samedi 2 mai 2020

Manuela Gay-Crosier, les prisons qui hantent chacun

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Manuela Gay-Crosier – Ambiance confinée pour le début de "Joram": le lecteur se trouve plongé dans l'univers carcéral. Côté captivité, nous avons Joram. En face, côté libre, Dolores. Entre eux, la littérature: Dolores rédige un mémoire de licence sur la littérature et le milieu carcéral. Un nom, un intérêt réciproque: et voilà que la romancière relate, avec finesse mais sur un ton grave, le parcours d'une relation atypique, libératrice qui plus est.


Disons-le d'emblée: tout comme dans une romance, on devine très vite qui va finir dans les bras de l'autre – en l'espèce, Joram et Dolores. L'intérêt majeur de "Joram" réside dès lors dans le parcours décrit, dans ce qui fait évoluer les personnages. Cela, avec une question clé pour commencer: dans cette histoire, qui est le plus prisonnier?

Alors bien entendu, Joram est présenté comme le locataire de longue durée d'un établissement pénitentiaire à la localisation non précisée – quelque part en France ou en Suisse. Au fil des pages, on le voit avide de liberté, mais aussi appelé à celle-ci. L'auteure suggère par ailleurs que cette liberté a un avant-goût, celle de la littérature. Dolores, la chercheuse, invite d'ailleurs Joram à lire des ouvrages qu'on associe à la liberté: il sera question de Jonathan Livingstone, du Petit Prince ou de l'Oiseau moqueur.

Figure intéressante que ce Joram, d'ailleurs, ne serait-ce que du fait de son nom: il préfère qu'on l'appelle Jo, refusant un prénom bizarre (Joram Josaphat) qui lui a été donné par une mère indigne, droguée, originaire d'Arménie. Une prison des origines que Jo rejette en se choisissant un diminutif? Soit! Mais à sa sortie de prison, c'est en visitant ces origines, voyageant en Arménie, qu'il se libère du destin d'un bonhomme baladé de foyer en foyer, victime de cruautés diverses, relevant entre autres de la pédophilie.

Mais si libre qu'elle soit aux yeux de la société, Dolores n'est-elle pas elle-même prisonnière? Là se joue une forme de déterminisme social, puisque la romancière indique que cette jeune fille somme toute conventionnelle semble naturellement destinée à être l'épouse plan-plan de Vincent, mari plan-plan. Peu aimable certes, ce dernier s'avère intéressant: sa jalousie est un moteur de l'évolution de Dolores. Doit-elle suivre la voie évidente, rassurante mais ennuyeuse, d'un amour qui se présente comme le prolongement naturel d'une amitié d'enfance, ou oser l'ivresse d'un amour plus profond?

Et – c'est très important – il y a une autre quasi Dolores dans l'histoire, une fille qu'on nomme Lola, et qui a marqué Joram. Celle-ci aussi, on peut la trouver abjecte du fait de sa capacité à mentir et à manipuler. Reste qu'elle-même a sa prison, celle de la drogue. Avec elle, "Joram" bascule dans le roman social, montrant les bas-fonds d'une ville non nommée mais qu'on a envie de nommer Lausanne. L'auteure excelle à dessiner les réflexes de tant de drogués programmés en fonction de leur dose, devenus manipulateurs ou versatiles.

Et en tant que fils adoptif d'un couple aisé, Joram tombe amoureux, fasciné, de celle qui est la fille naturelle de ce couple. Il est permis de considérer cet amour, trouble parce qu'il est socialement interdit, est une nouvelle prison pour Joram. Et même en famille, qu'en est-il de ces parents prisonniers du deuil d'un fils accidentellement perdu? Ces parents s'appellent Georges et Suzanne, et chacun gère à sa façon. Suzanne, en particulier, s'avère prisonnière de l'image de son fils perdu, qu'elle cherche à remplacer avec Joram – malgré lui prisonnier, dès lors, d'une image projetée.

Le socle est donc psychologique, et il est soigneusement installé: tout au long des près de 300 pages de "Joram", la romancière Manuela Gay-Crosier dessine quelques portraits profonds. On comprend assez vite que la recherche scientifique de Dolores est un prétexte à raconter, un McGuffin mal dissimulé: les deux autres prisonniers intégrés dans cette recherche sont à peine esquissés et très vite oubliés, comme si l'auteure décrétait bien vite qu'ils ne présentent aucun intérêt.

Du coup, "Joram" devient un face-à-face entre une jeune chercheuse et un prisonnier magnétique qui fait immanquablement penser à Jeremy Meeks. Et pour jeter deux personnages dans les bras l'un de l'autre, ce roman emprunte tour à tour aux genres du policier, de la romance et, de manière plus superficielle, du thriller judiciaire. Cela, pour suggérer que la littérature est la clé qui ouvre les portes de toutes les prisons.

Manuela Gay-Crosier, Joram, Pully, Plaisir de lire, 2020.

Le site des éditions Plaisir de lire.

Egalement lu par Francis Richard.

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