Affichage des articles dont le libellé est Cendrine Bertani. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Cendrine Bertani. Afficher tous les articles

samedi 6 juin 2026

Dans les sandales d'Apulée de Madaure

Cendrine Bertani – C'est avec toute sa passion pour l'Antiquité gréco-romaine que Cendrine Bertani a écrit "Apulée de Madaure ou le procès d'un sorcier". Optant pour la forme littéraire actuelle du thriller, l'écrivaine ripagérienne relate, au goût du jour, les tribulations de l'auteur du livre "L'Ane d'or". Ce qui nous ramène au deuxième siècle après Jésus-Christ...

Pour commencer son roman, l'autrice choisit de plonger son lecteur en plein procès: c'est le premier chapitre d'un livre à la structure un peu complexe. Dès lors, et il suffit de le savoir, la narration alterne entre la relation du procès, bien réel, intenté à Apulée de Madaure pour meurtre et sorcellerie et la narration de la façon dont on en est arrivé là.

Cela donne à l'écrivaine l'occasion de raconter l'existence d'un homme de lettres qui a bel et bien vécu au temps où l'empire romain connaissant son apogée. L'intrigue se déroule en Afrique du Nord, cependant; l'empereur est bien loin à Rome, et il convient de relever, tout au plus, que certains personnages du roman peinent à faire carrière à cause de leur couleur de peau. Un thème d'actualité...

... et en effet, l'une des lignes directrices de "Apulée de Madaure" consiste à restituer toute son actualité à une affaire judiciaire ancienne, en suivant entre autres sources l'"Apologie" d'Apulée lui-même. Le choix du genre du thriller, en particulier, le démontre: la romancière excelle à décrire les relations complexes, faites d'une attirance qui pourrait être de l'amour comme de rejet, qui existent entre Apulée et Pontianus. Les thèmes de l'homosexualité et de son statut social sont donc partie intégrante de "Apulée de Madaure".

Tout au plus peut-on relever, comme excessivement modernes quelques mots que les personnages n'auraient pas utilisés tels quels à l'époque romaine, par exemple le terme de "presse", évocateur de la technique bien postérieure de l'imprimerie, pour parler des médias. Dès le début du livre, la plaidoirie d'Apulée est présente comme "très médiatisée": certes, on en a sans doute parlé à l'époque. L'éditeur précise que ce choix d'un terme a priori moderne générique, fondé sur une étymologie latine, reste une bonne solution.

Dernier thème d'actualité de ce court ouvrage, enfin: Apulée, sous un faux nom, a su séduire une femme bien plus âgée que lui – à la manière des Brigitte et Emmanuel Macron de leur temps. La romancière ne juge pas, contrairement à certains de ses personnages: animés par l'écriture envoûtante d'Apulée, les sentiments qui se font jour entre une lectrice et son auteur fétiche n'ont pas à être condamnés, et les juges n'ont pas à donner suite à une éventuelle accusation d'amours hétérodoxes.

Il est enfin temps de rappeler qu'"Apulée de Madaure" rappelle qu'Apulée, jeune homme de lettres installé en Numidie, donc dans le nord de l'Afrique, est initié à des sociétés ésotériques qui ne reculent pas devant la consommation de stupéfiants. En évoquant la dépendance d'Apulée aux opiacés, la romancière place l'auteur de "L'Âne d'or" dans la lignée de ces écrivains qui, au dix-neuvième siècle et au-delà, "prenaient des trucs" pour doper leur propre inspiration poétique.

En revisitant une cause juridique bien réelle, datée d'une vingtaine de siècles et dûment documentée, dans un esprit humaniste, la romancière Cendrine Bertani réussit donc, par son travail littéraire, à lui restituer toute son actualité. Le ton adopté se révèle simple et direct, apte à faire mouche également à des publics jeunes, adolescents par exemple. Voilà donc un roman à découvrir ou à redécouvrir à tous âges.

Cendrine Bertani, Apulée de Madaure ou le procès d'un sorcier, Vienne, n'co éditions, 2024.

Le blog de Cendrine Bertani, site des éditions n'co.


mardi 28 décembre 2021

Hérauts d'Erasmus et légions d'Hadès: aux débuts de la saga de Cendrine Bertani

Cendrine Bertani – En se lançant dans l'écriture d'une saga en six volumes, l'écrivaine Cendrine Bertani s'offre un terrain de jeu à la mesure de ses ambitions, parfaitement en phase avec ses passions. "Les Légions d'Hadès" met en effet en valeur la Grèce antique, époque qui captive cette enseignante de lettres classiques, tout en créant des liens avec la Grèce actuelle. Et en mettant en scène cinq jeunes adultes, étudiants à Athènes dans le cadre d'Erasmus, elle se donne l'occasion d'évoquer sa foi dans la jeunesse d'aujourd'hui.

L'intrigue du premier tome des "Légions d'Hadès", sous-titré "Le réveil", s'avère complexe. Elle mêle en effet les ressorts du roman policier et ceux du voyage dans le temps – non sans lorgner vers la bit-lit. Le lecteur va par ailleurs goûter aux joies de la vie antique, et en particulier de sa mythologie. Entre Antiquité et époque contemporaine, c'est une continuité qui se dessine puisque les légions éponymes ne sont rien d'autre qu'une secte païenne bifide, issue du fond des âges et qui fait parler d'elle dans l'Athènes du début du vingt et unième siècle, marquée par des crises économiques et sociales successives. 

Secte? Tout commence lorsque Milos, l'un des cinq jeunes compères que l'auteure met en lumière, apprend que son père archéologue a été assassiné. Sait-il des choses compromettantes? Il sera question d'un manuscrit religieux mystérieux, mais aussi d'un texte inédit de Platon. Et pour ce qui concerne la secte, l'auteure fait la jonction entre le néo-paganisme et l'extrême-droite, dont certaines branches rejettent même le christianisme. Le lien est pertinent: s'il est permis de penser au mysticisme païen du nazisme, force est surtout de se souvenir d'Aube Dorée, parti politique grec fortement marqué à droite, que l'auteure suggère sans jamais le citer nommément.

Pour le côté réaliste, les personnages mis en scène par l'écrivaine lui permettent d'éclairer, sans lourdeur excessive, des questions d'actualité. Il sera ainsi question de racisme au travers de Miguel, le métis de l'équipe, le temps d'une tentative d'entrée dans une boîte de nuit. Mais aussi de rapports entre hommes et femmes et de drague déplacée – l'auteure met en effet en scène deux jeunes étudiantes belles chacune à leur manière, Dorothée la rousse française et Graciella la belle Italienne. 

Mais "Les Légions d'Hadès" dévoile aussi une équipe de policiers grecs, ce qui ouvre la voie à la description de mécanismes machistes ou de problèmes sociaux tels que l'alcoolisme au travail. Force est d'ailleurs de relever qu'au fil des 535 pages du livre, l'auteure réussit à faire évoluer le petit monde des enquêteurs athéniens d'aujourd'hui vers une attitude plus détendue, avant tout par le dialogue. L'histoire d'amour entre Georgia, enquêtrice compétente mais peu profilée, et Eugène le légiste taiseux et bigle, est à ce titre exemplaire – à noter, en passant, que la romancière évite le stéréotype du légiste à l'humour macabre, ce qui n'est pas désagréable.

Il est aussi question de voyages dans le temps dans "Les Légions d'Hadès: le réveil". Les étudiants Erasmus vont en effet être plongés dans l'Athènes de Périclès, avec ses ombres et ses lumières. L'auteure s'amuse à créer des scènes cocasses où le choc des époques s'exprime. Un smartphone peut ainsi s'avérer précieux, de même que quelques connaissances en optique ou en médecine venues du futur – qui aurait pu penser qu'un fromage bleu peut soigner une personne souffrante? Réciproquement, l'auteure restitue très bien des personnages antiques qui expliquent par les interventions des dieux tout ce qui leur arrive, en bien ou en mal. Il est permis, par moments, de penser au personnage principal, historique, du roman "Le retour de Phidias" de Julien Burgonde, pour le coup.

Ce monde antique, l'auteure le reconstruit avec la passion qui est la sienne, mais aussi avec une volonté de trouver le juste milieu entre le réalisme froidement technique et l'envie de recréer un monde qui vit encore dans les mémoires. Fort justement, les statues et les bâtiments sont ainsi vivement colorés. Les choix des noms eux-mêmes sont astucieux, à l'instar des compères Phobos et Deimos, acolytes (devrais-je dire satellites?) d'un brigand syrien baptisés du nom des deux lunes de la planète Mars – le brigand lui-même s'appelant Dakrus, un prénom qui évoque les larmes. Plus largement, la société athénienne est dessinée avec ses castes rigides, esclaves, hommes libres ou étrangers. Enfin, la romancière saisit l'antique Athènes dans une période délicate qui fait écho au temps de crise du début du vingt et unième siècle. 

Il y a certes quelques concessions lexicales à l'exactitude froidement historique, acceptées à des fins de lisibilité. Ainsi, l'auteure ose indiquer que certains personnages portent des dreadlocks, qu'une d'eux est barmaid, et utiliser quelques noms latins (donc barbares pour les Grecs antiques) pour désigner certaines réalités d'époque: savait-on ce qu'était un jentaculum ou un tablinum au temps de Périclès, et utilisait-on ces mots-là à Athènes? Tout au plus peut-on regretter que l'auteure n'ait pas placé un dessin pour que le lecteur peu familier du grec ancien puisse se faire une idée de ce qu'est un esprit rude ou un esprit doux sur les deux alphas qui symbolisent la secte des Légions d'Hadès.

Mettant en scène de manière originale des contextes peu habituels en littérature de genre, le premier tome des "Légions d'Hadès" se présente comme une généreuse entrée en matière: sur plus de cinq cent pages, la romancière installe tout un univers et conclut sur une quantité non négligeable de questions. Qu'adviendra-t-il des étudiants Erasmus perdus dans l'époque de Périclès? Qui a tué le père de Milos? Qui est le Néo-Légionnaire? Entre les époques, l'enquête ne fait que commencer et le lecteur a de quoi se réjouir.

Cendrine Bertani, Les Légions d'Hadès: le réveil, Pully, Eaux Troubles, 2020.

Le blog de Cendrine Bertani, le site des éditions Eaux Troubles.

Lu par FrédériqueLivresque78, Sonia (interview).

samedi 25 mai 2019

La face cachée de l'Amérique du Nord avec Cendrine Bertani

91MsMqBY5SL
Cendrine Bertani – L'écrivaine ligérienne Cendrine Bertani invite ses lecteurs à la suivre en Amérique du nord dans son dernier recueil de nouvelles, "À la frontière". Une Amérique du nord faite de petites villes inconnues, interchangeables: comme le dit le guide qui joue le rôle du narrateur dans le prologue, ce n'est pas avec lui qu'on va voir les chutes du Niagara ou le Grand Canyon. Tant mieux: le côté peu profilé des décors permet à l'auteure de mettre en évidence les travers et les passions humaines dans ce qu'elles ont d'universel. Un universel souligné par les références aux mythologies antiques, grecque ou égyptienne, quelque peu décalées dans le contexte américain, que l'écrivaine s'autorise cependant.


Peu profilés, les décors? Oui, à quelques exceptions près! Quelques traits caractéristiques permettent au lecteur européen de reconnaître l'envers du décor de cette Amérique synonyme de triomphe tapageur: les grosses voitures sont là, tout comme les divorces compliqués ("On the road"), les armes en liberté, la question raciale ou les affiliations religieuses rigides. Il y a un côté couleur locale particulièrement appuyé dans "Crocodile Barbie", qui amène le lecteur dans les bayous à la pêche aux crocodiles. Une pêche qui peut aussi perdre les hommes, même s'ils jouent des biscotos face à une femme qui n'a rien de faible – et des femmes fortes, il y en a d'autres dans "À la frontière", par exemple Cassandra dans "On the road", en fuite avec son fils Théo.

C'est que les hommes ne sont pas forcément épargnés par l'écrivaine, qui n'hésite pas montrer leur face sombre, que ce soit lorsqu'ils sont violents ou misogynes ("En coulisses du show", une nouvelle à l'issue flamboyante, après un début qui met en scène une femme de télévision qui paraît avoir manqué le virage ultime de sa carrière et en impute la faute à d'autres), ou simplement skinheads (dans "Alea jacta est", un poil trop manichéenne pour convaincre totalement). On les rencontre aussi démolis par l'existence, comme "G. I Boy", réflexion amère sur la pertinence des interventions américaines au Moyen-Orient racontée par un mutilé de guerre méchamment désabusé.

Dans ce recueil de nouvelles, la dernière, "Jack and Jim", apparaît un peu à part puisqu'elle offre un voyage dans le temps et ouvre la porte sur le fantastique au terme d'une série de nouvelles d'inspiration réaliste. C'est en effet un voyage au temps et dans le pays de Jack l'Eventreur qu'elle propose, un voyage inspiré, peut-être, par un trip de drogue. Multipliant les points de vue, entre le personnage principal qui vit une aventure à Whitechapel et un guide qui présente une attraction bizarre au plus profond des États-Unis, elle s'avère virtuose, plus complexe que celles qui précèdent. On relève que le guide qui parle dans "Jack and Jim" annonce celui qui, en prologue et en conclusion, ouvre et ferme le recueil.

Et si c'était par la langue que la couleur locale passait, aussi? Réalistes comme je l'ai dit, les nouvelles du recueil "À la frontière" ont chacune leur voix, dans un registre simple qui emprunte volontiers à une oralité gouailleuse. La narration peut s'avérer chronologique, simplement, ou adopter une structure plus rigide comme dans "Personne ne devrait affronter "ça" seul", une nouvelle au titre très "François-Hollandien" mais aux ambiances à la Stephen King: c'est un terrible cauchemar médical que l'auteure décrit là, mettant en scène un médecin seul aux prises avec une maladie inconnue et meurtrière. Et enfin, les quelques mots d'anglais bien placés qui claquent çà et là ne détonnent pas dans l'ensemble.

On l'a deviné: "À la frontière" explore les côtés sombres de l'Amérique du nord et de l'humanité. C'est pourtant de la jeunesse que semble venir l'espoir, au travers du cycle de nouvelles "Children of Anarchy" qui constitue une sorte de feuilleton récurrent dans ce livre. L'auteure y met en scène des enfants et des adolescents que la vie somme de se débrouiller tout seuls face à une catastrophe qui a éliminé leurs parents. C'est l'occasion d'évoquer la vie confinée des nations premières du Canada et leur regard sur la nature, mais aussi de suggérer que c'est de la jeunesse, portée par l'amour et par son énergie intrinsèque, que viendra le meilleur. Peut-être.

Cendrine Bertani, À la frontière, Plombières-les-Bains, Ex Aequo, 2018. Préface de Jean-François Rottier.

Le blog de Cendrine Bertani, le site des éditions Ex Aequo.