samedi 1 juillet 2017

Félix J. Palma: le temps, cette pâte si malléable...

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Aujourd'hui, il est question d'un voyage dans le temps, étrange et tortueux alors qu'il est centré sur la fin du dix-neuvième siècle. C'est celui que propose l'écrivain espagnol Félix J. Palma dans "La Carte du temps", publié il y a quelques années déjà, et traduit en français par Marianne Millon, dans un ton flamboyant qui, même s'il a ses lenteurs, ne peut que flatter le lecteur...

Tout commence sur une scène macabre: Andrew Harrington veut se suicider... mais il ne sait pas quelle arme utiliser. Le lecteur ne peut être qu'intrigué, donc accroché, par cette hésitation propre à un tempérament pour le moins étrange. Peu à peu, s'installe la thématique des voyages dans le temps, dans le contexte séduisant de l'Angleterre victorienne, celle de Herbert George Wells bien sûr, mais aussi celle de Jack l'Eventreur - et de sa dernière victime, une énigmatique rousse nommée Mary Jane Kelly. Est-elle si morte qu'on le dit, d'ailleurs?

Entre passé et futur, l'auteur sème des éléments qui ne manqueront pas de surprendre le lecteur: on connaît l'identité de Jack l'Eventreur, et une improbable guerre entre humains et robots surviendra en l'an 2000. Stupéfiant? L'auteur balade son lecteur entre vérité et mensonge, en affirmant un goût prononcé pour les coups de théâtre. Qui, en effet, est vraiment capable de voyager dans le temps en cette fin de dix-neuvième siècle? Est-ce Herbert George Wells, l'écrivain qui garde une machine voyager dans le temps dans son galetas, ou l'astucieux Gillian Murray (qui porte, soit dit en passant, un prénom féminin)? Ou quelqu'un d'autre encore?

Certes, le lecteur doit s'adapter au rythme généralement lent de ce roman de 550 pages, où prévalent les paragraphes longs et où les dialogues font figure de havres de légèreté. Une fois pris le pli, cependant, il devient évident que l'auteur a voulu retrouver l'esprit des romans populaires de l'époque qu'il dépeint, en y ajoutant une bonne dose d'humour et, comme dans tout bon feuilleton, des cliffhangers porteurs de coups de théâtre. Quant à l'écriture, elle s'avère chantournée, un peu comme peut l'être l'architecture de style "art nouveau" dominante à la Belle Epoque.

Alors oui, il y a quelques longueurs, quelques passages qu'on jugera dispensables, à l'instar de l'interminable résumé du roman "La Machine à explorer le temps" de Herbert George Wells ou de la très longue lettre adressée par cet écrivain à... lui-même, en fin de roman (ne me demandez pas comment on y arrive, je vous laisse découvrir comment cela s'est produit!): tout cela laisse le lecteur un peu coufle. Celui-ci se souvient plus volontiers des passages les plus enlevés de l'intrigue, joués serré, menés par un narrateur omniscient qui surjoue son rôle de marionnettiste capable de pénétrer les corps et les âmes de ses personnages. Et surtout, il reconnaîtra au fil des pages de nombreux clins d'oeil aux lettres d'autrefois, populaires ou élitaires, à travers des personnages tels que Bram Stoker ou Henry James.

Quant à l'écrivain, il fait montre d'une extrême virtuosité dès lors qu'il s'agit de peindre des temporalités sécantes ou parallèles, jusqu'à étourdir le lecteur. "La Carte du temps" s'impose comme un jeu permanent entre le vrai et le faux, riche en retournements de situation inattendus, où tout est trompeur, et surtout les apparences. Enfin, "La Carte du temps", qu'on peut aussi voir comme une "carte du Tendre" dans la mesure où la fiction s'y nourrit aussi d'amours passionnées et romantiques, est un hommage un brin ironique aux romances scientifiques d'antan, à la mode au tournant du siècle, pour le pire et le meilleur - le spectre de Jules Verne n'est pas loin!

Félix J. Palma, La Carte du temps, Paris, Robert Laffont, 2011, traduction de Marianne Millon.

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