samedi 25 mai 2019

La face cachée de l'Amérique du Nord avec Cendrine Bertani

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Cendrine Bertani – L'écrivaine ligérienne Cendrine Bertani invite ses lecteurs à la suivre en Amérique du nord dans son dernier recueil de nouvelles, "À la frontière". Une Amérique du nord faite de petites villes inconnues, interchangeables: comme le dit le guide qui joue le rôle du narrateur dans le prologue, ce n'est pas avec lui qu'on va voir les chutes du Niagara ou le Grand Canyon. Tant mieux: le côté peu profilé des décors permet à l'auteure de mettre en évidence les travers et les passions humaines dans ce qu'elles ont d'universel. Un universel souligné par les références aux mythologies antiques, grecque ou égyptienne, quelque peu décalées dans le contexte américain, que l'écrivaine s'autorise cependant.


Peu profilés, les décors? Oui, à quelques exceptions près! Quelques traits caractéristiques permettent au lecteur européen de reconnaître l'envers du décor de cette Amérique synonyme de triomphe tapageur: les grosses voitures sont là, tout comme les divorces compliqués ("On the road"), les armes en liberté, la question raciale ou les affiliations religieuses rigides. Il y a un côté couleur locale particulièrement appuyé dans "Crocodile Barbie", qui amène le lecteur dans les bayous à la pêche aux crocodiles. Une pêche qui peut aussi perdre les hommes, même s'ils jouent des biscotos face à une femme qui n'a rien de faible – et des femmes fortes, il y en a d'autres dans "À la frontière", par exemple Cassandra dans "On the road", en fuite avec son fils Théo.

C'est que les hommes ne sont pas forcément épargnés par l'écrivaine, qui n'hésite pas montrer leur face sombre, que ce soit lorsqu'ils sont violents ou misogynes ("En coulisses du show", une nouvelle à l'issue flamboyante, après un début qui met en scène une femme de télévision qui paraît avoir manqué le virage ultime de sa carrière et en impute la faute à d'autres), ou simplement skinheads (dans "Alea jacta est", un poil trop manichéenne pour convaincre totalement). On les rencontre aussi démolis par l'existence, comme "G. I Boy", réflexion amère sur la pertinence des interventions américaines au Moyen-Orient racontée par un mutilé de guerre méchamment désabusé.

Dans ce recueil de nouvelles, la dernière, "Jack and Jim", apparaît un peu à part puisqu'elle offre un voyage dans le temps et ouvre la porte sur le fantastique au terme d'une série de nouvelles d'inspiration réaliste. C'est en effet un voyage au temps et dans le pays de Jack l'Eventreur qu'elle propose, un voyage inspiré, peut-être, par un trip de drogue. Multipliant les points de vue, entre le personnage principal qui vit une aventure à Whitechapel et un guide qui présente une attraction bizarre au plus profond des États-Unis, elle s'avère virtuose, plus complexe que celles qui précèdent. On relève que le guide qui parle dans "Jack and Jim" annonce celui qui, en prologue et en conclusion, ouvre et ferme le recueil.

Et si c'était par la langue que la couleur locale passait, aussi? Réalistes comme je l'ai dit, les nouvelles du recueil "À la frontière" ont chacune leur voix, dans un registre simple qui emprunte volontiers à une oralité gouailleuse. La narration peut s'avérer chronologique, simplement, ou adopter une structure plus rigide comme dans "Personne ne devrait affronter "ça" seul", une nouvelle au titre très "François-Hollandien" mais aux ambiances à la Stephen King: c'est un terrible cauchemar médical que l'auteure décrit là, mettant en scène un médecin seul aux prises avec une maladie inconnue et meurtrière. Et enfin, les quelques mots d'anglais bien placés qui claquent çà et là ne détonnent pas dans l'ensemble.

On l'a deviné: "À la frontière" explore les côtés sombres de l'Amérique du nord et de l'humanité. C'est pourtant de la jeunesse que semble venir l'espoir, au travers du cycle de nouvelles "Children of Anarchy" qui constitue une sorte de feuilleton récurrent dans ce livre. L'auteure y met en scène des enfants et des adolescents que la vie somme de se débrouiller tout seuls face à une catastrophe qui a éliminé leurs parents. C'est l'occasion d'évoquer la vie confinée des nations premières du Canada et leur regard sur la nature, mais aussi de suggérer que c'est de la jeunesse, portée par l'amour et par son énergie intrinsèque, que viendra le meilleur. Peut-être.

Cendrine Bertani, À la frontière, Plombières-les-Bains, Ex Aequo, 2018. Préface de Jean-François Rottier.

Le blog de Cendrine Bertani, le site des éditions Ex Aequo.

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