samedi 10 octobre 2020

Laurence Voïta et les aléas du gros lot

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Laurence Voïta – Qui aurait pu imaginer qu'un ticket de loterie gagnant peut tuer? L'écrivaine Laurence Voïta imagine une telle situation dans son dernier roman, un polar littéraire intitulé "... au point 1230". Tout commence sur une plage située dans le canton de Vaud. Le premier chapitre décrit les lieux, la morte, et donne d'emblée de premières informations par le biais d'un témoin.

L'enjeu de "... au point 1230" pèse en effet 3,5 millions de francs suisses, de quoi faire des envieux. Curieusement, Jacques, le gagnant, physiothérapeute de son état, n'en a pas très envie, et décide de se débarrasser de son ticket gagnant. Quelqu'un le retrouve, elle s'appelle Nathalie, et quelque temps plus tard, c'est elle qu'on retrouve morte. Elle est enseignante au lycée local, ce qui fait quelques remous. Qu'est-ce qui s'est passé?

Bien entendu, la police va s'en mêler, autour de Bruno, presque sexagénaire présenté comme un flic à l'ancienne qui se fie à son intuition mais sait gérer ses troupes quand il faut faire preuve d'autorité. L'auteure excelle d'ailleurs à dessiner la psychologie des inspecteurs, jeunes et moins jeunes, mis sur le coup. Elle les décrit longuement; mieux encore, elle les montre en action, en particulier lors d'une réunion où les répliques fusent de manière crédible, vers la fin du roman, lorsqu'on approche de la vérité. Avec tous ces policiers aux bagages variés, le lecteur s'excite, quand bien même ce ne sont pas des génies: juste des humains qui recherchent la vérité. 

Pour donner de l'épaisseur à ses personnages, la romancière va les montrer en action. Elle donne par exemple à voir le mutique Jacques renonçant à dire à sa famille qu'il a gagné le gros lot ou le couple composé de Nathalie et Greg, dont chacun des membres vit avec ses parts d'ombre dont l'autre semble s'accommoder – le lecteur, en revanche, en saura plus, ce qui fera peser un moment les soupçons sur le personnage de Greg: peu recommandable en apparence (mère alcoolique, père absent, passage en institution, résilience sui generis: les grands classiques!), est-il pour autant coupable? 

Quitte à impliquer de longs flash-back pour les uns et les autres, cette recherche d'épaisseur touche aussi les policiers. Certains seconds rôles fonctionnent sur un faisceau sommaire de traits de caractère, quitte à paraître agaçants même s'ils sonnent justes, à l'instar de Gérald, macho et ramenard. Le lecteur est amené à s'attacher en priorité à Bruno, ce chef d'équipe qui joue aux trains électriques avec sa petite-fille qui connaît tout du chemin de fer – il y a de la tendresse dans la description que la romancière fait de la relation entre Bruno et la petite Julie. Une "petite" Julie qui fait écho à d'autres personnages féminins vus par ledit Bruno comme "petites"...

... suggérant, et Bruno en est conscient, un certain paternalisme de sa part. C'est que discrètement, la romancière glisse quelques observations sur le regard que le monde porte sur les femmes, par exemple sur ce que signifie une paire de chaussures de sport roses – celles de Nathalie, qui reviennent comme un leitmotiv. Il y a aussi quelques hommes peu élégants ou trop sûrs d'eux dans ce roman. Nous avons parlé du cassant Gérald; mais il y aussi Paul Piguet, enseignant qui assume mal son statut de bellâtre passé de mode et a désormais des manières de porc (ce que son nom de famille peut suggérer, pour peu qu'on switche vers l'anglais...), mais dont plus d'une étudiante a été amoureuse il y a quelques lustres. A commencer par l'agente Sophie Costa, en première ligne pour l'enquête.

Il y a des ambiances dans "... au point 1230", mais aussi beaucoup de psychologie: au fil des pages, on sent que l'écrivaine prend plaisir à voir les âmes se frotter entre elles. Elle déroule une intrigue policière classique et bien ficelée pour aboutir à la vérité attendue – au terme d'un ultime retournement de situation qui, comme de bien entendu, sait parfaitement surprendre son lecteur, qui se souviendra que jouer au Loto n'est pas exempt de risques.

Laurence Voïta, ... au point 1230, Montreux, Les Editions Romann, 2020.

Lu par Francis RichardLaura MaxwellSangpages Valérie.

vendredi 9 octobre 2020

Le chien comme révélateur des travers humains, avec Tagbumgyal

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Tagbumgyal – Un moment de lecture au Tibet, ça vous tente? Traduit en diverses langues, l'écrivain Tagbumgyal compte parmi les auteurs tibétains les plus reconnus de sa génération. En publiant "Le chien, son maître et les parents proches" dans une traduction de Véronique Gossot, les éditions Intervalles offrent un aperçu représentatif de ce qu'il crée.

Et force est de constater que s'il y a un motif qui relie les trois nouvelles de ce livre, c'est bien celui du chien. Un motif cher à l'écrivain! Il lui permet, par contraste, de mettre à nu les travers des gens ordinaires vivant au Tibet au temps de la très athée Révolution culturelle – mais pas seulement, puisque ces travers et sentiments sont de toujours et de partout.

Intitulée "Le chien, son maître et les parents proches" a des allures de conte fantastique, fondé sur l'idée de la réincarnation, installée dès l'incipit, qui évoque Bouddha lui-même: "Le Maître compatissant a enseigné qu'il n'est pas d'être vivant qui n'ait été notre mère." 

L'auteur fait dès lors s'entrechoquer la croyance religieuse, qui marque les comportements des personnages, et une Révolution culturelle qui a décidé de se débarrasser des chiens errants. Qu'en est-il de ce chien rouge auquel Köntho, personnage principal de la nouvelle, tient? Cela, sans oublier la question des parents proches: tout commence lorsque Köntho expulse sa mère de son domicile pour y vivre avec sa jeune épouse. Geste sacrilège, qui fait de Köntho un chien, précisément, aux yeux de certains.

C'est que du chien à l'homme, il n'y a pas grand-chose. L'auteur brouille dès lors la frontière avec les espèces. C'est tout le jeu de "Journal de l'adoption d'un hapa" – faux journal, soit dit en passant, puisque la nouvelle n'en adopte pas du tout la forme. Ici, l'écrivain met en scène un chien qui a la parole et a bien retenu sa leçon d'hommerie. Tout y passe, en un astucieux crescendo: ambitions professionnelles, avances ambiguës à l'attention d'une secrétaire, flagornerie. 

Le chien, d'une race improbable nommée hapa, entre en résonance avec des personnages humains dont il révèle les travers exacerbés, à commencer par la violente jalousie du narrateur. Et comme symbole concret, le personnage favorisé par le hapa voit ses bottes admirablement cirées. Lèche-bottes, avez-vous dit?

Et des chiens, il y en a aussi dans "Le vieux chien s'est soûlé", qui met en scène un garçonnet qui va à l'école. Un chien saoul, c'est tout un monde: la bête a lapé le vomi de son maître, qui était ivre à l'excès. Encore une fois, on traque les chiens autour de l'école, parce qu'ils renvoient une mauvaise image. Vraiment? Les volte-face des uns et des autres soulignent l'ambivalence des humains pris dans des logiques de hiérarchie et de séduction de plus fort que soi, y compris dans un contexte dérisoire que l'auteur gonfle, à des fins de caricature. 

C'est que mine de rien, on sourit en lisant "Le chien, son maître et les parents proches", un recueil de nouvelles traversé par une subtile ironie. Elle transparaît dans la mention de hiérarchies locales risibles à force d'être subdivisées et pourtant exagérément vénérées, ainsi que dans ces comportements si humains, éventuellement influencés par la superstition, par l'ambition ou par le poids des traditions familiales qu'il s'agit de mettre au jour. Le lecteur s'identifie par ailleurs aux personnages du livre, souvent masculins, toujours parfaitement ordinaires, en proie à un monde littéraire réaliste qui va à l'essentiel: les rapports entre humains.

Tagbumgyal, Le chien, son maître et les parents proches, Paris, Editions Intervalles, 2020. Traduction du tibétain et postface de Véronique Gossot.

Le site des éditions Intervalles.

Lu par Yves Mabon

mardi 6 octobre 2020

Partir ou rester? Le destin d'une famille hongroise en 1956

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Anna Szücs – Rester ou partir? Telle est la question finale du roman "L'Anatomie d'une décision", signé Anna Szücs. Paru tout dernièrement en Suisse, ce roman basé sur du vécu invite le lecteur à replonger dans l'insurrection de Budapest, vue d'une petite ville hongroise. C'était en 1956. Tout commence par un incipit qui, habilement, ne laisse rien entendre des événements à venir: "Ce matin-là, comme à son habitude, Imre Spiegel arriva à son bureau de la place Marx quelques minutes avant huit heures." Voilà un personnage qui paraît réglé comme une horloge suisse, et que l'Histoire va chambouler... 

L'écriture de ce livre paraît simple et efficace, ce qui est un bon choix pour relater de manière réaliste la vie quotidienne dans une petite ville de Hongrie dans les années 1950. C'est avec ces mots, neutres, que l'auteure dessine pour commencer une situation où un commerce organise une pénurie, en faisant parler ses cadres. Le lecteur en conclut que c'est la routine...

... une routine chamboulée, on l'a dit. L'auteure choisit de serrer le rythme de la narration, consacrant des chapitres détaillés aux jours du soulèvement, presque heure par heure. On sent dès lors chez les uns et les autres l'envie de rassurer, la tentation de manifester, la difficulté à choisir le bon camp en une période d'incertitude. Ces sentiments sont vus de près, autour du personnage d'Imre Spiegel certes, mais aussi de sa famille élargie: c'est l'occasion pour la romancière de faire s'entrechoquer les différents points de vue sur une insurrection synonyme de pressions pour les gens en place. Anatomie d'une difficile réflexion à laquelle Imre devra répondre.

Roman historique nourri par des témoignages familiaux, "L'anatomie d'une décision" résonne de plus d'une thématique restée actuelle. On pense avant tout à l'antisémitisme, qui naît dans une cour de récréation au détour d'un jeu de billes qui a mal fini pour l'un des joueurs. Instillé par des adultes, il s'avère incohérent et primaire. De plus, il entre en résonance avec ce qu'a pu vivre la famille Spiegel au temps pas si lointain des nazis: les déportations sont évoquées, de même que ceux qui n'en sont pas revenus. Sans compter l'image récurrente du foie gras qui n'est pas bon à Vienne: est-ce que cela ne cache pas autre chose?

L'auteure glisse par ailleurs, en page 29, une allusion aux championnats du monde de football de 1954, disputés en Suisse: alors que les horreurs de l'expansionnisme nazi sont fraîches dans les esprits, y aurait-il eu une connotation de possible revanche politique à sa finale sportive, opposant la Hongrie à l'Allemagne au stade du Wankdorf à Berne? En tout cas, les mouvements de foule semblent avoir été aussi importants en Hongrie que ceux de l'insurrection de Budapest.

Autre élément qui résonne avec notre actualité: le déboulonnage des statues. Au travers du personnage d'Imre, l'auteure suggère que ces actes de vandalisme ont pu naître d'une ignorance rageuse: "Hamburger était juif, il était aussi communiste, mais avant tout il avait été un homme compétent et dévoué". Voilà un humain complet dont on veut détruire une image en prétextant une partie de sa personnalité, dont le lecteur ne saura rien! 

Reste qu'Imre assume d'être juif, fier des qualités qu'on prête aux siens et aussi ancré dans la réalité de sa petite ville hongroise de Zalaegerszeg, dont il connaît les rouages. Vivant à l'aise, il est aussi parfaitement humain, foncièrement attachant: on le trouve séducteur dans sa belle voiture, travailleur, on le voit aussi attentionné et responsable, père de famille exemplaire en somme. Il n'en faut pas moins pour qu'en fin de roman, la difficile décision qu'il prend pour toute sa famille paraisse juste.

Anna Szücs, L'Anatomie d'une décision, Genève, Encre Fraîche, 2020, illustrations d'Anna Szücs.

Le site des éditions Encre Fraîche.

Lu par Eva VamosFrancis Richard.

lundi 5 octobre 2020

Avec Muriel Gilbert à la redécouverte de cet inépuisable réservoir de curiosités délicieuses qu'est le français

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Muriel Gilbert – Amis des mots et de la langue française, voici un ouvrage fait pour vous. Vous reprendrez bien... Un bonbon sur la langue? est un recueil de chroniques signées Muriel Gilbert, qui répond régulièrement aux questions posées par les auditeurs de son émission sur la radio française RTL.

On y trouve quelques classiques, qui ne le sont manifestement pas pour tout le monde: il est bon de se rappeler l'art des quelque et quel(s) que, ne serait-ce que pour démarrer la dictée de Mérimée d'un bon pied. Quelques finesses de l'accord du participe passé sont aussi abordées: faut-il écrire Muriel s'est servi du gâteau ou Muriel s'est servie du gâteau? Indice: les deux mon capitaine, mais ça ne veut pas dire la même chose!

Surfant sur les demandes de ses auditeurs – parfois des enfants – l'auteure de ce recueil se retrouve sur des terrains inattendus, faisant face à des questions très pertinentes mais qu'on ne se pose pas forcément. Ainsi, pourquoi beau-frère ou belle-mère? Ils ne sont pas forcément beaux... Et hop: on plonge dans l'histoire du sens des mots en français. On touche même aux fondamentaux tels que l'histoire de l'ordre des lettres dans l'alphabet latin.

L'ouvrage est celui d'une correctrice franco-française s'il en est, et on le décèle lorsqu'elle aborde une erreur de typographie commise sur la couverture de l'édition de poche de l'un de ses ouvrages: elle regrette qu'une espace ait sauté entre un mot et la ponctuation qui le suit. Or, si l'art de la typographie à la française aime les espaces, la typographie suisse privilégie le collage lorsqu'il n'est techniquement pas possible de placer une espace fine (1). 

Si l'auteure assume son côté conservateur en ce qui concerne la langue française et la manière de l'écrire, elle répète que l'usage seul commande. Elle assume donc le fait qu'une erreur mille fois répétée pourra entrer dans le dictionnaire un jour – et indique même que c'est déjà arrivé. C'est même l'une des raisons qui créent les savoureuses irrégularités du français, fruit du verbe des hommes (et des femmes) d'hier, d'aujourd'hui et de demain. La nouvelle orthographe recommandée a même droit de cité dans les pages de l'ouvrage.

Un ouvrage branché sur l'actualité, soit dit en passant, puisqu'un certain nombre de chroniques évoquent les mots nés de l'épidémie du coronavirus. Il sera donc question de déconfinement (pas encore dans les dictionnaires), du genre de COVID-19, de postillons ou même de rouvrir ou réouvrir les écoles. Des choses parfois basiques, que l'auteure s'amuse à approfondir en alliant érudition et tonalité pétillante. 

Revoir ses fondamentaux et les approfondir, découvrir de nouvelles anecdotes sur la langue française: au fil des pages, Muriel Gilbert guide avec le sourire ses lecteurs à travers les méandres de ce beau parler français qui n'a pas fini de dévoiler ses délicieux mystères. Et pour ceux qui n'en ont pas assez, l'auteure va même jusqu'à citer des livres et des sites Internet pour aller encore plus loin.

Muriel Gilbert, Vous reprendrez bien... Un bonbon sur la langue?, Paris, La Librairie Vuibert, 2020.

Le site de Muriel Gilbert, celui des éditions Vuibert.

(1) Et telle est ma pratique sur ce blog, suivant le Guide du typographe romand.


dimanche 4 octobre 2020

Dimanche poétique 465: Philippe Desportes


Si la loi des amours saintement nous assemble

Si la loi des amours saintement nous assemble, 
Avec un seul esprit nous faisant respirer, 
L'outrage du malheur se peut-il endurer, 
Qui si cruellement nous arrache d'ensemble ?

Je ne vous vois jamais, mon coeur, que je ne tremble, 
Appréhendant l'effort qui nous doit séparer : 
Et n'ose bien souvent vos regards désirer, 
Tant l'éclipse qui suit ténébreuse me semble !

Toutefois quand les corps n'ont moyen de se voir 
L'âme pourtant n'est serve, et peut à son vouloir 
Voleter invisible où la guident ses flammes.

Chassons donc notre angoisse, ô seul bien de mes yeux,
Et vivant désormais comme l'on vit aux cieux,
Sans plus penser aux corps, faisons l'amour des âmes.

Philippe Desportes (1546-1606). Source: Poésie.Webnet.

samedi 3 octobre 2020

Nuria Manzur-Wirth, la poésie comme une respiration au fil des pages

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Nuria Manzur-Wirth – "Esquilles", voilà un titre bien trouvé pour un recueil de poésie constitué entièrement en fragments. Fragments d'os, fragments de souffle? Que le lecteur se réjouisse: il aura tout cela. Et s'il le faut, il apprendra, pris par la main par la poétesse Nuria Manzur-Wirth.

"Esquilles" assume un caractère hermétique dès sa première partie, "De voix et de souffle". Il n'est pas toujours évident de suivre le sens du propos porté par la poésie de l'écrivaine, pétri par de nombreuses images étonnantes liées au corps humain. 

Dans cette première partie, la poétesse introduit le thème du souffle. Plus que le sens des mots, le lecteur se laissera donc surtout transporter par les rythmes, qui se montrent syncopés au fil de césures hardies qui suscitent l'envie d'une scansion qui respire à sa manière, au fil également des blancs typographiques.

Respiration? Tiens, justement, la deuxième partie du recueil s'intitule "Anatomie du souffle". L'écrivaine incite son lectorat à apprendre à respirer, puis se lance dans des textes où la forme est première. Elle peut prendre la forme d'éclats, les mots épousant graphiquement leur sens, ou même d'un puissant calligramme comme dans "Trajet osseux du souffle". 

Certes, les textes de cette deuxième partie sont sortis de textes d'apparence scientifique. La poétesse leur confère une dimension supplémentaire de poésie en leur donnant littéralement forme. Le lecteur est ainsi épaté par le gris typographique des pages: des éclats, des dessins. Les mots ne disent pas tout...

... d'autant moins que la troisième partie, "Anatomie comparée", confronte les langues. Le lecteur est-il polyglotte? Il le faut, un peu, pour slalomer entre le français, l'espagnol, l'anglais, l'allemand et même l'anglais. Mais est-ce si important? Encore une fois, plus que le sens strict du propos, le lecteur apprécie l'imbrication quasi amoureuse des vers écrits en langues diverses. Une imbrication qui impose même un sens de lecture inhabituel, obligeant le lecteur à revenir sur ses pas, à aller et venir, à trouver sa voie pour créer un sens possible.

Voilà bien un recueil de poésie hors norme, présenté en un format A4 généreux qui laisse toute la place à des poèmes qui soufflent au fil des blancs. Ils peuvent paraître un peu cérébraux, surtout si l'on s'arrête à leur sens premier. Mais ils respirent surtout comme un être humain, capable d'images et de parole en langues diverses. Au moins autant que le verbe, la mise en forme du propos ne peut qu'éblouir le lecteur. Mais face à une telle esthétique, est-on encore lecteur? Celui qui lit "Esquilles" est davantage un observateur esthète, et un humain qui respire avec la poétesse.

Nuria Manzur-Wirth, Esquilles, Lausanne, L'Aire, 2020.

Le site des éditions de l'Aire.

jeudi 1 octobre 2020

Au cœur des jobs à la con

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David Graeber – David Graeber s'est éteint il y a quelques semaines, laissant au monde un concept explosif: celui des jobs à la con. Tout est parti d'un article que l'anthropologue américain a livré au magazine "Strike" en août 2013. Cet article a suscité de nombreuses réactions, incitant l'auteur à creuser une idée qui coïncidait avec un impensé du monde du travail capitaliste. Il en est résulté un livre: "Bullshit jobs", paru en 2018 et sorti dans sa version française en 2019, en une traduction d'Elise Roy.

"Bullshit jobs" est l'ouvrage d'un chercheur qui assume un positionnement anarchiste. On le constate dès le départ: l'auteur insiste sur le fait que les jobs à la con prospèrent aussi dans une société capitaliste et libérale où tout ce qui est de trop devrait être élagué. Il est permis de voir du manichéisme dans le propos. Mais il arrive aussi à l'auteur de renvoyer gauche et droite dos à dos, comme les deux facettes d'un même establishment.

L'auteur relève que le secteur privé a aussi ses employés qui ne servent à rien, voire qui nuisent à leur entourage – et rappelle que ce n'est pas l'apanage de la fonction publique ou des régimes communistes. C'est par touches qu'il définit le job à la con, en y intégrant la part de subjectivité inhérente à celui qui l'exerce et se sent inutile. Et si ces employés inutiles et navrés de l'être sont quand même engagés, c'est pour des raisons qui ont entre autres à voir avec le prestige, par exemple une secrétaire embauchée juste parce qu'un chef sans secrétaire, ça ne fait pas sérieux. 

La nomenclature des différentes catégories de jobs à la con a un côté provocateur, avec ses larbins, ses porte-flingue, ses rafistoleurs, ses cocheurs de cases et ses petits chefs. Il convient de rappeler que David Graeber distingue les "jobs à la con", radicalement inutiles mais souvent bien payés, des "jobs de merde", souvent très utiles mais pas reconnus à leur juste valeur. Décomplexé, il va jusqu'à se demander si tueur à gages ou mafieux est un job à la con (et sa réponse, argumentée, est négative).

L'auteur développe une vision tous azimuts du type d'emploi qu'il dénonce. "Bullshit jobs" s'intéresse ainsi à l'évolution du rapport des humains à l'emploi et au travail, faisant endosser sa part de responsabilité à une morale issue du christianisme et qui valorise le travail plutôt que l'oisiveté – il aborde même les fluctuations du rapport de l'homme au temps, suggérant qu'un emploi à horaires fixes toute l'année n'a rien de naturel, mais que l'humain est conditionné à l'accepter dès ses années d'école. 

De façon plus ciblée, il dit aussi comment un job à la con peut déstabiliser un collaborateur qui découvre rapidement qu'il ne sert à rien. On le verra déstabilisé parce qu'il n'ose pas avouer qu'il s'ennuie, ni qu'il fait autre chose (faire le wikignome, étudier la rythmique de la musique indienne, etc.); on le verra aussi développer des stratégies pour paraître occupé. Et comme l'auteur s'intéresse à l'humain, il fonde l'essentiel de son argumentation sur de nombreux témoignages, amplement cités et ordonnancés. Cela lorgne vers la notion de syndrome d'épuisement professionnel par l'ennui, étudiée par Peter Werder et Philip Rothlin, puis par Christian Bourion, mais l'auteur ne cite pas cette notion.

Quant aux origines des jobs à la con, l'auteur les identifie dans une société vue comme classiste (les riches concèdent des places, mais n'en donnent pas le mode d'emploi à ceux qu'ils engagent), raciste (on propose aux minorités raciales des emplois apparemment brillants, mais ayant un impact nul) voire sexiste/patriarcale. Le lecteur peut même suspecter un réflexe luddiste dans une entreprise qui refuse l'automatisation de tâches ingrates par l'informatique, proposée par un titulaire d'un job à la con, simplement parce que cela réduirait la part de travail de certains barons.

Que faire, alors? En un dernier chapitre, l'auteur développe l'idée d'un revenu universel de base. D'une tonalité militante, son discours y est clairement favorable, quitte à éluder les difficultés qu'une telle option présente. Il résonne avec le postulat de départ: la productivité a tellement augmenté qu'on devrait avoir aujourd'hui une semaine de travail de 15 heures - or, nous le savons, ce n'est pas le cas. 

Tiens! A plus d'une reprise, "Bullshit jobs" résonne avec "La Fin du travail" de Jeremy Rifkin. Mais alors que ce dernier voit la fin du travail d'un œil inquiet (on relèvera avec amusement que si Graeber voit émerger des emplois de petits chefs partout, Rifkin souligne les dégâts sociaux de leur disparition...), David Graeber la voit d'un bon œil, moyennant l'introduction d'un revenu de base.

Nous avons tous une part de bullshit dans notre job actuel, et "Bullshit Jobs" permet d'y réfléchir – en observant des emplois radicalement inutiles et délétères. C'est un petit livre qui peut paraître parfois un peu rapide. Mais c'est aussi un opus extrêmement documenté, aux arguments solides. Et à l'instar d'autres ouvrages américains du même genre (on pense aux "Nouveaux cobayes" de Dan Lyons), il est parfaitement accessible, agréable et même drôle à lire. Et délibérément polémique, bien sûr.

David Graeber, Bullshit Jobs, Paris, Les Liens qui libèrent, 2019.

Le site des éditions des Liens qui libèrent.