vendredi 3 janvier 2020

Katia Delay, les mots du monastère

Mon image
Katia Delay – "Est-ce la lune ou un réverbère?" est un bref premier roman qui happe son lecteur d'emblée par l'impression de densité qu'il donne. Katia Delay travaille ainsi des paragraphes parfois longs, au regard de la brièveté de ce premier roman, nourris de détails et d'impressions. Pour masquer l'essentiel? Un peu: celui-ci, à savoir une histoire d'amour brusquement disparue, dont l'histoire se dévoile peu à peu.


Il est permis de croire que c'est elle-même que la romancière, narratrice sur 75 pages, met en scène dans "Est-ce la lune ou un réverbère?": le lecteur découvre la vie d'une jeune femme qui se retrouve quatre jours dans un monastère pour écrire, écrire encore, et il relève que ce livre a été écrit à Hauterive, probablement à l'abbaye cistercienne qui sert justement de cadre au propos. Le thème de l'écrivain apparaît dans plus d'un premier roman, sous la forme d'un idéal visé ou d'un repoussoir qui exorcise la suite de l'œuvre. L'auteure de "Est-ce la lune ou un réverbère?" paraît choisir une autre voie encore, celle de la mise en scène de soi.

Le décor est donc celui d'un couvent, lieu de silence, propice à la concentration a priori. L'auteure en détecte cependant les rumeurs, tissus froissés ou possibilités fines d'expression non verbale au moment des repas partagés avec les moines et les personnes hébergées à l'hôtellerie: gestes, regards, l'attention de l'auteure se porte sur les détails. On ne se présente pas les uns aux autres à l'hôtellerie, la narratrice donne donc des surnoms à ceux qui lui font face, à l'instar de Desert Rally.

Le langage va loin, jusqu'à toucher personnellement, à l'instar de ce personnage juste un peu trop tactile qui met des miettes partout, surtout sur la manche de la narratrice: léger malaise. Mais le monastère est aussi un lieu clos, un locus amoenus, propice à raconter des histoires parce qu'il n'y a que ça à faire – des histoires de lave-vaisselle, paradoxalement, suggérant qu'au-delà de détails pratiques, on n'a pas grand-chose à se dire. Les hôtes d'un monastère sont-ils des solitudes juxtaposées?

Et quid de cette histoire d'amour? Elle pèse sur la narratrice, et les kilos de lettres liées à cette relation interrompue semblent symboliser ce poids qu'elle porte. Cela, d'autant plus qu'au fil des pages, le lecteur est bien en droit de se demander si l'histoire est bien finie. Il reste en tout cas quelque chose, un pont inventé: la narratrice n'hésite pas à s'adresser directement à l'absent, sans savoir s'il entendra.

Autant dire que si la narratrice part dans un monastère pour écrire, elle ne met guère en scène les affres de l'écriture. Il lui paraît plus intéressant d'évoquer, de façon juste et dense, son vécu passé et les résonances qu'il fait naître en elle aujourd'hui, dans l'isolement pourtant foisonnant d'un monastère fribourgeois qu'elle observe de près. "Les mots sont si importants. Tu m'en as envoyé des milliers...", dit la narratrice. "Est-ce la lune ou un réverbère?" apparaît dès lors comme une réponse à tous ces mots de l'autre qui n'est plus là, écrite en un lieu où les mots dits sont rares.

Katia Delay, Est-ce la lune ou un réverbère?, Lausanne, BSN Press, 2019.

Le site des éditions BSN Press.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Allez-y, lâchez-vous!