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vendredi 12 novembre 2021

Les réalités plurielles du monde de Katia Delay

Katia Delay – Les secrets de famille et les rapports filiaux hantent "En réalités", deuxième roman de l'écrivaine Katia Delay. L'auteure parcourt la destinée de trois générations de femmes: Anna Gaudillat, l'aïeule, Alexandra la sculptrice, et Isabelle sa fille, mère de deux garçons. Cet univers familial, la romancière en fait un univers en soi, pour ainsi dire clos, pétri de complicités impénétrables, de chansons aussi, de tout un imaginaire.

Ces étoiles qui créent du lien

Pour ce faire, la romancière convoque tout ce qui peut faire lien entre les personnages, même si les contacts sont parfois lâches, voire définitivement distants car la mort s'en mêle. Tout commence, et c'est important, avec cette manière qu'on a, dans la famille, de guetter la première étoile à se lever au crépuscule. 

Le motif des étoiles, et plus globalement du cosmos, va traverser le roman, jusqu'à susciter des vocations venues de loin. On le retrouve dans la "fusée-planète" qui, dès l'incipit de "En réalités", intrigue: le lecteur comprend peu à peu que c'est une construction familiale, assemblée par Isabelle et ses deux fils à la façon du palais du Facteur Cheval. On y trouve une étoile avec une pointe en corne. 

Et côté cosmos, l'accident d'un des fils fera couler du sang sur un caillou, miniature de la planète Mars à laquelle l'enfant se prend à parler. Quant aux défunts, humains ou animaux, c'est aussi au ciel qu'ils se trouvent: s'ils sont enterrés, isolés par un lit de cailloux, c'est aussi à eux que l'on pense lorsque la famille regarde le ciel. Ainsi se construit une réalité parallèle, empreinte de l'enchantement de l'enfance (qui s'effacera), duquel Isabelle elle-même participe.

Père absent, (auto-) exclu

Un rituel dans lequel le père, Yves Goossens, n'entre pas. Il a sa propre réalité, qui n'est pas tout à fait celle des humains mais qui garde les pieds sur Terre: il est écrivain. On le sent inspiré, peut-être par son vécu, mais surtout préoccupé de la promotion de son œuvre – qui est précisément la mise en valeur de sa propre réalité à l'attention des humains. 

Ce décalage constant, infranchissable et dont Yves Goossens semble n'avoir guère conscience, est illustré de façon péremptoire à la fin de "En réalités". Il est symbolisé par l'éloignement du père et de la mère à l'aéroport, lorsque leurs deux fils s'envolent pour les Etats-Unis en vue de leur départ pour la planète Mars. Une distance qui, même si les dates collent, ne doit rien à la distanciation sociale covidienne.

Réalités, versant sombre

Enfin, les réalités terriennes les plus sombres hantent également "En réalités". C'est que la famille Gaudillat est travaillée, génération après génération, par les secrets de famille. L'auteure s'intéresse particulièrement au rôle de mère porteuse endossé par un personnage – l'enfant lui aura été enlevé immédiatement, mais pas assez pour que cela ne se sache pas. 

L'écrivain considère aussi les affres du père Gentil (sacré nom pour un tel personnage!), paysan dévoué à ses vaches et coupable de gestes relevant de la pédophilie à l'encontre des deux garçons, Samuel et Rémi – des épisodes traumatisants dont l'auteure retrouve en particulier un geste: ces mains posées sur les épaules des enfants et qui fonctionnent comme un signal à l'attention du lecteur. S'il est le fruit d'une vocation sincère, qu'on comprend profonde, leur départ définitif pour la planète Mars peut aussi être considéré comme l'envie de rompre avec ces éléments familiaux pesants et d'écrire, radicalement, une toute nouvelle page.

Enfin, il y a cette galeriste, Lucrèce d'Alfens, qui tourne autour de la famille Gaudillat, et la maison d'édition de Goossens – autant d'éléments qui disent la réalité des vanités du monde et de l'argent. Quoi de plus opposé aux éléments autrement précieux, affectifs, qui soudent une famille? Les visées de la galeriste sur la planète-fusée montrent que si elle est sincèrement émue, son flair d'agence a ses limites: pour Isabelle en particulier, qui pourtant ne roule pas sur l'or, cette création familiale vaut davantage que toute la gloire et tout l'argent du monde.

"En réalités" apparaît ainsi comme un roman dense, fait d'ombres et de lumière. Connectant la terre au ciel, il charrie en son cœur un riche vocabulaire familial fait d'objets, de gestes, de chansons, de rituels et d'histoires qui créent autant de liens. L'écriture emprunte à la poésie, pour son travail étudié du rythme, mais aussi au théâtre, via la désignation, en ouverture de chaque chapitre, des personnages qui y apparaissent – sans oublier les dialogues amicaux de Samuel et du caillou, qui constituent une réalité à part entière, avec leur musique faite de seules répliques.

Katia Delay, En réalités, Lausanne, BSN Press, 2021.

Le site des éditions BSN Press.

vendredi 3 janvier 2020

Katia Delay, les mots du monastère

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Katia Delay – "Est-ce la lune ou un réverbère?" est un bref premier roman qui happe son lecteur d'emblée par l'impression de densité qu'il donne. Katia Delay travaille ainsi des paragraphes parfois longs, au regard de la brièveté de ce premier roman, nourris de détails et d'impressions. Pour masquer l'essentiel? Un peu: celui-ci, à savoir une histoire d'amour brusquement disparue, dont l'histoire se dévoile peu à peu.


Il est permis de croire que c'est elle-même que la romancière, narratrice sur 75 pages, met en scène dans "Est-ce la lune ou un réverbère?": le lecteur découvre la vie d'une jeune femme qui se retrouve quatre jours dans un monastère pour écrire, écrire encore, et il relève que ce livre a été écrit à Hauterive, probablement à l'abbaye cistercienne qui sert justement de cadre au propos. Le thème de l'écrivain apparaît dans plus d'un premier roman, sous la forme d'un idéal visé ou d'un repoussoir qui exorcise la suite de l'œuvre. L'auteure de "Est-ce la lune ou un réverbère?" paraît choisir une autre voie encore, celle de la mise en scène de soi.

Le décor est donc celui d'un couvent, lieu de silence, propice à la concentration a priori. L'auteure en détecte cependant les rumeurs, tissus froissés ou possibilités fines d'expression non verbale au moment des repas partagés avec les moines et les personnes hébergées à l'hôtellerie: gestes, regards, l'attention de l'auteure se porte sur les détails. On ne se présente pas les uns aux autres à l'hôtellerie, la narratrice donne donc des surnoms à ceux qui lui font face, à l'instar de Desert Rally.

Le langage va loin, jusqu'à toucher personnellement, à l'instar de ce personnage juste un peu trop tactile qui met des miettes partout, surtout sur la manche de la narratrice: léger malaise. Mais le monastère est aussi un lieu clos, un locus amoenus, propice à raconter des histoires parce qu'il n'y a que ça à faire – des histoires de lave-vaisselle, paradoxalement, suggérant qu'au-delà de détails pratiques, on n'a pas grand-chose à se dire. Les hôtes d'un monastère sont-ils des solitudes juxtaposées?

Et quid de cette histoire d'amour? Elle pèse sur la narratrice, et les kilos de lettres liées à cette relation interrompue semblent symboliser ce poids qu'elle porte. Cela, d'autant plus qu'au fil des pages, le lecteur est bien en droit de se demander si l'histoire est bien finie. Il reste en tout cas quelque chose, un pont inventé: la narratrice n'hésite pas à s'adresser directement à l'absent, sans savoir s'il entendra.

Autant dire que si la narratrice part dans un monastère pour écrire, elle ne met guère en scène les affres de l'écriture. Il lui paraît plus intéressant d'évoquer, de façon juste et dense, son vécu passé et les résonances qu'il fait naître en elle aujourd'hui, dans l'isolement pourtant foisonnant d'un monastère fribourgeois qu'elle observe de près. "Les mots sont si importants. Tu m'en as envoyé des milliers...", dit la narratrice. "Est-ce la lune ou un réverbère?" apparaît dès lors comme une réponse à tous ces mots de l'autre qui n'est plus là, écrite en un lieu où les mots dits sont rares.

Katia Delay, Est-ce la lune ou un réverbère?, Lausanne, BSN Press, 2019.

Le site des éditions BSN Press.