Mais cela n'entame guère l'efficacité d'un ouvrage qui s'il a quelques longueurs et avance parfois sur de gros coups de chance, est aussi globalement porté par une écriture fluide mise au service d'une poignée de personnages, femmes, hommes, enfants, policiers et civils, pétris d'une profonde et sincère humanité que l'auteur excelle à creuser.

Bruno L'Her, Le Sang de la vengeance, Paris, Nuits Blanches, 2010.


dimanche 17 novembre 2019

Dimanche poétique 423: Jean Richepin


Le vin triste

J’ai du sable à l’amygdale.
Ohé ! ho ! buvons un coup,
Un, deux, trois, longtemps, beaucoup !
Il faut s’arroser la dalle
Du cou.

J’ai le cœur en marmelade.
Les membres froids, l’esprit lourd.
Hé ! ho ! crions comme un sourd
Pour étourdir ce malade
D’amour.

J’ai le nez blanc, l’œil qui rentre,
Le teint couleur de citron,
Le corps sec comme un mitron.
Je veux trogne rouge, et ventre
Tout rond.

J’ai, pour guérir ma folie,
Pris un remède, dix, vingt;
Et puisque tout fut en vain,
Je veux être une outre emplie
De vin.

Que les verres soient mes armes.
Moi je serai leur fourreau.
Nous tuerons l’amour bourreau
Qui met dans mon vin mes larmes
Pour eau.

Je ne bois pas, je me panse.
Au bruit du glouglou moqueur
Je fais taire ma rancœur.
Et j’enterre dans ma panse
Mon cœur.

Jean Richepin (1849-1926), La chanson des gueux, 1881. Source: Poetica.


Délicieuse et nécessaire histoire du vin, révélatrice de notre humanité

Mon image
Didier Nourrisson – Y a-t-il un thème plus délicieux que le vin pour raconter l'histoire humaine? Spécialiste de l'historiographie des comportements alimentaires et des questions telles que la cigarette ou l'hygiène, historien peu désireux de parler de guerres et de batailles, Didier Nourrisson propose avec "Une histoire du vin" un document qui, à travers le jus de la treille, raconte quelque chose de notre belle et complexe humanité.


En préambule (qui a dit préam-"bulles"?), force est de relever la richesse et la diversité de la documentation que l'auteur a utilisée. La bibliographie est importante; elle va du prospectus à l'étude fournie, et l'historien en relève le caractère volontiers passionné, voire tranché. Il n'est pas évident de tracer une voie raisonnable et dépassionnée là-dedans; tel est pourtant le projet, réussi, de "Une histoire du vin". Ce qui n'exclut pas les illustrations pittoresques: l'auteur n'hésite pas à citer quelques poètes et chansonniers pour ajouter un supplément de saveur à son propos.

Le lecteur va se trouver face à un ouvrage structuré de façon chronologique, l'auteur allant chercher les origines du vin du côté de l'Arménie et de la Géorgie, il y a quelque six mille ans. Une structure classique et rassurante! La description des débuts du vin, fort anciennes, se fondent sur des indices ténus, parfois mythiques même, à l'instar de l'évocation de Noé qui planta la vigne – l'érudition de l'auteur lui permet d'amener d'autres histoires encore: il parvient par exemple à citer les premières allusions écrites à l'ivrognerie. L'auteur sait cependant les faire parler: ivresse et statut social sont des questions qui se posent même aux temps les plus reculés. Il sera aussi question de ces Romains qui ont colonisé la France par les ceps.

Peu à peu, l'auteur resserre son point de vue sur la France, certes un pays emblématique en matière de vin – mais qui est aussi celui de l'historien. D'anecdotes en analyses, il place son sujet dans les différents contextes historiques. Le vin apparaît ainsi comme une boisson longtemps réservée aux nobles, donc un marqueur de classe, au Moyen Âge et jusqu'à la fin de l'Ancien régime. De façon fouillée, l'historien décrit aussi la mise en place des terroirs fameux de la Bourgogne et du Bordelais, rappelant le rôle des Anglais, bons clients, dans les origines de ce dernier vignoble et de son organisation.

L'historien s'intéresse aussi au caractère populaire du vin, devenu objet de sociabilité, qui émerge au dix-neuvième siècle et culmine durant la première moitié du vingtième siècle, avec des vins légers qui ne sont cependant déjà plus la piquette des temps antérieurs. Il indique aussi l'opposition entre le vin, réputé salutaire, et les alcools forts, qui sont à bannir. Bien entendu, il rappelle Pasteur ("Le vin est la plus saine et la plus hygiénique des boissons"); il rappelle aussi, entre autres, que Philippe Pétain a joué le vin, supposé bénéfique et porteur de valeur civique, contre l'alcool fort (entre autres le pastis, et son créateur, Paul Ricard, évoque des oppositions récurrentes de ce genre dans son propre livre, "La passion de créer"), et qu'en France, l'on éduquait naguère les enfants au bon vin.

Reste que les derniers chapitres analysent un virage que l'auteur place justement après la fin de la Seconde guerre mondiale: on commence à parler du vin comme d'une boisson alcoolique comme une autre, on isole chimiquement l'alcool et, peu à peu, plus ou moins incitée, la société se met à boire moins (et moins souvent), mais mieux. L'historien démontre donc comment, peu à peu, le p'tit jaja a quitté les tables du quotidien. Il esquisse aussi l'émergence des tendances les plus récentes telles que le bio, et évoque les nouveaux pays du vin comme la Chine. Les sources sont récentes pour le coup; dès lors, l'auteur ne manque pas de citer quelques cas typiques qui trouvent leurs racines entre Saint-Etienne et Lyon, du côté du Forez. Pour reprendre les mots de l'historien, c'est "l'époque du bon vin" – la nôtre. 

Qu'on me permette une comparaison: au fil des pages, on se dit que le vin, à l'instar du jeu tel que l'a décrit le professeur d'administration publique Jean-Patrick Villeneuve, est "le bon, la brute et le truand" ("The Good, the Bad and the Ugly: Regulating Gambling in the XXIst century", Lausanne, conférence Bignami, 2011): le bon avec goût et modération, la brute lorsqu'il favorise l'excès, le truand lorsqu'il triche: cela aussi, jus de betterave ou coupages abusifs, on le trouve dans "Une histoire du vin"... 

Le vin d'hier n'est pas celui d'aujourd'hui, on le comprend au fil des pages, et les buveurs changent de visage et d'habitudes au fil des siècles! Evolution du goût et des modes, description d'un fait de société, équilibre entre l'ivresse excessive et la dégustation, où la prophylaxie et l'hygiène viennent jouer leur partition: l'historien se fait aussi sociologue, historien de l'économie, juriste à l'occasion, voire analyste littéraire. Le vin apparaît dès lors comme un aliment complet... en particulier pour l'historien! Le lecteur se délecte bien sûr en entendant résonner au détour des pages les noms des terroirs fameux. Mais même sans cela, il trouvera son bonheur au fil de ces pages riches et goûtues, écrites d'une plume aisée, parfois astucieuse, toujours exacte, soucieuse de parler au grand public d'un sujet qui reste éminemment populaire.

Didier Nourrisson, Une histoire du vin, Paris, Perrin, 2017.



jeudi 14 novembre 2019

Indonésie 1960: l'année de tous les dangers sous le regard de Tash Aw

Mon image
Tash Aw – C'est en Indonésie que l'écrivain malais d'expression anglaise Tash Aw emmène ses lecteurs avec son roman "La carte du monde invisible". Un ouvrage qui suit les traces d'un enfant adoptif, Adam, à la recherche de ses racines dans le contexte hautement inflammable de l'année 1960 – "l'année de tous les dangers" pour l'Indonésie de Soekarno.


Le titre fait référence à un élément spécifique du roman: l'île où vit Adam De Willigen, chez son père adoptif Karl, peintre néerlandais favorable à l'émancipation du peuple indonésien, est totalement inventée. Non sans humour, l'écrivain lui crée une histoire, conférant au nom de l'île, Nusa Perdo, une étymologie ambiguë. Rien de plus aisé que d'inventer une île dans un pays, l'Indonésie, qui en compte plusieurs milliers... 

Reste que ce monde imaginaire est en phase avec le réel, qu'Adam, dont l'anamnèse d'enfant adoptif est un gage d'épaisseur attachante dès le minutieux chapitre 2, va expérimenter en partant à la recherche de ses racines – quittant en somme, tel un autre Adam, son paradis imaginaire. Paradis de l'île, paradis de l'enfance aussi peut-être.

Du coup, bienvenue dans le monde réel! L'écrivain décrit avec un réalisme affûté l'année 1960 en Indonésie, en particulier à Jakarta, marquée par des soulèvements populaires. On perçoit un rejet des populations occidentales restées en Indonésie après l'indépendance du pays: Néerlandais bien sûr comme Karl, mais aussi Australiens, ou même une Américaine qui ne se sent guère d'attaches. Pour l'auteur, voilà de quoi plonger son lecteur dans l'action, par exemple lorsqu'il décrit les impressions de personnes coincées dans une voiture chahutée au milieu d'une manifestations. Et aussi de quoi interroger les racines parfois enchevêtrées de ceux qui habitent l'Indonésie au milieu du siècle. 

Racines? L'auteur a un regard aigu lorsqu'il s'agit pour lui de mettre en scène les Indonésiens qui s'observent entre eux: un teint, un faciès, un accent ou un parler suffisent à classer telle personne en fonction de son origine: telle île, telle condition sociale. Et par conséquent telles accointances ou hostilités.

Plus généralement, le lecteur va découvrir les différents groupuscules d'obédience marxiste qui agitent Jakarta et l'Indonésie. Pas de lourdes leçons cependant: sans chercher à condamner ou à louer tel ou tel bord, l'écrivain personnalise les sensibilités politiques au travers de personnages beaux, parce qu'on y croit et qu'ils sont bien travaillés. On pense à Din le fourbe, adepte des grandes théories et de l'action violente et terroriste (Adam jouera ce jeu bien malgré lui), pourtant privilégié puisqu'il est un universitaire qui a étudié à Londres. Distillé au fil des pages, son parcours lui confère une belle épaisseur. On pense aussi à Zubaidah, dite Z, animatrice d'un collectif pacifiste qui fonctionne, de façon romantique, autour d'une revue de poésie. Attentats manqués, émeutes, manifestations houleuses: l'auteur dessine tout cela, qui constitue une fresque historique réaliste. 

Le regard de l'auteur n'est pas moins précis sur les personnages occidentaux qui habitent "La Carte du monde invisible". Ceux-ci ont aussi toute l'épaisseur de leur passé, valorisée par un soupçon de caricature. On sourit ainsi en voyant le portrait de Karl De Willigen, peintre médiocre dans la manière de Gauguin, fataliste, vivant justement dans l'île fictive de Nusa Perdo. Ou en observant Margaret Bates, incapable de préparer un repas, chez laquelle Adam, dans sa fugue à la recherche de ses racines familiales (il y a aussi un frère dans l'histoire, Johann...), se réfugie. Elle constitue la porte d'entrée vers le monde où les Occidentaux restés en Indonésie en 1960 vivent – gens d'affaires ou journalistes véreux vivant à l'aise, entre autres.

Un adolescent cherche ses origines alors qu'un pays se cherche une identité: tel est le programme de "La carte du monde invisible". Il en résulte un roman réaliste complexe et flamboyant, porté par une écriture lente, fluide et généreuse, coloré par un contexte politique clairement recréé, coupures de presse à l'appui. Autant dire que le réel de la politique finit toujours par rattraper l'imaginaire d'une île, Nusa Perdo, qu'on aurait crue protégée...

Tash Aw, La carte du monde invisible, Paris, Robert Laffont, 2012. Traduit de l'anglais par Anouk Neuhoff.