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mardi 30 août 2022

Thierry Girandon, le Forez à hauteur d'enfant

Thierry Girandon – Elles sont nombreuses, les nouvelles qui composent "Le petit Sauvagneux", recueil signé Thierry Girandon. Leurs titres sont les noms de lieux-dits du Forez et suggèrent un ancrage local profond. Et à travers le personnage de Jean, l'auteur dessine avec acuité et poésie quelques moments d'une enfance vécue dans les années 70 et 80 du vingtième siècle. 

Et ça va secouer! En effet, l'auteur ne se contente pas de raconter des moments mignons du passé, dans un souci de nostalgie rassurante. Partant sans doute de son vécu, il a compris que l'enfance est ce moment où le bien et le mal ne sont pas encore clairs pour la personne, pas plus que le vrai et le faux. Adoptant une écriture distancée à la troisième personne, il raconte. Et c'est tout. 

Et c'est quand il ose l'image qu'il fait le plus mal: là où l'adulte voit le mal, l'enfant voit juste l'action. Jean se laisse ainsi entraîner par Gilles, un aîné particulièrement dégourdi, à découvrir ce qu'il y a sous les jupes des filles, mais aussi à tuer des chats ou à réitérer des rituels nazis (le salut fasciste, ça claque dans la cour de récré!) sans en capter le caractère choquant.

De cette manière, l'écrivain place entre les mains du lecteur la question presque taboue de l'innocence de l'enfance, en mode "je pose ça là". Innocent, l'est-on vraiment lorsque l'on jette par jeu une collègue d'école au feu, qu'on tue des fourmis pour le plaisir? Et plus largement, ce sont les comportements de tout un chacun qu'il interpelle: qui n'a jamais fait de mal, dans son enfance et en se sentant innocent, à un animal familier, voire à un humain?

L'utilisation des toponymes du Forez comme titres de chapitres suggère un ancrage local du côté de Saint-Etienne, mais force est de relever que "Le petit Sauvagneux" pourrait fonctionner, à peu de chose près, n'importe où ailleurs. Côté humain, on l'a vu, ce recueil fonctionne sur des ressentis universels – il convient d'ajouter que la question de la transmission intergénérationnelle est aussi évoquée au travers des jeux de cartes, présentés comme une compétence à la fois complexe et qu'il faut maîtriser. Ces jeux à la terminologie ésotérique sont présents partout en Europe si ce n'est dans le monde – et que l'auteur le sache: apprendre à jouer au yass, en Suisse, prend aussi les accents d'un rituel de passage.

Et côté décor, l'auteur renvoie constamment à des réalités universelles, qu'il fusionne dans un village qui ne dit même pas son nom: s'il a été imaginé dans le Forez, il peut se trouver partout. Partout, en effet, on trouvera le bonhomme handicapé par un pied bot qui fait peur à tout le monde et noie cette aura indésirable dans l'alcool; partout aussi, l'on trouvera cet enseignant qui tape sur les doigts des élèves désobéissants, de même que ces gamins qui cherchent à savoir quoi faire de leur quiquette ou de leur vulve. Cela, sans oublier enfin l'épicière près de ses sous, dont l'auteur dessine un portrait gratiné à base de verrues plurielles et mal placées – c'est là que s'exprime le génie de portraitiste de l'écrivain, capable de se mettre dans les chaussures d'un gamin, ou au plus tard d'un préado.

Combines de gosse, préfigurant les combines d'adultes dont les enfants eux-mêmes sont témoins (on pense à la poupée gonflable de tel idiot du village, ou alors aux revues qu'un père conserve, presque parfaitement cachées, ou encore aux jeux de guerre...): "Le petit Sauvagneux" dessine, à hauteur des yeux d'un enfant qui prend la vie comme il la voit, l'humanité en roue libre d'une certaine France, vivant loin même des villes moyennes, plus ou moins épargnée par les assauts de la modernité, tranquille avec ses parts d'ombre et de lumière. Et interpelle le lecteur adulte sur ce qu'il a vu, vécu, ressenti naguère, voire à y revenir.

Thierry Girandon, Le petit Sauvagneux, Lyon, Utopia Editions, 2019.

Le site d'Utopia Culture.


lundi 14 septembre 2020

De la tendresse pour les Jean de peu

Thierry Girandon – Se trouver bien avec une jambe de femme. Vivre la vie des gens "qui ne sont rien", comme disait l'autre, et que l'écrivain observe avec tendresse en leur offrant toujours une lueur d'espoir dans un monde qui ne leur en donne guère. Sur le ton subtilement décalé qui est le sien, Thierry Girandon embarque une fois de plus dans ses nouvelles. 

Cette fois, le recueil s'intitule "Perpète". Et souvent, c'est en intérieur que l'action se déroule. Est-ce à dire que l'on est prisonnier de son logement? Le simple souvenir du confinement du printemps dernier suggère une réponse affirmative. 

Dans "Perpète", les personnages s'appellent Jean, Brigitte, Claire, Olivier. Une brochette réduite de prénoms récurrents qui crée une unité au fil des nouvelles. Il est permis de penser que ce sont les mêmes personnages, mais rien n'est moins sûr en fait: au fil des nouvelles, Jean est par exemple divers, tantôt célibataire dans "Les Pluies", tantôt marié à Brigitte dans "Marche blanche". A moins qu'il ne vive encore chez sa mère... 

"Perpète" cultive un goût pour le miteux, voire pour le sordide, comme pour souligner, métaphoriquement, la misère sociale des personnages. L'humain transpire à chaque page, ça sent le sale, la merde, la bière, le foutre, et ça paraît presque normal sous la plume faussement distancée de l'écrivain. Il y a des blattes un peu partout, la vaisselle n'est pas toujours faite, on fait l'amour vite fait dans les toilettes d'un bar de troisième zone comme dans "L'ensorceleuse" – le bar s'appelle d'ailleurs "Le Rebut", comme si ses clients étaient des rebuts de la société. Mais n'oublions pas: l'auteur a de la tendresse pour ces hommes et femmes de peu, emprisonnés "à perpète" dans leur condition.

Il y a aussi le vomi, liquide corporel récurrent dans "Perpète". Plutôt que d'évoquer sa description la plus premier degré, il vaut la peine de rappeler la manière dont le Furan, qui déborde soudain, dégueule Jean dans "Les pluies". L'auteur décrit les objets les plus improbables que la rivière stéphanoise charrie, et l'on pense de manière fugace au roman "Liquéfaction" d'Alain Freudiger. 

Sachant que le Furan est une rivière souterraine bien contrôlée, il est permis de voir dans "Les Pluies" l'image d'une révolte d'une nature qui se révolte à force d'avoir été trop contrainte et canalisée. Révolte de la nature comme image de la révolte de l'humain? Il est aussi permis de lire ce recueil de cette manière, et d'être indigné par la manière chiche dont les personnages mis en scène par l'auteur vivent, dans un pays qui se targue d'être une puissance mondiale.

La jambe de la nouvelle "Les Pluies", qui ouvre le recueil, entre en résonance avec la main coupée de la nouvelle "Le Congélateur", qui le termine. Il est permis de penser que chez Thierry Girandon, comme dans certains textes d'Anna Rozen (par exemple "Bonheur 230"), les corps humains se présentent en pièces détachées. Mais plus que le lien entre les livres, on retiendra du "Congélateur" le souvenir de ces enfants morts que des parents aux abois tuent et congèlent faute de mieux, retracé avec une glaçante pudeur.

Enfin, le lecteur relève au fil des pages de "Perpète" une écriture simple, brute de décoffrage (on pense aux répétitions pas forcément volontaires, à l'affection pour le verbe "zyeuter" qu'on retrouve dans plus d'une nouvelle), en phase avec les univers et les personnages mis en scène. Sans virtuosité hors de propos, celle-ci est cependant enrichie par des images folles mais qui sonnent juste ou parfois de façon théâtrale: "Elle écrasa l'oeuf dans sa main de telle sorte que le blanc dégoulinât le long de son avant-bras" ("L'oeuf", p. 126). Et ceux qui aiment les ambiances de supermarché qu'on trouve dans d'autres textes de Thierry Girandon seront servis avec "Moïse"... 

Thierry Girandon, Perpète, Paris, Editions sans crispation, 2020.

Le site des Editions sans crispation.

samedi 21 décembre 2019

Une histoire de cow-boys qui voudraient bien se rhabiller...

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Thierry Girandon – Il y a un certain temps que j'ai lu "Quand fleurissaient les cow-boys", opus que l'écrivain ligérien Thierry Girandon a fait paraître aux éditions Utopia l'an dernier. Certes, on n'y trouvera guère de supermarchés, alors qu'ils faisaient partie du décor dans "La Malafolie". Il n'empêche: dans un roman qui arbore les airs d'une road story où un arbre parle par surprise, l'auteur reste poète, avec sa manière astucieusement décalée de voir le monde, une manière qui intrigue.


Qui sont en effet ces bonshommes qui gisent tout nus au début du livre, à la périphérie d'un village qui pourrait être au Far West? C'est peu à peu qu'on découvre qu'ils auraient mérité, selon l'usage bien connu, le goudron et les plumes. Bande de tricheurs! La scène est jolie, comme moment d'exposition bien troussé. Ces personnages seront donc les moteurs de l'histoire: celle-ci relate les aventures de deux cow-boys qui n'ont qu'une seule envie, s'habiller décemment. Et leur nudité est précieuse pour l'écrivain: installés dans leur plus simple appareil, ils ressemblent à une feuille blanche sur laquelle il est permis d'écrire sans limite.

En attendant, ils s'habilleront d'expédients, en particulier au moyen du saint-frusquin d'une troupe de théâtre féminine. Deux hommes nus face à une telle troupe, si peu nombreuse qu'elle soit (un brelan de dames), cela suffit à installer des ambiances pour le moins troublantes, même si la narration s'avère généralement cash et décidée. Reste que l'on est dès lors dans un monde de travestissements: ceux du théâtre et ceux de la vraie vie, qui ne sont pas forcément les vêtements que la société aimerait que chacune et chacun porte. On ne choisit pas d'être nu, ni de porter une robe ou un pantalon, en somme.

Dans une fluidité de genre assumée, le vêtement est le reflet de personnages de papier qui se cherchent une épaisseur. On peut se demander si leurs prénoms sont forcément genrés, par exemple: qui est Five, qui est Still ou Folk? L'auteur joue sur la libéralité du domaine anglophone dès lors qu'il s'agit de prénoms pour nommer à son tour, et se montrer créatif. Poète, en d'autres mots: créer des personnages, c'est aussi les nommer.

Plus généralement, l'auteur joue le jeu de l'hésitation entre le théâtre et la vraie vie. C'est annoncé par la troupe féminine, c'est confirmé par la ville de Fair City, une ville de foire où la vie est factice. Certes, nos tricheurs s'en feront expulser. C'est l'occasion pour le lecteur de découvrir quelques personnages hauts en couleur, comme ce prédicateur tout naturellement juché sur un tas de cadavres.

Vraie ou fausse, cette histoire amusante empreinte d'un non-sens sinueux? Est-elle un western pur et dur? C'est surtout un moment de théâtre surprenant, plein de pirouettes et d'accessoires comme ce pistolet qui crache une fléchette avec un drapeau comme dans les bandes dessinées. Et pour ramener les lecteurs sur terre, l'auteur, quitte à surprendre encore, les emmène dans le Desert Inn, sis à la rue de l'Eternité à Saint-Etienne. Chouette! Sauf que ce Desert Inn n'existe pas... au contraire de la rue de l'Eternité, qui longe le cimetière de Crêt de Roc. Gageons que les personnages de "Quand fleurissaient les cow-boys", saltimbanques de papier, y auront trouvé un repos bien arrosé.

Thierry Girandon, Quand fleurissaient les cow-boys, Lyon, Utopia Editions, 2018.

Le site des éditions Utopia.

mardi 12 juin 2018

Des sourires et des chocs avec le poète des supermarchés

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Thierry Girandon – "La malle à folies", "L'âme à la folie": on a envie de s'amuser avec le titre du quatrième livre de l'écrivain stéphanois Thierry Girandon, qui est aussi un recueil de nouvelles intitulé "La Malafolie". La Malafolie, c'est, dans l'une des douze histoires du livre, un de ces quartiers peu profilés où se jouent les destins de quelques anonymes, humbles et si ordinaires, que l'auteur dépeint avec un regard lucide, précis, entre sourires et tristesse.


C'est qu'il en faut du courage pour être un personnage dans une nouvelle de "La Malafolie"! Tout commence avec "En panne", qui met en scène une caissière qui tente tant bien que mal de cacher son alcoolisme. L'alcool, on le retrouve aussi dans "Sel fin", qui met en scène Hugo, à la fois solitaire et soucieux d'avoir une vie sociale. L'alcool, comme le tabac d'ailleurs, petits plaisirs ou petits fléaux, hantent ce recueil. Quant aux personnages, on les entend dialoguer entre eux, mais parfois, c'est comme s'ils ne se comprenaient pas, ce qui donne lieu à des échanges surréalistes. Surréalistes comme ces bestioles qui hantent "Pigeonné", ce qui donne à l'auteur l'occasion de jouer sur les mots autant que sur le vivre-ensemble appliqué aux espèces du règne animal, être humain inclus.

Les lieux? Il y a les bars, certes. Mais il y a aussi les supermarchés, dont l'auteur exploite les facettes, jusqu'à devenir le poète de ces grands centres commerciaux qu'on dirait froids a priori. "En panne" montre ainsi le côté lieu de travail de ce type de structure, pas forcément folichon, où le personnel discute le bout de gras selon les affinités. On y drague, de préférence du côté des yaourts, et s'il le faut, on embarque celle qu'on veut courtiser à bord du caddie pour un grand voyage: c'est le propos de "Drague", un texte émerveillé. Et enfin, il y a l'intimité des logements, où l'on amène une conquête d'un soir, par exemple dans "Sel fin", et où l'on ramène les courses, comme dans "Ailettes".

Côté écriture, on retrouve le Thierry Girandon tel qu'en lui-même, parlant cash et sans fioritures, avec le chic pour trouver l'image qui fait mouche, suscitant le sourire du lecteur – dans toutes ses nuances, du plus sincèrement amusé au plus grinçant. L'auteur ne s'embarrasse pas non plus de manières pour dire les choses de la vie et du corps, les pulsions sexuelles, les émotions fugaces et profondes qu'elles suscitent. Et au final, le lecteur se retrouve à dévorer un très beau moment de poésie urbaine, empreint de tendresse même quand la vie fait mal.

Thierry Girandon, La Malafolie, Lyon, Utopia, 2016.


Le site des éditions Utopia.