samedi 31 octobre 2020

Fringale et ripailles à l'Arche de Noé: Bitru est de retour

Albert Paraz –
Comme promis, c'est du roman "Les Repues franches", deuxième opus d'Albert Paraz, qu'il est question à présent. Indissociable de "Bitru ou les vertus capitales", il en constitue le prolongement. Les éditions Balland ont d'ailleurs eu la riche idée de les rééditer en un seul volume. C'était en 1974.

Alors que "Bitru ou les vertus capitales" relate les années folles et les années de crise qui ont suivi dans une temporalité quelque peu déséquilibrée, "Les Repues franches" se concentre sur une période réduite, qu'on peut fixer entre la dévaluation du franc français de 1936 et la guerre d'Espagne. Bitru se retrouve à mener la vie de bohème avec des amis, logés dans les chambres de bonne exiguës d'un immeuble parisien. 

C'est l'occasion pour l'auteur de faire avec verve quelques portraits de personnages hauts en couleur, à l'instar de Marie Phalanchet, sexagénaire flanquée d'une quantité d'animaux, ce qui vaudra à son logement, puis à tout l'étage, le surnom de "L'Arche de Noé" – un surnom qui sera repris comme titre du film inspiré de ce roman, dialogué par Jacques Prévert, excusez du peu.

Pour nommer ces personnages, le génie onomastique de l'écrivain fait à nouveau merveille. On songe à Grume, dont le nom fait immédiatement penser à un tronc mal équarri alors que c'est un distingué noble désargenté. On pense aussi à Anton, qui ne boit que de l'eau alors qu'il s'appelle "Entonne!" et joue les complotistes. 

Pour ce petit monde, l'enjeu est de manger copieusement, si possible à l'œil: tel est le sens du titre de ce roman, curieux à première vue. Mettant en œuvre sa philosophie de défense et d'illustration du vol, Bitru et ses voisins se trouvent entraînés dans plusieurs combines, assez fructueuses ma foi. Mais comment rester discret avec tant d'argent? Il lui faut un emploi d'ingénieur honnête. Pas évident en période de chômage endémique... 

Le voilà engagé par piston et pirouette, ça ressemble à un "job à la con" mais il s'intéresse, il se retrouve syndiqué, puis viré. C'est l'occasion pour l'auteur d'évoquer les quarante heures, l'irruption des machines et, de façon générale, d'observer le monde du travail de manière critique, à commencer par des patrons revanchards face à des syndicats revendicateurs.

Ce petit monde finira par s'égailler en fin de roman, jusqu'à la rupture entre Bitru et Béatrice, qui a un goût presque piteux après un repas flamboyant aux frais de l'ex-patron. Flamboyant... et gourmand aussi, comme l'écriture de l'auteur, gouailleuse à nouveau, recourant à un sens de l'image particulièrement original et évocateur et empruntant au vocabulaire canaille à l'occasion. 

Albert Paraz, Les Repues franches, in Bitru et les repues franches, Paris, Balland, 1974, préface de Jacques Aboucaya. Première édition: Denoël, 1937.

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