vendredi 2 août 2019

Quand Eric Driot joue avec les forces en présence

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Eric Driot – C'est un portrait, croit-on lorsqu'on commence sa lecture de "Deux points de suture", premier roman d'Eric Driot – un roman qui, pour dire les choses telles qu'elles sont, a tout du portrait littéraire, construit en chapitres qui sont autant de scènes de vie. 

Toute la première partie de ce roman, la plus courte certes, a pour objectif de donner corps à François Verdier, professeur de philosophie dans un lycée où l'enseignement n'est pas facile. Le premier chapitre de cette première partie indique cependant avec force que François Verdier n'est pas un surhomme: témoin d'une scène de violence, il n'intervient délibérément pas. 

En dessinant cette scène dure et lisible en début de roman, l'auteur en dit beaucoup sur son personnage principal, veule, fort avec les faibles qui l'entourent, mais faible avec les forts aussi. Il est permis de le trouver absolument détestable; mais tant que dure la première partie du roman, il est permis aussi de le trouver fascinant. L'auteur joue de cette ambiguïté, par exemple lorsque, dans le chapitre 5 de cette première partie, François répond à Sylvia, femme bohème invitée de la maison, qui remet en question la pertinence de la philosophie, fonds de commerce de François Verdier. Certes, Verdier réagit avec une vigueur odieuse; mais que sa mercuriale, implacablement construite sur de solides bases rhétoriques, est jouissive! 

Mais François Verdier tue... et que personne ne s'en inquiète. Vu l'issue du roman, peu importe! Les deux homicides discrets qu'il a à son actif ne valent rien, n'apportent rien à personne. Reste que François Verdier porte jusqu'au bout ces meurtres, les assumant plus ou moins: il n'a pas à le faire face au public, c'est son secret, philosophique lorsqu'on parle à grands mots, et juste terrible dès lors qu'il s'agit de vies humaines.

Encore un truc sur François Verdier: l'écrivain utilise très très peu le nom de son personnage central, préférant le désigner par le pronom (pas si) personnel "il". Belle manière de prendre de la distance face à un personnage qui, on l'a compris, peut être objet de rejet.

Mais voilà que les forces en présence changent, au virage de la deuxième partie. Alors que jusque-là, François Verdier a été l'homme fort de sa petite vie, vécue avec sa petite femme qui se donne à fond pour son petit couple, voilà qu'après une altercation qui trouve son origine dans la pratique de son métier, le professeur se trouve handicapé physiquement. Et donc dépendant des autres – ce qui impose un changement de point de vue. Ce changement de point de vue, l'auteur le négocie parfaitement, assumant qu'autour de François Verdier, c'est un jeu de pouvoir qui se joue.

Face à cela, veut-on encore jouer le jeu de l'empathie? Les personnages du roman ont fait leur choix, à l'instar de l'épouse de François Verdier qui le quitte. Cela, sans raison frappante, juste parce que tout change... L'écrivain excelle à montrer, par touches, ce que peut devenir un professeur de philosophie devenu totalement tributaire des autres: un bonhomme haineux parce que sans défense et sans empathie. Et puis, est-ce un complexe de supériorité? Les liens avec le personnel hospitalier ne sont pas très sains. L'auteur met en avant le motif d'un équipement permettant à François Verdier d'uriner – un François Verdier attaqué dans sa fierté virile, du coup.

Du coup, alors que l'épouse est partie, que l'avenir se dessine dans un fauteuil roulant et que la vie ne sera que solitude, alourdie par deux homicides commandés par l'envie d'éliminer ceux qui sont de trop dans un souci nihiliste, que reste-t-il à faire? La réponse paraît évidente. L'auteur dessine le chemin vers cette issue, indiquant que si certains sont morts par François, celui-ci doit mourir de la même façon. "Qui vit par l'épée périra par l'épée", comme dira l'autre – et le lecteur de "Deux points de suture" remplacera parfaitement "épée" par insuline.

Eric Driot, Deux points de suture, Genève, Encre Fraîche, 2011.

Le site des éditions Encre Fraîche.

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