lundi 31 juillet 2017

"Remous" d'Albert Paraz: à désespérer du genre humain

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"Vingt ans après sa mort, Albert Paraz (1899-1957) n'a pas encore trouvé ses lecteurs", dit le prière d'insérer de "Remous" (1947), roman majeur de l'écrivain savoyard, réédité par les éditions L'Age d'Homme en 1982. Disons-le d'emblée: force est de constater que les lecteurs d'aujourd'hui n'ont pas forcément envie de se retrouver en compagnie de l'amateur Jean-Marie Le Pen, qui chérit le personnage populaire de Bitru, ni du négationniste Paul Rassinier, auquel Albert Paraz a donné une préface. Cela, sans compter la compagnie de Louis-Ferdinand Céline, qui conserve aujourd'hui encore quelque chose de sulfureux. Enfin, qu'Albert Paraz ait été pour le moins sceptique face à la Résistance n'aura rien fait pour sa reconnaissance à long terme. De tout cela, faisons table rase, l'espace d'un billet. Ma lecture de "Remous" est celle d'un lecteur neutre, désireux de découvrir un écrivain décédé il y a soixante ans.


"Remous", c'est la mise en résonance des remous du coeur de Florence Barré et ceux de l'histoire de France entre les Années folles et la Libération. De façon classique, l'auteur veut donner à son roman une illusion de réel en suggérant au lecteur que Florence Barré (est-elle barrée?), cette quadragénaire suicidaire recueillie dans un hôpital psychiatrique parisien dans les années 1946, a vraiment existé et légué un manuscrit. Ce manuscrit, c'est sa vie. Et sans doute aussi celle d'Albert Paraz. Et il y a quelque chose d'habile, de la part de l'écrivain, dans la manière dont il fait doucement glisser son lecteur de l'environnement austère de l'hôpital vers la description de la vie d'une jeune femme dans les Années folles, vues d'une province rurale très, très convenable. C'est à Plassans que ça commence, et sans vouloir épiloguer, l'on pense volontiers à Emile Zola en lisant ce toponyme...

Convenable, oui, c'est là le principal: il faut bien se marier, et toutes les vicissitudes de Florence Barré, la narratrice, découlent de cette obligation sociale. On la découvre en effet tiraillée entre plusieurs hommes, avec à chaque fois des obstacles et des opportunités: il n'y a pas de mariage parfait, d'amour heureux voudrait-on dire comme un certain Louis Aragon. Marier Valère, en effet, c'est rester dans le contexte terne d'un monde agricole; se précipiter dans les bras de Michel, c'est goûter l'aventure. A cela vient s'ajouter la question religieuse: catholique ou protestant, qui doit céder? Cela, sans parler des attirances ultérieures, alors que Michel est mobilisé puis prisonnier - et que Valère est mort depuis longtemps.

Autour de Florence, l'écrivain dessine un monde d'hommes peu amène: les personnages de sexe masculin de ce roman sont le plus souvent des prédateurs. Certes, certains ont reçu, à diverses doses, le vernis de la civilisation qui les rend urbains à première vue. Reste que l'on a affaire à des violeurs (comme l'aimable et timoré Valère, qui finit par tomber le masque), à des mythomanes (l'artiste Igor Poulenx, alias Gaston Poulet... ce qui claque tout de suite moins) ou à des écrivains égoïstes (Stève du Tray, peu désireux de s'engager). Peut-on avoir confiance en une telle engeance? Pas facile! Surtout que - et l'auteur joue un jeu à double détente, pour le coup - derrière ces messieurs, se cache volontiers une femme, en l'occurrence la manipulatrice Juanita, qui empêche en particulier Michel Lapoltroné d'être franchement libre.

C'est à désespérer du genre humain, dira-t-on! Certes, et l'on n'imagine pas à quel point. Personnellement sceptique face à Charles de Gaulle, l'écrivain se complaît à dépeindre ce que la Résistance a pu avoir de moins brillant. Parmi ses personnages, nombreux sont donc les résistants de la onzième heure, qui tondent les femmes ou applaudissent de tels actes, et cherchent à se placer après avoir passé la guerre à faire ami-ami avec l'occupant allemand - de loin, on pense ici aux crémiers du plus tardif "Au Bon Beurre" de Jean Dutourd. Nombreux également sont les maquisards de Savoie, dessinés comme des hommes certes costauds, héritiers des Gaulois de "La Guerre des Gaules" de Jules César, mais aussi peu désireux de défendre leur pays contre l'occupant que d'échapper au STO. Il est également question, et cela peut surprendre aujourd'hui, du bonheur qu'ont pu apporter certains articles littéraires du journal "Je suis partout", notoirement collaborationniste, aux Français exilés en Allemagne nazie.

Cette vision foncièrement pessimiste de l'humanité et des Français est contrebalancée par un regard à plus d'une reprise bienveillant, voire attendri, envers les animaux. On se souvient avec plaisir à la scène où, en Argentine, Florence attendrit une famille de pumas. Plus fort encore, l'écrivain parle du singe domestique Zaza en termes humains, comme si elle était meilleure que le meilleur des humains, allant jusqu'à mettre en avant des compétences incroyables pour un primate - un "quadrumane", comme qui dirait. Il est vrai - notons-le! - que l'écrivain aime dépeindre la nature, que sa description des grands espaces argentins fait presque rêver, et que son écriture sait se faire lyrique à l'occasion...

... mais ce lyrisme n'est pas gratuit! Le lecteur le comprend rapidement lorsqu'il entend parler le personnage de Michel Lapoltroné (est-il un poltron?), qui utilise les plus beaux mots pour parler de son pays adoptif, l'Argentine. Reste que dès le départ, sa position est marquée par la duplicité: divorcé d'une femme en Argentine (la fameuse Juanita), séducteur, on ne sait jamais s'il est sincère face à Florence Barré. Il est dès lors permis de penser que l'auteur considère que l'excès de lyrisme est une manière de mentir au lecteur - et de suggérer que l'art est un mensonge. Dans le sillage du Guy de Maupassant de "Une vie", c'est une manière de se positionner en critique ironique face à ceux qui en font trop!

Enfin, et c'est important, il y a la question de la religion et du rapport à la transcendance... L'élément le plus frontal est évidemment la confrontation entre protestants et catholiques, obstacle majeur au mariage de Florence avec Valère (mais du coup, il n'y aurait pas eu de roman...). Sans oublier la libre pensée, anticléricale, antichrétienne mais pragmatique (d'aucuns diraient "casuiste"), incarnée par l'oncle Noël, vu comme empreint d'une certaine sagesse, qui a cependant aussi ses faiblesses et ses limites. Au-delà, cependant, l'auteur va titiller les superstitions, les croyances amérindiennes à travers le personnage métissé de Juanita, voire les rapports avec le Diable, considérant que sur Terre, les démons se reconnaissent entre eux sans paroles. La télépathie et les dialogues avec l'au-delà, enfin, viennent compléter l'aspect transcendant d'un roman bien ancré par ailleurs dans la réalité d'une certaine période de l'histoire de France. Plein des thèmes qui agitent l'époque de son écriture, "Remous" adopte un ton délibérément populaire pour amener vigoureusement une vision du monde particulière, intelligente et fortement étayée. 

Albert Paraz, Remous, Lausanne, L'Age d'Homme, 1982. Préface de Jacques Aboucaya.

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