mardi 6 octobre 2020

Partir ou rester? Le destin d'une famille hongroise en 1956

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Anna Szücs – Rester ou partir? Telle est la question finale du roman "L'Anatomie d'une décision", signé Anna Szücs. Paru tout dernièrement en Suisse, ce roman basé sur du vécu invite le lecteur à replonger dans l'insurrection de Budapest, vue d'une petite ville hongroise. C'était en 1956. Tout commence par un incipit qui, habilement, ne laisse rien entendre des événements à venir: "Ce matin-là, comme à son habitude, Imre Spiegel arriva à son bureau de la place Marx quelques minutes avant huit heures." Voilà un personnage qui paraît réglé comme une horloge suisse, et que l'Histoire va chambouler... 

L'écriture de ce livre paraît simple et efficace, ce qui est un bon choix pour relater de manière réaliste la vie quotidienne dans une petite ville de Hongrie dans les années 1950. C'est avec ces mots, neutres, que l'auteure dessine pour commencer une situation où un commerce organise une pénurie, en faisant parler ses cadres. Le lecteur en conclut que c'est la routine...

... une routine chamboulée, on l'a dit. L'auteure choisit de serrer le rythme de la narration, consacrant des chapitres détaillés aux jours du soulèvement, presque heure par heure. On sent dès lors chez les uns et les autres l'envie de rassurer, la tentation de manifester, la difficulté à choisir le bon camp en une période d'incertitude. Ces sentiments sont vus de près, autour du personnage d'Imre Spiegel certes, mais aussi de sa famille élargie: c'est l'occasion pour la romancière de faire s'entrechoquer les différents points de vue sur une insurrection synonyme de pressions pour les gens en place. Anatomie d'une difficile réflexion à laquelle Imre devra répondre.

Roman historique nourri par des témoignages familiaux, "L'anatomie d'une décision" résonne de plus d'une thématique restée actuelle. On pense avant tout à l'antisémitisme, qui naît dans une cour de récréation au détour d'un jeu de billes qui a mal fini pour l'un des joueurs. Instillé par des adultes, il s'avère incohérent et primaire. De plus, il entre en résonance avec ce qu'a pu vivre la famille Spiegel au temps pas si lointain des nazis: les déportations sont évoquées, de même que ceux qui n'en sont pas revenus. Sans compter l'image récurrente du foie gras qui n'est pas bon à Vienne: est-ce que cela ne cache pas autre chose?

L'auteure glisse par ailleurs, en page 29, une allusion aux championnats du monde de football de 1954, disputés en Suisse: alors que les horreurs de l'expansionnisme nazi sont fraîches dans les esprits, y aurait-il eu une connotation de possible revanche politique à sa finale sportive, opposant la Hongrie à l'Allemagne au stade du Wankdorf à Berne? En tout cas, les mouvements de foule semblent avoir été aussi importants en Hongrie que ceux de l'insurrection de Budapest.

Autre élément qui résonne avec notre actualité: le déboulonnage des statues. Au travers du personnage d'Imre, l'auteure suggère que ces actes de vandalisme ont pu naître d'une ignorance rageuse: "Hamburger était juif, il était aussi communiste, mais avant tout il avait été un homme compétent et dévoué". Voilà un humain complet dont on veut détruire une image en prétextant une partie de sa personnalité, dont le lecteur ne saura rien! 

Reste qu'Imre assume d'être juif, fier des qualités qu'on prête aux siens et aussi ancré dans la réalité de sa petite ville hongroise de Zalaegerszeg, dont il connaît les rouages. Vivant à l'aise, il est aussi parfaitement humain, foncièrement attachant: on le trouve séducteur dans sa belle voiture, travailleur, on le voit aussi attentionné et responsable, père de famille exemplaire en somme. Il n'en faut pas moins pour qu'en fin de roman, la difficile décision qu'il prend pour toute sa famille paraisse juste.

Anna Szücs, L'Anatomie d'une décision, Genève, Encre Fraîche, 2020, illustrations d'Anna Szücs.

Le site des éditions Encre Fraîche.

Lu par Eva VamosFrancis Richard.

3 commentaires:

  1. Le sujet a l'air bien intéressant, merci pour la découverte.
    Je le note ! bonne journée

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    1. En effet, c'est intéressant, sur des événements qu'on ne connaît pas forcément.
      Bonne journée et bonne découverte à toi!

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