lundi 14 août 2023

Norman Spinrad: voyage au bout de la secte

Norman Spinrad – Construit comme un parcours d'obstacles auquel un homme, Jack Weller, décide de faire face pour retrouver sa femme, "Les miroirs de l'esprit" est aussi la représentation à la fois sarcastique et glaçante, vue de l'intérieur, d'une secte du style de la Scientologie, qui fonctionne sous le couvert du développement personnel. Et pourquoi ne pas y voir, tant qu'on y est, une métaphore des Etats-Unis eux-mêmes, qui aliènent leurs amis et (tentent de) détruire leurs ennemis?

La métaphore américaine n'est pas vaine ici: tout commence en effet à Hollywood, carrefour des faux-semblants (il faut avoir telle voiture, telle villa à telle adresse pour ne pas avoir l'air pauvre, ce qui serait une malédiction), où Jack et Annie Weller mènent chacun une carrière obscure: l'un comme réalisateur d'une série pour enfants avec un singe, l'autre comme actrice pour publicités. Lors d'un cocktail gratuit entre "gens célèbres", tous deux découvrent le Transformationalisme – c'est la fameuse secte. Annie est emballée, Jack pas du tout.

L'auteur utilise Annie comme le McGuffin de l'intrigue: une sorte de leurre qui fait avancer Jack et incite le lecteur à tourner les pages pour en savoir plus. Les retrouvailles importent-elles? Certes, et surtout leurs conditions. Mais c'est surtout le cheminement de Jack qui s'avère intéressant, un Jack suffisamment habile (c'est un cinéaste) pour tromper son monde. Vraiment? Ce personnage avance constamment sur la corde raide, faisant face à une belle série de tentatives de manipulations mentales et de menaces plus ou moins voilées de la part des collaborateurs de la secte. Et derrière les belles apparences et les sourires Pepsodent, force est de constater que ce n'est pas toujours joli-joli: prisons dorées, échanges verbaux violents, neutralisation à l'aide de stupéfiants. 

Et le gourou, alors? John Steinhardt présente un point commun avec Lafayette Ron Hubbard, père de la Scientologie: avant de devenir le maître à penser d'une secte, il a été écrivain de science-fiction. L'auteur démystifie avec un plaisir non dissimulé la figure du chef spirituel qu'on imagine volontiers en ascète abstinent de tout plaisir terrestre. Le whisky coule à flots dans le gosier de ce bonhomme fantasque, qui ne manque pas de laisser s'exprimer sans complexe ses penchants lubriques à l'occasion. Le fait qu'il soit corpulent (on imagine le bide à bière...) et négligé lui enlève toute superbe. Pourtant, son aura de boss intouchable, qu'on n'approche qu'avec stupeur et tremblements, est jalousement cultivée.

Les péripéties auxquelles John fait face représentent à chaque fois un défi nouveau (y compris financier: la secte a son coût, qu'elle sait soutirer aux adeptes!), avec de nouveaux personnages toujours bien construits, le plus souvent détestables ou ambigus. L'ambiance est en effet à la paranoïa, aux confins de la folie pure et simple, dans ce vaste jeu de piste où les cervelles s'affrontent. Puisant à quelques références classiques telles que le personnage principal de "1984" de George Orwell, impeccable lorsqu'il s'agit de dépeindre les âmes qui se frottent en un mouvement implacable, "Les miroirs de l'esprit" se révèle captivant, voire jouissif.

Norman Spinrad, Les miroirs de l'esprit, Paris, Folio, 2002/1re édition Robert Laffont, 1981, traduction de l'américain par Charles Canet.

Le site des éditions Folio.

Lu par Erwelyn, ManouSheldzio.

4 commentaires:

  1. Il y a une période où je lisais pas mal sur les sectes, mais cela fait un moment que je n'ai rien lu de près ou de loin sur le sujet à part une BD alors je note ce roman. La métaphore des USA ne manquent pas d'intérêt !

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    1. Bonjour Audrey, merci pour ton commentaire! Oui, ce monde des sectes a quelque chose de fascinant, je pourrais donc y revenir. Celui-ci, en tout cas, est à tenter! La métaphore des USA est plutôt implicite; peut-être est-ce une interprétation hardie de ma part; à toi d'en juger! :-)
      Amicales salutations, bonne semaine à toi!

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  2. Ce livre là semble vraiment interessant. Je n’ai rien lu sur les sectes, enfin cela ne m’a pas marqué, et le parallèle avec les Usa m’attire encore plus. Merci donc et je le note

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    1. Bonjour Thaïs! Il m'arrive en effet de lire des livres sur les sectes, de temps à autre; entre autres, l'Ordre du Temple Solaire, de tragique mémoire, est revenu à la mode, ce qui donne des raisons de lire sur le sujet.
      Celui-ci est à tenter, en effet, comme tu dis! La métaphore des Etats-Unis est une interprétation personnelle, à voir.
      Bonne fin de semaine à toi!

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