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samedi 13 juin 2026

Une quête de connaissance et de liberté

Olivia Gerig – Nous voilà dans un vingt-deuxième siècle imaginaire: dans "Les combattants de la connaissance", la romancière Olivia Gerig immerge son lectorat dans une Suisse romande desséchée par le réchauffement climatique, mais où les survivants ont trouvé leur stratégies. Dans un premier temps, tout semble en ordre avec des castes bien définies: Survivalistes, Sentinelles et habitants des Tours. Cela mérite quelques explications, données dès le prologue de ce roman d'anticipation.

Ces castes peuvent être vues comme la vision futuriste de clivages actuels: il est permis de considérer les habitants des Tours comme les héritiers des citadins actuels, habitués à des environnements de vie très transformés et contrôlés, sans passé ni mémoire, que l'autrice place face aux Survivalistes, qui ont tout le potentiel pour jouer le rôle de conservateurs bien solides et potentiellement violents, et aux Sentinelles, dépositaires d'un savoir ancestral que le monde des Tours, incarné par l'entité d'Asphélyon, s'attache à faire oublier. 

Asphélyon? Le lecteur peut voir dans cette structure politique post-apocalyptique l'aboutissement d'un extrême-centre si persuadé d'être dans le juste qu'il cherche à faire taire tout ce qui n'est pas lui. Reste que pour un amoureux de la liberté, il a ses défauts: au nom du bien et de la concordance, il impose des règles strictes à chacune et chacun: assignation professionnelle, mariage forcé, lieu de vie contraint et artificiel. Léviathan du futur, Asphélyon n'a pas de visage dans "Les Combattants de la Connaissance"; dès lors, l'échappée qui s'organise autour de Tristan peut être vue comme la volonté, exprimée et agie par une poignée d'adolescents, de s'emparer à nouveau du contrôle de leur vie.

Pour cette équipe de filles et de garçons adolescents, qui finira par se nommer "les Combattants de la Connaissance", débute une évasion qu'on peut voir comme une entrée dans la vie par effraction. Autour de Tristan le leader, ceux qui feront le choix de la fuite opteront pour la liberté, avec ce qu'elle a de dur, de grisant et aussi de formateur. Tristan, adolescent, doit-il forcément être le promis d'Emma? Rencontrée en chemin, la belle Aura le fera douter, ce qu'Emma n'acceptera pas tout de suite. Il s'agira aussi de faire des choix, y compris face à quelques gars animés par la cupidité – bien mal placée puisque, placée au centre de l'intrigue, la pleine malle d'ordinateurs et de livres ne peut être mise en valeur que par celui ou celle qui en a les codes. 

"Les Combattants de la Connaissance" est certes une dystopie politique, qui se termine alors qu'une guerre menace – ouvrant la porte à une suite. Cela dit, il mobilise aussi quelques belles valeurs, inspiratrices pour la jeunesse à laquelle il s'adresse: la camaraderie et la solidarité, la vie avec les animaux (les aspects liés aux chevaux sont particulièrement bien rendus), la recherche de sens adossée à une quête de liberté exaltante mais qui exige aussi son lot d'efforts. On peut aussi y voir comment une équipe déjeunes livrés à eux-mêmes s'organise – comme dans "Sa Majesté des Mouches" de William Golding. Une certaine lenteur dans la narration permet enfin de savourer ces aspects, portés par une langue soignée et exposés avec beaucoup d'intelligence.

Olivia Gerig, Les Combattants de la Connaissance, Paris, Auzou, 2026.

Le site d'Olivia Gerig, celui des éditions Auzou.

Egalement lu par Francis RichardRebecca.

lundi 29 avril 2024

Ces chocolats délicieux qui vont par trois...

Collectif – Il paraît que les bonnes choses vont par trois. C'est valable en tout cas pour le recueil de nouvelles "Chocolat, noir de préférence", publié dernièrement aux jeunes éditions A3 Haute Edition. Cet ouvrage recèle trois beaux textes signés de trois auteurs de Suisse romande, autour d'un thème unique et typique: le chocolat.

Avant même de commencer sa lecture, le lecteur ne peut être que séduit par le livre en tant qu'objet. La police de caractères est atypique, la mise en page travaillée et flatteuse. Le papier, quant à lui, a été créé à l'origine pour Balenciaga. Et le recueil, enfin, est proposé en trois couleurs de couvertures, et sur l'ensemble du tirage, 150 exemplaires (sur 450) ont été numérotés à la main (confidence: j'ai le numéro 149). Oui, on aime.

Et les textes ne déméritent pas, chacun à sa manière. Le recueil s'ouvre sur "Arsenic et pavés de Genève" d'Olivia Gerig, la plus longue et la plus totale des nouvelles du livre. C'est presque une novella, dans la mesure où elle est structurée en chapitres pour créer une narration polyphonique. L'écrivaine convoque tout l'imaginaire lié au chocolat, produit de luxe pour certains, délice addictif pour d'autres, pour développer une intrigue noire, voire toxique, sur la base des drames et destins familiaux qui ont déterminé les destinées atypiques de ses personnages. On ne devient pas une empoisonneuse comme ça, que diable...

C'est avec adresse, dans un style amusé, que l'écrivaine Laure Mi Hyun Croset esquive le sujet dans sa nouvelle "À Troyes", qui met en scène une bouchère plus familière des biftecks que des pralinés – étant admis que bien apprêtés, les biftecks sont un délice aussi, tout autant que les chocolats. C'est en arrière-plan que la sœur du personnage principal malaxe ses ganaches... Ce que cette nouvelle met en valeur, c'est le caractère divin de tout aliment savoureux (et qui dit "chocolat" dit "théobromine", étymologiquement "nourriture des dieux"), à travers un jeu habile qui puise dans la mythologie gréco-romaine. Troie ou Troyes, voire éditions A3, même combat?

Signée Olivier Chapuis, "La Boîte" énonce enfin, sur un ton réaliste qui ne recule pas devant les questions sociétales (il sera question d'euthanasie), une histoire d'amour bien romanesque à base de défi sentimental: telle femme fantasque met un jeune homme au défi d'aller trouver une boîte de chocolats belges. Au fil de la nouvelle, le désenchantement s'installe: si goûteux qu'il soit, ce modèle est finalement banal. Comme la femme? En fin de texte, le narrateur a fait son choix, après un récit marqué par l'urgence amoureuse, qui fait écho aux contraintes temporelles indissociables des funérailles de la mère du personnage mis en scène.

Trois auteurs, trois lectures du chocolat, qu'il soit suisse ou belge: l'envoûtement est au rendez-vous à chaque page de ce précieux recueil, finement conçu pour une lecture des plus confortables. Voilà, par excellence, un bel ouvrage, sensuel, succulent à plus d'un titre, aussi accrocheur qu'une boîte de chocolats dont on dévore les délices un à un en se promettant à chaque fois que ce sera le dernier. À déguster avec un ballotin de pralinés à portée de main!

Collectif, Chocolat, noir de préférence, Genève, A3 Haute Edition, 2024.

Le site des éditions A3 Haute Edition, celui d'Olivia Gerig.

Il l'a aussi lu: Francis Richard.

jeudi 7 décembre 2023

"Hors-jeu": mort au stade et nœud de secrets

Olivia Gerig – Le flic peut-il être suspect dans une intrigue policière? C'est plutôt rare. C'est pourtant ce qui se produit dans le roman "Hors-jeu" d'Olivia Gerig, dont l'argument se déroule dans les milieux du football, où une paire de jumeaux à la ressemblance frappante cherchent à se faire une place au niveau professionnel.

Dans le contexte limité du club de foot d'une petite ville de banlieue qui cristallise pourtant les ambitions (on joue en professionnel au sein du club des Lions d'argent, qui font dès lors figure de graal pour les amateurs qui en veulent), l'auteure parvient à recréer, en miniature, le paysage pas toujours reluisant du monde du foot: drogue, tabac, alcool, viols, femmes et ambiance viriliste sont la règle. Mais un meurtre? Là, ça va loin, et c'est là que tout commence.

Meurtre il y a, donc, et au moins un mort. Nécessairement, la police va donc intervenir. Mais si elle en fait son moteur, l'auteure ne place pas l'enquête au cœur de son intrigue, même si elle en dévoile certains aspects obscurs à base de manipulations entre collègues. Et bien entendu, "Hors-jeu" charrie son lot de suspense: qui a bien pu venir porter le coup fatal à Gregor Pasquier dans les vestiaires du stade, longtemps après la fin d'un match clé, alors que tout le monde est parti fêter la victoire?

La grande force de "Hors-jeu" réside dans l'analyse fouillée et implacable d'une relation tourmentée, fondée sur les rapports de force, entre deux frères jumeaux, Gregor et Anthony, liés malgré eux par un beau nœud de secrets. Il y a d'abord leur petit frère, Jérémy, mort accidentellement lors d'un jeu dangereux, dont ils se sentent coupables. Puis il y a ce jeu d'échanges d'identités à des moments socialement cruciaux, qui va vite les dépasser.

Pour le lecteur, s'ouvre dès lors le vertige des identités: à force de suivre ces personnages physiquement si semblables que seule leur mère sait les reconnaître, amenés à jouer le rôle de l'autre à plus d'une reprise, le lecteur finit par se demander qui est vraiment qui. Les tempéraments paraissent différer, mais est-ce vraiment le cas? La confrontation réciproque et la valse malsaine des services rendus caractérise leur relation.

Cela, jusqu'à l'issue, inéluctable. On le pressent: les prétextes habituels tels que la jalousie, le pouvoir ou l'argent ne seront pas la clé du mystère, et s'ils sont représentatifs d'un monde du football impitoyable aux coulisses peu reluisantes, ils ne pèsent pas grand-chose face aux tensions fraternelles. Voilà un roman policier d'ambiance, tendu et captivant, rythmé par quelques chansons bien rock'n'roll, construit comme un puzzle sur la base de va-et-vient réguliers entre le passé et le présent, ce dernier s'expliquant par l'histoire familiale.

Olivia Gerig, Hors-jeu, Lausanne, BSN Press, 2023.

Le site d'Olivia Gerig, celui des éditions BSN Press.


samedi 13 mai 2023

Avec Olivia Gerig, vengeance et jeux vidéo du côté de Genève

Olivia Gerig – Avec "Witch Hunt", les lecteurs fidèles de l'écrivaine Olivia Gerig se retrouvent en terrain connu: une intrigue policière dans la région qui entoure Genève côté France, fondée sur des des indices troublants qui empruntent à la fois au genre fantastique et aux codes du domaine religieux. Et pour le coup, après "Les ravines de sang" entre autres, la capitaine Aurore Pellet, de la police d'Annecy, va reprendre du service, cherchant comme d'habitude, et c'est l'une des lignes directrices de ce roman, le bon équilibre entre vie amoureuse et vie professionnelle. 

L'écrivaine se renouvelle parfaitement avec son dernier opus: le lecteur va ainsi baigner dans l'ambiance inquiétante d'anciens sanatoriums, construits dans l'immédiat après-guerre et désormais inutiles. Le sanatorium Martel de Janville, en particulier, va rapidement trouver sa place dans "Witch Hunt". Convoquant l'histoire du bâtiment et rappelant qu'il est désaffecté, évoquant les amateurs d'Urbex comme les mises en scène qu'un tel lieu autorise, l'écrivaine excelle à lui conférer un caractère inquiétant. 

Or, il se trouve que ce caractère sert d'ambiance à l'épilogue d'un jeu vidéo en ligne qui tourne mal, piloté qu'il est par une famille vengeresse. Femme du vingt et unième siècle, la capitaine de police Aurore Pellet va devoir enquêter autour de bûchers et de potences parfaitement moyenâgeux. Qui sont les victimes, qui sont les bourreaux? "Witch Hunt" les dessine, peu à peu. Et le lecteur s'apercevra qu'un jeu vidéo en ligne, porté par une philosophie sectaire, dessine le terrible fil rouge du roman.

L'écrivaine met ainsi en scène les risques que recèle la pratique du jeu vidéo, dès lors qu'elle est compulsive. "Witch Hunt" est un roman peuplé de geeks, certes; ceux-ci sont mis à la merci d'une poignée de criminels. Ceux-ci sont certes animés par un esprit de vengeance qu'ils considèrent honorable. Mais est-il forcément acceptable du point de vue moral? C'est ce qu'illustrent les personnages d'Iris et Achilles Duc, vengeurs d'une mère décrétée "sorcière", au sens où Mona Chollet a pu l'entendre, parce que, volontairement ou non, elle n'a pas vécu tout à fait comme le veut la société qui l'entoure. Alors certes, il est permis de discuter de la citation de la philosophe Mona Chollet que l'auteure a glissé dans son roman: hors contexte en tout cas, celle-ci ne semble pas exempte du péché de procès d'intention. Mais c'est un autre sujet...

Le roman "Witch Hunt" est parfaitement porté par une écriture rapide: écrits de manière fluide, les paragraphes et les dialogues lui confèrent une structure efficace et une ambiance parfaitement inquiétante. L'auteure crée d'excellents dialogues; elle construit aussi des personnages qui fonctionnent pleinement dans un monde où le féminisme trouve sa place ("la" capitaine, écrit constamment la romancière), même si l'on peut toujours aller plus loin en la matière. Et enfin, on ne saurait oublier le travail de l'auteur sur les musiques de notre temps, volontiers rock and roll, qui confèrent à l'œuvre un supplément de rythme à un roman déjà trépidant et qui, en grand, rappelle les dangers du monde virtuel et des jeux de rôle vidéo.

Olivia Gerig, Witch Hunt, Montreux, Romann, 2023.

Le site d'Olivia Gerig, celui des éditions Romann.

lundi 20 juillet 2020

Olivia Gerig, quand la secte satanique refait surface sous les tropiques

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Olivia Gerig – Le Mage Noir est de retour! C'était prévisible, si l'on se souvient de l'opus 2018 d'Olivia Gerig, "Le Mage Noir", qui se terminait de façon ouverte, y compris sur l'exotisme. Nous y sommes: "Les Ravines de sang", qui vient de paraître, fait le grand écart entre Genève, la France voisine et la Réunion.


Quitte à paraître un peu long, le début des "Ravines de sang" prend le temps de dessiner le contexte et fait quelques rappels concernant ce qui se dessine comme une saga qui compte également le titre "L'Ogre du Salève". Plusieurs policiers vont se côtoyer dans "Les Ravines de sang", plus ou moins intègres, ayant tous un passé. Et peu à peu, tout se met en place. Deux personnages qui croient se connaître se croisent à l'aéroport, le lecteur fait la connaissance d'une famille réunionnaise bien trop grande, et surtout, les morts violentes, d'hommes comme d'animaux (tiens!), commencent à pleuvoir, tant en France qu'en Réunion. Faire le lien n'a rien d'évident...

Le lecteur retrouve avec bonheur quelques policiers déjà rencontrés dans les précédents opus, à l'instar d'Aurore Pellet ou de Claude Rouiller. La romancière s'attache à dessiner leur côté humain, faillible, bouffé par le travail parfois, à telle enseigne que toute vie sentimentale est vouée à devenir chaotique. Ce sont là des personnages attachants, par conséquent; mais elle sait aussi dessiner, voire mettre en avant les zones d'ombre d'autres figures, déjà vues dans les opus précédents.

Mais il y a plus profond encore. Peu à peu, en effet, c'est un épisode peu glorieux de l'histoire de France que la romancière met en avant, celui des enfants réunionnais enlevés à leurs parents trop pauvres pour repeupler les campagnes de métropole, par exemple en France voisine ou en Creuse, et servir de main-d'œuvre bien pratique. Certains de ces enfants ont fait preuve de résilience et ont trouvé leur place dans leur nouvelle région; d'autres n'ont jamais surmonté le mensonge de la France, mais aussi celui de leur famille. Sans en dire trop, cela peut bien entendu pousser à certaines extrémités: la vengeance est un plat qui se mange froid.

Et bien sûr, on retrouve la secte de la Confrérie du Savoir universel, toujours aussi meurtrière: on la verra renaître en Réunion, et organiser un suicide collectif lorsqu'elle se sent acculée. Une fois de plus, la romancière décrit une secte dans laquelle on reconnaît plus d'un groupe pseudo-religieux qui a fait scandale au cours des dernières décennies: ordre du Temple solaire, mais aussi Waco. En Réunion, la Confrérie essaie d'attirer des membres, essentiellement de sexe féminin, par des arguments fallacieux; n'est-ce pas un écho au mensonge de l'Etat français qui a séquestré tant d'enfants réunionnais dans un but bassement utilitaire?

Ah, et la Réunion alors? L'auteure ne s'attarde guère sur des descriptions idylliques. Le sentiment d'évasion se vit sur le mode sombre, entre autres avec la description d'une certaine misère, arrière-plan d'une île touristique qui n'a en tout cas pas besoin d'un tueur en série. Reste la musique des mots: la romancière n'hésite pas à faire parler certains de ses personnages en créole, laissant le lecteur suivre à sa manière: autant prononcer à haute voix pour être sûr! La musique du créole fait écho aux nombreux extraits musicaux que l'écrivaine place en exergue de ses chapitres: des musiques actuelles, qui sonnent rock.

Alors oui: il est permis de trouver plutôt longs certains passages, où la romancière prend le temps de dire le passé des personnages ou de raconter les choses. Cette relative lenteur est contrebalancée par des chapitres le plus souvent courts, divisés parfois en séquences. Une fois de plus, la romancière Olivia Gerig plonge ainsi ses lecteurs dans une ambiance de thriller littéraire, complexe à force de multiplier les points de vue, prêt à renoncer à une part de rythme et de nervosité pour s'intéresser à des personnages travaillés en profondeur.

Olivia Gerig, Les Ravines de sang, Lausanne, L'Age d'Homme, 2020.

Le site d'Olivia Gerig, celui des éditions L'Age d'Homme.

mercredi 1 août 2018

Olivia Gerig, une secte satanique du côté d'Annecy


Olivia Gerig – Après un roman bien catholique comme "Martyrs sur la Côte d'Azur", pourquoi ne pas se plonger dans un polar aux relents sataniques? En plein été, c'est en tout cas le voyage que propose l'écrivaine genevoise Olivia Gerig avec "Le Mage noir". Un roman qui s'installe en pleine canicule, comme si les chaleurs de l'été 2015, entre Paris et Genève, étaient la préfiguration des flammes de l'enfer.

Une petite mise en contexte pour commencer: "Le Mage noir" s'inscrit dans la suite des romans d'Olivia Gerig, "L'Ogre du Salève" et "Impasse khmère", publiés chez Encre Fraîche. Ceux qui ont lu ces livres retrouveront facilement leurs marques: en particulier, le policier Claude Rouiller reprend du service. Quant au cadre, entre Genève et la France voisine, il est bien connu des lecteurs d'Olivia Gerig; c'est du reste un univers qui, entre sectes bizarres, lieux mystérieux en France voisine et intrigues qui dépassent les enquêteurs, n'est pas sans rappeler celui de Laurent Malot, auteur de "L'Abbaye blanche".

Donc voyons: "Le mage noir" est l'animateur maléfique d'une secte qui recrute ses membres sous couvert de développement personnel. L'auteure rappelle avec application ce que peut être une dérive sectaire: les adeptes paient beaucoup d'argent, sont obligés de prendre leurs distances avec leurs proches et doivent une allégeance absolue envers leur gourou. Faute de quoi, la mort se profile... L'auteure dessine avec habileté les contours de ce mage, et ce n'est qu'en fin de roman que le lecteur sait avec certitude de qui il s'agit – comme dans tout bon thriller.

L'écrivaine joue avec bonheur avec la fascination des lecteurs envers la mort, objet à la fois d'attrait et de rejet. Il est fort intéressant, en particulier, de suivre le lien qu'elle dessine entre différentes nécropoles fameuses ou anonymes. Du côté de Genève, le voyage amène au cimetière des Rois, où gisent quelques célébrités genevoises; cela fait écho au Panthéon de Paris, et surtout aux Catacombes de la même ville. Cela, sans oublier le cimetière qui entoure l'église Saint-Médard, au bas de la rue Mouffetard, ni les tombes profanées d'Annecy. Cette fascination, l'auteure l'exploite aussi au travers d'histoires légendaires de maisons hantées en France voisine. Comme par hasard, les cadavres s'y entassent... et parfois, on se croirait dans un Stephen King, la qualité d'écriture en plus.

"Le mage noir" fait aussi preuve d'une érudition certaine, qui ne s'exprime pas qu'au travers des exergues des chapitres, de longueur variable, qui éclairent le roman. En particulier, ce sont les grimoires des "Grand et Petit Albert", attribués à Saint Albert le Grand, qui constituent la structure intellectuelle du livre. La vision renvoyée par "Le mage noir" est subversive, peut-être partielle: elle sert en tout cas de socle à la misogynie, générale plus qu'active, du fondateur de la secte. Ce livre existe réellement, ce qui donne au "Mage noir" un substrat terrible et troublant: après tout, n'importe qui pourrait se mettre au travail dans les pas de ce mage.

Côté représentation, l'auteure se souvient des clichés des sectes d'hier et d'aujourd'hui. A plus d'une reprise, on pense à la secte de l'Ordre du Temple Solaire, consommée dans un suicide collectif qui a marqué les esprits en 1994, 1995 puis 1997. Côté costumes, la ressemblance avec le Ku Klux Klan est assumée, même si côté idéologie, ce n'est pas ça du tout.

"Le mage noir" a donc tout d'un thriller littéraire, appelant qui plus est une suite, avec les mêmes personnages. On peut regretter que par moments, au début surtout, l'auteure dise un peu trop les choses: elle prend son temps, par exemple, pour faire la "visite guidée" simplement explicative, touristique, de lieux tels que le complexe genevois de soins psychologiques et de rétention pénitentiaire, autour de Curabilis et de Belle-Idée – même si cela entre en résonance avec des scandales récents. En écho, la ville de Paris est dessinée avec une exactitude certaine, laissant cependant l'impression que l'auteure dévoile son propre carnet d'adresses et de stations de métro parisiens – qu'on partagerait cependant volontiers! Dans le même ordre d'idées, enfin, mais d'un point de vue plus formel, certaines phrases et idées, redondantes, auraient mérité d'être élaguées en un ultime travail éditorial pour que le tout gagne en nervosité. Par moments, certes!

En définitive, Olivia Gerig propose à ses lecteurs un troisième roman de près de 500 pages, qu'on peut considérer comme un thriller littéraire. Le lecteur sera frappé par le jeu sur la plus ou moins grande faiblesse des preuves policières: que vaut la parole d'un médium, d'une policière mise à pied ou d'un témoin ivre mort? On voudrait y croire, mais ce n'est pas si simple... "Le mage noir" se souvient clairement des deux premiers romans de l'écrivaine, et annonce un quatrième opus. Ce dernier ne contiendra sans doute pas moins de mystère que "Le mage noir", mais jouera la carte de l'exotisme. Pour l'auteure, c'est une belle manière, bien amenée qui plus est, de renouveler son univers! Un univers fait d'ambiances sombres, mais où l'amour peut aussi germer, si difficile que cela puisse sembler.

Olivia Gerig, Le mage noir, Lausanne, L'Age d'Homme, 2018.

Le site des éditions L'Age d'Homme, celui d'Olivia Gerig.