dimanche 13 octobre 2019

Dimanche poétique 418: Tiffanie Blanquart


Frontière d'amitié
Cet immence mur construit entre nous,
Ce mur qui m'empêche de vraiment t'aimer malgré tout
Ce mur construit avec la pierre de l'amitié,
Cette pierre qui ne cèdera jamais
Ce mur, je voudrais le detruire un instant
Pour savoir ce que amour veut dire vraiment
Mais je ne connais que ton amitié
Et cela, je ne pourrais le regretter
J'espère seulement que cette frontière d'amitié
Nous unira à jamais
Et que la pierre qui la fait tenir
Ne ravagera pas nos souvenirs
Amitié un jour
Amitié toujours

Tiffanie Blanquart. Source: Poésie.Webnet.


mardi 8 octobre 2019

"Giulia", un égoïsme?

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Claire Genoux – Une seule voix: celle de l'amant de Giulia, morte. C'est ce que le lecteur entend tout au long des cent pages du roman "Giulia", dernière publication de Claire Genoux. Quelques ingrédients classiques donnent à l'écrivaine de quoi caractériser un homme qui parle, qui souffre et qui a ses défauts. Cela, dans le contexte d'une montagne froide et hostile, qui peut même tuer.


Une voix, ai-je dit, porteuse d'une musique unique. Celle d'un homme, un alpiniste, et l'auteure excelle à la restituer, rude dans sa forme: les négations sont gommées, on s'autorise les phrases sans verbe, et celles-ci sont courtes et simples pour paraître directes. Les mots, quant à eux, lorgnent volontiers dans le registre populaire ou familier, sans jamais y basculer tout à fait. C'est que le thème est grave: le narrateur a perdu sa compagne, morte de froid et de maladie après une conversation dont il se sent coupable.

Par cette voix, la romancière excelle à se mettre dans la peau d'un homme familier de la montagne, prêt à tout pour la dominer puisqu'il se prépare à un concours majeur et recherche sans cesse de nouvelles voies pour atteindre les sommets. Cela, avec un bémol: dans le discours du narrateur, l'annonce de la grossesse de Giulia, fruit de ses œuvres, apparaît comme un caillou dans la chaussure. Accepter cette nouvelle vie ou courir les records? Le dilemme pourrait être cornélien, le narrateur le liquide trop vite en faveur de victoires à venir. Elles seront amères...

Sur une centaine de pages, l'écrivaine renonce à tout ancrage local. On ne décèlera guère d'helvétisme dans son écriture, et les lieux pourraient être de partout: il y a des montagnes qu'on surnomme "dents", de toutes les couleurs qu'on a vues sur les cartes de géographie. Il y aussi une Vallée, jamais nommée, à moins que mettre une majuscule ne suffise à désigner. Il en résulte une impression d'universalité du propos, reposant sur un flou qui fait penser au conte. Un conte confiné à un village qu'on sent hostile, entouré d'une montagne qui tue. Tout au plus peut-on croire qu'on est entre francophonie et italophonie, en Valais peut-être. Mais où?

Et puis il y a la culpabilité du narrateur... Celle-ci apparaît peu à peu, l'auteure lâchant les informations comme à regret, comme si l'aveu lui coûtait. Cette façon d'agencer le propos intrigue le lecteur, le pousse à lire plus loin, et souligne la difficulté de l'aveu: on apprend assez tard que Giulia est enceinte. Et la réaction du narrateur face à ce qui devrait être un bonheur est glaçante comme la neige: "Débrouille-toi" (p. 46). Ce "Débrouille-toi", dont il n'a pas mesuré toutes les conséquences sur le moment, le narrateur devra vivre avec, et avec toutes ses conséquences, si terribles ou excessives qu'elles soient.

Enfin, on relève la relation intime, pour ne pas dire exclusive, qu'entretient le narrateur avec la montagne. Cela suggère que si passionné qu'ait été son amour pour Giulia, la seule amante du narrateur, la compagne ultime, reste la montagne. En ce qui concerne cet aspect précis, "Giulia" rappelle parfois "La montagne sourde" de Gilbert Pingeon. Dans un registre bien plus terrible, certes: dans "Giulia", Giulia n'est pas seule à mourir sur les monts hostiles. La faute à un seul égoïsme?

Claire Genoux, Giulia, Lausanne, BSN Press, 2019.

Le site des éditions BSN Press.

lundi 7 octobre 2019

Féminisme entre colère et espoir après le 14 juin

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Collectif – Elles sont une bonne trentaine, les auteures et illustratrices du recueil collectif "Tu es la sœur que je choisis". Il s'agit d'un ouvrage qui regroupe des créations nées en amont de la grève des femmes organisée en Suisse le 14 juin dernier, à l'initiative du journal genevois "Le Courrier". Libres dans leur forme, ces œuvres mettent en lumière, chacune à sa manière, les discriminations et difficultés de vie des femmes en Suisse – et plus généralement, pour certains aspects en tout cas, dans le monde occidental.


Trente écrivaines de toutes générations, c'est aussi une trentaine d'approches. L'humour habille par exemple la nouvelle qui ouvre le livre, "Depuis que je sais me mettre en quatre" d'Annik Mahaim, qui utilise l'image du costume pour illustrer les rôles multiples que la femme moderne doit pouvoir jouer dans la société contemporaine, avec toute la souplesse possible: collaboratrice, mère, fée du logis et même amante. Certaines écritures sont plus revendicatrices, ou fortes, à l'instar du texte "Ils ont usé de moi comme on use de sa force" d'Yvette Théraulaz, ou le vigoureux "J'ai le droit" de Marie-Christine Horn, fondé sur une anaphore obsédante qui donne son titre au texte.

La liberté formelle est le maître mot de ce recueil. Certes, la nouvelle y est particulièrement présente, à l'instar de "Au culot" de Sabine Dormond, qui amène la question religieuse (en l'occurrence catholique) dans l'ouvrage, de manière frontale et souriante – comme en écho à un "Notre Pair" qui, dans la contribution de Marie-Christine Horn, revisite sur un ton "trash" la prière chrétienne la plus connue, ou "Ni reine ni roi", qui revisite le mythe biblique de Salomon et de la Reine de Saba sur un mode égalitaire profitable au monde. Il y a aussi du théâtre, sous forme de fragments inédits dans "La Liste des courses" d'Antoinette Rychner, ou "Dis-le" de Heike Fiedler, qui convoque aussi les paroles de féministes de sensibilités aussi diverses qu'Olympe de Gouges, Françoise Vergès ou Chloé Delaume, entre autres.

La poésie elle-même a sa place. On peut certes rester dubitatif face à "Nous, permaculture" d'Isabelle Sbrissa et ses lettres éparses sur la page. Et c'est sur "Croquis colère divagation", un slam qui claque signé Stag, alias Joëlle Stagoll, que se termine le recueil.

Mettre en évidence les discriminations et les difficultés liées à la condition féminine actuelle d'ici, relever les humiliations, les comportements qu'on n'aimerait plus voir, dont on n'aimerait plus avoir à se plaindre quand on est femme: tout cela cristallise une forme de colère, présente dans les pages de ce recueil résolument engagé et féministe, ce qui lui donne un supplément de force. Mais on y trouve aussi de l'espoir et de l'humour – dans les textes, mais aussi dans les dessins, réalisés dans le plus pur esprit des dessins de presse pour "pousser les murs", au sens le plus littéral pour l'illustration de couverture, signée Albertine.

Collectif, Tu es la sœur que je choisis, Lausanne, Editions d'En Bas/Genève, Editions Le Courrier, 2019. Préface de Sylviane Dupuis.

Le site des Editions d'En Bas, celui du Courrier.

dimanche 6 octobre 2019

Dimanche poétique 417: Claude Luezior


Un gueux

confidence
au bord de la page

dans le sillon opiniâtre
de son calame
le scribe sans relâche
bouscule ses impasses

*

ne pas capituler
devant les exigences
de grammaires
devenues stèles

résister
aux gardiens du Temple
à ceux qui vocifèrent
leurs lois et leurs chaînes

bêcher de tout son être
là où certains corrodent
et sèment la poussière
de trop faciles bavardages

affiner par plaisir
le terreau d'une langue
où frémissent les germes
de ciguës en jachère

*

le poète est le cerf
d'une seule maîtresse
folie insensée
de mots en partage

obédience
au pied d'une tour de guet

Claude Luezior (1953- ), Jusqu'à la cendre, Paris, Librairie-Galerie Racine, 2018.

Le Japon, entre taïko et vibrations

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Maïa Aboueleze – Vibrant récit que celui de Maïa Aboueleze! "Le ballet des retardataires" témoigne de l'expérience vécue par l'auteure, étudiante boursière, au Japon. Une expérience peu banale, rare même, puisqu'elle comprend une formation intensive et prolongée au taïko, gros tambour japonais traditionnel. Cela, au sein d'une école d'élite, exclusive qui plus est: peu d'Européennes et d'Européens y accèdent. "Tokyo, tambours et tremblements": s'il fait immanquablement penser à Amélie Nothomb, ce sous-titre a aussi tout d'un programme.


Avec la narratrice, le lecteur se trouve plongé dans un Japon qui a tout d'une autre planète! L'auteure donne à voir de façon évidente le caractère anxiogène d'une vie dans un lieu où tout est différent de chez soi. Plus d'une fois, celle qui parle au fil des pages rêve de rentrer en Belgique, où elle vit habituellement et où elle a ses marques. La peur de l'impair incite à développer des stratégies pour faire face. Quant à la communication, la narratrice indique aussi le besoin de créer un langage commun, monolecte pittoresque mêlant japonais, anglais et français, pour communiquer avec sa logeuse.

Dès le début, l'auteure installe une vérité qu'on aurait tendance à oublier: autant qu'un instrument de musique, le taïko est un sport de combat – combat contre soi-même, contre la douleur et la fatigue, combat pour le beau son aussi. "Le ballet des retardataires" ne cache rien de la dureté d'une formation intensive, surtout pas les blessures qu'elle suscite: c'est dans le sang et la sueur que la narratrice apprend, sans répit, à journée faite.

Tout paraît vibrer dans ce roman, à commencer par la peau des taïkos. Ceux-ci entrent en résonance avec l'avion qui va vers Tokyo en début de récit, ou avec le train qu'on aurait aimé prendre. Ils résonnent aussi avec les tremblements de terre, plus ou moins perceptibles, à cause desquels des alertes se déclenchent souvent en ville de Tokyo. Au détour du texte, on verra même des "couleurs vibrantes" (p. 86), ce qui ne saurait être un hasard. Enfin, et fort à propos, l'écriture sait se faire percussive, soucieuse du rythme, à coups de phrases courtes (p. 83) ou en recourant aux virgules qui rendent le style haletant (p. 114).

Cette ambiance de vibrations et de percussions admirablement rendue par le style est contrebalancée par le ton parfois sarcastique ou ironique d'une narratrice qui fait face à un univers où elle peine à trouver ses repères. Passer un coup de fil a tout du tour de force, par exemple; et bien sûr, il faut s'adapter à une nourriture qui, consommée au quotidien, n'a rien d'habituel pour une Occidentale. Le lecteur a ainsi l'impression d'une narration cash, relatée par une narratrice qui sait aussi rire d'elle-même.

Enfin, l'ambiance de mystère déstabilisant est renforcée par l'irruption récurrents d'éléments fantomatiques ou fantastiques, peut-être rêvés, comme ces cafards qui apparaissent régulièrement, chez la logeuse de la narratrice comme lors d'une représentation de théâtre kabuki. Il y a aussi ce salon de thé où la narratrice s'arrête un moment et discute en anglais – bonheur rare dans un pays dont les habitants semblent peu friands de langues étrangères – avec un homme âgé: personne ne semble connaître cet établissement... Alors que ce récit trouve place dans une ville où tout semble étrange et illisible, ces choses peut-être rêvées lui apportent un supplément de mystère et d'âme.

Maïa Aboueleze, Le ballet des retardataires, Paris, Editions Intervalles, 2019.


Le site des Editions Intervalles.

jeudi 3 octobre 2019

Jean Dutourd: avant le Nouveau Roman, un morceau de modernité croqué chez le dentiste

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Jean Dutourd – Un déjeuner suffit-il à faire un livre? L'écrivain Jean Dutourd répond par l'affirmative. Et c'est ainsi qu'en 1947, son premier roman voit le jour: c'est "Le déjeuner du lundi". Roman? Il est permis de voir là, plutôt, une autofiction, puisque l'écrivain, de son propre aveu, s'est largement inspiré de repas partagés avec son père et son oncle pour trousser cet ouvrage. D'un autre côté, on dit aussi qu'avec "Le déjeuner du lundi", Jean Dutourd a inventé le Nouveau Roman. Voyons ce qu'il en est...


L'intrigue est mince: sur 342 pages, l'écrivain relate un repas partagé entre hommes, repas rituel puisqu'il a lieu tous les lundis. Le titre aurait même pu être "Un déjeuner du lundi" puisque sans doute, le moment décrit dans ce livre relève d'une synthèse romancée, cristallisée, de plusieurs déjeuners. 

Et qui est à table? Jean bien sûr, qui comme Marcel Proust dans "A la recherche du temps perdu" dit certes son prénom, mais jamais son nom de famille, afin de laisser au lecteur non désenchanté le choix, certes très théorique tant les indices du contraire sont nombreux, de considérer ce récit comme de pure imagination. Mais il n'est pas seul... 

Ils sont trois...
Avec lui, il y a le père de Jean, sexagénaire portant beau, dentiste de son état, dont on aime le verbe truculent et le caractère de "veuf devenu célibataire", riche en préceptes définitifs sur la vie et les femmes, amphitryon habitant un logement peuplé de bibelots et de meubles guère authentiques, abondamment décrits: emphatique, le bonhomme aime à paraître, à raconter ses hauts faits, mais il y a quelque chose de fabriqué et de peu massif là-derrière. Un homme en contreplaqué, en faux bois comme ses meubles en faux Louis XIII? En tout cas un homme qui aime paraître, qui séduit cependant son lecteur autant que ses trois maîtresses.

Vieilli avant l'âge, l'oncle est d'une autre trempe: fonctionnaire, vêtu d'une tenue de ski incongrue, ses revenus sont médiocres, à l'instar de sa personne, peu désireuse de se mêler de conflits: on le sent neutre comme un Suisse, on le voit timoré, on aimerait lui mettre des gifles parfois. On l'apprécie cependant pour son appétence pour les énigmes intellectuelles et les jeux de mots. Et aussi pour le caractère châtié de son langage, qui fait contraste avec la vigueur de la parole du père. En somme, l'oncle, c'est Marc Bonnant caricaturé par anticipation, le calembour en plus.

Quant à Jean, c'est Jean Dutourd dans sa version romancée, avec l'évocation de ses débuts chaotiques de journaliste toujours fauché aspirant à être écrivain à succès, de sa jeune famille et de son passé de résistant évadé. 

Un hommage à l'art de la conversation
Et les trois hommes se mettent à discuter... et c'est là qu'émerge le génie de l'écrivain. Les voix de chaque personnage sont bien caractérisées, et l'on ne se perd jamais dans ces dialogues où la parole est reine, installés comme des répliques de théâtre: le non-verbal n'apparaît guère dans ces séquences. De plus, c'est avec une finesse d'orfèvre que l'écrivain dessine les méandres d'une discussion qui peut virer sur un seul mot, passe allègrement du particulier  astucieux au général pontifiant, de l'anecdote de guerre au jeu de mots finaud ou potache, en passant par la contrepèterie et par les considérations sur les difficultés de l'approvisionnement (nous sommes en 1946) ou sur les femmes qui, décidément, ne sont plus ce qu'elles étaient.

Les paroles échangées sont radiographiées à fond, jusqu'aux intonations et aux accents: l'oncle est bourguignon, le père est auvergnat, et leur manière de rouler les "r" diffère donc. De même, l'un dit "bougrement", l'autre "bigrement", et cela, selon Jean le narrateur et observateur, est porteur de sens, révélateur des caractères. 

Ces conversations, enfin, sont le lieu d'alliances à deux contre un, sans cesse changeantes. "Le déjeuner du lundi" apparaît ainsi comme un hommage rendu à l'art de la conversation à la française, dont les racines pointent aux XVIIe et XVIIIe siècles. 

De la description au reportage
Le lecteur du "Déjeuner du lundi" est surpris d'emblée par une longue séquence descriptive qui occupe les premières dizaines de page du livre. C'est tout un microcosme que l'écrivain met en place, donnant à voir la rue parisienne où habite le père de Jean, avec une attention particulière accordée aux gens, avant de zoomer progressivement sur l'appartement, transformé en cabinet médical.

Cela pourrait paraître assommant, et il est vrai que dans les premières pages, l'auteur recourt à un style sobre, proche de l'observation d'un reporter. On ne s'ennuie cependant jamais: l'auteur aime filer la métaphore, que ce soit pour décrire telle concierge aux allures de canard ou l'outil de travail du dentiste, vu tel un arbre.

Le ton du reportage reste cependant une constante: en journaliste gonzo avant l'heure, Jean, tour à tour, relate le repas auquel il est invité et le commente, avec acuité. C'est à travers lui que le lecteur sait ce qu'il y a sur la table, mais aussi quels sont les ressorts des discussions et relations humaines – y compris avec Hélène, la bonne, que chacun considère à sa manière. Tout cela, avec une limite: si l'écrivain montre beaucoup, il dit aussi énormément, alors qu'on apprécie aujourd'hui le principe du "show don't tell", qui privilégie l'idée de montrer.

La structure même de ce récit aux allures de reportage adopte une manière de crescendo: peu à peu, le récit gagne en saveur, en truculence, en humour. L'auteur ne le souligne guère, mais le lecteur a le droit de penser que c'est là l'effet de la bouteille de bourgogne et des fines de la fin du repas, partagées jusqu'à perdre la notion du temps. Ou simplement le résultat du plaisir de plus en plus décontracté qu'apporte le partage de ce que le père appelle "un balthazar".

Nouveau Roman?
Il convient dès lors de souligner la modernité formelle du "Déjeuner du lundi", roman construit en trois parties (entrée, plat, dessert) qui mêle dialogues ciselés et descriptions, sur la base d'une intrigue minimale et autofictive, tout cela dans le contexte particulier de cet immédiat après-guerre où les Français sont encore tributaires des tickets de rationnement et du marché noir. Cette modernité n'exclut certes pas des références qui, familières en 1946, pourront paraître obscures au lecteur d'aujourd'hui: qui sont Mac-Nab ou Clara Tambour? Mais il convient de noter qu'il est déjà relativement novateur de citer ces artistes de la chanson, genre qu'on dirait mineur, dans une œuvre d'une certaine ambition littéraire...

Et dès lors, peut-on considérer que "Le déjeuner du lundi", certes pleinement ancré dans son temps, est aussi un Nouveau Roman avant l'heure? L'hypothèse séduit: l'intrigue est mince, les personnages sont ordinaires, les descriptions ont la précision d'une photographie haute résolution, façon Alain Robbe-Grillet. Il semblerait qu'on coche les bonnes cases du Nouveau Roman, l'une après l'autre... 

Alors non mais oui: certes, "Le déjeuner du lundi" n'est pas le lieu de l'invention du Nouveau Roman, puisque les racines de cette approche puisent plus loin, dans "L'Education sentimentale", voire dans les procédés systématiquement déceptifs de "Jacques le Fataliste et son maître" de Denis Diderot. Cela dit, Jean Dutourd réussit avec "Le déjeuner du lundi" un magnifique "roman sur rien", comme le dirait précisément Gustave Flaubert. Du coup, ce récit qui colle au réel et assume l'héritage de Marcel Proust, Laurence Sterne et Louis Aragon apparaît, et c'est d'autant plus méritoire que c'est l'œuvre d'un tout jeune écrivain, comme un jalon important vers la manière des Sarraute, Butor et Robbe-Grillet – la sécheresse technique en moins. Il est injuste de l'oublier! Pétri de tendresse, fin et drôle, généreux et émouvant, surtout moderne sans être rebutant, "Le déjeuner du lundi" a toujours eu ses inconditionnels. J'en suis: ce compte rendu reflète les impressions de ma troisième relecture...

Jean Dutourd, Le déjeuner du lundi, Paris, Robert Laffont, 1947/Folio, 1986, Gallimard, 1980 pour la préface.

Challenge Je (re)lis des classiques, avec VivreLivre et Nathalie.

Quelques femmes de caractère en Italie

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Simona Brunel-Ferrarelli – "Les battantes", c'est le roman de quelques femmes de caractère, piégées dans les temps du fascisme italien dans un village où les traditions pèsent de tout leur poids. C'est contre cela qu'elles bossent... "Les battantes", c'est aussi le premier ouvrage de l'auteure Simona Brunel-Ferrarelli, native de Rome; gageons qu'elle a mis un peu de sa propre existence dans les pages de cet ouvrage. Ne serait-ce que par le biais de la photo de couverture, représentant une fillette juchée sur un aigle en bronze. Cette posture sera expliquée au fil des pages...

Les femmes fortes représentées ont de quoi surprendre, voire rebuter. "Les battantes" s'ouvre ainsi sur le monologue intérieur de Victoire Manfredi, institutrice qui arrive au village de Rocca Patrizia dans les années de guerre. Un monologue peu propice à créer de la sympathie, dans sa tonalité: l'auteure construit ce personnage au prénom explicite, Victoire, en lui conférant un air de supériorité peu aimable. 

Autour de l'institutrice, évoluent plusieurs jeunes femmes. Roman aux points de vue multiples, "Les battantes" leur donne la parole, donnant naissance à des anecdotes fortes comme la punition subie par Lala, condamnée à manger un abricot, fût-il pourri, et engagée dans un bras de fer dont elle sortira gagnante, acquérant ainsi sa liberté de jeune femme. D'une chose simple, la romancière tire ainsi un enjeu de pouvoir. 

C'est que "Les battantes" donne aussi à voir une société villageoise organisée de manière traditionnelle et rigide où les femmes ont droit à moins que les hommes, conditionnées par exemple dès leur plus jeune âge par les modalités de distribution de l'argent de poche. De plus, l'écrivaine radiographie ce monde des années 1943 en mettant en avant le clivage entre ceux d'ici et ceux d'ailleurs, touristes ou simples personnes implantées au village. Et bien entendu, face à une telle société, que la romancière décrit jusqu'à la caricature sans pour autant se défaire d'un ton sérieux, le lecteur d'aujourd'hui ne manque pas de réfléchir à l'accueil qu'il réserve à l'humain qui vient d'ailleurs. 

S'il y a un thème qui s'impose au fil des pages, c'est bien celui des premières amours, des émois qui travaillent les adolescents. C'est là qu'intervient le personnage de Pablo, ce beau gosse à l'ascendance mystérieuse, que toutes les filles aiment. Les personnages de l'écrivaine en dresse d'ailleurs un portrait flatteur et passionné, exprimé en mots hyperboliques. Pour les battantes mises en scène, Pablo représente un piège: celui de l'amour. Mais l'instinct rapproche les êtres, les fait franchir un Rubicon symbole de séparation des classes sociales. Cela, quitte à assumer les grossesses non désirées et les lourds secrets de famille: est-il permis à tel personnage d'aimer Pablo?

Tous ces non-dits se retrouvent dans l'écriture de Simona Brunel-Ferrarelli, qui n'hésite pas à écrire des phrases elliptiques qui semblent s'arrêter avant leur fin. Celles-ci suggèrent ce qui n'est pas dit, avec minutie, et là encore, là surtout, les questions liées aux relations entre les hommes et les femmes sont centrales. Pour une femme, faut-il céder, faut-il accepter à ses risques et périls, physiques mais aussi sociaux? 

Simona Brunel-Ferrarelli, Les battantes, Genève, Encre Fraîche, 2019.

Le site de l'éditeur

dimanche 29 septembre 2019

Dimanche poétique 416: Yseult Coulon


Zeste d'encre
Ma muse est fatiguée, ma muse est essoufflée
Capricieuse, libertine, elle butine la coquine !
Dessine d’un trait léger subtiles pensées mutines
Et les fleurs de papiers d’un sourire étouffé

Vous délivrent des mots mous, des messages de dentelles
Esquisse sur un bureau des colliers de fumée
Vous agace, vous irrite, mutilant l’essentiel !

Auprès de vous l’ami, je prends un vrai bol d’air
Car toujours s’envoler, si haut, dans vos éthers
Vous noyez vos idées, oubliant mes prunelles !

5/03/06

Yseult Coulon. Source: Poésie.webnet.

samedi 28 septembre 2019

Un roman flaubertien pour un artiste atypique

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Edmond Vullioud – Voilà bien un roman flaubertien que celui, le premier, d'Edmond Vullioud! Sobrement intitulé "Sam", il relate la vie de "l'idiot du village" (tiens, c'est justement le titre que Jean-Paul Sartre donna à sa biographie de l'écrivain de Croisset...), Sam justement, enfant puis jeune homme. Il finit par trouver sa place, singulière, dans un village imaginaire du canton de Vaud: laissant venir les choses à lui, il sera à la fois artiste et riche héritier et propriétaire terrien – de ceux que Pierre-Henri Simon décrit dans "Les Valentin", mais c'est une autre histoire.


De Gustave Flaubert, l'écrivain adopte une certaine lenteur, nourrie aussi par de longs paragraphes qui donnent au lecteur l'impression d'entrer dans un roman aux ambiances confinées, comme peuvent l'être certaines journées villageoises marquées par des rituels et des hiérarchies sociales bien marquées que l'auteur radiographie: notables, pasteur hypocrite, ravages de l'alcool. L'entrée du roman est du reste marquée par la description assez ardue d'une église et de ses œuvres d'art par l'un des personnages, suivie par des actes d'ordre sexuel non consentis. Néanmoins, ce sont là les points de départ de tout ce qui suivra.

C'est en effet par l'art que Sam va trouver sa voie, une voie d'équilibriste, née de la figuration et de ce qu'on appelle aujourd'hui l'art brut: les premières pages montrent un Sam qui dessine ce qu'il a vécu, simplement, de façon nature et sans fard, si horrible que cela puisse être. Et ce n'est que progressivement que l'artiste prend le pas sur le dessinateur. Cela, en contrepoint à une évolution: de mutique, Sam commence à parler. Reste que dans le chemin d'artiste de Sam, ce dernier sera toujours suspect d'être un demeuré qui dessine et peint bien, plutôt qu'un vrai créateur de talent.

Peu à peu, l'auteur sort cependant de ce carcan qu'il a créé pour son personnage: il en dessine attentivement les débuts sentimentaux, eux aussi ambigus, peut-être fluides. Là encore, c'est dans la scène originelle, celle des actes d'ordre sexuel avec le fils du pasteur, qu'il faut trouver un point de départ à un penchant homosexuel jamais totalement éteint, malgré, pour Sam, une indéniable attirance pour les femmes qui le fera entre autres voyager jusqu'en Uruguay. Le poids des traditions et convenances sociales, marquées par le discours religieux, joue aussi son rôle dans la construction sentimentale de Sam.

Roman grave, "Sam" sait aussi trouver quelques notes de légèreté dans certaines scènes. Il y a encore du Flaubert dans la scène du repas de Noël, réaliste et minutieuse (il est permis de penser à la noce d'Emma et Charles Bovary), mais il y a aussi de l'esprit lorsqu'on observe Roger, le domestique, piocher dans les plats et les carafes de vin avant de servir. Roger, qui aura aussi ses zones d'ombre... Le lecteur appréciera aussi les descriptions sensuelles de tangos, vues à travers le prisme du champagne servi dans un établissement spécialisé, sis dans la ville uruguayenne de Nueva Helvecia.

L'écrivain recrée tout un terroir vaudois, on l'a déjà suggéré. Ce terroir mêle le réel, en particulier les noms de famille ou la religion, et l'imaginaire, au travers des toponymes. Ce mélange de réel et d'imaginaire apparaît aussi dans les personnages historiques mentionnés, qui dessinent une époque: celle du début du vingtième siècle, jusqu'à la fin de la Première guerre mondiale.

Pour faire bon poids, l'écrivain insère en fin de roman les biographies succinctes des personnages historiques qui hantent "Sam". Il est intéressant de relever qu'un certain Emile André Marie Bottaz, critique d'art donc observateur de son temps, figure parmi eux. Sa biographie fantaisiste (il fut l'élève de Paul Cantonneau, personnage d'Hergé, à l'Université de Fribourg) fait tilt: c'est un intrus. On relève que ce bonhomme est décédé le jour même de la naissance d'Edmond Vullioud. Un peu comme si l'écrivain était la (ré)incarnation immédiate de son personnage: après tout, l'art du romancier n'est-il pas, aussi, d'observer?

Pas toujours facile d'accès, copieux et volontiers lent (parfois un peu trop...), "Sam" est toutefois le premier roman talentueux et ample d'un écrivain qui s'attache à parler d'art et – c'est un peu pareil – d'humanité, avec un penchant avéré pour les zones d'ombre que cachent certains beaux préceptes: que peut impliquer par exemple la maxime "Tout ce qui mérite d'être fait mérite d'être bien fait"? Là encore, nous avons quelque chose de structurant pour Sam, pour le meilleur mais aussi pour le pire. Est-il donc attachant, ce Sam? Voire! Enfin, je vous le laisse découvrir...

Edmond Vullioud, Sam, Lausanne, BSN Press, 2019.

Photo: Daniel Henri Pasche/Wikipedia.

mardi 24 septembre 2019

Loin des canons mais pas des épreuves, un roman sur la Seconde guerre mondiale vue Suisse

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Frédéric Lamoth – Sont-ce des Mémoires, ou plutôt des fragments de vies dont le point commun est d'avoir traversé la Seconde guerre mondiale? L'écrivain et médecin romand Frédéric Lamoth choisit, dans un roman qui a les allures d'une succession de nouvelles, d'évoquer les résonances que la Seconde guerre mondiale a eues en Suisse. Alors certes, le titre est maladroit: "Le Cristal de nos nuits" rappelle trop fortement un dramatique pogrom qui n'a pas touché la Suisse et n'est pas même évoqué dans le livre. Reste que la narration s'avère intelligente et fluide, suffisamment pour que le lecteur s'intéresse à ce qui se passe et joue le jeu des méandres du récit.


L'absence apparaît comme le fil rouge des pages du "Cristal de nos nuits". Absence des hommes bien sûr, avant tout, sachant cependant que ceux-ci, en Suisse, ne sont guère morts au champ d'honneur entre 1939 et 1945 – encore que. Il sera donc surtout question d'hommes mobilisés pour attendre un ennemi potentiel, ou alors de cet ivrogne mort après avoir dégringolé dans un ravin – excité certes par des militaires en faction. Ces absents, souvent partis hors conflit, ce sont donc des pères, des maris, des amoureux. Untel est même parti sur le front de l'est avec l'armée allemande, et l'on ne sait même pas s'il y est mort.

De ces absences, l'écrivain fait émerger des secrets, travestis par des mensonges qui permettent aux adultes de ne pas dire directement la mort ou l'incompréhension aux enfants. Du coup, sans qu'on sache pourquoi, certains personnages surréagissent et refusent des choses habituelles: une mère qui a menti à son enfant refuse ainsi qu'on parle d'aviation en sa présence parce qu'elle a inventé un destin héroïque d'aviateur au papa disparu. Tout cela sonne vrai et sensible.

Que ce soit dans les palaces montreusiens ou dans la rudesse des montagnes, l'auteur conçoit donc des destins de personnages installés en Suisse et pourtant marqués par la Seconde guerre mondiale. L'auteur les fait résonner avec des épisodes de la grande histoire, quand elle vient frapper la Suisse romande, comme sans faire exprès: épisodes belliqueux du côté de Saint-Gingolph, avion écrasé dans les montagnes autour de Genève. Il sera aussi question des réfugiés en Suisse, anonymes ou célèbres, admis ou non. Parmi eux, la figure de Wilhelm Furtwängler apparaît comme un zénith du roman "Le Cristal de nos nuis".

Zénith en effet, puisque l'auteur lui consacre tout un chapitre, détaillant ses interprétations de chef d'orchestre, entre autres à la Tonhalle de Zurich. Adoptant un ton d'historien, le portrait se fait particulièrement précis, et cherche à montrer de ce chef d'orchestre l'image d'un opposant farouche au nazisme. Cela, afin d'amener une image nuancée d'un musicien qu'on a volontiers associé au régime hitlérien. L'évocation du grand chef d'orchestre allemand, souverain dans la Neuvième de Beethoven, fait du reste écho à la musique du pianiste de bar amoureux qui occupe le début du livre. Ce n'est là qu'une résonance, la plus évidente peut-être, d'un livre qui joue de façon plus ou moins serrée sur les rapports entre de nombreux personnages.

Soigné dans l'écriture, laissant apparaître des personnages confrontés à la réalité d'une époque de guerre à la fois vue de loin et susceptible de s'imposer, "Le Cristal de nos nuits" est construit comme une succession d'histoires discrètement liées entre elles, qui prennent surtout l'allure d'une narration de rêves introduits par des paragraphes imaginatifs en italiques qui suggèrent que quelque chose va se passer... sans qu'on sache trop quoi. Mais les Mémoires, ou plus précisément les souvenirs, flous ou non, baignés de musique par moments, y pourvoiront.

Frédéric Lamoth, Le Cristal de nos nuits, Orbe, Bernard Campiche, 2019.

Le blog de Frédéric Lamoth, le site des éditions Bernard Campiche.



dimanche 22 septembre 2019

Dimanche poétique 415: Antoine de Latour


Un soir d'automne

Une source à mes pieds roule son eau limpide,
Et mêle son murmure à celui de mes vers,
Tandis qu'autour de moi tombe la feuille humide
Du saule qui déjà sent le froid des hivers.

A l'autre bord du lac, une beauté timide
Dessine, en se jouant, ces coteaux encor verts
Qui disputent en vain à son crayon rapide
Et leurs mille détours et leurs lointains divers.

Et parfois je crois voir une blanche nacelle
S'en venir d'elle à moi pour retourner vers elle,
Et la muse, au milieu, nous sourire en passant,

Et verser tour à tour de sa coupe bénie,
Aux changeantes lueurs du jour qui va baissant,
La lumière sur l'un, sur l'autre l'harmonie.

Antoine de Latour (1808-1881), Loin du foyer. Source: Poésie française.

samedi 21 septembre 2019

Prix de l'Ailleurs, l'actualité de la science-fiction

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Prix de l'Ailleurs 2019 – Voilà un recueil collectif de nouvelles de science-fiction intéressant! On l'oublie un peu, en effet, mais il existe une scène vivace de la science-fiction en Suisse. Et, a fortiori, elle sait évoquer la guerre avec appétence. "Swiss Wars" démontre tout cela en collectant les neuf textes lauréats et remarqués d'un appel lancé sur le thème de la guerre en Suisse. Neuf textes qui reflètent avec intelligence ce que peut être la science-fiction made in Switzerland en ce début de vingt et unième siècle.


Guerre? Une préface érudite signée de l'universitaire Marc Attalah rappelle l'importance du thème de la guerre dans le genre de la science-fiction, et donc sa pertinence pour un appel à textes. Sa réflexion s'appuie sur Tsvetan Todorov et sur la notion de catastrophe, comprise comme un événement inattendu. Elle résout aussi le paradoxe qui rapproche l'idée de guerre de celle de Suisse, pays neutre s'il en est, en rappelant que la guerre ne saurait se limiter aux combats entre armées. Ce que les auteurs primés ou remarqués ont bien compris...

La nouvelle qui a obtenu le premier prix ne prend guère les allures d'un texte de science-fiction au sens classique du terme, si ce n'est par une forme de futurisme. Dans "L'Appel de la sirène" de Nicolas Alucq, tout part d'une sirène qui résonne sans que personne ne sache pourquoi. L'auteur la laisse résonner dans l'esprit et le corps de ses personnages, suggérant une inquiétude d'autant plus forte que l'attaque pourrait bien relever d'une inquiétante guerre de l'information.

Pas de Suisse sans accent, bien sûr! On s'amuse dès lors en lisant "Un semblant d'espoir ou bien" de Claire Boissard, qui revisite et mixe joyeusement les mythes suisses actuels. Les monstres de notre temps résonnent dans un futur prochain, parfois par le biais de leur filiation puisqu'on y trouve par exemple un descendant subversif de Jean Ziegler: bon sang ne saurait mentir. Les questions de genre s'y mettent aussi, avec une certaine fluidité: on trouve une Camille qui est en fait un homme, et plusieurs femmes qui font des trucs d'homme comme piloter des aéronefs. L'auteure dessine ainsi une Suisse où l'égalité entre les sexes est plus avancée qu'à présent et paraît évidente malgré quelques malentendus. Et aussi où déposer une initiative, acte civique s'il en est en Helvétie, devient soudain quasi héroïque.

Mais pas non plus de Suisse sans argent, ni sans investissements; dès lors, la guerre économique et la vente des forces au plus offrant sont un double sujet rêvé pour les auteurs de "Swiss Wars". "Stratégie d'investissement" de Thalie Ré met ainsi en scène des armées entièrement soumises aux intérêts privés, se faisant la guerre pour des capitaux, des points de croissance. Elle rappelle un élément classique: longtemps mercenaires, les Suisses ont parfois été appelés à se battre les uns contre les autres, sous les drapeaux de ceux qui les paient.

Le thème de la guerre économique fait aussi tout le sel de "Le nerf de la guerre" de Valérie Kurz, qui s'achève sur un habile retournement de situation. On est encore dans la science-fiction, de justesse, grâce à l'idée d'anticipation et au déploiement de la technologie. Mais on est si près de questions actuelles...

C'est que, et la postface de Jean-François Thomas le souligne, la science-fiction sert à mettre à nu les travers d'une époque. Cela ne date pas d'hier: membre du jury, il adopte une approche historique pour dire les multiples tentatives de science-fiction suisses, utopies, dystopies ou politiques-fictions d'hier et d'aujourd'hui. Des démarches qui sont exceptionnellement empreintes d'une philosophie conservatrice qu'on dirait de droite – on voit apparaître là, entre autres, un Pierre Dudan méconnu, bien loin de l'aimable "café au lait, au lit".

Et pour compléter l'ouvrage, Marc Attalah pose quelques questions à Quentin Ladetto, ingénieur auprès d'Armasuisse (Office fédéral suisse de l'armement), partenaire de cette publication. Partenariat étonnant? Que nenni: Quentin Ladetto indique que de telles créations littéraires, géniales ou non, reflètent les menaces que les Suisses perçoivent, et offrent ainsi de précieuses pistes de travail à son service. Ce qui rappelle le travail synthétisé dans l'ouvrage "De beaux lendemains?", ouvrage marquant puisqu'il s'est intéressé, en 2002 déjà, à ce que la science-fiction a à dire à notre temps.

Collectif, Swiss Wars, Vevey, Hélice Hélas, 2019.

Le site des éditions Hélice Hélas, celui de la Maison d'Ailleurs, initiatrice du Prix de l'Ailleurs.

jeudi 19 septembre 2019

Sylvie Zaech, des "Intouchables" à Central Park aux amours retrouvées dans le Vaucluse

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Sylvie Zaech – Difficile de ne pas penser à "Intouchables", ce film avec Omar Sy et François Cluzet, lorsqu'on découvre la scène initiale de "Je pars demain" de Sylvie Zaech. Ce roman s'ouvre en effet sur la vision de deux personnages que tout semble séparer et que les circonstances rapprochent forcément: un danseur âgé devenu solitaire nommé Côme, cloué pour l'heure dans un fauteuil roulant, et un soignant, David, qui l'assiste.


Tout le début de "Je vais partir" se concentre dès lors sur la relation entre le soignant et l'artiste, avec ce qu'elle a de particulier et de complexe: elle s'avère à la fois cordiale, amicale et strictement professionnelle. Chacun paraît donner ce qu'il a, et cela peut convenir, peut-être: David s'avère un coach de première force, et Côme s'ingénie à partager un brin de culture avec lui. A un moment donné, les rôles paraissent même se confondre, voire s'inverser: alors que l'auteure écrit "Il (David) passait souplement de la cuisinière à l'évier, des assiettes aux couverts.", le lecteur a le droit de se demander qui est le plus danseur des deux.

Reste que "Je vais partir" est aussi le roman, certes court donc parfois esquissé de façon trop rapide, d'une lutte contre le corps, ce corps de Côme qui refuse d'obéir mais que tels efforts du danseur et de David vont peu à peu réveiller. Cet éveil du corps fait écho à la résurgence des souvenirs: Côme est un danseur français, né au sud du pays, qui a fait carrière à New York où il a trouvé sa femme Marylou, fort loin de ses racines.

La romancière évoque par touches la vie de bohème qui a caractérisé les débuts de Côme le danseur, une période traversée par des artistes tels que Jackson Pollock, Mark Rothko, Robert Rauschenberg ou, c'est important, Edward Hopper. C'est un monde de pauvres, qui essaient de placer leurs travaux en attendant la gloire – qui viendra, pour Côme et pour les trois premiers artistes cités. Quant à Hopper, la romancière indique qu'il est déjà connu et qu'il se compromettrait en signant une affiche pour un danseur qui vivote au fil de projets difficiles. Est-ce à dire qu'il y a une hiérarchie entre les artistes? En dessinant les interactions entre ses personnages, réels ou fictifs, l'auteure le suggère – sans juger.

Et puis, il y a ce retour des Etats-Unis en France, ce retour aux racines, qui donne son sens au titre du roman. Cela vient de loin: Côme quitte progressivement son fauteuil roulant, ses béquilles, son mentor, pour marcher de ses propres forces et retrouver une nouvelle vie à l'aube de ses quelque 80 ans – et gagner une troisième dimension. Il aborde même un autre art, celui de la peinture. On relève que l'auteure ne manque pas de dire les souvenirs d'antan et les ressentis d'aujourd'hui de Côme, en des passages introspectifs rédigés à la première personne et en italiques. Ces passages accompagnent cette transformation en lui offrant la profondeur qui la rend crédible.

Et de façon classique, il ne manque qu'un amour de jeunesse, retrouvé dans les profondeurs du grand âge et fugitivement vécu alors que la camarde veille, pour parachever le récit de la destinée de Côme – et c'est Magali, qui porte un beau prénom qui fleure bon le sud de la France, qui s'y collera. À l'extrême automne de sa vie, elle retrouve un homme qu'elle a sincèrement aimé et qui a beaucoup reçu de la vie: une belle carrière, des amours vraies et une chance de se racheter, et même du soutien lorsque sa santé chancelle et que sa vie sociale de danseur descendu des scènes internationales s'appauvrit. Et voilà que, destin oblige, il revient vers elle, de loin...

A quoi bon aller chercher la gloire à New York alors que l'amour se trouve à Sault, dans le Vaucluse? Entre ce que la célébrité internationale peut offrir de beau et de superficiel et ce qu'un village de province propose d'à la fois essentiel et emprisonnant, l'écrivaine ne choisit guère. Avec Côme, elle met en scène un personnage qui a eu la chance d'apprécier tout cela et de faire le grand écart entre le petit village et la grande ville, et de s'en trouver bien. Pas mal pour un danseur qui a dû lutter pour quitter sa chaise roulante...

Sylvie Zaech, Je pars demain, Gollion, InFolio, 2019.

Le site des éditions InFolio.

lundi 16 septembre 2019

Sven Bodenmüller, quand l'horloge se dérègle

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Sven Bodenmüller – La plume du calamar n'a rien à voir avec celle, traditionnelle, d'un écrivain, quoi que suggère une couverture un brin trompeuse. En effet, c'est bien l'ossature du calamar qu'on nomme ainsi. Une ossature fragile, comme celle qui structure le fonctionnement d'un atelier d'horlogerie, d'une montre... ou d'un être humain. Et dans son premier roman, justement intitulé "La Plume du calamar", Sven Bodenmüller, écrivain et horloger de formation, dérègle les cadrans avec adresse.


L'auteur promet une histoire d'amour tumultueuse à son lectorat. Mais celle-ci se mérite: l'écrivain utilise une centaine de pages pour planter le décor et dessiner les personnages qui hantent une situation en équilibre, qui fonctionne vaille que vaille. Ce long prélude voit en particulier arriver le personnage de Léo, homme qu'on imagine infiniment libre: l'écrivain utilise l'image du cow-boy pour le décrire, notamment au travers du couvre-chef qu'il porte (un stetson) et de sa passion des armes.

Quant au prénom de Léo, évocateur du lion roi des animaux, il suggère que le bonhomme jouera le rôle de roi de l'atelier, de maître des horloges. Un roi jalousé bien sûr, et l'écrivain sait dessiner les tensions que cela installe, générationnelles ou simplement professionnelles: par la parole, Léo s'ingénie à dérégler doucement le fonctionnement ronronnant de l'atelier. Roi, il l'est aussi en ce sens qu'il détrône le narrateur, lui-même bavard mais moins pertinent, qui reconnaît sa défaite. Une reconnaissance féconde: Léo joue le rôle de révélateur des faiblesses du narrateur et transforme son fonctionnement. Et au fil d'anecdotes à teneur littéraires (Georges Bataille gravé en douce sur les mouvements, par exemple) dont le lecteur s'amuse, l'amitié s'installe...

Reste que l'ami se pose en observateur impuissant de Léo, soudain épris de la "Veuve noire", de "l'Araignée", à savoir Claudia, cette nouvelle collègue séduisante et qui s'avère totalement immature – trentenaire, "femme à problèmes" comme qui dirait. Du coup, ce Léo, fort mais naïf, le lecteur a envie de lui mettre quelques claques: l'amour l'a rendu aveugle et impuissant. L'auteur décline peu à peu tout ce qu'une femme comme Claudia peut soutirer d'un homme en jouant sur les sentiments: de l'argent, une pension, un changement de mode de vie, l'acceptation d'infidélités, de nouveaux meubles Ikea pour remplacer les belles pièces artisanales d'antan.

Terrible, la deuxième partie résonne comme la description d'un amour piège, vécu comme une servitude... dont l'esclave, se cherchant les excuses typiques du déni, ne paraît longtemps pas se rendre compte: sa descente aux enfers est vécu dans une sorte d'anesthésie, bien souvent payée de sa propre poche. L'auteur trouve aussi les bons mots, les bonnes articulations pour dessiner ce qui s'apparente à une forme de parasitisme, soudé par une grossesse qui a tout d'une paternité imposée – imposée qui plus est par une mère qui, dépressive autoproclamée, s'empresse de se décharger de ses devoirs parentaux sur Léo.

Dès lors, quelle solution pour Léo? On la sent venir, et la possibilité d'un nouvel amour avec l'intègre Katia (l'auteur la décrit physiquement de façon à ce qu'elle inspire confiance au lecteur) apparaît comme le dernier rayon de soleil avant l'irréparable – dont, l'auteur le souligne avec subtilité, Claudia n'est peut-être même pas entièrement responsable. Pourtant, allez laisser jouer un amoureux avec ses armes favorites!...

"La Plume du calamar" respire donc d'un double souffle romanesque: dans un premier temps, Léo dérègle le fonctionnement bien huilé d'un atelier d'horlogerie en en subvertissant les mécanismes par sa simple personnalité et son innocence bavarde qui vient à bout de toutes les oppositions. Toutes, sauf une: dans un second temps, c'est à lui d'être déréglé par quelqu'un de plus déréglé que lui. En choisissant le monde de l'horlogerie (qu'il connaît bien et dont il donne à voir, crédible et soucieux de réalisme, quelques zones pas très transparentes) comme contexte, en choisissant un ami comme narrateur afin d'avoir un recul face à son sujet – recul synonyme d'une forme d'impuissance – l'écrivain sait ce qu'il fait: jusqu'à l'irréparable, rien ne fait tic-tac de façon tout à fait régulière dans "La Plume du calamar".

Sven Bodenmüller, La Plume du calamar, Genève, Encre Fraîche, 2019.

Le site des éditions Encre Fraîche.

dimanche 15 septembre 2019

Dimanche poétique 414: Albert Mérat


Les seins

L'éclosion superbe et jeune de ses seins
Pour enchaîner mes yeux fleurit sur sa poitrine.
Tels deux astres jumeaux dans la clarté marine
Palpitent dévolus aux suprêmes desseins.

Vous contenez l'esprit loin des rêves malsains,
Nobles rondeurs, effroi de la pudeur chagrine !
Et c'est d'un trait pieux que mon doigt vous burine,
Lumineuses parmi la pourpre des coussins.

Blanches sérénités de l'océan des formes,
Quelquefois je vous veux, sous les muscles énormes,
Géantes et crevant le moule de mes mains.

Plus frêles, mesurant l'étreinte de ma lèvre,
Vers la succession des muets lendemains,
Conduisez lentement mon extase sans fièvre.

Albert Mérat (1840-1909), L'Idole. Source: Poésie française.

Des Slovaques en Europe: un vécu doux-amer dans les grandes villes

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Zuska Kepplová – L'Europe est leur terrain de jeux, on les retrouve à Paris, Londres, Helsinki, Budapest. Eux? Ce sont les personnages du roman "Le Biscuit national" de l'écrivaine slovaque Zuska Kepplová. Un roman hanté par des jeunes gens et surtout des jeunes filles qui ont quitté la Slovaquie, sans que celle-ci, au contraire, ne les ait totalement quittés.


Le biscuit national qui donne son titre à ce livre apparaît comme un symbole, et ce, dès les premières pages: il s'agit des friandises Horalky, connues de tout le monde dans le pays, garantie honnête et sans artifices capitalistes comme le dit l'un des personnages. C'est une référence pour ceux qui sont partis, mais aussi pour les anciens, restés au pays et qui s'accrochent à ce qu'ils peuvent alors qu'ils ont traversé des années de profondes mutations – que la démolition de la piscine Central, évoquée en incipit, pourrait symboliser concrètement. 

De façon générale, entre autres avec la mention des "Buchty" également, la nourriture apparaît comme un leitmotiv et un point de repère dans "Le Biscuit national".

L'auteure décrit dans "Le Biscuit national" une jeunesse devenue mobile, qui quitte le pays pour trouver, peut-être, un monde meilleur. Elle décrit le changement des mentalités, qui s'occidentalisent au gré des découvertes, par exemple des sociétés plus hétérogènes que celle du pays d'origine. Cela, sans jamais oublier les racines! Centrant chacune des parties de son livre sur un personnage et un lieu, l'écrivaine évoque les petits boulots, la précarité, une vie de bohème en somme, en allant aux éléments concrets: logements miteux et squats où l'on cherche à se faire une vie quand même, nourriture à bas prix achetée au supermarché Tesco. Bien sûr, il y a aussi les amours, le sexe.

Et si les mentalités changent, elles ne manquent pas de s'entrechoquer. Elles le font au fil des anecdotes douces-amères, parfois amusantes aussi, qui émaillent "Le Biscuit national" et sont le vécu des personnages à travers les yeux desquels le lecteur découvre ce roman: pas de sushi pour une mère slovaque venue voir son enfant, par exemple, alors que ce plat est entré dans l'usage en Occident.

"Le Biscuit national" s'achève par la séquence "Trianon – Delta". Un peu à part, elle relate une histoire d'amour entre trois personnages, soudain à la première personne du singulier. Si le ton diffère, les thèmes demeurent: expatriation, jeunesse, rêve européen et désenchantement. Et Trianon fait référence à la dissolution de l'empire austro-hongrois – un passé partagé par les personnages mis en scène, et un nom qui fait figure de mot de passe, de point de repère au-delà des frontières.

Zuska Kepplová, Le Biscuit national, Paris, Intervalles, 2019. Traduit du slovaque par Nicolas Guy.

Le site des éditions Intervalles.

mercredi 11 septembre 2019

Perdus, les lingots de Rommel? Pas pour tout le monde, dit Nicolas Feuz...

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Nicolas Feuz – Le procureur du canton de Neuchâtel est de retour dans le monde du polar! Avec "L'Ombre du renard", Nicolas Feuz propose un roman policier international qui plonge ses racines en Corse comme dans la bonne république de Neuchâtel, et donne vie à la légende du trésor d'Erwin Rommel, un trésor mythique qui fascine les plongeurs, les mafias et les gouvernements. Nicolas Feuz jette sur ces tonnes d'or englouties le regard du romancier, à la suite d'essayistes comme Jean-François Sers, auteur du livre "Le Trésor de Rommel" (Grasset, 1991).


En convoquant les nazis installés en Corse, l'auteur choisit de mettre en scène une poignée de personnages qui vont à coup sûr fasciner le lecteur, envoûté par la petite musique de la fascination du diable. De façon classique, l'auteur les montre sur leur jour le plus impitoyable, capables même de tirer sur des gosses qui jouent à la guerre navale dans le caniveau: des enfants, quoi de mieux pour susciter l'empathie et, en miroir, le dégoût? Ces nazis, l'auteur les montre aussi tentant d'évacuer six caisses de lingots d'or par la voie navale: il recrée ainsi, à sa manière, la naissance du mythe du trésor de Rommel, renard du désert pour ne pas dire "fennec" – un trésor plongé dans les tréfonds de la Méditerranée à la suite des aléas de la fuite. Et pour donner naissance à sa fiction, l'écrivain prend soin de laisser quelques témoins. Et un monastère où tout n'est pas net...

Témoins et survivantes louches du monastère: il n'en faut pas plus pour que l'affaire resurgisse en ce début de vingt et unième siècle. Dès lors, l'écrivain réalise, avec une adresse notable, des allers et retours entre le passé et le présent. Le lecteur ne peut que s'interroger sur la présence subite, en plein Neuchâtel, d'un lingot d'or à croix gammée d'origine nord-africaine (dixerunt les spécialistes de Metalor) qui semble semer la mort autour de lui. Cette adresse se retrouve dans la construction virtuose de l'intrigue, qui met en scène quelques personnages atypiques voire doubles (ce qui ouvre la porte aux retournements de situation) autour du procureur Norbert Jemsen, de sa greffier Flavie Keller et de Tanja Stokaj,  inspectrice lâchée dans les situations les plus dégradantes et les plus dangereuses – comme elle l'a été dans "Le Miroir des âmes", premier roman de ce qui se profile désormais comme une saga. Soit dit en passant, on se demande pourquoi elle accepte de faire tout ça...

Dans "L'Ombre du renard", l'auteur réussit à montrer les différences d'approche entre la police suisse, pragmatique dans la mesure du possible, et les acteurs policiers corses, qu'on sent parfois tentés de composer avec des intouchables locaux tels que les Mariani, qui s'adonnent à des activités pour le moins frauduleuses, ou les couvrent tout du moins. Cette criminalité prend aussi la forme d'une société post-nazie nommée "L'Ordre", qui opère à la manoeuvre en sous-main: c'est quelque chose que l'auteur dévoile judicieusement peu à peu.

On reconnaît dans "L'Ombre du renard" la patte de Nicolas Feuz, en particulier au travers de scènes de crime particulièrement révoltantes, "gore" pour le dire plus brièvement, décrites non sans un certain goût de la mise en scène complaisante – on pense à ces hommes émasculés par des gouttes d'eau, ficelés sur une chaise de torture inconfortable avec la bite enserrée par un noeud coulant en nylon, ou à la manière dont l'auteur donne à voir ces bonnes soeurs mortes d'avoir bu ensemble un thé empoisonné, restées emmurées dans une pièce de leur couvent – jusqu'à quand?

Ainsi, alors que le début semble se passer crème au fil de scènes saisissantes, le lecteur féru de polars relève en cours de roman quelques aspects qui auraient pu être mieux amenés: le coup du tournage d'un film dans la crypte du couvent où se trouvent les soeurs mortes paraît un brin surprenant pour le lecteur, de même que l'annonce de la maladie mortelle à court terme de l'atypique inspecteur Beaussant, tardive dans le cours de l'histoire. Reste que cette maladie détermine le fonctionnement de ce flic habile mais démonétisé par une réputation d'alcoolique asocial: c'est typiquement le gars qui n'a rien à perdre, face auquel les méchants de "L'Ombre du renard" vont se casser les dents. Un regret encore? Le caractère un brin didactique du chapitre 77, qui expose, brièvement certes, l'affaire du site d'extraction d'amiante de Canari et les problèmes sanitaires y afférents.

Ces quelques réserves mises à part, force est de relever que Nicolas Feuz offre à ses lecteurs, avec "L'Ombre du renard", un roman rapide (il est rythmé par de nombreux chapitres courts), efficace et accrocheur. Certes fondé sur une légende qui suscite les convoitises, c'est pourtant un roman réaliste aussi, tant dans la description du fonctionnement de la police que dans l'évocation des relations humaines. Et par rapport à certains autres ouvrages de cet écrivain, il offre un "plus" non négligeable en allant puiser ses racines dans la grande histoire et hors de Suisse. En somme, "L'Ombre du renard" est un roman en quatre dimensions: hauteur de vues, longueur des distances, profondeur des personnages, et temporalité historique.

Nicolas Feuz, L'Ombre du renard, Genève, Slatkine & Cie, 2019.

Le site des éditions Slatkine & Cie, celui de Nicolas Feuz.