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vendredi 1 mai 2026

Blick Bassy, quelques destins au Cameroun... et ailleurs

Blick Bassy – "Le Moabi Cinéma" est à ce jour le premier et le seul roman de l'écrivain camerounais Blick Bassy, plus connu comme musicien – entre autres. Avec un talent de conteur manifeste, il y raconte la jeunesse camerounaise, rêvant de vivre au rythme l'eldorado européen et prête à tout pour un visa. Et qui, en attendant, vit à sa manière entre études, combines et petits travaux. Il est permis de voir dans le narrateur de "Le Moabi Cinéma", Boum Biboum, lui-même musicien, un alter ego de l'écrivain.

Le livre s'ouvre, et voilà le lecteur plongé dans son monde, celui d'une petite localité camerounaise. On y tombe amoureux, il y a un pasteur qui fait son blé, et on triche un peu pour avoir ce qu'on n'a pas. Le narrateur se montre soucieux de présenter son entourage, avec ses travers et ses surnoms évocateurs, et aussi son contexte de vie: on s'attache à ces garçons, tout en regrettant les conditions d'éducation et de socialisation parfois dures qui sont encore les leurs: adultes voire plus, les voilà malgré tout infantilisés par un fonctionnement social clanique qui continue à les considérer comme des enfants – le fait qu'ils jouent au foot comme des gosses, aussi pour séduire les dames, alors qu'ils ont l'âge d'être étudiants universitaires voire au-delà, revêt un côté révélateur de ce point de vue là. La société qui les entoure les empêche-t-elle d'être totalement adultes, émancipés?

L'expatriation vers l'Europe est un thème récurrent, pour ne pas dire fondateur, du roman "Le Moabi Cinéma". L'auteur sait dessiner les regards qui brillent, les gars motivés, mais aussi les déceptions lorsque la demande de visa est refusée. Et aussi ces mbenguistes, qui y sont arrivés eux, et qui reviennent apparemment nantis, pleins de cadeaux, de signes extérieurs de richesse et même de femmes – l'environnement décrit par l'auteur admet la polygamie, Boum Biboum étant lui-même l'enfant, avec quinze autres, d'un homme ayant deux épouses qui s'en occupent (et le grondent) à parts égales.

Et si c'était du cinéma? Tout "Le Moabi Cinéma", justement, consiste à déconstruire l'image du mbenguiste avide de distinction (il parle le français à sa manière) et chargé de signes de prospérité gagnée en Europe. Le procédé cinématographique participe à ce désenchantement progressif: l'écrivain imagine un dispositif de projection révélateur, en forêt, défendu par des militaires farouches mais qu'il suffit de savoir prendre. Peu à peu, ce cinéma de brousse va révéler à ceux qui sont restés le destin réel de ceux qui ont pu partir vers l'Europe. Un secret bien gardé par un pays qui, on le comprend à demi-mot, trouve un intérêt à exporter sa misère.

Respectueux mais sans concession, l'écrivain prend le temps de se raconter, de raconter son entourage proche, amical ou familial, et de décrire les mentalités et les fonctionnements d'un village camerounais. Il n'hésite pas à utiliser des tours de langage typiques, voire à se frotter au camfranglais pour donner à son récit une couleur locale qu'on ne peut qu'apprécier. Mais il serait faux de considérer que "Le Moabi Cinéma" se résume à une histoire exotique et pittoresque: les questions qu'il pose au travers de personnages talentueux ou habiles mais privés d'avenir solide, coincés entre une expatriation décevante et une vie de combines marquée par la loi du plus fort ou du plus malin, sont graves. 

Dès lors, l'humour malicieux qui traverse "Le Moabi Cinéma" apparaît lui aussi comme pas tout à fait gratuit: c'est aussi la réponse désolée à un air du temps ingrat pour les jeunes âmes, invitées cependant à se souvenir, tout à la fin du roman, que s'il y a quelqu'un qui vaille la peine qu'on se lève et qu'on coure pour apporter du soutien, c'est, bien plus que les grandes causes et chimères lointaines, chaque proche resté au pays et en proie au malheur.

Blick Bassy, Le Moabi Cinéma, Paris, Gallimard/Continents noirs, 2016.

Le site des éditions Gallimard.


mardi 17 juin 2025

Destins camerounais noués aux Pâquis

temp-Image-Eycekr

Max Lobe – 39, rue de Berne? Une adresse au cœur des Pâquis, quartier chaud de la ville de Genève. C'est là que se noue pour l'essentiel l'intrigue du roman "39 rue de Berne", signé Max Lobe. Entre roman et témoignage, le lecteur suit au fil de pages marquées par un épatant talent de conteur le destin de quelques Camerounais, à commencer par Mbila, jeune femme camerounaise embarquée malgré elle dans le monde de la prostitution contrainte, où elle a cependant su se faire sa place. Quant à celui qui raconte, c'est son fils, Dipita, alter ego de l'écrivain.

Tout débute au Cameroun, où l'opportunité presque miraculeuse de vivre mieux en Europe s'ouvre pour Mbila. Trop beau pour être vrai, on s'en doute! La jeune femme quitte un monde familial et clanique dominé par l'oncle Démoney (entendez-vous "démon" ou "monnaie"?...), ancien fonctionnaire ramenard bénéficiant (encore que...) d'une retraite très anticipée. Le lecteur verra en lui une figure patriarcale ambivalente, désireuse de faire le bien autour de lui mais peu regardant quant aux moyens – Mbila va en faire la difficile expérience. De la part de l'auteur, le fait de nommer "philanthropes-bienfaiteurs" ceux qui vont poser Mbila sur les trottoirs de Genève constitue une astucieuse antiphrase, dont on pourrait sourire si elle n'était si amère.

Au fil des pages, le lecteur fait aussi connaissance, bien sûr, du narrateur, Dipita: celui-ci va vivre, au fil d'une chronologie parfois un peu bousculée, sa vie d'enfant devenu adolescent puis adulte, se découvrant notamment homosexuel – un motif qui, émergeant assez tard dans le roman, n'en est pas moins prégnant: cette attirance, le narrateur la vit pleinement avec William, jusqu'au meurtre passionnel après une trahison, mais elle résonne aussi avec ce qu'il a pu entendre autour de lui, et qui n'est guère agréable – sans oublier que pour certaines personnes de son entourage, l'homosexualité semble être, pour paraphraser, un truc de Blancs. Ces pensées contradictoires, cette difficulté à s'emparer de cette partie de lui, Dipita les décrit avec précision et sincérité, recourant à des images frappantes en phase avec la description littéraire approfondie d'une quête de son intimité.  

C'est que si "39 rue de Berne" relate les destins d'une poignée de personnages qui n'auront pas été épargnés par la vie (outre la prostitution, il sera aussi question de prison, voire de racisme ou de délits de faciès) et qui se retrouvent dans un monde à la fois proche et lointain de ce que la Suisse peut avoir d'opulent, ce roman ne manque jamais une occasion de faire naître la beauté, voire le sourire, par l'écriture. Celle-ci passe par l'envie constante, de la part de l'auteur, de trouver des images qui font naturellement mouche, mais aussi par le choix d'une écriture délibérément colorée de tours de langage camerounais. Il en résulte un premier roman à la voix personnelle, recréée de manière naturelle à force d'avoir été travaillée, à la manière d'un Ramuz – cité soit dit en passant au fil du roman. Ainsi se fait la jointure entre le Cameroun et la Suisse, qui sont les deux pays de l'écrivain.

Max Lobe, 39 rue de Berne, Genève, Zoé, 2013/Zoé Poche, 2017.

Le site des éditions Zoé.

Ils l'ont lu aussi: Francis Richard, Papalagui, Philisine Cave, Zarline.

lundi 30 décembre 2019

Mongo Beti, un roman de formation entre deux rivages au Cameroun

Mon image
Mongo Beti – "Mission terminée", roman de l'écrivain camerounais Mongo Beti, a tout d'un roman d'apprentissage. Il met en scène un jeune homme qui vient de rater son bac, Jean-Marie Medza, et se voit chargé d'une mission essentielle, rituelle même: aller récupérer la femme d'un gars de sa tribu auprès d'une tribu voisine mais distincte.


Rien que dans cette rapide présentation, il y a beaucoup de choses, surtout dans le contexte où "Mission terminée" a été écrit: l'action se déroule aux temps où le Cameroun est une colonie française. En ratant son bac, Jean-Marie Medza se positionne illico comme un personnage qui n'est pas tout à fait acquis aux colons (ah, la sanction de la note, coup de fouet rituel!), mais déjà plus tout à fait Camerounais de tradition. 

L'auteur précise certes que Medza est un bantou de souche. Mais jusqu'où est il prêt à l'assumer? L'été qu'il passe à aller récupérer la femme d'un autre s'avère révélateur. On peut se dire que Jean-Marie Medza doit vivre deux rituels d'entrée dans l'âge adulte: le rituel institutionnel du bac, raté, et celui de la tribu, qu'il lui faut réussir. 

Cette double identité complexe qu'il faut gérer apparaît dès les premières pages, d'autant plus que Jean-Marie Medza est le narrateur de ce roman, un narrateur âgé qui se souvient de sa jeunesse. Nombreuses sont en effet les références aux mythologies européennes antiques qu'il évoque, sans parler des penseurs plus récents – qu'il a approchés dans le cadre de ses études pour obtenir tel ou tel diplôme. Valent-ils davantage que la sagesse africaine, camerounaise en l'occurrence? L'écrivain glisse dans "Mission terminée" quelques pages qui reflètent un débat nuancé qui, en définitive, se demande si le Blanc, colonisateur mais non dépourvu d'arguments, est supérieur au Noir, qui a pour lui sa culture et son art de vivre.

Écartelé entre la culture ancestrale et celle que l'école du colonisateur lui apporte nolens volens, Jean-Marie Medza doit vivre avec une image qu'il n'assume pas complètement, celle du gars à diplômes, celle de celui qu'on a envie de tester pour savoir si le colon est vraiment supérieur à l'indigène. On lui pose donc des questions, on lui demande ce qu'il a appris à l'école, ce que les diplômes décernés par les colons lui ont apporté. Jean-Marie répond comme il peut, et le lecteur ne peut que constater que Medza apparaît comme un demi-savant, conscient de l'être et qui s'en désole.

Et certes, les outils donnés par une éducation à l'européenne rendent Jean-Marie Medza incapable de répondre jusqu'au bout aux questions que lui posent des Africains bon teint, naïfs parfois – il est permis de voir dans son échec au bac une circonstance aggravante. Il n'empêche: poussé dans le système scolaire du colonisateur par une famille qui a considéré que c'était le mieux pour lui, Jean-Marie Medza apparaît comme un personnage au milieu du gué, ni vraiment formé à la culture du colon, ni vraiment à l'aise dans les us et coutumes tribaux pratiqués dans les régions reculées du pays.

On sent dès lors que l'expédition pour aller récupérer la femme de Niam est une plongée en terre inconnue pour Jean-Marie Medza – qui porte un prénom bien chrétien et français associé à un nom de famille du cru, ce qui souligne que ce personnage est le produit de deux éléments, pour ainsi dire le fleuve né de deux rivières. Medza va découvrir son propre pays, les sports méconnus qu'on y pratique localement (ce jeu de ballon où s'illustre le cousin Zambo, grand par la taille comme par la réputation), et y acquérir aussi des amis hauts en couleur que l'auteur surnomme de façon pittoresque. Jean-Marie Medza promène aussi un regard critique sur des traditions lourdes à vivre, faites de veillées et d'échanges de cadeaux, où il est impératif d'accepter de prendre son temps.

Reste que le lecteur se retrouve face à une société des forêts curieusement progressiste, ayant par exemple admis l'idée de divorce émise par le colonisateur, tout en conservant un attachement à ses traditions, si lourdes qu'elles soient, ou systémiquement discriminantes envers la jeunesse par exemple. Les idées du colonisateur font débat dans "Mission terminée", de façon raisonnée, comme si l'auteur recréait au fil des pages des débats courants.

Et si "Mission terminée" apparaît comme un roman de formation, c'est aussi au travers des rapports de Jean-Marie Medza aux femmes: lui-même débutant en la matière, il revendique le droit de commencer dans les plaisirs amoureux avec une fille aussi débutante que lui. Une première manière de se révolter contre une société trop prompte à lui jeter dans les bras, avec force arguments vendeurs, telle ou telle femme, en le supposant consentant. Mais en la matière, Edima, la jeune fille qui tourne autour de Jean-Marie pendant tout son séjour dans la brousse, n'est cependant elle-même ne sera qu'une étape... et en bon conteur, Mongo Beti dira le destin d'Edima dans un épilogue qui rappelle, sans passion exacerbée, qu'on en est là et pas ailleurs.

Mongo Beti, Mission terminée, Rouen, Editions des Peuples noirs, 2016/première édition Paris, Buchet-Chastel/Corrêa, 1957.



Lu dans le cadre du défi Je (re)lis des classiques, avec Blandine et Nathalie.